Bankei Yōtaku
Bankei Yōtaku (盤珪永琢, 1622-1693) est un moine bouddhiste japonais, devenu un maître du Zen d'obédience Rinzai , abbé des temples Ryōmon-ji et Nyohō-ji. Il est surtout connu pour ses enseignements sur le « non-né », destinés tant aux moines qu'à la foule des fidèles, qui ont fait de lui un moine très populaire. Au lieu de concentrer son enseignement sur la pratique du kōan, comme le veut la lignée rinzaï, il invite les fidèles à simplement habiter « l'esprit non-né de Bouddha ».
Selon D. T. Suzuki, Bankei est, avec Dogen et Hakuin, un des plus importants maîtres zen japonais et son concept de non-né est un des développements les plus originaux de l'histoire de la pensée zen[1].
Biographie
[modifier | modifier le code]Enfance
[modifier | modifier le code]Bankei Yōtaku est né en 1622, dans la province de Harima. Il est né dans une famille confucéenne (chose atypique par rapport aux principaux moines zen de son temps). Son père était un rōnin, autrement dit un samouraï sans maître, qui par la suite devint médecin[2]. Enfant, il portait le nom de Muchi. Il perd son père à l'âge de onze ans. Sa mère se fera nonne bouddhiste dans la deuxième moitié de sa vie et vivra dans un petit temple. Elle meurt en 1680, à 90 ans, dans les bras de son fils, qui lui a marqué sa vie durant une tendre affection filiale[3],[2].
Les témoignages sur sa vie rapportent qu'il était un enfant intelligent, très sensible, mais aussi indiscipliné et doté d'une volonté hors du commun[4].
Études. Le grand doute
[modifier | modifier le code]L'année suivante, son frère aîné (qui a charge de la famille) l'envoie à l'école, où il reçoit un enseignement basé sur les classiques de la littérature confucéenne. Il travaille avec son maître la Grande Étude un des « Quatre Livres » du confucianisme, et cette lecture déclenche en lui le grand doute qui remue en profondeur — que ce doute doit provoqué par un texte confucéen est aussi, selon H. Dumoulin, un élément atypique par rapport aux autres moines zen[2]). Ce doute survient à la lecture de la phrase : « La voie de la grande étude réside dans la clarification de la vertu lumineuse »[N 1]. L'enfant se demande alors ce que signifie les mots « vertu lumineuse » et interroge son maître, sans que ses réponses ne le satisfassent. Bankei dira, soixante ans plus tard, que cet événement marqua le début de sa recherche « pour découvrir l'esprit de Bouddha ». Pris de doutes insurmontables, il s'engage dans une quête religieuse acharnée qui l'occupera sans cesse durant quatorze ans et qui déterminera le cours de sa vie[5].
Il questionne autour de lui d'autres maîtres confucéens, sans trouver la réponse qu'il cherche. Ceux-ci lui proposent alors de se tourner vers des moines zen, mais là encore les quelques moines qu'il trouve dans sa région (où il n'y avait pas de monastère zen) ne parviennent pas à le satisfaire — pas plus que les autres sermons, enseignements, réunions religieuses, qu'il fréquente assidument[2],[6]. Il délaisse ainsi ses autres études, ce qui conduit à son bannissement de la famille, prononcé par son frère. Il est toujours dans sa onzième année[6].
La situation ne semble pas l'avoir dérangé outre mesure. Au contraire, c'était désormais pour lui l'occasion de se consacrer entièrement à sa quête. Toutefois un proche ami de la famille lui propose de s'installer rester dans une petite cabane des environs. Bankei accepte et inscrit le nom « Ermitage de la pratique » (Shugyō-an) sur une planche qu'il place à l'entrée de son refuge[6].
