Bataille de Manzikert

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Bataille de Manzikert
Description de cette image, également commentée ci-après
La bataille de Manzikert, illustration d'un manuscrit du XVe siècle.
Informations générales
Date
Lieu Manzikert ou Mantzikert ou Malazgirt, Arménie médiévale
Issue Victoire seldjoukide décisive
Belligérants
Labarum.svg Empire byzantinSultanat seldjoukide
Commandants
Romain IV
Nicéphore Bryenne
Théodore Alyatès
Andronic Doukas
Alp Arslan
Soundaq
Forces en présence
40 000[1] à 60 000 hommes[2]20 000 à 30 000 hommes[3]
Pertes
2 000 [4] à 8 000 morts
~ 4 000 prisonniers[4]
Inconnues

Guerres byzantino-seldjoukides

Batailles

Coordonnées 39° 08′ 41″ nord, 42° 32′ 21″ est
Géolocalisation sur la carte : Turquie
(Voir situation sur carte : Turquie)
Bataille de Manzikert

La bataille de Manzikert (en turc : Malazgirt Meydan Muharebesi ; en grec moderne : μάχη του Μαντζικέρτ) eut lieu le . L’armée byzantine de l’empereur Romain IV Diogène y fut mise en déroute par celle du sultan seldjoukide Alp Arslan près de la ville de Manzikert (ou Mantzikert), actuellement Malazgirt, en Turquie, au nord du lac de Van. Cette défaite fragilisa considérablement l'empire byzantin dans la région.

Sources[modifier | modifier le code]

Les sources qui nous renseignent sur la bataille de Mantzikert sont principalement byzantines. Parmi elles, la chronique de Michel Attaleiatès occupe une importance notable car il accompagne l'armée en campagne, en tant que logothète de l'armée. Il a notamment pu assister aux échanges entre les généraux et son discours, s'il est favorable à Romain IV, ne tourne pas non plus au panégyrique. Michel Psellos est l'autre grand historien de la période mais il est fondamentalement hostile à Romain IV puisqu'il participe au complot qui le renverse. Des sources ultérieures s'attardent aussi sur la bataille comme les textes de Matthieu d'Édesse ou de Michel le Syrien, dont l'exactitude souffre de la distance temporelle avec l'événement. Les sources musulmanes et turques sont aussi mobilisées mais aucun texte contemporain ne décrit la bataille. Le plus ancien, celui d'Al-Qalanisi, est particulièrement bref. Les autres sources musulmanes sont souvent en partie romancées et racontent que l'empereur est capturé par un esclave qui a failli être exclu de son armée et qui pourrait être d'origine byzantine.

Le contexte[modifier | modifier le code]

La bataille de Mantzikert s’inscrit dans la montée en puissance des Turcs. Quelques décennies auparavant, ils se sont emparés de Bagdad et sont devenus la principale puissance militaire du monde musulman, s’opposant notamment aux Fatimides d’Egypte. Dans le même temps, des troupes turques lancent régulièrement des raids sur les possessions les plus orientales de l’Empire byzantin. Ce dernier est alors à l’apogée de sa puissance depuis le VIIe siècle et a récemment mis la main sur des provinces arméniennes dans la région du lac de Van. Il est redevenu une puissance militaire de premier ordre, susceptible notamment de mettre au pas les émirats musulmans frontaliers de Syrie, comme les Hamdanides d’Alep.

Dans un premier temps, les sultans turcs ne cherchent pas véritablement à conquérir des terres byzantines mais voient dans ces raids une opportunité de pillages et donc de butins. En outre, l’Empire byzantin connaît des difficultés intérieures du fait de l’extinction de la dynastie macédonienne entre la mort de Basile II et celle de Théodora, dernière représentante de cette famille en 1056. Dès lors qu’aucun prétendant légitime ne peut émerger, les rivalités s’affirment entre les grandes familles impériales, désireuses de s’emparer du pouvoir suprême. Ces querelles, qui tournent parfois à la guerre civile, détournent l’armée de la défense des frontières, assaillies en Orient mais aussi en Occident, par les Petchénègues – autre peuple turc – dans les Balkans ou les Normands en Italie.

