Bioéconomie

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Le terme bioéconomie a vraisemblablement été utilisé pour la première fois vers 1925 par le biologiste russe T.I. Baranoff. Depuis, il en est venu à désigner une multiplicité de théorie et de pratiques. Il peut s'agir de l'approche économique des comportements biologiques, comme l'entendait initialement Baranoff, ou de la gestion des ressources halieutiques commerciales, initiée par les travaux de H. Scott Gordon. Mais le terme a surtout été utilisé par Nicholas Georgescu-Roegen à partir du milieu des années 1970 pour désigner sa conception du processus économique comme une extension de l'évolution biologique propre aux communautés humaines. Cette perspective propose une réforme de la pensée économique ayant deux dimensions. Sur le plan épistémologique, elle suggère que la biologie et la thermodynamique sont des référents scientifiques plus adaptés à l'économie que la mécanique rationnelle qui a inspiré la théorie néoclassique. Du point de vue environnemental, elle met en avant les contraintes naturelles qui s'exercent sur l'activité économique. Elle entend donc rapprocher l'économie et l'écologie, ce qui en fait l'une des sources du courant de l'économie écologique.

La bioéconomie de Nicholas Georgescu-Roegen[modifier | modifier le code]

C'est dans son ouvrage le plus important, intitulé The Entropy Law and the Economic Process et paru en 1971 [1], que Georgescu-Roegen pose les bases du projet bioéconomique. Mais il n'utilise le terme de « bioéconomie » qu'à partir de 1975, celui-ci lui ayant été suggéré par un philosophe roumain du nom de Jiri Zeman [2]. Il introduit l'idée que l'activité économique des hommes est une continuation de l'activité biologique. Il est inspiré sur ce point par la lecture de l'ouvrage Le Hasard d'Emile Borel alors qu'il étudie à Paris, puis par l'ouvrage d'Erwin Schrödinger intitulé Qu'est-ce que la vie ?, qu'il cite abondamment dans ses travaux[3]. La thermodynamique permet selon lui de rendre compte de l'interaction entre les processus biologiques ou économiques, et l'environnement matériel. C'est en particulier le concept d'entropie qui lui semble être d'une importance cruciale pour comprendre la nature du processus économique. En stipulant que l'entropie d'un système fermé ne peut que croître, la seconde loi de la thermodynamique révèle la dimension irréversible du processus économique qui tend à dissiper les ressources matérielles et énergétiques sur lesquelles se fonde la prospérité des sociétés modernes[4].

Pour Georgescu-Roegen cette dimension est restée en-dehors de la perspective des économistes néoclassiques car leur théorie est née par imitation de la mécanique rationnelle, idée que Philip Mirowski développera dans son ouvrage Plus de chaleur que de lumière en rendant hommage à Georgescu-Roegen pour avoir ouvert la voie à cette analyse[5]. Or la mécanique s'oppose frontalement à la thermodynamique sur le plan épistémologique en ce qu'elle ne décrit que des phénomènes réversibles, ce que Georgescu-Roegen juge impropre dans le cas de l'économie. De façon semblable, il accuse l'épistémologie mécaniste de concentrer l'attention sur les transformations quantitatives en laissant de côté les dimensions qualitatives qui affectent le processus économique[6].

La critique épistémologique de la théorie néoclassique telle qu'elle est formulée par Georgescu-Roegen est relativement originale à l'époque. Elle constitue une arme intellectuelle visant à saper les fondations même de la l'économie standard, et cela la rendra populaire parmi les courants hétérodoxes, notamment l'économie écologique[7].

