Carna (nymphe)

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Carna est, dans la mythologie romaine, la nymphe du cardo[1] (« gond, axe du monde »). Elle est fêté le . Sa légende nous est racontée par Ovide :

« Le premier jour [du mois de juin] t'est consacré, Carna, déesse des gonds. Elle ouvre ce qui est fermé, elle ferme ce qui est ouvert; tels sont les attributs de sa divinité. […] Non loin des bords du Tibre s'élève l'antique bois d'Helernus, où les pontifes vont encore aujourd'hui offrir des sacrifices. […] On la prenait pour la sœur de Phébus, et ce n'était pas te faire injure, ô Phébé. Si quelque jeune amant lui adressait des paroles passionnées, elle répondait aussitôt : "Il y a trop de jour ici, et le jour est pour beaucoup dans la pudeur; conduisez-moi vers quelque grotte retirée, je vous suivrai." […] Janus la voit ; à sa vue, il s'enflamme ; il essaie par de douces paroles d'attendrir cette inflexible beauté: la nymphe, suivant sa coutume, le prie de trouver un asile solitaire ; elle feint de le suivre, de l'accompagner; mais bientôt le guide est seul ; on vient de l'abandonner. Mais c'est en vain, ô insensée ! Janus ne voit-il pas ce qui se passe derrière lui ? Il sait déjà où tu es cachée. C'est en vain, te dis-je, car sous la roche où tu te réfugies, il te serre dans ses bras, il te possède et s'écrie: "Pour prix de tes faveurs, pour prix de ta virginité perdue, je soumets les gonds à ton pouvoir." Et à ces mots, il lui donne une branche d'aubépine, pour écarter des portes toute funeste aventure[1]. »

Carna est la parèdre de Janus. Célébré le premier janvier, il ouvre l'année et les jours qui s'allongent, célébrée le premier juin, elle ouvre la seconde partie de l'année et les jours qui raccourcissent - de là son association avec Phébus et la lumière d'une part - les jours sont longs en juin - mais avec une grotte et une certaine dissimulation : elle se cache de la lumière ou « cache la lumière » en quelque sorte[2]. Pour cette raison, on la place aussi parmi les divinités infernales ou liées à la mort[3], car on lui offrait des fèves, légume symbolique des Enfers.

Au Ve siècle, Macrobe, reprenant les explications d'Ovide[1], rapproche le nom de la déesse de caro, carnis (« chair, viande ») :

« Tarquin ayant été chassé durant ce mois, c'est-à-dire le jour des calendes, Brutus, pour s'acquitter d'un vœu qu'il avait fait, sacrifia à la déesse Carna, sur le mont Caelius. On regarde Carna comme la déesse des viscères du corps humain; ce qui fait qu'on l'intercède pour la conservation du foie, du cœur, et de tous les viscères qui sont dans l'intérieur du corps. Et comme ce fut la dissimulation de ce qu'il avait dans le cœur qui mit Brutus en état d'opérer le bienfait de la restauration publique, il consacra un temple à la déesse Carna, comme étant celle qui préside aux viscères. On lui offre de la purée de fèves avec du lard, aliments qui restaurent puissamment les forces du corps. Les calendes de juin sont aussi appelées Fabariae, parce que les fèves, mûres durant ce mois, sont offertes dans les sacrifices[4]. »

Elle est donc la déesse qui veille à la bonne digestion et au métabolisme qui transforme les aliments consommés en chair[5]. Elle prend soin des organes vitaux des hommes : foie, cœur et intestins[4]. Elle protège également les nouveau-nés, en écartant les stryges[1], créatures qui cherchaient à sucer leur sang.

Sous le nom de Cardea, nom facilement rapprochable[6], à l'époque latine avec cardo, cardonis (« gond, charnière »), elle est vilipendée comme « divinité des portiers » par Tertullien : « Je ne parle pas […] de Forculus, sous la protection duquel sont les portes, ni de Cardéa, déesse des gonds, ni de Limentinus, auquel est consacré le seuil, ni enfin de tous ceux qu'adorent les portiers[7]. » Chez saint Augustin, défenseur du monothéisme chrétien et moqueur de l'incompréhensible théogonie païenne, cela donne : « Pourquoi Forculus, qui préside aux portes, et Limentinus, qui préside au seuil, sont-ils mâles, tandis que Cardéa, qui veille sur les gonds, est femelle[8] ? »

Que ce soit caro, carnis (« chair, viande »), ou cardo, cardinis (« charnière, gond »)[9], ou encore cerno, cernere (« cerner, séparer, trancher »), le nom de Carna est à rapprocher du radical indo-européen *ker- (« trancher, couper »), dans la cosmologie romaine, la fête de Carna marquait une « coupure » temporelle.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c et d Fastes, VI, 107 et suiv.
  2. Les rites romains sont fondamentalement calendaires, célébrant le passage des heures et du temps, voir, à ce titre, le rite associé à la déesse Matuta, accueillie avec les honneurs et aussitôt pourchassée.
  3. Georg Wissowa, Religion und Kultus der Römer, Munich, 19122, p. 236, et après lui plusieurs autres savants ; contra : Dumézil, K. Latte, W. Warde Fowler.
  4. a et b Saturnales, I, 12, 31-33.
  5. Georges Dumézil, « Carna » ; G. Dumézil, « (H)Elernus », The Journal of Indo-European Studies, I, 1973, 304-308.
  6. Lire, à ce titre, Indigitamenta et l'usage courant, chez les auteurs chrétiens de « surnoms » des dieux gréco-latins pour railler sans trop heurter les croyants
  7. Tertullien, Ad Nationes, II, 15
  8. Augustin d'Hippone, La Cité de Dieu, VI
  9. Le rapport avec caro, carnis, « chair », se trouve par exemple chez J. G. Frazer, dans son édition des Fastes d'Ovide, et est repris par Georges Dumézil. Sur les différentes étymologies proposées pour Carna, voir Danielle Porte, L’étiologie religieuse dans les Fastes d'Ovide, Paris, Les Belles Lettres, 1985, pp. 230 et suiv.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, PUF, 3e éd., 1963, p. 80.
  • Joël Schmidt, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, éditions Larousse, 1993. (ISBN 2037203365)
  • Raffaele Pettazzoni, « Carna », Studi etruschi, 14, 1940, 163-172.
  • Georges Dumézil, « Carna (déesses latines et mythes védiques, 5) », Revue des Études latines 38, 1960, pp. 87-98.
  • Marjeta Šašel Kos, « The Festival of Carna at Emona », Tychè. Beitrâge zur Alten Geschichte, Papyrologie und Epigraphik, 17, 2002, pp. 129-144 (voir pp. 137 et suiv.). En ligne.