En 1067, Constantin X Doukas s’éteint. Représentant de la puissante famille des Doukas, il espère établir une nouvelle dynastie, incarnée par ses enfants, dont le futur Michel VII. Néanmoins, ce dernier ne semble pas avoir l’envergure pour gouverner et la régence passe de facto à sa mère, Eudocie Makrembolitissa. Néanmoins, les principales autorités byzantines (le Sénat, l’armée, le patriarche) s’accordent sur la nécessité d’une autorité forte sur le trône impérial pour combattre les menaces pressantes aux frontières de l’Empire. Le choix se porte sur Romain Diogène, général réputé, qui épouse Eudocie, laquelle est déliée du serment fait à son mari de ne pas se remarier.

D’emblée, la priorité du nouvel empereur est de combattre les Turcs. Il réorganise l’armée et tente de rétablir les contingents locaux, issus des thèmes, les provinces de l’Empire et qui ont été délaissés depuis plusieurs décennies. Il compte s’appuyer avant tout sur des forces indigènes plutôt que sur des mercenaires indisciplinés et coûteux. En outre, il voit dans cette guerre l’occasion d’affirmer sa légitimité face à ses concurrents, notamment les Doukas. En 1068 et 1070, il mène plusieurs campagnes, parfois en personne, jusqu’aux confins orientaux de son Empire. En dépit de quelques succès, il ne remporte pas de victoires décisives. En face, les Turcs sont des troupes mobiles, qui opèrent des raids parfois profonds mais sont difficiles à intercepter. En outre, leurs razzias finissent par appauvrir gravement les provinces arméniennes[5].

Deux stratégies s'opposent alors parmi les généraux de l'Empire. Certains plaident pour l'abandon des terres les plus à l'est, en particulier les provinces arméniennes acquises le plus récemment, pour se concentrer sur la défense du cœur de l'Anatolie. D'autres, principalement d'origine arménienne, estiment au contraire qu'il faut assurer l'intégrité de l'ensemble du territoire impérial.

Du côté des Seldjoukides, Alp Arslan n’a pas de projet de conquête contre l’empire byzantin. Son objectif principal est la destruction du califat fatimide du Caire. Il prolonge ainsi la politique de son prédécesseur, Toghrul-Beg, visant à assurer la défense du califat abbasside, dont le sultan tient la consécration de son pouvoir, et de l’orthodoxie sunnite[6]. En 1070, c’est contre les Fatimides d’Égypte qu’il mène son armée et d’abord en Syrie contre l’émir d’Alep, vassal de ces derniers.

Forces en présence[modifier | modifier le code]

Du côté des Byzantins, Romain IV mobilise une très grande armée, parmi les plus importantes de l'histoire byzantine récente[7] car il souhaite obtenir un succès d'ampleur. Les estimations varient et restent nécessairement en partie imprécises. L'ensemble de l'armée byzantine n'est évidemment pas mobilisée. Des troupes restent en garnison pour défendre les frontières, y compris en Syrie où le dux d'Antioche conserve une force substantielle. En outre, sur la totalité de l'armée présente durant la campagne, plusieurs contingents ne participent pas à la bataille proprement dite car ils sont envoyés aux alentours de Mantzikert pour remplir différentes fonctions (éclairage, défense de positions clés etc.). Dans tous les cas, pour l'affrontement contre Alp Arslan, Romain IV dispose probablement de 40 000 à 60 000[7] hommes, ce qui représente une force de grande importance pour l'époque. Elle comprend des troupes étrangères, dont un contingent d'Ouzes, parfois qualifiés de Scythes par les sources étrangères. Les Arméniens composent aussi une part substantielle de l'armée. Les troupes de la partie européenne de l'Empire sont présentes et sont commandées par Nicéphore Bryenne, de même qu'une bonne partie de celles d'Orient, même si seules les tagmata de Cappadoce sont citées. Par conséquent, les mercenaires sont peu nombreux puisque les Ouzes et les Arméniens habitent au sein de l'Empire. C'est là une des caractéristiques fortes de la politique militaire de Romain de se reposer prioritairement sur des troupes indigènes[8].

