Bushinengue

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Homme Saamaka en 1910

Les Bushinengue (du sranan : Bushi Nenge, dérivé néerlandais : Bos Negers, et de l'anglais : Bush Negroes, littéralement « nègres de brousse » en français[1]) ou Bushinengués en Guyane, est le nom utilisé localement pour désigner l'ensemble des peuples descendants d'esclaves africains emmenés au Suriname pour travailler dans les plantations.

Ce peuple est parfois aussi désigné péjorativement sous le nom de Bosch[2].

Les Bushinengués sont issus des grands mouvements de marronnage des XVIIe et XVIIIe siècles. Les termes de Marrons ou de Noirs marrons sont utilisés par la littérature scientifique pour parler de toutes les populations issues du marronnage. Le terme Busi konde sama est un terme de nenge tongo, parfois utilisé qui signifie littéralement « les gens ou le peuple des villages de la forêt ».

Histoire[modifier | modifier le code]

Dès le XVIIe siècle, de nombreux esclaves prirent la fuite, aidés par l'immensité de la forêt amazonienne environnante, dans laquelle ils peuvent trouver refuge. Dès 1650, les Saramaca se sont constitués en groupe et s'installent sur les bords du fleuve Suriname. De même les Djukas se réfugient à proximité de la rivière Tapanahoni, un petit groupe d'entre eux restant néanmoins proche des plantations, en amont de la rivière Cottica. Toujours à la même période, les Matawai s'installent, quant à eux près du fleuve Saamaka.

Ce mouvement de marronnage prend de l'ampleur tout au long du XVIIIe siècle, et des raids sont menés contre les plantations. La menace semble sérieuse pour les planteurs et la colonie hollandaise et il est décidé de mettre en place des traités. Les premiers traités sont signés en 1730, et sont entérinés en 1761 avec les Djuka, en 1762 avec les Saamaka et en 1767 avec les Matawai. Ces traités prévoient d'offrir à ces peuples, ou plutôt de reconnaître, leur liberté, leur territoire et leur organisation sociale. En échange, ils doivent aider les autorités coloniales à empêcher tout nouveau mouvement de marronnage de se développer en le combattant.

Pourtant trois nouveaux groupes se formeront tout de même avant la fin du XVIIIe siècle. Ces groupes sont les Boni (ou Aluku), les Paramacas et les Kwinti. Des luttes auront lieu entre ces différentes communautés, comme celle qui opposera Djuka et Boni. En effet, tenu par la signature des traités, les Djuka poursuivirent les Boni en fuite jusqu'à la rivière Marouini, affluent du Maroni au sud de la Guyane, et massacrèrent un grand nombre de fuyards dont leur chef homonyme, Boni, à qui ils coupèrent la tête lors d'une ultime grande bataille en 1793[3]. Les survivants sont estimés entre 100 et 150. Depuis 1790 et jusqu'en 1860, les Djuka empêchent tout voyageur d'entrer en contact avec les Boni et ces derniers ne peuvent pas descendre vers l'aval du Maroni. Vers 1830, ils tentent de s'installer sur l'Oyapock mais cette tentative se solde par un échec et la tuerie de Cafesoca en 1837[4]. Il faudra donc attendre 1860 pour voir les Boni venir s'installer sur le Maroni, dans sa partie appelée Lawa.

Bushinengués de la Guyane[modifier | modifier le code]

Les Boni survivants s'installèrent donc sur le fleuve Maroni, et la France leur offrira l'hospitalité officiellement en 1892[5]. Aujourd'hui, c'est la seule communauté bushinenguée de nationalité française dans son ensemble. Le groupe s'est réparti en sept villages traditionnels : Kotika (rive surinamienne), L’Enfant Perdu et Assissi, Agodé, Loka, Kormontibo et Papaïchton. On retrouve des communautés boni également à Apatou et Maripasoula. Et de plus en plus sur le littoral.

De nombreux Saamaka assurent le transport fluvial en Guyane dès l'abolition de l'esclavage au Suriname en 1863. C'est alors le début de la ruée vers l'or et ils s'installent sur le Sinnamary, la Mana et l'Approuague. Réputés pour leur technique de conduite de pirogues, ils s'imposent et deviennent les transporteurs fluviaux incontournables. Avec la raréfaction de l'or et la diminution des emplois dans le transport fluvial, ils se tournent vers d'autres activités forestières: extraction de balata et du bois de rose. En 1883, des accords mettent en place un système administratif particulier pour les Saamaka qui leur confère une autonomie et un statut privilégié. Ils restent pourtant sous l'autorité légale du chef suprême Saamaka au Suriname. Au début des années 1960, les offres d'emploi se concentrent dans la construction du barrage hydroélectrique à Afobaka, puis la construction du Centre Spatial à Kourou prend la relève au milieu des années 1960[6].