La défense d'une méthodologie qui permette de rendre compte des transformations qualitatives s'appuie sur le second pilier de la bioéconomie, la biologie. Georgescu-Roegen reconnaît sur ce point l'influence marquée de Joseph Schumpeter, qui l'a initié à l'économie à son arrivée aux Etats-Unis dans les années 30[8]. De ce dernier il retient la description de l'impact des innovations sur le processus économique, dans laquelle apparaît clairement le parallèle avec le rôle des mutations dans l'évolution biologique. En particulier cette approche insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas seulement de transformations quantitatives des flux de matières et d'énergie, mais bien de transformations qualitatives des processus de production[9]. Si on perçoit ainsi une continuité entre l'évolution biologique et l'évolution économique, il convient de préciser ce qui les distingue. Pour ce faire Georgescu-Roegen emprunte à Alfred Lotka la distinction entre instruments endosomatiques, dont l'organisme est doté à la naissance, et exosomatiques, qui sont extérieurs au corps. La spécificité humaine parmi les autres espèces est alors que son évolution porte avant tout sur les derniers, le processus économique ayant de plus en plus pour fonction de les maintenir en état, tout comme l'activité biologique consiste à préserver l'organisme autrement soumis à la dégradation entropique[10].

Ayant ainsi ancré l'activité économique dans ses dimensions thermodynamique et biologique, il envisage les aspects sociaux dans la continuité de ces dernières. Il y voit en effet la source du conflit social. Ce dernier naît de la rareté radicale dont la seconde loi de l'entropie rend compte, car les ressources de basse entropie constituent le fondement de toute prospérité économique. Mais ce qui donne l'intensité du conflit social propre aux sociétés humaines c'est la prévalence des instruments exosomatiques dans l'organisation sociale. Dans les communautés d'insectes sociaux, tels que les abeilles ou les fourmis, où la production est organisée collectivement, on n'observe pas un telle lutte sociale car l'individu est entièrement déterminé par ses organes endosomatiques dont il ne saurait se détacher ou acquérir de nouveaux. Au contraire chaque humain peut prétendre à la détention de tous les instruments exosomatiques qui deviennent l'objet du conflit et le critère des hiérarchies sociales[11].

Cette perspective l'amène à poser un regard particulier sur les inégalités entre nations et la question du sous-développement qui est une préoccupation importante de l'après Seconde-Guerre mondiale. Les différents niveaux de développement sont pour lui révélateurs de l'existence d'une multiplicité « d'espèces exsomatiques ». Il suggère ainsi que le problème du sous-développement ne peut être simplement résolu par des transfert technologiques, car l'adaptation d'une société à une technologie donnée représente une transformation qualitative qui modifie en profondeur les institutions[12]. Une autre conséquence de l'évolution exosomatique réside dans la dépendance accrue à l'égard des ressources minérales qu'elle entraîne. A ce propos Georgescu-Roegen juge que la thermodynamique a jusque là injustement négligé la matière au profit de l'énergie. Or pour lui la matière aussi est soumise à une dégradation irrévocable que l'activité économique moderne accélère considérablement, acheminant l'humanité vers un état où les ressources seront trop diffuses à la surface du globe pour que l'activité économique puisse se poursuivre. Il en viendra même à proposer un 4ème principe de la thermodynamique qui puisse rendre compte de ce constat. L'une de ses conséquences immédiates serait que le recyclage ne peut jamais être total[13]. Si cette proposition de Georgescu-Roegen est l'une des plus controversées sur le plan strictement théorique, on s'accorde en général à admettre qu'elle a une pertinence dans le domaine pratique et soulève ainsi une question importante pour la soutenabilité de l'activité économique à long terme [14]. Si le rôle joué par les ressources énergétiques dans les économies modernes a été marginalisé par l'économie en général, et la théorie économique néoclassique en particulier[15], ce constat est encore plus vrai en ce qui concerne les ressources minérales, notamment les métaux. De ce point de vue, les préoccupations de Georgescu-Roegen sont uniques dans le champ économique de l'époque, mais elles sont reçues favorablement par certains géologues[16].

Georgescu-Roegen n'a jamais publié de synthèse de son projet bioéconomique. Si The Entropy Law and the Economic Process posait les bases de la réflexion épistémologique sous-jacente, l'évolution de la pensée de Georgescu-Roegen dans le courant des années 70 appelait un nouvel ouvrage qui précise les fondements et les outils de la bioéconomie. Un tel ouvrage, du nom de Bioeconomics, est vraisemblablement envisagé par l'auteur dès 1976[17]. Il y travaille durant son séjour en Europe à la fin des années 70. Il est encore d'actualité au début des années 80, l'éditeur pressenti, Princeton University Press, faisant part de son enthousiasme pour le projet. Mais en définitive il ne verra jamais le jour, alors qu'il aurait probablement rendu plus aisée la diffusion de la perspective bioéconomique. Néanmoins cette dernière ne sera pas sans héritage.

