Bactériophage

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d’aide sur l’homonymie « Phage » redirige ici. Pour l’article homophone, voir FAGE.

Un bactériophage (ou phage) est un virus n'infectant que des bactéries. En grec, phageton signifie nourriture/consommation. On les appelle également virus bactériens. Ce sont des outils fondamentaux de recherche et d'étude en génétique moléculaire. Les bactériophages servent entre autres, de vecteurs de clonage de gènes.

Les bactériophages sont présents dans l'ensemble de la biosphère. En effet, ils sont présents partout, mais en quantité plus importante dans les excréments, le sol et les eaux d'égout. La découverte de l'activité des bactériophages se fait en 1915 par Frederick W. TwortLondres) qui remarque que des colonies de microcoques prennent parfois un aspect vitreux, dû à une destruction des cellules bactériennes, et que cette caractéristique est transmissible à des colonies normales par simple contact. Puis Félix d'Hérelle fait la même observation dans des selles de malades atteints de dysenterie bacillaire (maladie du côlon), isole les premiers phages, et développe les premières applications thérapeutiques. Le support génomique des bactériophages peut être un ADN ou un ARN.

Dans les années 1940-1960, les travaux effectués sur les bactériophages ont permis de faire de nombreuses avancées dans le domaine de la biologie moléculaire (avancées portées par Max Delbrück, dans le cadre du "groupe phage")et ont notamment permis de découvrir que les acides nucléiques constituaient le support de l'information génétique (expérience de Hershey-Chase en 1952[1]).

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Classification[modifier | modifier le code]

Structure d'un bactériophage.

Comme les virus qui infectent les eucaryotes, les phages sont constitués d'une enveloppe protéique externe (appelée capside) protégeant le matériel génétique (ADN ou ARN). Pour plus de 95 % des phages connus, ce matériel est une molécule d'ADN double-brin d'une longueur de 5 à 650 kpb (kilobases) et leur dimension varie de 24 à 200 nm.

L’organisme responsable de la nomenclature et de la taxonomie des virus s’appelle l’International Committee on Taxonomy of Viruses (ICTV). On dénombre 21 morphologies différentes chez les virus bactériens actuellement reconnus par l'ICTV. En 2000, plus de 5 000 bactériophages différents avaient été observés et décrits. Plus de 95 % d'entre eux possédaient une queue impliquée dans l'entrée de l'ADN du phage dans la cellule bactérienne.

Caractérisation[modifier | modifier le code]

On caractérise les phages par la présence de « plages de lyse ». L'infection d'une cellule par un seul phage provoque, au bout d'une vingtaine de minutes la lyse de la cellule bactérienne avec libération de quelques dizaines voire centaines de particules phagiques. En laboratoire, chaque particule de la descendance va aller infecter une bactérie voisine et recommencer le cycle lytique. Assez vite, le résultat de ces destructions en cascade devient visible à l'œil nu sous forme de trous dans le tapis bactérien appelés « plages de lyse ». La taille et l'aspect de ces plages de lyse constituent un phénotype contribuant à caractériser les phages.

Reproduction : cycles lytique et lysogénique[modifier | modifier le code]

Cette section ne cite pas suffisamment ses sources (février 2013). Pour l'améliorer, ajoutez des références vérifiables [Comment faire ?] ou le modèle {{Référence nécessaire}} sur les passages nécessitant une source.

Les phages sont en général très spécifiques et ne peuvent souvent infecter qu'une seule espèce de bactérie. Ceci est en particulier lié à leur mécanisme de pénétration dans la cellule bactérienne : les phages reconnaissent en effet une protéine spécifique de la surface bactérienne, leur « récepteur », qui leur permet de s'accrocher et d'injecter leur matériel génétique. Ce récepteur varie d'un phage à l'autre et dépend de l'espèce bactérienne ciblée voire le plus souvent d'une sous-population de l'espèce.