Au-delà de Romain IV qui fait campagne en personne, l'armée byzantine comprend plusieurs généraux d'importance dont Nicéphore Bryenne, parmi les commandants militaires les plus réputés de l'époque au sein de l'Empire. Andronic Doukas est aussi l'un des principaux. Il appartient à la famille des Doukas, globalement défavorable à Romain qui, à leurs yeux, prend la place de Michel Doukas, le fils de l'impératrice Eudocie Makrembolitissa. Nicéphore Basilakios est dux de Théodosiopolis et rejoint l'armée de Romain IV quand elle arrive en Orient tandis que Roussel de Bailleul est le commandant du puissant corps de mercenaires francs et normands, que les Byzantins peinent régulièrement à contrôler. Enfin, un général moins connu, Théodore Alyatès, fait aussi partie de l'état-major[9].

La campagne de Manzikert[modifier | modifier le code]

Romain prépare son expédition pendant l’hiver 1070-1071. Au printemps, il réunit son armée et progresse à travers l’Asie Mineure par Sebasteia (Sivas) jusqu’à Theodosioupolis (Erzurum) où il arrive fin juin. Là, il achève la concentration de ses forces.

Début 1071, en conduisant son armée contre les Fatimides en Syrie, Alp Arslan s’empare de la forteresse byzantine de Manzikert et assiège celle d’Édesse (Şanlıurfa / Urfa) sans succès alors qu’en février, un ambassadeur de Romain le rejoint pour engager de nouveaux pourparlers. Une trêve est à nouveau conclue. Alp Arslan lève le siège d’Édesse et conduit son armée au sud pour assiéger la cité fatimide d’Alep.

Mais deux mois plus tard, en mai, le sultan reçoit une deuxième ambassade de Romain qui, cette fois-ci, exige la restitution des forteresses prises en Arménie, dont Manzikert, en échange de la forteresse de Hiérapolis (Manbij en Syrie), sous la menace d’une guerre en cas d’échec des négociations. Au même moment, le sultan apprend l’arrivée de l’armée byzantine en Arménie. Considérant cette avance comme une menace d’invasion imminente, il lève le siège d’Alep et se dirige en toute hâte vers l’Est avec une telle précipitation que son armée se disperse, ne lui laissant que sa garde personnelle composée d’esclaves militaires, les ghulams.

Pour Paul Markham[10], cette activité diplomatique était une manœuvre volontaire de Romain Diogène destinée à lui permettre d’atteindre l’Arménie et de recouvrer les forteresses perdues avant que les seldjoukides n'aient le temps de réagir. Une fois sa frontière rétablie et ses arrières assurés, il aurait pu intercepter l’armée ennemie en position de force ou bien frapper au cœur du sultanat seldjoukide sur le modèle de la campagne victorieuse d’Héraclius contre les Sassanides au VIIe siècle. Ce genre de ruse était tout à fait recommandée par les divers manuels tactiques byzantins comme permettant de remporter la victoire sans avoir à livrer bataille.

L’ambassadeur byzantin décrit à Romain le départ précipité d’Alp Arslan d’Alep comme une véritable débandade. Une partie de ses généraux lui conseille de fortifier ses positions en Arménie en attendant l’arrivée des Turcs alors que d’autres sont d’avis de porter la guerre chez les Seldjoukides. L’empereur décide de prendre les forteresses de Manzikert et de Khliat (moderne Ahlat). Mais, alors que Romain croit Alp Arslan encore loin, il est en fait tout proche, informé des faits et gestes de l’armée byzantine grâce au travail efficace de ses éclaireurs.

