Candidature de Coluche lors de l'élection présidentielle française de 1981

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

La candidature de Coluche lors de l'élection présidentielle française de 1981 est au début une simple plaisanterie, puis devient sérieuse lorsque des sondages le créditent de plus de 16 % d'intentions de vote. À partir de ce moment, diverses pressions sont exercées sur l'humoriste, incluant des menaces de mort, pour que ce dernier renonce à se présenter. Il annonce son retrait le en affirmant avoir reçu assez de promesses de signatures pour que sa candidature soit valide.

Déclaration de candidature[modifier | modifier le code]

Pour avoir parlé des diamants de Valéry Giscard d’Estaing sur l'antenne de RMC et avoir lâché « Bonjour. Nous sommes en direct du rocher aux putes » (faisant référence au rocher de Monaco), Coluche et son assistant Romain Goupil sont renvoyés par le directeur de la radio Michel Bassi (ancien chef du cabinet de Giscard d'Estaing), le 2 février 1980, après avoir été engagés le 21 janvier[1].

Privé de voix sur les ondes, son ami Romain Goupil (qui a déjà organisé la campagne présidentielle d’Alain Krivine en 1969) lui suggère de se présenter à l'élection présidentielle française de 1981 afin de prendre la parole librement dans les médias et que personne ne puisse le censurer. Initialement, selon Goupil, « c’était une farce, une énorme farce »[2].

Pendant plusieurs mois, avec Romain Goupil et son régisseur et factotum Jean-Michel Vaguelsy, il prépare son programme et fait convoquer la presse le dans le théâtre du Gymnase. Fidèle à lui-même, revêtu d'une veste queue-de-pie sur sa salopette et d'une écharpe tricolore, sa déclaration de candidature « bleu-blanc-merde » ne manque pas de saveur :

« J'appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s'inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle.
Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche.
Le seul candidat qui n'a aucune raison de vous mentir[3] ! »

Il lance également son slogan de campagne : « Jusqu’à présent la France est coupée en deux, avec moi elle sera pliée en quatre ! »[4].

Campagne[modifier | modifier le code]

Automobile miniature Solido produite début 1981.

Il s'y jette avec ardeur, bientôt soutenu par Paul Lederman sous la bannière de la dérision et patronné par Cavanna en tête et l'équipe d'Hara-Kiri (dont Gébé)[5]. Coluche est depuis longtemps un compagnon de route des romans-photos et des bouclages du journal « bête et méchant ». Il sera le « candidat nul », avec pour tout programme « d'emmerder la droite jusqu’à la gauche[6] ».

Au début, tout le monde croit au canular et au coup médiatique, mais le 14 décembre, un sondage publié par le Journal du dimanche le crédite de 16 % d'intentions de vote[7] (interprétation biaisée, car la question formulée par le sondage était « Pourriez-vous envisager de voter pour Coluche[2]? »). C'est la panique chez les principaux candidats. Coluche reconsidère alors le sérieux de sa candidature et décide de s'y engager véritablement[8]. Plusieurs sondages le placent quasiment en troisième position, avec 10 à 12 % d'intentions de vote. Ainsi le sondage présidentiel Ifop-Le Point réalisé du 26 décembre 1980 au 2 janvier 1981 donne : Valéry Giscard d'Estaing 32% ; François Mitterrand 18% ; Georges Marchais 14,5% ; Coluche 11% ; Jacques Chirac 8% ; Michel Debré 7% ; Brice Lalonde 3,5%[9].

Soutiens[modifier | modifier le code]

Des ralliements hétéroclites soutiennent le candidat Coluche : du poujadiste Gérard Nicoud, leader de la CIDUNATI, au comité d'intellectuels conduit par Félix Guattari, avec parmi eux Pierre Bourdieu et Gilles Deleuze, mais aussi Alain Touraine[10],[11],[12]. Le soutien de Gérard Nicoud occasionne d'ailleurs le départ de Romain Goupil, en désaccord avec Coluche sur ce rapprochement[13],[14].

Brice Lalonde déclare que ce Michel Colucci est peut-être « l'un des meilleurs candidats de gauche ». Le Nouvel Observateur consacre sa une au phénomène Coluche (la même semaine que l'annonce de la candidature de François Mitterrand).