Les bactériophages, incapables de se reproduire par leurs propres moyens, injectent leur matériel génétique dans des bactéries hôtes. Grâce aux enzymes et aux ribosomes de l'hôte (et à certaines protéines virales selon les cas), le génome viral peut être répliqué et traduit pour former de nombreuse copies du virus qui sont libérés avec la lyse de la bactérie-hôte : on parle de cycle lytique ou cycle de production. Certains bactériophages se comportent autrement, leur matériel génétique est répliqué et s'intègre au chromosome de la bactérie (ou existe sous forme de plasmide), mais n'est pas exprimé pour former des virions. Le virus est alors désigné sous le terme de prophage, qui est transmit aux descendants de la bactérie infectée (lignée lysogénique) et on parle de lysogénie ou de cycle lysogénique. En réponse à une induction (en particulier en cas de carence ou de stress de la bactérie), l'infection lysogénique devient un cycle lytique.

D'une espèce à l'autre, le cycle de réplication des phages dans la cellule peut suivre plusieurs schémas :

  • certains phages sont dits "virulents", ils sont strictement lytiques. Le microbiologiste Mark Müller a dit : « Les bactéries ne meurent pas, elles explosent en multiples phages » ;
  • certains bactériophages appelés « phages tempérés » peuvent générés des infections lytiques ou lysogéniques. Parfois, les prophages apportent quelque chose à la relation bactérie-phage quand la cellule est en dormance, en ajoutant de nouvelles fonctions au génome de la bactérie, un phénomène appelé « conversion lysogène ». Un exemple connu est l'inoffensive bactérie Vibrio qui, quand elle est lysogénisée par un phage, cause le choléra ;
  • certains phages ne provoquent pas la lyse de la cellule infectée (infections chroniques), mais bourgeonnent à la membrane bactérienne, sans la rompre (infection chronique).C'est le cas des phages filamenteux comme M13 ou f1 d'Escherichia coli. La cellule infectée devient alors une usine à produire du phage de manière continue.

Les bactériophages participent à l'évolution des bactéries[modifier | modifier le code]

Comme les phages peuvent porter dans leur génome des gènes accessoires à leur cycle de vie, ils participent aux transferts horizontaux de gènes entre populations bactériennes. C'est la transduction. Lorsque ces gènes accessoires codent des facteurs de virulence, la bactérie infectée voit son pouvoir pathogène augmenté – c’est le phénomène de « conversion lysogénique ».

Un exemple bien connu est celui des gènes des toxines Stx des Escherichia coli entérohémorragiques (EHEC). Ces gènes stx sont localisées dans des séquences de bactériophages lambdoïdes intégrés dans le chromosome. Les EHEC auraient donc émergé par conversion lysogénique. On connaît de nombreux autres exemples de ce type, comme la toxine cholérique de Vibrio cholerae qui est portée par le phage CTX.

Les bactériophages lysogènes sont souvent intégrés dans le chromosome au niveau de locus codant des ARN de transfert (ARNt). Par exemple, le phage ¨PhiR73 de Escherichia coli est inséré au niveau du locus selC. L'acquisition de gènes étrangers par transfert horizontal, grâce à des bactériophages s’intégrant au niveau de tels « points chauds » est plausible, puisque les séquences codant les ARNt sont hautement conservées entre les différentes espèces bactériennes. Enfin, la persistance des gènes de virulence dans les génomes phagiques suggère qu’ils confèrent un avantage sélectif, peut-être dû à la plus grande multiplication et diffusion de la bactérie hôte.

Les bactériophages comme outil fondamental de recherche[modifier | modifier le code]

Les phages ont permis l'essor de la biologie moléculaire[modifier | modifier le code]

Le phage S-PM2

Dans les années 1960, les recherches menées sur les interactions hôte/phage par les biologistes américains Max Delbrück, Alfred Hershey et Salvador Luria valurent à ces chercheurs le prix Nobel de médecine-physiologie en 1969.

Article détaillé : expérience de Delbrück et Luria.