Car ce dernier, jugeant la situation très grave n’est pas retourné au cœur de son empire pour rassembler ses troupes. Il les fait plutôt appeler à le rejoindre en Azerbaïdjan, à Khvoy, où il s’est dirigé en toute hâte en passant par Mossoul. Son armée réunie, il se dirige vers Khliat où il envoie en avant-garde un de ses officiers qui s’était distingué en Asie Mineure et en Syrie, le turc Soundaq.

De son côté, de Theodousiopolis, l’empereur envoie lui aussi en direction de Khliat une avant-garde sous les ordres de Roussel de Bailleul composée du corps de « Francs » qu’il commande ainsi qu’un corps d’alliés petchénègues alors que lui-même se dirige vers Manzikert avec le reste de l’armée et prend la forteresse.

Il décide de diviser son armée en deux et d’envoyer la partie la plus expérimentée (20 000 à 30 000 hommes selon les sources), ses troupes de mercenaires, sous les ordres du magistros Joseph Tarchaniôtès pour renforcer le contingent de Roussel de Bailleul devant Khliat. Ce contingent comprenait peut-être des Varègues, puisqu’une source musulmane parle de « Russes »[11].

C’est alors, pour des raisons que les sources ne nous permettent pas d’élucider clairement (trahison ? défaite face à l’avant-garde seldjoukide ?), que les troupes de Joseph Tarchaniôtès et de Roussel de Bailleul rebroussent chemin, bifurquent à l’ouest en direction de Mélitène (moderne Malataya) et se retirent en territoire byzantin sans que Romain IV Diogène en soit averti.

Il s’avance sur Manzikert qui capitule sans combat.

Premiers engagements[modifier | modifier le code]

Le lendemain de la prise de la forteresse, probablement le mercredi 24 août, un détachement de soldats sortis fourrager en direction de Khliat sont tués ou fait prisonniers par l’avant-garde de Soundaq. Envoyé contre les Turcs, Nicéphore Bryenne est mis en difficulté et blessé. Il reçoit avec un peu de retard le secours de Nicéphore Basilikès, doux (duc) de Theodousiopolis, chef des contingents arméniens de Syrie et d’Arménie. Ce dernier met les Turcs en fuite mais sa troupe perd sa cohésion dans la poursuite. Une contre-attaque turque le met en déroute et Basilikès est capturé.

Pendant ce temps, Romain a rangé son armée en ordre de bataille en attendant une confrontation qui ne vient pas. Au soir, il regagne son camp. La nuit est troublée par une attaque des Turcs contre des alliés oghouzes sortis du camp pour commercer avec des marchands locaux. La retraite précipitée des Oghouzes dans le camp sème la confusion dans la mesure où il était difficile de les différencier des Turcs seldjoukides.

À l’aube, le sultan établit son camp non loin de celui du basileus. Un détachement seldjoukide tente une nouvelle attaque qui est repoussée. Mais dans la nuit, un contingent de Turcs oghouzes fait défection et passe à l’ennemi, causant un grand désarroi au sein de l’armée qui craint la trahison des autres alliés turcs encore présents, installant un climat de méfiance nuisible à la cohésion nécessaire de cet ensemble de troupes disparates.

Dans le même temps, une ambassade envoyée par le Calife est reçue par le basileus. Elle avait peut-être été demandée par le sultan qui pouvait croire qu’elle serait mieux accueillie que si elle venait de sa part. Quoi qu’il en soit, Romain Diogène repoussa l’offre de paix.

Peu après le départ de l’ambassade, le basileus fit sortir son armée en ordre de bataille au matin du vendredi 26 août.