Coluche s'étant pris finalement au sérieux, sa candidature canular à l'origine se transforme en contestation du système établi, prenant une teinte populiste : « un pour tous, tous pourris », « voter pour moi, c'est voter contre la politique » proclame-t-il[15].

Stratagème[modifier | modifier le code]

Selon Jacques Attali (dans son livre C'était François Mitterrand publié en 2005), c'est lui-même, pour le compte de François Mitterrand qui aurait piloté la candidature de Coluche. L'auteur fait remarquer que généralement le grand public ignore ce fait et soutient que « dès le début, Coluche travaille avec son ami Attali dans le but de faire élire Mitterrand »[réf. souhaitée]. Ce stratagème est confirmé par le journaliste Cyril Auffret dans sa biographie sur Attali[16].

Censure[modifier | modifier le code]

François Mitterrand, le candidat du Parti socialiste, pressent que Coluche risque de lui prendre de nombreuses voix et pourrait donc l'empêcher d'atteindre le second tour des présidentielles. Deux émissaires du parti socialiste, Gérard Colé (voire Jacques Pilhan) et Jean Glavany, sont chargés de persuader Coluche d'abandonner sa candidature qui pourrait nuire à Mitterrand[17]. L'humoriste se méfie et refuse l'offre. Jean-Pierre Soisson, l'émissaire de Valéry Giscard d'Estaing, est également chargé de le dissuader, en vain[18].

Valéry Giscard d'Estaing est depuis plusieurs années la cible de Coluche. Pour déstabiliser le président de la République, il pourrait user de l'affaire des diamants révélée par Le Canard enchaîné en 1979. Une consigne aurait alors été passée sur les trois chaînes de télévision française et le réseau de Radio France (qui sont publiques et dont les directeurs sont nommés par l'exécutif) : Coluche n'a pas droit de cité. Tandis qu'au Gymnase, le public le rappelle sur l'air de « Coluche président », le boycott des médias s'organise.

Mais il persiste et sa popularité ne faiblit pas. Des méthodes plus radicales et illégales auraient alors été employées. Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Christian Bonnet donne l'ordre aux Renseignements généraux au sein du groupe Dauvé[19] (RG dépendant de Bonnet et de Valéry Giscard d'Estaing) d'espionner et de rechercher tous faits pouvant discréditer Coluche (archivés dans dossier numéro 817 706[20]). C'est ainsi que L'Express reçoit des informations qu'il publie le 27 décembre 1980, où l'on apprend que Coluche a été condamné à 3 000 francs d'amende pour outrages à agent de la force publique[21].

Les choses commencent à mal tourner : le journal Minute exhume un procès-verbal relatant un larcin de Coluche à l'âge de 19 ans. René Gorlin, régisseur de Coluche, est retrouvé par la police (27 novembre), abattu de deux balles dans la nuque. Mais il semblerait que la police se garde de dire que c'est un crime passionnel, ce qui laisse Coluche supposer que ce meurtre est lié à sa candidature[22].

Il reçoit alors des lettres anonymes et coups de téléphone menaçants sur les risques à conduire en moto… Il reçoit une menace de mort signée du groupe Honneur de la Police fustigeant son rôle dans Inspecteur la Bavure[23].

Cependant, il est davantage un candidat à la candidature qu'un candidat à la présidentielle, car pour pourvoir se présenter à l'élection, il lui faut réunir 500 signatures de parrainage, qu'il n'aura pas[24]. Le 9 février, Coluche se vante auprès de la presse anglo-saxonne d'avoir recueilli 632 promesses de signatures d'élus[25]. Romain Goupil avouera sarcastiquement qu'il n'en avait recueilli finalement qu'une[26].

