Bibliothérapie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Book-2973662 1920.jpg

La bibliothérapie est un terme qui ne se trouve pas dans les dictionnaires de la langue française, nonobstant ce mot a ses origines au XXe siècle et sert à désigner les « vertus thérapeutiques de la lecture »[1]. Le mot bibliothérapie est essentiellement composé de deux termes d’origine grecque : Βιβλιο « livre » et Θεραπία « thérapie » [2].

C'est à partir des années 1960 que l'on a commencé à définir la bibliothérapie comme étant « l’utilisation d’un ensemble de lectures sélectionnées en tant qu’outils thérapeutiques en médecine et en psychiatrie; et un moyen pour résoudre des problèmes personnels par l’intermédiaire d’une lecture dirigée » [3] plusieurs définitions sont apparues par la suite : quelques-unes sont reliées à la littérature et à la philosophie, que ce soit à des fins de lecture ou de soin de l’esprit. D’ailleurs, il y en a d’autres qui sont plutôt centrées sur l’usage médical, par exemple, la définition proposée par Overstad qui désignait la bibliothérapie comme étant « l’utilisation des livres pour promouvoir la santé mentale »[4].

Histoire[modifier | modifier le code]

L’histoire de la bibliothérapie remonte à la Grèce antique, comme en témoigne l’inscription « La poitrine médicinale de l’âme », qui se trouve au-dessus de la porte de la bibliothèque de Thèbes. On a connu des pratiques reliées à ce type de traitement au milieu des années 1800, alors que des médecins incorporent des livres dans les plans de traitement de leurs patients[5]. Au début du 20e siècle, Marcel Proust dans son livre “Sur la lecture” donne un indice sur le concept de bibliothérapie lorsqu’il parle du rapport entre lecture et thérapie, il suggère la lecture comme un soin psychothérapeutique [6]. Cependant, ce n’est qu’en 1916[7].durant la Première Guerre mondiale que la bibliothérapie connait ses premières expériences concrètes. En effet, c’est Sadie Peterson Delaney, bibliothécaire en chef de l'Hôpital des anciens combattants des États-Unis, qui utilise des livres afin d’aider les anciens combattants afro-américains qui éprouvaient des difficultés psychologiques et physiques[8]. Dans les années 1930, Le Dr William C. Menninger, un psychiatre renommé, a également aidé à établir la bibliothérapie comme forme de traitement dans sa clinique du Kansas. Depuis sa création, la bibliothérapie a été étudiée par des personnes intéressées par la santé mentale afin de mieux comprendre ses utilisations et son efficacité[9].

En 1946, en France, Lucie Guillet incitait le patient souffrant d’une maladie mentale, à lire des vers afin de se laisser gagner par ce « fluide poétique » bénéfique. En 1973, on parle aussi de la théâtrothérapie, une méthode ressemble à celle de la bibliothérapie où se cherche une collaboration entre le psychiatre qui suit le malade et le moniteur[10]. C’est à partir des années 2000 que la bibliothérapie commence à être reconnue et mise en pratique, notamment en Angleterre, ainsi qu’au Canada (Québec) où la bibliothérapie a commencé à être intégrée aux différentes thérapies psychologiques pour les enfants souffrant d’hyperactivité, de dépression, de phobie sociale, etc.[11]

Approche de la bibliothérapie[modifier | modifier le code]

Pour certains, la lecture est considérée comme « un événement solitaire, un rendez-vous privé avec un autre monde, seul à seul avec le livre, seul à seul avec soi-même »[12]. C’est pourtant la lecture qui a aidé à surmonter certaines étapes difficiles dans l’histoire de l’humanité. À cet égard, l’anthropologue Michèle Petit mentionne le rôle de la lecture dans la reconstruction de soi en faisant le constat « que les livres aident quelquefois à tenir la douleur ou la peur à distance, à transformer des chagrins en idées et retrouver la joie »[13].

De la même manière, d’autres auteurs décrivent les premiers efforts pour étudier la bibliothérapie comme un ensemble d’actions, en prenant la lecture comme un outil, qui mène à un changement d'attitude en réduisant les peurs et le stress chez les enfants et les jeunes[14].