Initiation bouddhique
[modifier | modifier le code]Les récits de sa vie sont assez peu loquaces sur les années qui suivent. Bankei a probablement commencé à pratiquer le bouddhisme Shin dans un temple proche de son logement, où il a été initié à la pratique du nembutsu. À l'âge de quinze ans, il suit l'enseignement de l'école Shingon, approfondissant les pratiques de cette école et l'étude de ses sutras[6]. Mais là encore, il part. À seize ans, il quitte Hamada et se rend dans la région d'Akō pour voir, au temple Zuiō-ji, Umpo Zenjo, un moine de la secte Rinzai rattaché à la lignée du Myōshin-ji et réputé pour sa sévérité[7],[2]. Bankei presse Umpo de lui expliquer la « vertu brillante ». Ce dernier décèle rapidement le potentiel remarquable de ce nouveau disciple et lui annonce que le seul chemin vers la compréhension passe par la pratique de zazen. Intrigué par ce conseil, Bankei se fait ordonner moine par Umpo qui lui donne le nom de Yōtaku (« Long polissage de la gemme de l'Esprit »)[7]. On sait peu de choses de ce premier séjour à Zuiō-ji, mais il semble bien qu'il n'ait plus senti la nécessité de partir, et qu'il s'est dédié à zazen[8]. Il semble aussi que Umpo ne mettait pas autant l'accent sur les kōan que les maîtres rinzaï de son temps[9].
Recherche spirituelle
[modifier | modifier le code]Trois ans plus tard, en 1641, Bankei quitte Zuiō-ji pour un voyage qui sera en fait un véritable pèlerinage[8]. Il se rend à Kyoto, Osaka et Kyûshû à la recherche de la réponse à sa question. Au cours de ses déplacements, il séjourne dans des temples, dort en pleine nature, vit de mendicité et pratique assidûment zazen. Il est entièrement tourné vers la réalisation de son but[8]. Mais en 1645, âgé de 23 ans, il retourne à Zuiō-ji, sans avoir atteint ce but : la résolution de son doute[10]. Se plaignant à Umpo de cela, celui-ci lui dit que la réponse à sa question ne peut venir d'autres personnes : il doit la trouver à l'intérieur de lui-même.
Bankei retourne ensuite dans la région d'Ako, où il s'isole complètement. Il construit une hutte de 3 m2 dans les environs du Kōfuku-ji et vit là en ermite. Il s’assoit en zazen des heures durant, jour et nuit, s'adonne à des austérités, ne visant rien d'autre que parvenir à la compréhension totale des choses. Cette pratique met sa vie en danger : terriblement affaibli, en 1647, il contracte la tuberculose. Le médecin qui l'examine lui annonce qu'il va mourir[11].
Réalisation du non-né
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Mais c'est alors que le grand but est atteint. À l'âge de vingt-cinq ans, Bankei connaît un grand éveil et réalise le non-né (japonais : fushō 不生, ou encore : fushō fumetsu 不生不滅, « non-né et non-mort »). Il dira plus tard[8],[11] :
« Je ne pouvais rien avaler, sauf un peu de bouillon de riz. Ma gorge ne pouvait supporter aucun autre aliment. (...) Ma seule pensée était que j'allais mourir sans avoir réalisé le désir que je nourrissais depuis si longtemps. Puis, je ressentis une sensation étrange dans ma gorge. Je crachai contre un mur. Une masse de mucosité noire, grosse comme une "noix de lavage" (soapberry), roula sur le côté (...) Soudain, à cet instant précis (...) je compris ce qui m'avait échappé jusqu'à présent : Toutes choses sont parfaitement résolues dans le Non-né. »
Avec cette révélation, son questionnement cesse, et sa santé s'améliore rapidement. Il est bientôt capable de voyager et retourne auprès de Umpo afin de lui faire part de son expérience. Umpo confirme son éveil et l'envoie auprès de Gudō Toshoku, un maître Rinzai très réputé, afin qu'il confirme également cette expérience.
Confirmation et éveil définitif
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Bankei se rend donc dans la préfecture de Gifu, à Daisen-ji, dont Gudo était abbé. Mais lorsqu'il arrive, Gudo est absent, et Bankei va voir d'autres enseignants Zen. Aucun d'entre eux n'est cependant capable de confirmer sa compréhension. Après une année de vie dans la campagne autour de Daisen-ji, Bankei se rend visite une fois de plus auprès de Umpo[12].