Les héritages théoriques et politiques[modifier | modifier le code]

L'économie écologique[modifier | modifier le code]

L'une des filiations les plus importantes, même si elle n'est pas dénuée d'ambiguïtés, est celle qui fait de la bioéconomie de Georgescu-Roegen une source de l'économie écologique, courant qui a réussi à affirmer son existence au sein des économistes depuis les années 80[18]. Cette filiation est d'abord liée au fait que Herman Daly, l'une des figures importantes de ce courant, a été l'élève de Georgescu-Roegen dans les années 60 et, inspiré par son mentor, a choisi de poursuivre son programme de recherche. Aux côtés de Kenneth Boulding ou des frères Odum, Georgescu-Roegen fait rapidement figure de précurseur de l'économie écologique. Ses thèses sont abondamment discutées dans la revue Ecological Economics qui voit le jour en 1989, et qui lui consacre un numéro entier en 1997[19]. Dès les premiers numéros des débats s'engagent pour savoir si les propositions théoriques de Georgescu-Roegen sont pertinentes pour le paradigme émergent, en particulier en ce qui concerne l'accent mis sur la loi de l'entropie pour rendre compte de l'épuisement des ressources[20],[21]. La question de l'adhésion à la proposition d'une 4ème loi de la thermodynamique devient un problème théorique centrale sans que les économistes écologues puissent trancher de manière décisive, certains suspendant leur jugement tandis que d'autres nient l'existence théorique d'une telle loi pour y voir plutôt un problème pratique d'impossibilité du recyclage intégral[22].

Si l'économie écologique met avant tout l'accent sur la dimension environnementale des travaux de Georgescu-Roegen, elle reconnaît aussi la pertinence d'une critique épistémologique de l'économie néoclassique. Celle-ci apparaît comme remettant en question les fondements même la théorie néoclassique, en mettant en lumière des défauts originels et indépassables[23]. Elle permet donc à l'hétérodoxie émergente de faire table rase. Reprenant Georgescu-Roegen, Daly estime que l'influence de la mécanique sur l'économie est à la source d'une représentation circulaire de l'économie qui l'isole de son substrat naturel, en masquant les flux de ressources et de déchets. La loi de l'entropie devient alors le cadre théorique dans lequel penser ces flux, avec tout ce qu'ils entraînent d'irréversibilité et de changements qualitatifs. Il convient de coupler cette approche à celle en terme d'évolution qui cherche aussi à rendre compte des transformations qualitatives des sociétés humaines. Conjointement ces référents épistémologiques définissent un programme de recherche formulé en termes de coévolution des sociétés et de leur environnement[24]. Cependant l'idée fondamentale du paradigme bioéconomique selon laquelle la dimension évolutive des sociétés n'est pas qu'une question d'analogie avec la biologie, mais plutôt que l'activité économique est dans une relation de continuité avec l'activité biologique, se fait moins prononcée. Ainsi les concepts d'instruments exosomatique et endosomatique sont rarement mobilisés.