Abandon[modifier | modifier le code]

Coluche, victime de pressions et même de menaces, annonce le qu'il renonce à sa candidature, sans plus d'explication que « Je préfère que ma candidature s'arrête parce qu'elle commence à me gonfler. »[27]et il proclame alors son intention d'entamer une grève de la faim jusqu’à ce que cesse la censure qui le frappe à la télévision et à la radio. Il annonce cesser sa fausse[26] grève le après un malaise et, le 7 avril, renonce à se présenter. Il appelle à voter pour François Mitterrand qui sera élu le . Coluche est invité, le soir même, au siège du parti socialiste, pour fêter la victoire de la gauche[2].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Documentaires télévisés[modifier | modifier le code]

  • « Coluche, un clown ennemi d'État », en novembre 2011 et mars 2013 sur France 3, 56 minutes, réalisateur Jean Louis Perez.
  • « Coluche président ! un candidat à abattre » dans Secrets d'actualité le 3 avril 2001 sur M6.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Frank Tenaille, Coluche, même pas mort, Editions 1, , p. 121
  2. a, b et c Valentine Pasquesoone, « 1981, la candidature Coluche lance le vote de crise », sur Slate.fr,
  3. « Affiche de Coluche pour l’élection présidentielle », sur paperblog.fr.
  4. « Coluche : c'est l'histoire d'un film », sur ladepeche.fr.
  5. Promu « organe officiel du futur gouvernement », Charlie Hebdo titra en couverture : « Le fils de Gaulle soutient Coluche : vous me rappelez Papa »
  6. Dans Le Matin de Paris, Catherine Clément évoque « un dieu dangereux et comique : comique parce qu'il utilise le rire ; dangereux parce que cette force sacrilège contient en germe les puissances d'opposition qui, dans un système fermé, ne trouvent pas à se dire autrement »
  7. « Photo de la une du journal du dimanche », sur lejdd.fr.
  8. « Vidéo de présentation de la candidature de Coluche », sur INA.fr.
  9. Philippe Boggio, Coluche, Éditions J'ai lu, , p. 303-311
  10. Valentine Pasquesoone, « 1981, la candidature Coluche lance le vote de crise [INTERACTIF] », sur Slate, (consulté le 14 janvier 2017).
  11. Didier Péron, « C'est l'histoire d'un micmac », sur Libération.fr, (consulté le 14 janvier 2017).
  12. Pierre Bourdieu dit ainsi : « Sur l'usage que certains hommes politiques font de l'accusation d'irresponsabilité lancée contre les profanes qui veulent se mêler de la politique : supportant mal l'intrusion des profanes dans le cercle sacré des politiques, ils les rappellent à l'ordre comme les clercs rappelaient les laïcs à leur illégitimité. »
  13. Fabrice Drouelle, Affaires sensibles : 40 ans d'histoires qui ont secoué la France, Robert Laffont, , 224 p. (lire en ligne)
  14. Philippe Boggio, Coluche, Éditions J'ai lu, , p. 26
  15. Roger-Gérard Schwartzenberg, L'Etat spectacle 2: politique, casting et média, Plon, , p. 144
  16. Cyril Auffret, Le conseiller, Éditions Toucan, , p. 57.
  17. Julien Caumer, Leurs dossiers RG, Flammarion, , p. 25.
  18. Julien Caumer, Leurs dossiers RG, Flammarion, , p. 44.
  19. Du nom du commissaire des RG Guy Dauvé, fils de Gilles Dauvé
  20. Peine de 53 jours de prison, au sein de la caserne de Lons-le-Saunier, pour insubordination envers un officier ; petits vols à l'étalage ; infractions au code de la route. Source : Julien Caumer, Leurs dossiers RG, Flammarion, , p. 17-20.
  21. Frédéric-Joël Guilledoux, Tous candidats !, Albin Fayard, , p. 212
  22. Julien Caumer, Leurs dossiers RG, Flammarion, , p. 34.
  23. « Coluche : la France a besoin de toi », sur teleobs.nouvelobs.com, .
  24. Bernard Pascuito, Coluche, Archipoche, , p. 77
  25. Grégory Bozonnet, La candidature de Coluche dans la presse, quand les mots dessinent l’identité des journaux. (mémoire de fin d'études), IEP de Lyon Université Lumière Lyon-2, (lire en ligne)
  26. a et b Romain Goupil, « Coluche : « c’est l’histoire d’un mec » qui se présente », émission Affaires sensibles sur France Inter, 24 septembre 2014, 55 min
  27. Ludivine Bantigny, « 10 mai 1981: pourquoi Mitterrand a gagné », L'Histoire, no 364,‎

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]