En 1651, Bankei apprend qu'un maître Chan du nom de Dōsha Chōgen est arrivé à Nagasaki. Umpo lui conseille d'aller le voir, et Bankei le rencontre à Sōfuku-ji, un temple de style chinois. Dōsha confirme la compréhension de Bankei au cours de leur première rencontre. Mais il ajoute que cette compréhension est incomplète. Bankei rejette tout d'abord ce jugement, mais comprend bientôt que le maître a raison. Il reste un an auprès de Dōsha[13].
En 1652, le vingt-et-unième jour du troisième mois, alors qu'il médite avec les autres moines, Bankei fait l'expérience de l'éveil définitif. Dōsha confirme le fait le jour suivant : Bankei a finalement réglé la Grande Question. Dōsha lui propose un poste élevé dans le monastère, mais Bankei refuse, préférant son modeste travail dans la cuisine. L'année suivante, il retourne à Harima pour une brève période, après quoi il se rend à Yoshino (dans l'actuelle Préfecture de Nara), où il vit en ermite. Dans les montagnes de Yoshino, dans le silence de sa retraite, Bankei rédige des textes simples, destinés à l'instruction des paysans de l'endroit. C'est dans l'un de ces écrits qu'apparaît pour la première fois l'expression « non-né »[13].
Enseignant et bâtisseur
[modifier | modifier le code]La suite de la vie de Bankei est essentiellement consacrée à l'enseignement du non-né, tant aux laïcs qu'au clergé, dans différentes régions du pays. Il restaure et bâtit également un grand nombre de temples et d'ermitages, parmi lesquels Ryōmon-ji, dans sa région natale de Hamada. En 1672, il est fait abbé du monastère de Myōsōhin-ji à Kyōto[14].
Il a en particulier fondé trois temples : Ryūmonji, le plus important d'entre eux; Nyohō-ji à Saniku (Shikoku) et Kōrin-ji à Edo. Par ailleurs, Bankei a souvent séjourné au temple Jizō-ji, à Kyoto, un endroit où il pouvait se reposer et se remettre de ses précédentes pratiques sévères (qui par ailleurs continuèrent à l'affecter jusqu'à la fin de sa vie). Par ailleurs, il étendit le champ de son activité d'enseignement, et conduisit de nombreuses retraites, d'une part des ango, d'autre part des retraites destinées à un public plus large — un ensemble impressionnant dont on a conservé la date, le lieu et le nombre de participants, ce qui donne un tableau impressionnant de l'activité de Bankei[15].
Cela conduit aux dernières années de la vie de Bankei, qui constituent l'acmé de son activit é et qui sont source de sa réputation. Les versions, mises par écrit, de ses enseignements des années 1690-1691 révèlent un message émouvant à propos du Non-né, à chaque fois adapté à l'audience[16].
Dernières années
[modifier | modifier le code]Il passa les deux dernières années de sa vie à se déplacer, et à dispenser ses enseignements, comme il l'avait fait auparavant. En , il revient à Ryūmon-ji, et en juin, il donna son dernier enseignement. Lorsque ses disciples lui demandèrent un poème d'adieu, il répondit que s'ils voulaient entendre ses derniers mots, ils devraient écouter sa vie quotidienne. Il mourut le [17].
On estime les auditeurs de ses enneigements à quelque cinquante mille. Il a restauré ou fondé cinquante à soixante temples. Il avait reçu en 1690 de l'empereur Higashiyama le titre de Butchi Kōsai Zenji[17],[18].
Enseignements
[modifier | modifier le code]Non-né
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« Non-né » (japonais : fushō) est la traduction du terme sanskrit anutpāda, composé du préfixe négatif an (« non- / a- »; japonais : fu) et du substantif utpāda, « production, genèse, mise au jour, naissance » (japonais : shō). Le mot anutpāda a donc le sens de « non produit, non-production »[19] ou encore « sans origine, non venu à l'existence ».
La tradition bouddhiste utilise le terme anutpāda décrire les phénomènes inconditionnés (en particulier le nirvāna)[19]. Le mot figure également dans le Lankavatara Sutra, où il est assimilé au terme shunyata, le vide. Selon D. T Suzuki, anutpāda ne signifie pas le contraire de utpāda, mais il transcende les opposés. Le mot pointe vers la vision de la vraie nature de l'existence, la vision que « tous les objets sont sans substance ».