L'une des explications de cet affaiblissement du lien avec le programme bioéconomique est le fait que l'économie écologique a été dès l'origine influencée par une diversité de travaux, Georgescu-Roegen n'étant qu'une source parmi d'autres. Par ailleurs des divergences sont apparues assez rapidement entre Daly et son mentor, en particulier autour de la politique de l'état stationnaire promue par le premier et fortement décriée par le second[25]. Pour Daly en effet la perspective d'une stabilisation de la production était cohérente avec la préservation de l'environnement, et reprenant à John Stuart Mill son concept d'état stationnaire il en faisait une pierre angulaire de sa politique économique, critiquant l'idée d'une croissance infinie. Mais pour Georgescu-Roegen les enseignements de la loi de l'entropie étaient tout autre et appelaient à une décroissance de l'activité industrielle dans les pays développés. Or Georgescu-Roegen n'était pas homme de consensus, et il a parfois même laissé le souvenir d'une personnalité difficile[26]. Cela l'avait déjà amené à adopter une posture radicalement critique vis-à-vis de ses collègues néoclassiques, et cette fois il décida de prendre ses distances avec ceux qui se réclamaient de son héritage. Il refusa notamment de siéger au comité d'édition de la revue Ecological Economics comme on le lui proposait[27]. Du point de vue de l'économie écologique, l'adoption de la perspective de l'état stable apparaissait comme un moyen de paraître « raisonnable » et ainsi de pouvoir gagner en reconnaissance institutionnelle[28]. La position de Georgescu-Roegen apparaissait politiquement insoutenable pour ce courant émergent, même si depuis quelques années elle refait surface sous l'aspect d'un programme de recherche sur la « décroissance soutenable »[29].

La bioéconomie de René Passet en France[modifier | modifier le code]

L'économie écologique, bien qu'ayant son centre de gravité aux Etats-Unis, s'est aussi répandue en Europe, comme l'attestent les travaux de Juan Martinez-Alier ou de Inge Ropke. En France cependant son écho est encore faible et la connaissance des travaux de Georgescu-Roegen a été principalement rendue possible par les traductions de Jacques Grinevald et Ivo Rens[30]. Mais on note aussi avec intérêt qu'une école française de la bioéconomie a vu le jour autour des travaux de René Passet. Ce dernier, professeur d'économie à l'université Paris 1 de 1968 à 1995, s'intéresse tôt aux questions environnementales du fait de sa spécialisation en économie du développement. Dans le courant des années 70, il écrit une série d'articles qui cherchent à promouvoir une nouvelle conception de la science économique, le tout culminant avec son ouvrage L'économique et le vivant en 1979[31]. Son projet s'inscrit volontairement dans la continuité de celui de Georgescu-Roegen dont il reprend le terme de bioéconomie et qu'il qualifie de « grand précurseur » [32]. Il en retient ainsi l'idée centrale d'une activité économique conçue comme continuation de l'activité biologique, et les nouveaux référents scientifiques que sont la thermodynamique et la biologie évolutionniste. Il adhère à la vision d'une économie ayant pour but de rechercher les conditions de la reproduction de la vie humaine sur Terre, plutôt que celles de la maximisation du bien-être.

Mais il perçoit des faiblesses dans les propositions de ce précurseur, et L'économique et le vivant est en somme une tentative de dépassement. Selon lui Georgescu-Roegen n'a pas poussé assez loin la réflexion qui s'ouvre lorsqu'on considère que la Terre est thermodynamiquement un système clos, c'est à dire n'échangeant (presque) pas de matière avec son environnement mais recevant de grandes quantités d'énergie via le rayonnement solaire. Ce statut implique pour Passet que la vie sur Terre se transforme continuellement sous l'effet de ce flux solaire, suivant un processus de complexification imprévisible. S'inspirant d'Erwin Schrödinger, de Joseph Schumpeter, mais aussi des travaux plus récents d'Ilya Prigogine, il fonde son appréhension de l'évolution, tant biologique qu'économique, sur le concept de « destruction créatrice »[33]. Il entend par là le fait que tout processus qui crée de l'ordre dans la matière entraîne globalement une dégradation entropique, mais que ce processus est à la source du renouvellement des formes de la vie, qualifié de « saut qualitatif ». Il conteste l'idée présente chez Georgescu-Roegen selon laquelle le processus économique est un facteur d'accélération de la dégradation entropique naturelle et développe une vision plus positive où l'innovation technologique apparaît comme une source potentielle d'atténuation de l'impact environnemental des activités humaines.

