Bible du roi Jacques

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Frontispice de l'édition princeps (1611) de la Bible du roi Jacques, par Cornelis Bol.

La Bible du roi Jacques (King James Version en anglais, souvent abrégé KJV), publiée pour la première fois en 1611, est une traduction anglaise de la Bible effectuée sous le règne et à la demande de Jacques Ier d'Angleterre. Elle supplante rapidement la précédente version autorisée, dite Bible des Évêques, d'un caractère trop savant, et devient de facto la Bible standard de l'Église d'Angleterre.

Historique[modifier | modifier le code]

Contexte[modifier | modifier le code]

La décision de mettre en chantier une nouvelle traduction de la Bible autorisée par l’Église anglicane a été prise par le roi Jacques Ier en 1604 à l'issue du colloque sur les questions religieuses qu'il avait organisé dès son accession au pouvoir, la Conférence d'Hampton Court[1]. À cette époque, la Bible la plus populaire en Angleterre était la Bible de Genève[2], parue en 1560 et ainsi nommée parce qu'elle avait été traduite en anglais à Genève dans les années 1555-1558 par les exilés presbytériens ou anglicans de tendance calviniste. Bien illustrée, peu coûteuse et très largement diffusée, elle indisposait le roi Jacques Ier autant que les hiérarques anglicans. En effet es notes marginales et les notices introductives aux différents livres de la Bible étaient en effet non seulement empreintes du plus pur calvinisme mais encore teintées d'un « républicanisme » anti-clérical laissant entendre que la hiérarchie de l'Église était inutile et donc, hypothétiquement, que le besoin d'avoir un roi à sa tête, et pourquoi pas d'avoir un roi comme chef d'État pourrait être remis en question. De plus, le fait que ces idées se trouvaient imprimées dans la Bible pouvait laisser croire aux lecteurs que ces interprétations étaient officielles et permanentes. La contre-attaque des évêques anglicans, la Bible des Évêques, parue en 1568, n'ayant pas porté ses fruits, la nouvelle traduction allait donc enfin permettre de se débarrasser de ces notes trop radicales et d'orienter quelque peu la traduction[3].

C'est ce contexte qui explique l'appellation Bible du roi Jacques, malgré le rôle inexistant du souverain dans la traduction elle-même. Celui-ci a néanmoins levé les sanctions (dont la peine de mort) applicables à ceux qui traduisaient le texte sacré, et a fixé un certain nombre de règles pour mener à bien cette entreprise (proscrire l'érudition partisane et les notes de bas de page, etc.). C'est l'archevêque de Cantorbéry Richard Bancroft qui est chargé de mettre en œuvre ces règles et donc d'organiser et de superviser toute l'entreprise.

Traduction[modifier | modifier le code]

La King James Version est l'œuvre d'une équipe d'une cinquantaine de traducteurs dont le travail s'est étendu sur quatre ans et demi.

Peu après la décision royale de Hampton Court, six groupes de traducteurs ont été nommés : deux installés à Westminster pour travailler sur l'Ancien Testament depuis la Genèse jusqu'à 2 Rois et sur les épîtres du Nouveau Testament, deux à l'Université de Cambridge pour travailler sur l'Ancien Testament depuis 1 Chroniques jusqu'au Cantique des Cantiques et sur les livres apocryphes, deux enfin à l'Université d'Oxford, chargés de traduire les prophètes, ainsi que les évangiles, les Actes des Apôtres et l'Apocalypse. Il n'y a pas de consensus sur le nombre exact de personnes impliquées dans la traduction, la mise en forme et la relecture de la King James Version. Les estimations varient entre 47 et 57 traducteurs effectifs, selon que l'on compte ou non ceux qui ont été impliqués dans les dernières étapes de la relecture. Une demi-douzaine d'entre eux avaient de claires sympathies puritaines[3].

Le Nouveau Testament de la Bible du roi Jacques a été traduit à partir du « texte reçu » (Textus Receptus), qui est pour l'essentiel le texte grec rétabli par Érasme[4] (1516, rév. 1522 et 1533). L'Ancien Testament, quant à lui, est traduit à partir du texte massorétique en hébreu. Les bibles anglophones modernes, telles que la New American Standard Bible ou l'English Standard Version, tirent leur autorité de sources manuscrites entièrement différentes.

Malgré la demande du roi de prendre comme modèle la Bible des Évêques, dont il fait distribuer un exemplaire à chaque traducteur[5], c'est la traduction du Nouveau Testament de William Tyndale (1538)[6] et la Bible de Genève elle-même qui vont exercer la plus forte influence sur la nouvelle traduction. La Bible des Évêques, que le roi avait souhaité voir prendre pour modèle, fut victime de sa médiocrité et n'inspira que très peu les auteurs de la King James Version. Les études philologiques ont déterminé avec précision les influences dont la King James Version est le reflet. Voici le relevé établi par Charles C. Butterworth[7] :

Origine du texte % du texte de la King James Commentaires
Bible de Genève 19 %
Bible Tyndale 18 % y compris la Bible Matthew
Traduction de Coverdale 13 % y compris la Grande Bible
Traduction de Wycliffe 4 % y compris ses sermons
Bible des Évêques 4 % y compris ses révisions
Autres versions antérieures à 1611 3 %
Total 61 %
Matériau inédit de la King James 39 %
Total général 100 %

De manière surprenante au regard de la motivation initiale de la création de la King James Version (voir historique plus haut), les notes de la Bible de Genève ont également été incluses dans plusieurs éditions de la King James Bible[8],[5].