Initialement, Bankei a utilisé l'expression fushō fumetsu, que l'on peut traduire par non-naissance et non-mort, ou encore par pas de création et pas de destruction. Par la suite, toutefois, Bankei emploie uniquement le terme non-né, puisqu'il est logiquement impossible de dire que quelque chose qui n'a pas été créé a été détruit, ce qui rend le terme éternel redondant.
Atteindre le non-né
[modifier | modifier le code]Bien que le non-né soit l'état naturel de l'homme, c'est la « critique du soi » plutôt que zazen ou la pratique des koans qui est nécessaire pour libérer le soi de l'illusion et de la dualité des pensées et des fixations (nen). Selon Bankei, l'illusion née du « désir égoïste », et nen sont « des images de choses vues et entendues ». On peut se détacher ainsi de ces illusions et de fixations : « en n'essayant jamais d'empêcher ou d'encourager les pensées, elles cesseront certainement d'elles-mêmes. »
Notes et références
[modifier | modifier le code]Notes
[modifier | modifier le code]- ↑ « The way of Great Learning lies in clarifing bright virtue. » (Waddell, 2000, p. 5) ou selon la traduction de Dumoulin (2005, p. 311) : « The Great Wisdom illumines bright virtue. »
Références
[modifier | modifier le code]- (anglais) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Bankei Yōtaku » (voir la liste des auteurs).
- ↑ Waddell 2000, p. VII
- Dumoulin 2005, p. 311
- ↑ Waddell 2000, p. 26-27
- ↑ Waddell 2000, p. 3
- ↑ Waddell 2000, p. 5
- Waddell 2000, p. 6
- Waddell 2000, p. 7
- Dumoulin 2005, p. 312
- ↑ Waddell 2000, p. 8
- ↑ Waddell 2000, p. 9
- Waddell 2000, p. 10
- ↑ Waddell 2000, p. 12
- Waddell 2000, p. 13-16
- ↑ Bankei in Buswell Jr. et Lopez Jr. 2014, p. 95
- ↑ Dumoulin 2005, p. 314
- ↑ Dumoulin 2005, p. 314-315
- Dumoulin 2005, p. 315
- ↑ Iwao Seiichi et al., « Bankei (1622-1693) », Dictionnaire historique du Japon, vol. 2, no Lettre B, , p. 15-16 (lire en ligne)
- « Anutpāda » in Buswell Jr. et Lopez Jr. 2014, p. 54
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]Traductions avec étude
[modifier | modifier le code]- (en) Peter Haskel (préf. Mary Farkas, P.H. Translator + Introduction ; Yorshito Hakeda (Ed.)), Bankei Zen. Translations from the Record of Bankei, New York, Grove Weidenfeld, , 176 p. (Ed. Kindle = 274 p.) (ISBN 978-0-802-13184-3)
- (en) Norman Waddell (Translator, Introduction and Notes), The Unborn. The Life and Teachings of Zen Master Bankei (1622-1693), New York, North Point Press, 2000 (revised edition) (1re éd. 1984), x + 196 p. (ISBN 978-0-865-47595-3)
Études
[modifier | modifier le code]- (en) Heinrich Dumoulin, Zen Buddhism: A History, vol. 2 : Japan, World Wisdom, (1re éd. 1988), xxi + 509 p. (ISBN 978-0-941-53290-7), p. 309-326 et passim
- (en) Ryoen MINAMOTO, « Three Zen Thinkers », dans Yoshinori TAKEUCHI et al. (Eds.), Buddhist Spirituality., vol. II : Later China, Korea, Japan and the Modern World, Delhi, Motilal Banardidass, (1re éd. 1990), xxiii + 550 p. (ISBN 8-120-81944-6, lire en ligne), p. 291-306 (Bankei : p. 295-303)
Dictionnaires et encyclopédies
[modifier | modifier le code]- (en) Robert E. Buswell Jr. et Donald S. Lopez Jr., The Princeton Dictionary of Buddhism, Princeton, Princeton University Press, , xxxii + 1265 p. (ISBN 978-0-691-15786-3)
- (en) Helen J. Baroni, The Illustrated Encyclopedia of Zen Buddhism, New York, The Rosen publishing Group, , xxi + 425 p. (ISBN 978-0-823-92240-6)