L'un des traits marquants de l'évolution contemporaine est selon Passet le développement des structures informationnelles via l'informatique. Là encore il conçoit ce phénomène dans sa nature bioéconomique, en le mettant en rapport avec le rôle de l'information dans les organismes vivants, par exemple sous la forme de l'ADN. L'information y apparaît comme le principe de transmission des propriétés structurelles de l'organisme considéré et constitue donc un élément immatériel essentiel au processus de reproduction-mutation qui caractérise l'épistémologie évolutionniste. De plus, à la suite des travaux de Claude Shannon sur la théorie mathématique de la communication dans les années 40, le concept d'information a été mis en relation avec les grandeurs de la thermodynamique. Il est parfois avancé que l'information permettrait d'aller contre la dégradation entropique, ou encore qu'elle constituerait une entropie négative (négentropie)[34] et Passet semble adhérer à cette vision. Georgescu-Roegen pour sa part critique vivement cette idée comme un mythe ayant pour but d'éviter de se confronter à la signification réelle de la loi de l'entropie[35]. De manière générale, la vision du monde présentée par Passet est plus optimiste que celle de Georgescu-Roegen, notamment vis-à-vis du rôle de la technologie.

Il convient de souligner que ces deux figures de la bioéconomie se retrouvent dans une conception transdisciplinaire de l'économie. Passet consacre une partie de ses travaux à défendre explicitement cet aspect[36], là où cela reste plus succinct chez Georgescu-Roegen[37]. Notons que sociologiquement la pratique transdisciplinaire de Passet fait beaucoup plus de place aux conversations avec les experts des disciplines mobilisées. Cette pratique est en partie l'héritage de sa participations aux rencontres du groupe des dix dans les années 70. Ce groupe informel a vu passer nombre de personnalités scientifiques ou politiques, tels que Edgar Morin, Michel Serres, Jacques Attali ou Michel Rocard. L'objectif initial du groupe était de promouvoir une approche plus scientifique de la politique. Mais le groupe est resté avant tout un lieu d'interactions entre des scientifiques issus de différentes disciplines, telles que la biologie et l'économie. Les réunions abordaient notamment des questions liées à la théorie de l'information ou aux conséquences environnementales de la croissance. Une rencontre avec les membres du Club de Rome aura lieu, mais elle ne débouchera pas sur une collaboration de long terme du fait de divergences politiques importantes entre les deux groupes[38]. Si Passet était l'un de ceux qui stimulait l'intérêt du groupe pour les questions économiques et environnementales, il est aussi clair que les échanges avec les autres membres ont profondément marqué ses travaux ultérieurs, comme il le reconnaît lui-même : « J'ai toujours eu le sentiment que le Groupe des Dix avait constitué pour moi un tournant décisif et que je ne voyais plus les choses de la même façon. »[39]. Malgré cette intégration à des milieux relativement prestigieux l’œuvre de René Passet aura peu d'influence sur la science économique telle qu'elle se pratique en France. A part Franck-Dominique Vivien, auteur d'ouvrages tels que les deux « repères » Economie et écologie et Le développement soutenable, on trouve peu d'économistes qui se revendiquent de son héritage.

Bioéconomie et décroissance[modifier | modifier le code]

Dans le contexte francophone, les travaux bioéconomiques de Georgescu-Roegen sont fortement attachés au courant politique de la décroissance. Ceci est en partie dû à la traduction de plusieurs de ses articles par Jacques Grinevald et Ivo Rens, qui paraissent en 1979 dans un recueil intitulé Demain la décroissance. Celle-ci apparaît à posteriori comme un acte fondateur pour le mot même de décroissance [40]. Depuis cette date, les travaux de Georgescu-Roegen sont devenus l'une des ressources théoriques des objecteurs de croissance et il est considéré comme un « précurseur de la décroissance ». Son influence transparaît principalement dans l'idée que la loi de l'entropie constituerait une limite inflexible à la perpétuation des activités économiques au rythme actuel, ne laissant d'autre choix que la décroissance économique[41],[42]. C'est donc avant toute chose la dimension thermodynamique du discours de Georgescu-Roegen qui est mobilisé, sans considération pour les autres aspects du projet bioéconomique. Par ailleurs, Georgescu-Roegen n'est qu'une des références du courant de la décroissance, qui en compte bien d'autres. Ainsi Serge Latouche distingue au sein de la décroissance une branche « bio-économique », issue de Georgescu-Roegen et représentée par Grinevald, et une branche « anti-développement », issue des travaux d'Ivan Illich et à laquelle Latouche se rattache pour sa part[43]. Ces différents aspects amènent Antoine Missemer, dans son livre consacré à la bioéconomie de Georgescu-Roegen, à suggérer que l'assimilation courante de Georgescu-Roegen à la décroissance est trop étroite, et il la qualifie de « malentendu historique »[44]. Cette suggestion a été mal accueillie par les objecteurs de croissance pour qui elle est apparue comme une tentative de récupération de Georgescu-Roegen en lui prêtant une proximité avec le développement durable plutôt que la décroissance[45],[46].