Certains Djuka se sont installés très tôt le long du Maroni, fleuve frontière avec le Suriname, dans la région de Grand-Santi. Beaucoup ont traversé la frontière lors de la guerre civile qui secoua le Suriname dans les années 1980.

Les Paamaka sont installés en Guyane principalement dans la région de Providence, sur le fleuve Maroni.

Démographie[modifier | modifier le code]

Les six sous-groupes de Bushinengue
Sous-groupe Population totale
2018[7],[8]
au Suriname en Guyane ailleurs (surtout

États-Unis et Europe)

Boni (ou Aluku) 11 600 500 9 800 1 300
Saamaka 115 500 70 000 35 500 10 000
Pamaka 11 000 2 100 6 900 2 000
Djuka 115 500 58 000 47 000 10 500
Kwinti 1 200 1 050 150
Matawai 8 500 8 100 400
Total des Bushinengue 263 300 139 750 99 200 24 350

Langues bushinenguées[modifier | modifier le code]

Les langues des Saamaka, Matawai et Kwinti sont des langues créoles à base lexicale portugaise. Et celles des Ndyuka, Boni et Paamaka sont des créoles à base lexicale anglaise. Elles ont reçu les apports de langues amérindiennes, européennes et africaines. Les Paamakas, les Ndjukas et les Bonis parlent chacun des langues très proches regroupées sous le terme de nenge-tongo ou de bushi-tongo. Enfin, les esclaves qui ne se sont pas enfuis sont à l'origine de la création du sranan tongo, qui est une des langues officielles du Suriname[9].

Maison et artisan boni en 1948

Société[modifier | modifier le code]

Ils vivent principalement de chasse, pêche et de culture sur abattis. Certains commencent à avoir des activités d'entrepreneurs en orpaillage (et non plus seulement d'ouvriers) et de vente d'objets aux touristes. Leur société est centrée autour de la famille et du Gran-Man, chef spirituel et religieux, qui peut être une femme, détenant les pouvoirs de juge, sage, et conciliateur. Les villages et les écarts bushinengué du côté français sont représentés par un capitaine ou un Gran Man auprès de l'Administration. L'abolition de l'esclavage a mis fin à leur traque, mais l'orpaillage a généré une exploitation d'hommes sous-payés. Le RSA apporte parfois un appoint non négligeable, mais comme les Amérindiens, ils sont assez peu représentés par les élus départementaux et régionaux… Cependant, les électeurs de Guyane française ont élu pour la première fois un député bushinengué (Ndyuka) : Lénaïck Adam, en 2017.

Culture[modifier | modifier le code]

L'art musical et l'art tembé jouent un rôle capital dans la vie sociale et spirituelle. Le tembé est un art pictural et sculptural. Il sert à la fois de décoration et de moyen de communiquer. Il se compose de lignes et de formes géométriques enlacées. Elles symbolisent le rapport de l'homme au monde et à l'environnement naturel. Il est présent sur les pangi qui sont les tissus brodés utilisés en robe ou pagne, aux frontons et aux portes des maisons traditionnelles, sur les pirogues, les pagaies ou les bancs et jusque dans les coiffures des femmes.

La musique n'a de véritable signification que mise en interaction et en interrelation notamment avec un lieu, une circonstance et un contexte spécifique ou même un objet consacré. Elle est intimement liée avec la danse. La musique constitue l'élément moteur qui régule un ensemble de relations complexes[10].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Ethnologie et patrimoine dans les Dom-Tom » [PDF], sur culture.gouv.fr, .
  2. Richard Price et Sally Price, Les marrons en Guyane, https://www.richandsally.net/les_marrons_en_guyane_.htm, , 136 p. (lire en ligne)
  3. Francis Dupuy, « Des esclaves marrons aux Bushinenge : le marronnage et ses suites dans la région des Guyanes », Cahiers d'Histoire,‎ , p. 29-39 (lire en ligne)
  4. Wim Hoobergen, « Frères et ennemis Aluku et Ndjuka de 1710 à 1860 », dans Collomb G. et Jolivet M.J., Histoire, identités et logiques ethniques: Amérindiens, Créoles et Noirs Marrons en Guyane, Paris, CTHS,
  5. Yerri Urban, « Marronnage et nationalité: le destin singulier des Boni », dans Maude Elfort et Vincent Roux, La question autochtone sur le plateau des Guyanes, Aix-en-Provence, Presses universitaires d'Aix-Marseille, (lire en ligne), p. 89-116
  6. Richard Price &Sally Price, Les Marrons, Châteauneuf le Rouge, Vents d'ailleurs, , 127 p. (ISBN 2-911412-22-2)
  7. (en) Richard Price, « Maroons in Guyane », New West Indian Guide/Nieuwe West Indische Gids,‎ (lire en ligne)
  8. (en) Richard Price, « The Maroon Population Explosion: Suriname and Guyane », New West Indian Guide/Nieuwe West Indische Gids,‎ (lire en ligne)
  9. Odile Renault-Lescure et Laurence Goury, Langues de Guyane, La Roque d'Anthéron/Paris, Vents d'ailleurs, , 188 p. (ISBN 978-2-911412-47-9, 2911412478 et 9782709916790, OCLC 652428905, lire en ligne)
  10. Apollinaire Anakesa, « Les Bushinengé - Nèg Mawon de Guyane », Université des Antilles,