Les forces en présence[modifier | modifier le code]

Pour cette campagne, il était loin d’avoir rassemblé l’ensemble des forces de son empire puisqu’un nombre important de troupes restaient en garnison. En outre, il s’était séparé des « Nemitzoi », un corps indiscipliné de mercenaires germaniques, près de Sebasteia ainsi que de la meilleure partie de son armée peu avant la bataille. L'historien français Jean-Claude Cheynet évalue ses effectifs à 60 000 hommes sur les 100 000 dont il aurait disposé au début de la campagne[2]. L'historien britannique John Haldon évalue, lui, les forces byzantines à environ 40 000 hommes[1] .

Au matin du 26 août, il conserve donc une indiscutable supériorité numérique mais son armée est plus hétérogène. Il dispose d’un nombre élevé de troupes d’alliés issus de différents groupes ethniques (Turcs oghouzes et petchénègues, Bulgares, Valaques, etc.) installés dans l’empire. Son armée comprend également des contingents d’Arméniens. Les Byzantins y sont représentés dans les tagmata d’Occident et des troupes levées en Asie Mineure. Enfin, il peut compter sur les troupes d’élites de l’Hétairie et des Archontes[12] et peut-être d’autres tagmata d’élite.

Alp Arslan a peut-être réuni 30 000 cavaliers[13]. Elle comprend sa garde personnelle composée de 4000 ghulams. Il a également recruté 10 000 cavaliers kurdes en Azerbaïdjan[14]. Enfin, des chefs turcs ont dû répondre à son appel et lui fournir des contingents de guerriers nomades.

Les tactiques mises en œuvre[modifier | modifier le code]

Les turcs seldjoukides pratiquaient le combat traditionnel des peuples de la steppe, fait de harcèlements, de fuites simulées afin de rompre la cohésion de l’ennemi pour l’entraîner dans des embuscades. C’est cette tactique que le sultan seldjoukide va imposer à son adversaire à Manzikert comme le décrit notamment Nicéphore Bryenne (petit-fils homonyme du Nicéphore Bryenne de la bataille et époux d’Anne Comnène).

Face à elle, l’armée byzantine avait développé depuis des siècles une tactique propre à contrer cette forme de guerre. Elle reposait avant tout sur le maintien de la cohésion des troupes réparties en corps qui se soutiennent mutuellement et qui forment une véritable forteresse mobile contre laquelle des cavaliers légers sont impuissants tant qu’elle reste unie. Romain IV Diogène, en général expérimenté ne devait pas l’ignorer. Mais au matin du , la cohésion de son armée a déjà été largement ébranlée.

Et l’art de la guerre étant tout d’exécution, c’est cette rupture de la cohésion de l’armée byzantine aggravée par la trahison d’Andronic Doukas, commandant l’arrière-garde, qui va conduire à sa déroute.

Le vendredi 26 août 1071[modifier | modifier le code]

Au matin du , Romain IV Diogène, décidé à livrer une bataille décisive, fait sortir son armée et la range en ordre de bataille. L’empereur divise son armée en quatre corps :

  • Aile gauche : Nicéphore Bryenne avec les tagmata d’Occident (comprenant des Bulgares) qu’il commandait en Asie Mineure depuis plusieurs années ;
  • Aile droite : Théodore Alyatès avec les troupes levées en Asie Mineure et notamment en Cappadoce ;
  • Centre : Romain IV Diogène avec sa garde notamment ;
  • Arrière-garde : Andronic Doukas avec les troupes de l’Hétairie et des Archontes.

Les alliés turcs oghouzes et petchenègues sont disposés sur les deux ailes afin de constituer un écran défensif de cavalerie légère.

Mais alors que son armée s’avance, les Turcs ne semblent pas s’engager vraiment dans une bataille rangée pendant toute la première partie de la journée. Il est probable que les Seldjoukides ont laissé leurs ennemis s’avancer tout en les harcelant afin de les attirer dans des embuscades et de rompre leur cohésion. Certaines sources font référence à ces embuscades préparées à l’avance. Il existe deux versions des événements pour décrire la brusque défaite infligée aux byzantins en cette fin de journée.