En 2013 paraissait le livre très original d'Ella Berthoud et de Susan Elderkin "The Novel Cure" où les auteures présentent leur conseils de lecture sous forme de "remèdes littéraires". L'ouvrage, très sérieux par ailleurs est présenté de façon humoristique comme un index des différents maux de l'âme, avec à chaque fois des recommandations de lecture. A noter qu'il s'agit uniquement de romans, ce qui différencie de façon intéressante l'approche de la bibliothérapie et la rend accessible à tous.


Approche thérapeutique[modifier | modifier le code]

Le pouvoir thérapeutique du livre consiste à rendre accessible au grand public une littérature propre aux sentiments. Certains utilisent cette méthode thérapeutique afin de permettre à ses patients de sortir de l’enfermement, de la lassitude, pour se réinventer, vivre et renaître à chaque instant dans la dynamique d’un langage en mouvement[15]. On peut ainsi considérer que la bibliothérapie fait partie de “l’art-thérapie”, car en soulignant que « la lecture à haute voix est aussi un acte de création » Autrement dit, c’est un des moyens par lequel les personnes en difficulté (psychologique, physique, sociale ou existentielle) mettent en œuvre le traitement par lui-même à travers la lecture[16].

D'autre part, le livre peut être un vecteur d'analyse existentielle. Créée par le bibliothérapeute Erwin Julliard, la bibliothérapie existentiale utilise la littérature et la Daseinsanalyse pour traiter les troubles psychologiques tels que la dépression, l'angoisse, le burn-out... Inspirée par les travaux d'Heidegger et de Gadamer, la bibliothérapie existentiale tend à passer de l'art-thérapie et de la recherche de bien-être à une véritable psychothérapie.

Bibliothérapie créative[modifier | modifier le code]

The Boofer Lady.jpg

L’objectif de la bibliothérapie créative est d’accompagner le patient dans un processus d’actualisation et de développement. Pour ce faire, le bibliothérapeute emploie la littérature de fiction ou la poésie, qui interpellent alors l’imaginaire du patient[17]. Les images structurées dont est composé l’imaginaire[18] se trouvent à être des ressources auxquelles le patient peut avoir recours de manière intuitive et créative[19]. Ces images proviennent d’histoires et peuvent être intégrées à la vie, de sorte à mieux l’orienter, tel que l'indique le psychologue Bruno Bettelheim[19]. La lecture créatrice qu’implique la bibliothérapie créative confère ainsi de nouveau un « rythme d’existence » grâce à un élément du langage que le philosophe Paul Ricœur nomme l’« innovation sémantique », soit la poésie[20]. La lecture créatrice consiste donc en une expérience existentielle et linguistique, ce qui implique que la lecture et l’interprétation deviennent des réalités non plus extérieures et objectives mais qui appartiennent au lecteur, pouvant dès lors devenir sujet[20]. En bibliothérapie créative, la fonction du bibliothérapeute est par conséquent d’inciter le lecteur à devenir le lecteur de lui-même[21] puisque lire un texte c’est se lire soi-même[22].

Poésie-thérapie[modifier | modifier le code]

La psychothérapeute française Lucie Guillet explique dans son essai sur la poéticothérapie qu’elle soigne des patients par la poésie[23]. La diction poétique, contrairement aux ressassements automatiques de l’autosuggestion, constitue une activité physique et rythmique[24]. Chaque trouble a son traitement poétique correspondant. Autrement dit, la nature du trouble psychologique indique le type de poème qui doit être prescrit au patient. À cet effet, les apports de Jacques Lacan induisent le soin par la métaphore, qui donne accès aux émotions et qui entre en résonance avec des parties de la pensée difficilement accessibles[25]. Paul Ricœur indique que dans un texte, la métaphore « transfigure le réel » et redécrit ainsi la réalité[26]. La métaphore implique donc la capacité de produire un sens nouveau et renvoie au fait que comprendre un texte implique que l’être se comprend devant le texte[22]. En bibliothérapie, la compréhension d'un texte n'est donc pas d'ordre intellectuel. La lecture vise plutôt à susciter une réaction émotive et thérapeutique[27].