Les phages ont permis différentes découvertes :

  • l'expérience de Hershey et Chase a permis de confirmer la fonction de l'ADN en tant que support de l'information génétique. Hershey et Chase incorporèrent du phosphate 32 (P32) dans l'ADN d'une culture de phage et du soufre 35 (S35) dans les protéines d'une autre culture de ce même phage. Puis, ils utilisèrent chacune de ces cultures de phage indépendamment pour infecter E. Coli à raison d'un nombre élevé de particules virales par cellule bactérienne. Après un temps suffisant pour que l'infection ait eu lieu, ils détachèrent les enveloppes vides des phages des cellules bactériennes par agitation mécanique. Par centrifugation, ils séparèrent les cellules bactériennes des enveloppes vides et mesurèrent la radioactivité des deux fractions obtenues. En utilisant les phages marqués au P32, la majeure partie de la radioactivité aboutissait dans les cellules bactériennes, indiquant que l'ADN de phage entre dans les cellules. Au contraire, le S35 est retrouvé dans les enveloppes montrant que les protéines du phage n'avaient pas pénétré dans la cellule bactérienne. Conclusion: l'ADN est le matériel héréditaire tandis que les protéines de phages ne sont qu'un emballage qui est écarté une fois que l'ADN a été injecté dans la cellule bactérienne ;
  • en 1980, le biochimiste britannique Frederick Sanger reçut le prix Nobel pour avoir réussi à séquencer l'ADN en utilisant un phage. Le premier organisme biologique dont le génome a été séquencé est un phage (utilisé parce que son matériel génétique est encapsidé sous forme d'ADN simple brin). Le protocole de la méthode de séquençage est le suivant : incubation de l'ADN à séquencer avec une amorce, le fragment de Klenow (ADN pol I dépourvue d'activité exonucléasique 5'→3'), les 4 désoxyribonucléotides (dNTP) et 1 didésoxyribonucléotide (ddNTP) en faible concentration. Le ddNTP induit l'arrêt de l'élongation: tous les fragments obtenus se termineront par ce nucléotide. Puisqu'il est utilisé en faible concentration, on va obtenir des fragments de tailles différentes. On refait l'expérience avec les 4 ddNTP. Les fragments sont séparés par électrophorèse sur gel de polyacrylamide. Un nucléotide radioactif est incorporé afin de permettre la visualisation des fragments par autoradiographie sur film ;
  • les premières expériences suggérant un ARN intermédiaire dans la synthèse protéique. Il s'agit de l'expérience de E. Volkin et L. Astrachan en 1957. Il s'agit d'une expérience de pulse chase dans laquelle l'ARNm est marqué de façon spécifique avec de l'uracile radioactif. L'infection par un bactériophage T2 induit une augmentation de la quantité d'ARNm dans la cellule hôte et cet ARNm a un temps de vie très court (car il est très vite dégradé après le marquage). Conclusion: l'ARN joue un rôle intermédiaire entre l'ADN et les protéines ;
  • la découverte des enzymes de restriction en 1962 par W. Arber. Protocole de l'expérience : 2 souches bactériennes A et B sont infectées chacune par un phage X puis le lysat de phage est récupéré pour effectuer une nouvelle infection dans les deux souches bactériennes utilisées précédemment. Observation : le lysat de phage X produit sur A peut infecter les 2 souches bactériennes alors que le lysat de phage X issu de B ne peut pas infecter la souche A. Interprétation et conclusion : les phages ont acquis une spécificité d'hôte qui dépend de la souche dans laquelle ils se sont développés et non de leur génotype. Cette restriction d'hôte est due à la méthylation de l'ADN par des enzymes spécifiques permettant de protéger l'ADN viral de la dégradation par des nucléases de la bactérie. Ces nucléases sont des enzymes de restriction qui ne reconnaissent que la forme non méthylée de leur site de coupure. Si l'enzyme nécessaire à cette méthylation n'est présente que dans la souche A, seuls les phages X-A seront méthylés et non dégradés par les nucléases. Ce mécanisme permet à la bactérie de différencier son propre ADN de l'ADN étranger ;
  • la recherche en génétique sur la structure des génomes par Benzer. Celui-ci a déterminé la structure fine des gènes grâce à l'étude de recombinaisons entre mutants de bactériophage T4. Les bactériophages présentent deux avantages énormes : la fréquence de recombinaison est élevée, la descendance est quasi illimitée ce qui permettra d'avoir accès à des événements très rares.