Autres acceptations du terme[modifier | modifier le code]

Le terme de bioéconomie est par ailleurs utilisé pour désigner des perspectives et des pratiques différentes de ce qui transparaît dans le travail de Georgescu-Roegen et de ceux qui s'en sont inspirés. Celles-ci vont de la reformulation assez proche du sens originel, conservant l'idée d'une jonction entre économie et écologie, à des perspectives diamétralement opposées qui s'intéressent plus à la marchandisation des processus biologiques.

Pour le Mouvement Citerrien la bioéconomie est une économie au service de la Vie[47].

Le club des bio-économistes, créé en 2012, a pour objectif de sensibiliser et informer sur les enjeux et la nécessité d’une agriculture et d’une sylviculture véritablement durables. Il préconise de remplacer toute la nature non cultivée (forêt, savane, steppe, etc.) par de la nature cultivée[48].

Pour le collège des transitions sociétales, la CNAM des pays de la Loire et l'École des mines de Nantes la bioéconomie désigne les activités productives qui mobilisent des ressources issues du monde vivant plutôt que de la chimie de synthèse, par exemple faire du plastique à partir de déchets agricoles, utiliser la betterave pour faire des pneus ou produire du biocarburant avec des algues[49].

La Commission européenne s'est aussi récemment mise à utiliser le terme et a même fondé un observatoire de la bioéconomie. Celui-ci fait suite à une note stratégique sur la bioéconomie datant du 13 mars 2012 et intitulée « L’innovation au service d’une croissance durable : une bioéconomie pour l’Europe »[50]. Le document fait preuve d'une certaine attention à l'égard de thèmes proches de ceux de la bioéconomie au sens de Georgescu-Roegen, tels que l'épuisement des ressources énergétiques et minérales terrestres ou l'importance de l'agriculture comme mode de captation de l'énergie solaire. Néanmoins, il reste empreint d'une conception très productiviste du développement, qui met l'accent sur les innovations technologiques, la croissance économique et la compétitivité. En cela, la vision de la bioéconomie déployée par la Commission semble fort éloignée de ce que Georgescu-Roegen entendait lorsqu'il employait ce terme.

Annexes[modifier | modifier le code]