Le traitement qu’implique la poésie-thérapie doit être effectué par le patient lui-même puisque seule l’énergie du poème doit pouvoir s’introduire en lui[24]. Lors de ses traitements, Lucie Guillet inculque à ses patients la cure d’isolement par la poésie. Il s’agit, en fait, de réciter mentalement de la poésie. Ce processus d’isolement poétique permet de recouvrer une tranquillité d’esprit lorsqu'une forme d'angoisse surgit[28].

Le souci de soi[modifier | modifier le code]

La bibliothérapie a affaire avec le soin[29]. Les philosophes stoïciens Sénèque, Épictète et Marc Aurèle ont fait référence aux moments qu’un être doit consacrer à se tourner vers lui-même[30]. Le philosophe français Michel Foucault mentionne que l’être a besoin de discours vrais et raisonnables, qui sont comparés par Plutarque à des médicaments[31]. Cette « médecine de l’âme » doit pouvoir surgir d’elle-même quand cela s’avère nécessaire[31]. Les stoïciens et les épicuriens préconisaient la technique d’« armer le sujet d’une vérité qu’il ne connaissait pas et qui ne résidait pas en lui »[31]. Diverses méthodes peuvent alors être employées telles que la remémoration d’une vérité déjà connue mais que l’être peut s’approprier davantage ainsi que la prise de notes au cours d’une lecture, pouvant ainsi être relues par la suite[31]. L’écrivain Franz Kafka soutient d’ailleurs que les gens ont besoin de livres qui agissent sur eux et qu’« un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous »[32].

En bibliothérapie, le livre est un outil qui permet de communiquer des émotions ou des intuitions qui mènent à une meilleure compréhension de soi[27]. Marc-Alain Ouaknin indique que le sens premier du terme thérapeute renvoie au prendre soin[33]. Il conçoit la bibliothérapie telle une médecine préventive puisque le « premier mouvement de la maladie est l’enfermement »[27]. Dans un même ordre d’idée, le théologien Jean-Yves Leloup mentionne qu’il faut soigner particulièrement ce qui n’est pas malade chez l’être[33]. L’être peut donc apprendre à prendre soin de lui à travers les livres[27]. D’ailleurs, soigner par les livres sacrés est également une pratique de l’hindouisme[34].  

Recommandations[modifier | modifier le code]

Dans le livre « Ces livres qui nous font du bien » de Christilla Pellé-Douël[35] propose:

  • En cas de perte du sens de l’humour : Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome (GF/Flammarion 2015)
  • Pour lutter contre les sensations d’étouffement : Les derniers grizzlys de Rick Bass (Gallmeister, 2016)
  • Contre le désespoir, ou pour retrouver l’espoir : Peter Pan de James Matthew Barrie (Livre de Poche Jeunesse, 2014)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bonnet, P.-A. (2013). La bibliothérapie en médecine générale. Montpellier: Sauramps médical. p. 23
  2. Ouaknin, M.-A. (1994). Bibliothérapie. Paris: Seuil. p. 11
  3. Ouaknin, M.-A. (1994). Bibliothérapie. Paris: Seuil. p. 12
  4. Bonnet, P.-A. (2013). La bibliothérapie en médecine générale. Montpellier: Sauramps médical. p. 29
  5. McKee, M. L. [et al] (2011). Bibliotherapy. Dans S. Goldstein & J. A. Naglieri (Éd.), Encyclopedia of Child Behavior and Development (p. 237‑238). Boston, MA: Springer US. https://doi.org/10.1007/978-0-387-79061-9_330
  6. Proust, M. (2013). Sur la lecture suivi de, Journées de lecture. Paris : Librio. Repéré à http://banq.pretnumerique.ca/accueil/isbn/9782290073919
  7. Pellé-Douël, C. (2017). Ces livres qui nous font du bien: invitation à la bibliothérapie. Vanves : Marabout. p. 26
  8. Petit, M. (2008). L’art de lire, ou, Comment résister à l’adversité. Paris : Belin.
  9. McKee, M. L. [et al] (2011). Bibliotherapy. Dans S. Goldstein & J. A. Naglieri (Éd.), Encyclopedia of Child Behavior and Development (p. 237‑238). Boston, MA: Springer US. https://doi.org/10.1007/978-0-387-79061-9_330.
  10. Alptuna, F. (1994). Qu’est-ce que la bibliothérapie ? [Text]. Repéré à http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1994-04-0094-011
  11. Pellé-Douël, C. (2017). Ces livres qui nous font du bien : invitation à la bibliothérapie. Vanves : Marabout. p. 26-27
  12. Ouaknin, M.-A. (1994). Bibliothérapie. Paris: Seuil. p. 18
  13. Lajeunesse, M. (2010). Petit, Michèle. L’art de lire ou comment résister à l’adversité. Paris : Belin, 2008. 265 p. (ISBN 978-2-7011-4659-1). Documentation et bibliothèques, 56(3), 133. https://doi.org/10.7202/1029125ar
  14. Bonnet, P.-A. (2013). La bibliothérapie en médecine générale. Montpellier: Sauramps médical. p. 46-48
  15. Detambel, R., Les livres prennent soin de nous: pour une bibliothérapie créative : essai, Arles, Actes Sud, , p. 13-33.
  16. Detambel, R. (2017). Les livres prennent soin de nous: pour une bibliothérapie créative : essai. Arles: Actes Sud. p. 74-75
  17. Roy, Katy., La Bibliothérapie, Groupe Fides, (ISBN 9782762142235 et 2762142237, OCLC 1077234190, lire en ligne), p.13
  18. Damasio, Antonio R. (1944- ...).,, L'autre moi-même les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions, O. Jacob, impr. 2010 (ISBN 9782738119407 et 2738119409, OCLC 708357445, lire en ligne), p.27
  19. a et b Roy, Katy., La Bibliothérapie, Groupe Fides, (ISBN 9782762142235 et 2762142237, OCLC 1077234190, lire en ligne), p.17
  20. a et b Ouaknin, Marc-Alain, 1957-, Bibliothérapie lire, c'est guérir, Editions du Seuil, (ISBN 9782021322224 et 202132222X, OCLC 991425939, lire en ligne), p.223
  21. Detambel, Régine, Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative : essai (ISBN 9782330049980 et 2330049986, OCLC 991289725, lire en ligne), p.70
  22. a et b Detambel, Régine, Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative : essai (ISBN 9782330049980 et 2330049986, OCLC 991289725, lire en ligne), p.67
  23. Detambel, Régine, Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative : essai (ISBN 9782330049980 et 2330049986, OCLC 991289725, lire en ligne), p.29
  24. a et b Detambel, Régine, Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative : essai (ISBN 9782330049980 et 2330049986, OCLC 991289725, lire en ligne), p.30
  25. Detambel, Régine, Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative : essai (ISBN 9782330049980 et 2330049986, OCLC 991289725, lire en ligne), p.66
  26. Detambel, Régine, Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative : essai (ISBN 9782330049980 et 2330049986, OCLC 991289725, lire en ligne), p.66-67
  27. a b c et d Roy, Katy., « Encyclopédie sur la mort | La Bibliothèque Apothicaire et la bibliothérapie », sur Encyclopédie sur la mort (consulté le 9 février 2019)
  28. Detambel, Régine, Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative : essai (ISBN 9782330049980 et 2330049986, OCLC 991289725, lire en ligne), p.31-32
  29. Detambel, Régine, Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative : essai (ISBN 9782330049980 et 2330049986, OCLC 991289725, lire en ligne), p.87
  30. Detambel, Régine, Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative : essai (ISBN 9782330049980 et 2330049986, OCLC 991289725, lire en ligne), p.39
  31. a b c et d Detambel, Régine, Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative : essai (ISBN 9782330049980 et 2330049986, OCLC 991289725, lire en ligne), p.40
  32. Detambel, Régine, Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative : essai (ISBN 9782330049980 et 2330049986, OCLC 991289725, lire en ligne), p.41
  33. a et b Roy, Katy., La Bibliothérapie, Groupe Fides, (ISBN 9782762142235 et 2762142237, OCLC 1077234190, lire en ligne), p.18
  34. Françoise Alptuna, « Qu'est-ce que la bibliothérapie ? », sur bbf.enssib.fr, (consulté le 9 février 2019)
  35. Pellé-Douël, C. (2017). Ces livres qui nous font du bien: invitation à la bibliothérapie.