Cargneule

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Cargneule au col du Soufre, au-dessus de Méribel dans le parc national de la Vanoise.

La cargneule ou cornieule[note 1] est une roche sédimentaire carbonatée, d’aspect carié et vacuolaire, souvent bréchique, c'est-à-dire montrant souvent d'intenses fracturations avec des clastes brisés ou des mylonites. De teinte jaune, brune, rouge, rouille, ces formations rocheuses, peu ou prou stratifiées, engendrent lorsqu'elles affleurent (présence en surface) des reliefs ruiniformes, avec des pinacles (monolithes ou pitons), des cavernes ouvertes, balmes ou baumes par exemple.

La cargneulisation est le processus de transformation d'une roche en cargneule.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Le terme de « cargneule » est une évolution du mot « cornieule ». Ce dernier dérive lui-même de corniaula issu du patois employé dans la région entre Aigle et Bex dans le canton de Vaud en Suisse où ces roches sont très abondantes[1]. Les mêmes roches sont dénommées corniolai dans le patois du Pays-d'en-Haut et de Gruyères, un peu plus au nord-est. Le terme corniolai désigne aussi en patois le cornouiller et le cormier[2],[3] dont les fleurs jaune-orangés foncées rappellent les couleurs de la roche et qui est aussi très abondant dans la région. Certains auteurs associent le nom « cornieule » avec la corne[1] ou bien à la cornaline[4] bien que les relations soient loin d'être évidentes : la cargneule ne présente pas un aspect corné et ne possède une dureté équivalente; de même la couleur des cargneules ne rappelle pas celle de la cornaline, ni ses conditions de gisement[note 2]. De nombreux toponymes de la région vaudoise comportent par ailleurs le terme « cornieule » : la tête de Cornieule au sud des dents de Morcles (46° 10′ 47″ N, 7° 05′ 05″ E) ou la pierre à Cornieule sous la pointe de l’Au (46° 11′ 43″ N, 6° 50′ 47″ E).

Ainsi la filiation la plus vraisemblable serait cornuscorniolaicornieule (Suisse) → cargneule (France)[1]. Cette évolution se retrouve aussi dans la chronologie de leur usage. « cornieule » présente un effet une utilisation antérieure (1810) à celle de « cargneule » qui semble remonter à 1840 sans que le changement d’orthographe ne soit expliqué. Une erreur de lecture ou de typographie pourrait expliquer cette variation[4] d’autant plus que chacune des deux formes s’est accompagnés de variations typographiques (cornicule, corniolaz[note 3] pour le premier et cargnieule, carnieule pour le second)[1]. L’orthographe « cargneule » semble avoir être une orthographe déformée et adoptée par les géologues français à partir de 1850 tandis que les géologues suisses romands sont demeurés fidèles à l’orthographe initiale[note 4].

Cornieule n’est cependant pas le terme le plus ancien employé pour décrire ces roches. « Rauhwacke » est employé dès le XVIIIe siècle par les géologues allemands sous diverses orthographes (Rauhkalk, Rauchkalk) et plusieurs auteurs français ont même employé le terme de « calcaire celluleux »[1].

De même, les paysans et montagnards des Alpes françaises décrivaient ces roches en la dénommant tuvia, touvia, touvière, tuffia ou tuf, termes hérités du patois tova[5]. Bien que le tuf calcaire ou travertin soit une roche différente, la confusion avec les cargneules semble résulter de l'aspect caverneux commun aux deux roches et de la présence récurrente de tufs à proximité des cargneules car les eaux souterraines ayant circulé dans des niveaux de cargneules sont riches en carbonates et sulfates, favorable à la formation de tufs[note 5]. Elles sont aussi dénommées « brelan » dans le patois du Dauphiné.

Une roche, résultat de la cargneulisation[modifier | modifier le code]

La roche est au terme de sa formation dite "cargneulisation" surtout calcaire (70%), un peu dolomitique (20% en moyenne) donc contenant partiellement du magnésium et légèrement gypseuse. La cargneulisation est la transformation de dolomie calcareuse, de calcaire dolomitique, de brèches calcaréo-dolomitiques avec dissolution préférentielle de la dolomite par des eaux chargées en sulfates, notamment séléniteuses, c'est-à-dire concentrées en sulfate de calcium, par dissolution de gypse ou d'anhydrite. Ces eaux d'imprégnation ou de percolation provoquent une dédolomitisation : par remplacement notamment du magnésium par du calcium, elles opèrent la transformation de la dolomie en calcite.

Les cargneules sont ainsi presque toujours associées à de roches évaporites ou situées à proximité de couches gypseuses : l’association des dolomies et des évaporites est une des principales caractéristiques de ces derniers dépôts salins. De plus, elles jalonnent fréquemment les surfaces de chevauchement, car les gypses forment des « couches savon ».