Liens internes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Georgescu-Roegen 1971
  2. Georgescu-Roegen 2013, p. 87
  3. Beard et Lozada 1999
  4. Georgescu-Roegen 1971, p. 281
  5. Mirowski 2001, p. 1
  6. Georgescu-Roegen 1971, p. 10
  7. Ould Boye 2014
  8. Beard et Lozada 1999
  9. Georgscu-Roegen 1977
  10. Georgescu-Roegen 1971, p. 307
  11. Georgescu-Roegen 1971, p. 308
  12. Georgescu-Roegen 1977
  13. Georgescu-Roegen 2011, p. 183
  14. Beard et Lozada 1999
  15. Vivien 1994
  16. Cloud 1977
  17. Grinevald 1992, p. 27
  18. Ould Boye 2014
  19. Daly 1997
  20. Khalil 1990
  21. Lozada 1991
  22. Beard et Lozada 1999
  23. Ould Boye 2014
  24. Kallis et Norgaard 2010
  25. Georgescu-Roegen 2011, chap. 3
  26. Beard et Lozada 1999
  27. Levallois 2010
  28. Ould Boye 2014
  29. Martinez-Alier 2010
  30. Georgescu-Roegen 2011
  31. Passet 1979
  32. Passet 1996, p. XVII
  33. Passet 1996, p. XV
  34. Atlan 1972
  35. Georgescu-Roegen 1971, annexe B
  36. Passet 2011
  37. Georgescu-Roegen 1971, p. 4
  38. Chamak 1997
  39. Chamak 1997, p. 189
  40. La décroissance, n°111, Juillet-Août 2014, p.19
  41. La décroissance, n°108, Avril 2014, p.3
  42. La décroissance, n°121, Juillet-Août 2015
  43. De Marx à la décroissance - Entretien avec Serge Latouche - mercredi 25 janvier 2006
  44. Missemer 2013
  45. La décroissance, n°101, Juillet-Août 2013, p.30
  46. La décroissance, n°102, Septembre 2013, p.2
  47. Marie Martin-Pécheux, ‘’Bioéconomie et Solidarisme’’, Interkeltia, 2008, p.52
  48. http://www.notre-planete.info/actualites/3825-bioeconomie-definition
  49. Conférence-débat, Bioéconomie : la dernière chance de survie grâce au monde vivant ?, 15 mai 2014, École des mines de Nantes
  50. Institut Momentum, « La bioéconomie, vicissitudes d'un concept d'avenir, de Nicholas Georgescu-Roegen à la Commission Européenne », 20 Juin 2013, p.13

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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  • (en) Nicholas Georgescu-Roegen, « What thermodynamics and biology can teach economists », Atlantic Economic Journal, vol. 5,‎ , p. 13-21
  • Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance : Entropie-Ecologie-Economie, Sang de la Terre,‎
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  • (en) Thomas R. Beard et Gabriel A. Lozada, Economics, entropy and the environment: the extraordinary economics of Nicholas Georgescu-Roegen, Edward Elgar Publishing,‎
  • Jacques Grinevald, « La révolution bioéconomique de Nicholas Georgescu-Roegen », Stratégies égnergétiques, Biosphère et Société,‎ , p. 23-34
  • Antoine Missemer, Nicholas Georgescu-Roegen, pour une révolution bioéconomique, ENS Editions,‎
  • Philip Mirowski, Plus de chaleur que de lumière : L'économie comme physique sociale, la physique comme économie de la nature, Economica,‎
  • (en) Preston Cloud, « Entropy, materials and prosperity », Geologische Rundschau, vol. 66, no 3,‎ , p. 678-696
  • Isselmou Ould Boye, Quelques traits singuliers de l'émergence d'une « hétérodoxie »: le cas de l'Economie Ecologique : Thèse pour le Doctorat en Sciences Economiques, Université Paris 1,‎
  • (en) Herman Daly, « Introduction », Ecological Economics, vol. 22, no 3,‎ , p. 173
  • (en) E.L. Khalil, « Entropy law and exhaustion of natural resources : is Nicholas Georgescu-Roegen's paradigm defensible ? », Ecological Economics, vol. 2,‎ , p. 163-178
  • (en) Gabriel Lozada, « A defense of Nicholas Georgescu-Roegen's paradigm », Ecological Economics, vol. 3,‎ , p. 157-160
  • (en) Giorgos Kallis et Richard Norgaard, « Coevolutionary ecological economics », Ecological Economics, vol. 69,‎ , p. 690-699
  • (en) Clément Levallois, « Can de-growth be considered a policy option ? A historical note on Nicholas Georgescu-Roegen and the Club of Rome », Ecological Economics, vol. 69,‎ , p. 2271–2278
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  • René Passet, L'économique et le vivant, Payot,‎
  • René Passet, L'économique et le vivant, Economica,‎ , 2e éd. (1re éd. 1979)
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  • Brigitte Chamak, Le Groupe des Dix, Éditions du Rocher,‎
  • Franck-Dominique Vivien, Economie et écologie, La Découverte, coll. « Repères »,‎