Selon Michel Attaleiatès, témoin de bataille et favorable à Romain Diogène, le basileus ordonne le retour de son armée au camp avant la tombée de la nuit, craignant les embuscades. C’est alors qu’Andronic Doukas le trahit et quitte le champ de bataille en faisant courir le bruit de la mort de l’empereur, créant un mouvement de panique dont le sultan seldjoukide profite pour lancer ses troupes à l’assaut des formations byzantines qui ont rompu leur cohésion.

Selon Nicéphore Bryenne, favorable aux Doukas écrivant plus tardivement, l’armée de Diogène est tombée dans les embuscades tendues par les Turcs. Encerclés, les corps byzantins sont assaillis de toute part, mettant en fuite l’aile droite de Théodore Alyatès, puis l’arrière-garde d’Andronic Doukas et enfin l’aile gauche commandée par son grand-père homonyme Nicéphore Bryenne. Une source musulmane[Laquelle ?] bien postérieure retient cette dernière version, donnant tout le mérite de la victoire à l’impétuosité de l’attaque du sultan plutôt qu’à une trahison au sein du camp ennemi.

Claude Cahen a retenu cette version des événements. Par contre, Jean-Claude Cheynet a penché en faveur de la trahison, arguant de l’expérience du basileus rompu aux tactiques d’embuscades des Turcs. John Haldon a quant à lui fait une synthèse des deux.

Selon lui, en fin de journée, les différents corps d’armée byzantins ont conservé leur cohésion mais la communication entre eux est très difficile du fait du harcèlement des cavaliers turcs. Quand l’empereur ordonne au corps qu’il commande au centre de se retirer en bon ordre vers le camp, le mouvement est mal interprété par l’aile droite qui panique et fait retraite en désordre. C’est alors que survient la trahison d’Andronic Doukas. Au lieu de couvrir la retraite de la ligne de bataille comme il le doit, il ordonne lui aussi la retraite de son corps, laissant le corps central commandé par l’empereur exposé et les ailes isolées.

Profitant du désordre manifeste qui s’installe dans l’armée ennemie, le sultan ordonne un assaut général qui met l’aile droite déjà désorganisée en déroute, puis parvient à rompre l’aile gauche. Alors que la plus grande partie du centre parvient à se retirer en ordre, l’empereur et quelques troupes sont encerclés. Romain Diogène est finalement capturé.

Les pertes[modifier | modifier le code]

Selon Jean-Claude Cheynet, les pertes pour l’armée byzantine ont été bien moins lourdes que ce qu’il a été souvent avancé. L’arrière-garde de Michel Doukas s’est retirée sans combattre. L’aile gauche de Nicéphore Bryenne n’a pas dû subir de pertes irréversibles puisque l’année suivante, ces troupes d’Occident purent combattre victorieusement les Slaves et les Petchenègues. Une grande partie du centre a pu échapper à l’encerclement. Quant à l’aile droite, les troupes d’Orient, Romain Diogène fut en mesure de les mobiliser en nombre peu après la bataille pour reconquérir son trône lorsqu’il fut libéré par le sultan. Et son premier adversaire, Constantin Doukas, mobilisa contre lui des troupes issues également d’Asie Mineure. La poursuite de l’armée byzantine par les Turcs a démarré à la nuit tombée, ce qui a favorisé les fuyards et donc réduit les pertes. L’armée a donc été mise en fuite mais pas détruite. Le total des pertes se situerait autour du quart des troupes engagées (soit 5 à 10 % des effectifs de l’armée byzantine). John Haldon penche également en faveur de pertes assez légères avec 20 % des effectifs engagés prisonniers et 10 % de tués.

