Beverley's Records
| Fondation | 1961 |
|---|---|
| Disparition | 1971 |
| Fondateur | Leslie Kong |
| Statut | mort |
| Distributeur | Trojan, Pyramid UK |
| Genre | Ska, rocksteady, reggae, mento, calypso |
| Pays d'origine | Jamaïque |
| Siège | Kingston |
Beverley's Records est un label discographique jamaïcain fondé en 1961 à Kingston par Leslie Michael Kong (1933-1971), un entrepreneur d'ascendance chinoise. Actif pendant une décennie, il a produit certains des enregistrements les plus significatifs des périodes ska, rocksteady et reggae naissant, comme les premières faces de Bob Marley, les succès internationaux de Desmond Dekker et les enregistrements de Jimmy Cliff, des Maytals et des Melodians. La mort prématurée de Leslie Kong en 1971 marque la fin de l'activité du label.
Histoire
[modifier | modifier le code]Origines et fondation
[modifier | modifier le code]Avec ses frères, Lloyd dit « Fats » et Cecil, Leslie Kong tient un établissement connu à Kingston sous le nom de l'« Ice cream Parlor » ou « Beverley's » situé au 135a Orange Street, à l'angle de North Street. Très vite intéressés par la scène musicale en plein essor de la ville, ils y développent en parallèle une activité de vente de disques. L'établissement comprend dès lors un restaurant, un glacier, un magasin de disques et un bureau immobilier qui occupent l'arrière-boutique et l'étage[1][note 1]. Kong réaménage ainsi une partie du local pour y installer un studio d'enregistrement et place un piano dans l'arrière-boutique, qui devait servir d'espace de répétition informel à plusieurs artistes du label, parmi lesquels Derrick Morgan et Desmond Dekker[2].
Vers 1961, Jimmy Cliff, alors adolescent, compose sur le vif une chanson intitulée Dearest Beverley pour se faire remarquer des frères Kong. Convaincu par l'audition, Leslie Kong accepte de le produire et oriente le jeune chanteur vers un titre ska, Hurricane Hattie, fondant à cette occasion Beverley's Records, dont le nom reprend celui de son commerce.[3][3].
Les premières séances d'enregistrement proprement dites se tiennent au Federal Recording Studio de Kingston. Figurent à l'une de ces séances Owen Gray, qui y grave Darling Patricia[4]. Les premières faces du label paraissent en 1961 et 1962. Hurricane Hattie et Miss Jamaica de Jimmy Cliff assurent au chanteur une notoriété locale et lui permettent d'établir des contacts avec l'industrie musicale britannique[5]. Par la suite, Beverley's Record aura recours au studio West Indies Records Limited (WIRL), qui allé devenir le Dynamic's, aux cousins Seaga.
Les premières productions et les débuts de Bob Marley
[modifier | modifier le code]Jimmy Cliff sert d'intermédiaire entre Kong et plusieurs jeunes chanteurs de l'entourage de Coxsone Dodd et de Duke Reid. C'est par cette filière que Leslie Kong rencontre Robert Nesta Marley. En 1962, Beverley's publie les deux premières faces de Marley, créditées à « Robert Marley » Judge Not et Do You Still Love Me ?. L'année suivante paraît un second 45 tours, One Cup of Coffee cette fois crédité au pseudonyme « Bobby Martell »[6] [7]. Ces enregistrements, produits dans le style ska de l'époque, ne rencontrent pas de succès commercial immédiat. Marley ne renouvelle pas sa collaboration avec le label et rejoint bientôt Studio One.
Beverley's produit également, au cours de cette même période, Derrick Morgan, Ken Boothe et plusieurs artistes ska dont les faces contribuent à forger le répertoire du label.[8]
L'apogée : ska, rocksteady et premières percées internationales
[modifier | modifier le code]Au fil des années 1960, Beverley's s'impose comme l'un des labels jamaïcains les plus productifs. Derrick Morgan y exerce une influence informelle considérable. Selon les témoignages de l'époque, son avis sur les décisions artistiques est généralement suivi par les autres artistes du studio[9]. Morgan enregistre pour Kong une trilogie de singles sur la thématique des rude boys, dont Tougher Than Tough(1967)[10].