Le travail de traduction se déroula entre août 1604 et la fin de 1608. Les résultats des six comités de traduction furent ensuite contrôlés en 1610 durant neuf mois par un comité de six à douze personnes qui se sont réunies à Londres. Le travail validé et amendé par ce comité a ensuite été confié à deux autres experts, dont Miles Smith, qui a rédigé la préface, puis soumis à l'examen de l'archevêque Bancroft. C'est seulement à la fin de 1610 que le manuscrit a été transmis à Robert Barker, l'imprimeur du roi[3].

Réception et diffusion[modifier | modifier le code]

Malgré le soutien enthousiaste du roi et de l’Église anglicane, les débuts de la King James Version furent difficiles, perturbés notamment par quelques erreurs typographiques grossières (voir plus bas). Elle reçut des critiques acerbes de certains érudits et les puritains continuèrent à utiliser de préférence la Geneva Bible. La disparition des notes ne fut pas positive pour la compréhension des textes difficiles de l'Ancien Testament[3]. Malgré cela, avec l'appui de l'institution ecclésiale, la King James Version va devenir graduellement la Bible de référence de l'anglicanisme, se modernisant au gré de ses révisions successives.

Langue anglaise[modifier | modifier le code]

C'est la Geneva Bible et non la King James qui a été la Bible de William Shakespeare, d'Oliver Cromwell (1599–1658) et de John Bunyan (1628–88)[5]. La King James a en revanche exercé par la suite une influence majeure sur la littérature anglaise et la langue anglaise dans leur ensemble. La syntaxe de l'anglais aussi bien que les œuvres d'auteurs comme John Milton, Herman Melville, John Dryden ou William Wordsworth sont truffées d'hébraïsmes passés en anglais et de réminiscences de cette Bible, voire de celles qui l'ont précédée lorsqu'elles ont influencé la King James.

L'appellation alternative version autorisée (Authorised Version) a été longtemps utilisée au Royaume-Uni, l'expression Bible du roi Jacques étant considérée comme très américaine.

Coquilles célèbres[modifier | modifier le code]

À la suite d'une erreur d'impression, l'édition de 1631 de la Bible du roi Jacques a été plaisamment surnommée Bible vicieuse car elle semblait inciter à l'adultère au lieu de le condamner : en effet, l'omission du mot not dans le texte du 7e commandement du Décalogue (Exode 20:14), transformait l'injonction négative « Thou shalt not commit adultery » (« tu ne commettras point d'adultère ») en une injonction positive « Thou shalt commit adultery » (« tu commettras l'adultère »)[3].

Une autre coquille célèbre est celle de l'édition de 1612, la première au format in-octavo : dans le Psaume 119, au verset 161, il est écrit « Princes have persecuted me without a cause » (« les princes m'ont persécuté sans raison »), mais l'édition de 1612 dit : « Printers have persecuted me without a cause » (« les imprimeurs m'ont persécuté sans raison »). Certains pensent qu'il s'agit d'une vengeance d'un typographe mécontent de l'imprimerie londonienne Barker[3].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean Paul Dufour, « La version autorisée dite aussi Bible du roi Jacques : quand la Parole se fait anglaise », dans Jean-Robert Armogathe (dir.), Le Grand Siècle et la Bible, Paris, Beauchesne, coll. « Bible de tous les temps », (ISBN 2-7010-1156-6), p. 361-374

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Cf. P. Collinson, « The Jacobean religious settlement : the Hampton Court Conference », in Before the English civil war : essays on early Stuart politics and government, ed. by H. Tomlinson, Londres, Macmillan, 1983 (ISBN 0-333-30898-0), p. 27-52.
  2. Principalement en raison de la commodité de son format (les autres bibles complètes étaient alors de format in-folio). Cf. à ce sujet Benson Bobrick, Wide as the waters : the story of the English Bible and the revolution it inspired, New York, Simon & Schuster, (ISBN 0-684-84747-7).
  3. a b c d e et f (en) Michael A. G. Haykin, « "Zeal to promote the common Good” : the story of the King James Bible », sur le site https://founders.org/ (consulté le 27 avril 2018).
  4. D'après Bruce M. Metzger et Bart D. Ehrman, The text of the New Testament : its transmission, corruption and restoration, Oxford University Press, , p. 152.
  5. a b et c Matthew Barret, The Geneva Bible and its influence on the King James Bible, p. 21 lire en ligne.
  6. D'après Naomi Tadmor, The social universe of the English Bible : scripture, society, and culture in early modern England, Cambridge University Press, (ISBN 978-0-521-76971-6), p. 16, qui cite l'étude de John Nielson et Royal Skousen, « How much of the King James Bible is William Tyndale's ? An estimation based on sampling », Reformation, no 3,‎ , p. 49–74.
  7. Charles C. Butterworth, The literary lineage of the King James Bible (Philadelphie, 1941), cité par Matthew Barret, The Geneva Bible and its influence on the King James Bible, p. 24 [lire en ligne https://founders.org/site/wp-content/uploads/2018/03/FoundersJournal86.pdf].
  8. A. S. Herbert, Historical catalogue of printed editions of the English Bible, 1525-1961 : revised and expanded from the edition of T. H. Darlow and H. F. Moule, 1903, Londres & New York, British and Foreign Bible Society & American Bible Society, (ISBN 0-564-00130-9).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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