La roche est assez souvent considérée comme une brèche, c'est-à-dire une roche détritique à clastes brisés ou matériaux de base anguleux, d'origine sédimentaire ou tectonique. Quelle est l'origine de la bréchification ? Autrement dit, comment la pierre d'origine s'est cassé ? Malgré des cas prouvés de bréchification mylonitique, totale ou partielle, c'est-à-dire de formation de débris anguleux et broyés par frottement des masses rocheuses entre elles lors de leurs mouvement relatifs[note 6], l'hypothèse de bréchification par fracturation hydraulique, par effet de fluides sous pression, notamment de l'eau plus ou chaude, n'est pas écartée. En effet, il existe souvent dans les dolomies des plages résiduelles de banc calcaire non fissuré.

Occurrence[modifier | modifier le code]

Ces roches sont fréquentes dans le Trias alpin, par exemple dans le Trias de Matheysine[6] à la Pierre Percée, au col de la Balme, à la Croix de Chamrousse dans le massif de Belledonne, à La Muzelle en Oisans, à La Motte d'Aveillans ou à Oris-en-Ratier toujours dans le Dauphiné, en Haute Maurienne[7] au mont-Cenis, au sommet de l'aiguille Percée, dans le Briançonnais[note 7], au col du Galibier ou à la Casse déserte sous le col de l'Izoard[8], dans le Queyras[9], notamment aux alentours de Ceillac[10], en vallée de la Roya et au voisinage du Mont Bego, dans le pays de Vaud et en Valais en Suisse..., mais aussi dans le Lias près de Montpellier-le-Vieux ou Nîmes-le-Vieux sur le rebord des causses, à Cornesson, dans les vallées proches du Ségala aveyronnais, dans le Crétacé supérieur du département de la Dordogne, dans l'oligocène de la vallée d'Argens... et en général sur le pourtour de la mer Méditerranée occidentale.

Le monolithe de Sardière, site d'escalade dans le parc national de la Vanoise, près de Modane en Savoie, a sa base située à 1600 mètres d'altitude, et s'élèverait à 93 mètres de haut.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Si l'on considère les règles de priorité, le mot « cornieule » devrait être le seul mot valide (voir section Étymologie) mais pour des raisons de comodité et d'usage, c'est le terme de cargneule qui sera utilisé par la suite.
  2. Paradoxalement, les mots corniolai et cornouiller trouveraient leur origine dans le mot corne car le bois de cet arbre est réputé pour sa dureté et sa compacité tandis que les fruits du cormier (cormes) de couleur rouge-grenat rappellent la cornaline[1].
  3. En patois, le suffixe -az ne se prononce pas ce qui donne littéralement corniole.
  4. Marc Weidmann commente : « J'espère donc que disparaîtra bientôt la cargneule surpatrice et que l'antique cornieule patoise reviendra sous la plume de tous les géologues »[1] (p.50).
  5. Dans le glossaire du Doyen Bridel[2], corniaula est défini comme un « un tuf de l'espèce la plus dure » ce qui démontre que la confusion entre cargneule et tuf était très répandu par le passé.
  6. Une sorte de purée de gravier, avec ou sans grumeaux, serait formée le long des failles actives, avant, pendant ou après le passage répété des eaux séléniteuses.
  7. Les écailles du Briançonnais désignent le plus souvent trois formations rocheuses : du gypse et anhydrite, des dolomies cargneulisées et des cargneules, des schistes ou calcschistes lustrés.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d e f et g Marc Weidmann, « Cargneule ou Cornieule ? », Eclogae Geologicae Helvetiae, vol. 64, no 1,‎ , p. 47-51 (DOI 10.5169/seals-163968).
  2. a et b Doyen Bridel, Glossaire du patois de la Suisse romande, Georges Bridel Editeur, (lire en ligne), p. 83.
  3. Louis Gauchat, Jules Jeanjaquet et Ernest Tappolet, Cornouiller - Glossaire des patois de la Suisse romande, t. 4, (lire en ligne), p. 337.
  4. a et b Jules Gilliéron, « Cargneule, Cornieule, Corgneule », Revue des patois gallo-romans, vol. 3,‎ , p. 210-212 (lire en ligne).
  5. « La cargneule », sur Patrimoine du Dauphiné, .
  6. « Le Trias », sur http://geologie_patrimoine_matheysine.perso.sfr.fr
  7. Sortie de terrain depuis Termignon et Le Villard
  8. « Gypses et cargneules », sur http://lithotheque.ac-aix-marseille.fr
  9. « Le Queyras, joyau des Hautes-Alpes et la géologie », sur http://www.queyras-locations.fr
  10. « Les cargneules de Ceillac », sur http://www.lacsdemontagne.fr

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Alain Foucault, Jean-François Raoult, Fabrizio Cecca et Bernard Platevoet, Dictionnaire de Géologie, Éditions Dunod, , 8e éd., 416 p., « Cargneule / Évaporites »
  • Claude Grandjacquet et Daniel Haccard, « Analyse des sédiments polygéniques néogènes à faciès de cargneules associés à des gypses dans les Alpes du Sud : extension de ces faciès au pourtour de la Méditerranée occidentale », Bulletin de la Société Géologique de France, 7e série, vol. XVII,‎ , p. 242-259
  • (en) J. R. Vearncombe, « The tectonic significance of Triassic dolomite and cargneule in the Gran Paradiso region », Western Alps Geological Magazine, no 119,‎ , p. 301-308

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]