La face 007 (Shanty Town) (1967) de Desmond Dekker and the Aces, référence aux affrontements entre rude boys dans le quartier de Back-O-Wall, connaît un succès qui dépasse la Jamaïque et gagne le Royaume-Uni, puis les États-Unis durant l'été 1967[10].
Kong produit parallèlement The Pioneers, duo formé par Sidney Crooks et Jackie Robinson avant que le rastafarisme ne s'impose comme courant dominant dans la musique jamaïcaine[11]. Leur première face pour Beverley's, Samfie Man, se hisse immédiatement en tête des palmarès jamaïcains, suivie d'un second succès, Easy Come Easy Go. Les Pioneers enregistrent plusieurs autres titres pour le label tout en travaillant ponctuellement avec d'autres producteurs, notamment Joe Gibbs[12]. Leur plus grand succès international, Longshot Kick the Bucket (1969), naît d'une anecdote caractéristique du mode de fonctionnement du label. À l'annonce de la mort du cheval de course Longshot, Kong convainc immédiatement les Pioneers de composer un titre sur le sujet, dans l'arrière-boutique. Le morceau est enregistré en l'absence de Kong, parti en Angleterre, sous la supervision de Crooks[9]. Kong enregistre également Toots and the Maytals. Leur face Do the Reggay (1968) constitue le premier usage attesté du terme « reggae » dans un titre discographique.[13] Le groupe avait manqué la période rocksteady, leur leader Toots Hibbert ayant purgé deux ans de prison pour possession de cannabis. Leur retour chez Kong donne notamment 54-46 That's My Number (1968) dont le titre renvoie au numéro d'écrou fictif de Hibbert, Pressure Drop et Monkey Man (1969), ces derniers diffusés internationalement via la bande originale du film The Harder They Come (1972)[14].
Kong s'appuie sur Roland Alphonso, saxophoniste et chef de section, membre des Skatalites, comme arrangeur musical attitré du label. Alphonso constitue à cette fin un noyau de musiciens de session permanents à partir des Supersonics, formation rivale, qui prennent le nom de Beverley's All Stars. Ce groupe recrute selon les sessions disponibles. Au piano, Gladstone Anderson dit « Gladdy » est le titulaire habituel, parfois remplacé par Theophilus Beckford dit « Snapping ». A l'orgue, Winston Wright et aux guitares, Ronny Bop, Douggie Bryan, Lynn Taitt ou Hux Brown. A la batterie, Paul Douglas, Hugh Malcolm ou Drumbago[15]. Ce noyau de musiciens, une fois sa réputation établie chez Kong, est sollicité successivement par d'autres producteurs de l'époque[15].
Les sessions Beverley's ont lieu dans plusieurs studios de Kingston, dont West Indies Records et le Federal Recording Studio Les deux établissements semblent avoir été utilisés à des périodes distinctes.
Kong produit également The Melodians. Le groupe arrive chez Beverley's en 1969, attirés par la réputation de Kong comme premier producteur jamaïcain à se déplacer pour rencontrer ses artistes — ce que Coxsone Dodd et Duke Reid ne faisaient pas — et comme le plus honnête des producteurs de l'époque[16]. Kong fut aussi le premier à leur verser des avances sur les droits de publication[16]. Leur Rivers of Babylon (1970), adaptation des Psaumes 137 et 19 de la Bible, bénéficie d'un accompagnement sobre du guitariste Ernest Ranglin et du percussionniste Larry McDonald[14]. Kong avait d'abord jugé le projet irréalisable — une chanson chrétienne sur rythme reggae — mais, convaincu par le groupe, il en assure la production et intervient auprès des radios quand la face B entraîne un retrait de la diffusion. La chanson atteint la première place des palmarès jamaïcains en deux semaines[16]. Warrick Lynn, bras droit de Kong à cette période, supervise le déroulement des sessions[16].