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Littérature orale
  • Napi Tutu : l'enfant, la flûte et le diable, conte aluku, CRDP de Guyane, .
  • Les leçons d'Ananshi l'araignée, conte bushinengué, SCEREN-CRDP de Guyane, .
Études
  • Desmo Betian, Wemo Betain, Anya Cockle, Parlons saramaka, éditions de L'Harmattan, 2000
  • Kenneth Bilby, True-Born Maroons, Gainsville, University Press of Florida, 2005
  • Michel Bindault, Lexique français-bushi-nenge et bushi-nenge-français, Grand-Santi, 1993.
  • Jules Brunetti, La Guyane française. Souvenirs et impressions de voyage (1840), Len Pod, 2017.
  • Laurence Goury, Le ndyuka : une langue créole du Surinam et de Guyane française, éditions de L'Harmattan, 2003.
  • Laurence Goury, Grammaire du nengee : introduction aux langues aluku, ndyuka et pamaka, Institut de recherche pour le développement, 2003.
  • Wim Hoobergen, Frères et ennemis Aluku et Ndjuka de 1710 à 1860, In Collomb G. & Jolivet M.J. : Histoires, identités et logiques ethniques: Amérindiens, Créoles et Noirs Marrons en Guyane, Paris, CTHS, 2008
  • Marie-Pascale Mallé, « Les maisons des Noirs marrons de Guyane », In Situ. Revue des patrimoines, no 5,‎ (ISSN 1630-7305, DOI 10.4000/insitu.2373, lire en ligne, consulté le 17 octobre 2017)
  • Jean Moomou, Le Monde des Marrons du Maroni en Guyane (1772-1860): La naissance d'un peuple: Les Boni, Matoury, Ibis rouge éditions, 2004
  • Jean Moomou, « Entre vivants et morts chez les Bushinenge du Surinam et de la Guyane française : ancestralisation, ancestralité, ancestrolâtrie », apud Serge Mam Lam Fouck, et Isabelle Hidair (dir.), La question du patrimoine en Guyane française, Guyane, Ibis rouge éditions, 2011, p. 415-437.
  • Jean Moomou, « Boni et Amérindiens : relations de dominants/dominés et interculturelles en Guyane (fin XIXe siècle - années 1990) », Outre-mers. Revue d’histoire, t. 98, nos 370-371 « Le contact colonial dans l'empire français : XIXe-XXe siècles »,‎ 1er semestre 2011, p. 273-299 (ISSN 1631-0438, e-ISSN 2275-4954, OCLC 5497184441, DOI 10.3406/outre.2011.4553).
  • Jean Moomou, Les Marrons Boni de Guyane: lutte et survie en logique coloniale, 1772-1880, Matoury, Ibis rouge éditions, 2013
  • Landri Ekomie Obame, Les Bushinengué de Guyane : Rites et croyances autour du textile, éditions de L'Harmattan, 2018 (ISBN 9782140055027)
  • Richard Price, Voyages avec Tooy. Histoire, mémoire, imaginaire des Amériques noires, Quétigny-Paris, éditions Vent d'ailleurs, 2010
  • Richard Price, Peuple Saramaka contre État du Suriname. Combat pour la forêt et les droits de l'homme, Paris, éditions Karthala/IRD, coll. « Esclavages », 2012
  • Richard Price & Sally Price, Les Marrons, Vent d'Ailleurs, 2003
  • Diane Vernon, Les représentations du corps chez les Noirs Marrons Ndjuka du Surinam et de la Guyane française, ORSTOM, 1992 [1]
  • Willem F. Van Lier, Notes sur la vie spirituelle et sociale des Djuka (Noirs réfugiés Auca) au Surinam, trad., Universiteit Leiden, 1939 [2]
  • Yerri Urban, Maude Elfort et Vincent Roux, La question autochtone sur le plateau des Guyanes, Aix-en-Provence, Presses universitaires d'Aix-Marseille, (lire en ligne), « Marronnage et nationalité : le destin singulier des Boni », p. 89-116

Liens externes[modifier | modifier le code]