Conséquences[modifier | modifier le code]

Romain IV prisonnier d'Alp Arslan

Traditionnellement, les historiens ont considéré cette bataille comme un désastre pour l’Empire byzantin qui aurait eu comme conséquence directe la perte de la plus grande partie de l’Anatolie face aux Turcs et, à plus long terme, son effondrement inévitable. Mais depuis le dernier quart du XXe siècle, les historiens contemporains ont donné une vision plus nuancée de cet événement, considérant que l’armée byzantine ne fut pas anéantie lors de cette bataille et que la perte de l’Anatolie résulte plutôt de la politique des prédécesseurs et des successeurs de Romain IV Diogène. En effet, ce dernier est fragilisé par la défaite et une lutte de pouvoir ne tarde pas à s'installer à Constantinople, conduisant les empereurs à se désintéresser du front oriental et permettant aux Turcs d'envahir l'Asie Mineure[15].

Cette défaite ne fut pas un désastre militaire mais plutôt un désastre politique avec la capture de l’empereur, sa déposition par les Doukas et la guerre civile qui en découla. C’est cette guerre civile qui gaspilla les ressources financières et militaires de l’empire, laissant l’Asie Mineure sans défense contre les incursions continuelles des nomades turcs.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. a et b Haldon 2001, p. 173.
  2. a et b Jean-Claude Cheynet, Mantzikert: un désastre militaire?, Bruxelles, Revue internationale des études byzantines, , p. 426
  3. Haldon 2001, p. 172.
  4. a et b Haldon 2001, p. 180.
  5. Jean-Claude Cheynet, Mantzikert: un désastre militaire?, Bruxelles, Revue internationale des études byzantines, , p. 417-418
  6. Roux 1984, p. 153.
  7. a et b Cheynet 1980, p. 426.
  8. Cheynet 1980, p. 424-425.
  9. Nicolle 2013, p. 21-22.
  10. Paul Markham, The Battle of Manzikert: Military Disaster or Political Failure?
  11. C. Cahen, La campagne de Mantzikert d’après les sources musulmanes, p. 630
  12. Nicéphore Bryenne, Histoire, p. 114
  13. Haldon 2001, p. 118
  14. C. Cahen, La campagne de Mantzikert d’après les sources musulmanes, p. 629
  15. Michel Kaplan, Pourquoi Byzance ?, éditions Gallimard, 2016, p. 258-259.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Michel Attaleiatès, Histoire, Bonn ( Corpus Scriptorum Historiae Byzantinae ), 1853, p. 147-167
  • Nicéphore Bryenne, Histoire, éd. P. Gautier, Bruxelles, 1975, p. 111-119
  • (en) John Haldon, The Byzantine Wars : battles and campaigns of the Byzantine era, Stroud/Charleston, Tempus, , 160 p. (ISBN 0-7524-1795-9), p. 112-127
  • Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs : deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, , 389 p. (ISBN 2-213-01491-4)

Études[modifier | modifier le code]

  • Claude Cahen, La campagne de Mantzikert d’après les sources musulmanes, dans Byzantion 9, 1934, p. 613-642.
  • Jean-Claude Cheynet, « Manzikert : un désastre militaire ? », Byzantion, vol. 50,‎ , p. 410-438 (lire en ligne)
  • Étienne Copeaux, Espaces et temps de la nation turque. Analyse d'une historiographie nationaliste 1931-1993, Paris, 1997, p. 190-230.
  • (en) Ian Heath (ill. Angus McBride), Byzantine armies, 886-1118, London, Osprey, coll. « Men-At-Arms » (no 89), , 40 p. (ISBN 978-0-850-45306-5), p. 24-28
  • E. Janssens, La bataille de Manzikert (1071) selon Michel Attaliatès, dans Annuaire de l’Institut de Philologie, Bruxelles, XX, 1973, p. 291-304
  • Paul Markham, The Battle of Manzikert: Military Disaster or Political Failure?
  • (en) David Nicolle, Manzikert 1071 : the Breaking of Byzantium, Bloomsburry Publishing, (ISBN 9781780965048)