Le succès de Desmond Dekker à l'international
[modifier | modifier le code]Israelites (1969) est le titre qui a connu la percée internationale la plus significative du catalogue de Beverley's. Le titre atteint la première place des classements britanniques et la neuvième position aux États-Unis, devenant ainsi le premier enregistrement jamaïcain à pénétrer le classement américain[14]. Kong est réputé pour son exigence en matière de sonorités propres et jugée commerciales, ce qui lui vaut d'être parfois sous-estimé par les amateurs de productions plus rugueuses, prompts à confondre soin technique et manque d'authenticité[17].
Les étiquettes de Beverley's Records adoptent un logo représentant un couple en train de danser, motif récurrent sur l'ensemble des pressages du label. Les références de catalogue suivent le préfixe BV, suivi d'un numéro d'ordre.
Fin du label
[modifier | modifier le code]Leslie Kong meurt le 9 août 1971 d'une crise cardiaque, à l'âge de trente-sept ans. Le label cesse son activité à sa mort[18]. Peu avant sa disparition, Kong avait compilé une sélection d'enregistrements de Bob Marley and the Wailers en vue d'une publication pour le label britannique Trojan Records, parue sous le titre The Best of the Wailers (1971). Marley s'opposa publiquement à cette sortie, estimant que ces premières enregistrements ne reflétaient plus sa démarche artistique[6] [18].
La mort de Kong est mentionnée dans la chanson Revenge of the Duppy enregistrée par Toots and the Maytals, selon une tradition transmise oralement dans les milieux musicaux jamaïcains.
Diffusion internationale
[modifier | modifier le code]Partenariat avec Island Records au Royaume-Uni
[modifier | modifier le code]Dès les premières années du label, Leslie Kong établit des contacts avec Chris Blackwell et sa société Island Records, alors en plein développement à Londres. Le plan initial prévoit que Beverley's fournisse le catalogue et qu'Island se charge de la commercialisation sur le marché britannique. David Betteridge, bras droit de Blackwell, se souvient que Blackwell lui fit écouter Hurricane Hattie de Jimmy Cliff et Independent Jamaica de Lord Creator pour lui présenter les productions du label[19]. Le projet ne tient pas : Betteridge décrit Kong comme un homme talentueux mais trop peu disponible pour répondre aux exigences d'un marché britannique en expansion rapide[19]. Faute de matériel suffisant de la part de Kong, Blackwell se tourne vers d'autres producteurs jamaïcains, dont Duke Reid[19].
Malgré l'échec de ce partenariat structurel, plusieurs productions Beverley's circulent néanmoins au Royaume-Uni, où elles atteignent un public antillais croissant, en particulier via les réseaux de distribution porte-à-porte développés par Betteridge et Lee Gopthal dans les quartiers west-indiens de Londres[19].
Controverses
[modifier | modifier le code]La présence de Leslie Kong dans un milieu musical jusqu'alors dominé par des producteurs noirs suscite des tensions. Derrick Morgan, après avoir collaboré avec Prince Buster, quitte ce dernier pour rejoindre Beverley's. L'enregistrement de Housewife's Choice par Morgan et Kong constitue le point de rupture : Buster estime que le morceau réutilise un motif musical qui lui appartient — une revendication relevant d'un usage local plutôt que d'un droit légal reconnu[20].
En réponse, Buster enregistre Blackhead Chinaman, chanson dans laquelle il interpelle Morgan sur sa prétendue loyauté raciale et dénonce le fait qu'un artiste noir confie son travail à un producteur sino-jamaïcain plutôt qu'à un producteur de sa propre communauté[20],[21]. Morgan et Kong répondent par un titre attaquant Buster, qui se sent tenu de répliquer à son tour[21].
Bradley le décrit comme le premier Jamaïcain d'origine chinoise à s'impliquer dans la production musicale et le considère comme le producteur extérieur le plus efficace de l'ère ska[22]. Jimmy Cliff, pour sa part, justifie sa fidélité à Kong par sa réputation à payer aux tarifs en usage, soulignant qu'un producteur précédent avait omis de le rémunérer[23].
Artistes notables du label
[modifier | modifier le code]Parmi les artistes ayant enregistré pour Beverley's Records figurent :
- Lord Creator
- The Pioneers
- Jimmy Cliff
- Owen Gray
- Bob Marley (sous les noms de « Robert Marley » et « Bobby Martell », 1962–1963)
- Desmond Dekker and the Aces
- Toots and the Maytals
- The Melodians
- John Holt — dont le premier single pour Beverley's, Forever I Will Stay / I Cried All My Tears, précède ses enregistrements pour Studio One et sa formation des Paragons[24]
- Jackie Opel[25]
- Derrick Morgan
- Ken Boothe
- Stranger Cole
Notes et références
[modifier | modifier le code]Notes
[modifier | modifier le code]- ↑ Katz (p. 37) ne cite que Fats et Cecil aux côtés de Leslie ; Foster (1999, p. 16) mentionne en outre un frère nommé Lloyd. La composition exacte de la fratrie Kong n'est pas établie avec certitude.
Références
[modifier | modifier le code]- ↑ Barrow et Dalton 2001, p. 113.
- ↑ Katz 2003, p. 37,129.
- 1 2 Katz 2003, p. 37–38.
- ↑ Katz 2003, p. 37.
- ↑ Barrow et Dalton 2001, p. 26.
- 1 2 Katz 2003.
- ↑ Barrow et Dalton 2001, p. 26–27.
- ↑ Bradley 2000.
- 1 2 Katz 2003, p. 129.
- 1 2 Barrow et Dalton 2001, p. 64.
- ↑ Barrow et Dalton 2001, p. 115.
- ↑ Foster 1999, p. 289.
- ↑ Barrow et Dalton 2001, p. 91.
- 1 2 3 Barrow et Dalton 2001, p. 114.
- 1 2 Katz 2003, p. 130.
- 1 2 3 4 Barrow et Dalton 2001, p. 73.
- ↑ Barrow et Dalton 2001, p. 113–114.
- 1 2 Barrow et Dalton 2001, p. 27.
- 1 2 3 4 de Koningh et Cane-Honeysett 2003.
- 1 2 Mann 2022, p. 146.
- 1 2 Bradley 2000, p. 104–106.
- ↑ Bradley 2000, p. 104.
- ↑ Bradley 2000, p. 106–107.
- ↑ Foster 1999, p. 36.
- ↑ Foster 1999, p. 19.
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- (en) Michael de Koningh et Laurence Cane-Honeysett, Young, Gifted and Black : The Story of Trojan Records, London, Sanctuary Publishing,
- (en) Michael Eldridge Mann, Rude Citizenship : Jamaican Popular Music, Copyright, and the Reverberations of Colonial Power, Durham, Duke University Press,
- (en) Steve Barrow et Peter Dalton, The Rough Guide to Reggae, London, Rough Guides,
- (en) Lloyd Bradley, Bass Culture : When Reggae Was King, London, Viking,
- (en) David Katz, Solid Foundation : An Oral History of Reggae, New York, Bloomsbury,
- (en) David Katz, People Funny Boy : The Genius of Lee « Scratch » Perry, Edinburgh, Payback Press,
- (en) Chuck Foster, Roots, Rock, Reggae : An Oral History of Reggae Music from Ska to Dancehall, New York, Billboard Books,
- (en) Ray Hitchins, Vibe Merchants : The Sound Creators of Jamaican Popular Music, Farnham, Ashgate,
Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
[modifier | modifier le code]- Ressources relatives à la musique :
- (en) Beverley's Records sur Discogs