L'étude des phages a des implications importantes en médecine et en génétique, en particulier pour la compréhension des infections virales, des anomalies génétiques, de l'embryologie humaine, des causes du cancer et de la résistance des bactéries aux antibiotiques.

Utilisation en génie génétique[modifier | modifier le code]

Les phages sont utilisés de multiples manières en biologie moléculaire. Ils sont utilisés comme vecteurs de clonage pour insérer de l'ADN dans les bactéries. La méthode du phage display est une méthode qui permet la sélection d'un peptide grâce à sa présentation sur la surface de phages. Le phage display est une technique permettant la construction de banques d'ADN ou d'ADN complémentaire. Les 2 principaux phages utilisés dans cette technique sont les phages M13 (phage filamenteux) et lambda qui infectent tous les deux E. Coli. Prenons l'exemple du phage M13 qui est un phage filamenteux capable d'infecter uniquement les bactéries gram (-) ayant incorporé le facteur F et dont l'infection conduit à la lysogénie. Sa capside contient, entre autres, les protéines P8 et P3 nécessaires pour la liaison du bactériophage à la bactérie via les pilus sexuels. Ces 2 protéines vont être utilisées pour présenter à la surface des phages des molécules d'intérêt (peptide, fragment d'anticorps ou protéine entière): la molécule d'intérêt est fusionnée avec les protéines P8 et P3, par l'insertion du gène codant la molécule d'intérêt à proximité de l'extrémité 5' des gènes P3 et P8 en respectant le cadre de lecture. On utilise l'une ou l'autre des protéines selon le type de molécule et la quantité de molécules à exposer à la surface du phage. On distingue les phages polyvalents/homogènes, où toutes les protéines P3 et P8 sont fusionnées, des phages monovalents/hétérogènes où seulement une partie des protéines le sont. La technique permet d'obtenir des banques d'ADN que l'on peut facilement conserver et les clones sélectionnés sont multipliés à faible coût. Cette technique va permettre de produire des anticorps sans devoir passer par l'immunisation d'un animal. Limite de la technique: certaines molécules ne peuvent pas être exprimées comme par exemple les molécules toxiques pour la cellule hôte. Il y a donc une capacité limitée à transformer E. Coli.

Utilisation dans le séquençage de génomes entiers[modifier | modifier le code]

Le séquençage d'un génome ne se fait pas d'un seul coup, mais petit à petit sur des fragments de génomes. Pour cela ces fragments d'ADN peuvent être stockés et multipliés dans des organismes servant de banque d'ADN. Les phages en tant que vecteurs de clonage le permettent.

Article détaillé : Projet génome humain.

Utilisation des phages en tant qu'agent antibactérien[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Phagothérapie.

En tant que conservateur alimentaire[modifier | modifier le code]

En 2006, aux États-Unis, une préparation à base de six virus bactériophages a été autorisée comme conservateur alimentaire, notamment pour lutter contre la listériose[2].

En médecine humaine[modifier | modifier le code]

Les phages détruisent les bactéries en commandant leur réplication massive dans la bactérie qui aboutit à la destruction de la cellule hôte. En raison de cette propriété, des phagothérapies ont été mises au point pour lutter contre les infections bactériennes[3]. Celles-ci ont été utilisées en ex-URSS[3], puis en Pologne et en Géorgie indépendante[4] avec ou sans adjonction de traitement antibiotique.

Bien que les bactériophages aient été découverts avant les antibiotiques, ce sont les antibiotiques qui ont été les plus utilisés dans le traitement antibactérien. En effet, les antibiotiques sont des molécules clairement identifiées notamment dans leur procédé de préparation et dont l'élimination par le corps humain est connue. Les bactériophages en revanche, en tant que virus, ne sont pas contrôlés par l'expérimentateur. En outre leur mise en œuvre est coûteuse.

La phagothérapie présente l'avantage de fonctionner sur des souches bactériennes résistantes aux antibiotiques. Néanmoins, il est parfois émis qu'à l'instar des antibiotiques, ce traitement pourrait participer à la sélection de souches bactériennes résistantes, faisant que l'on pourrait éventuellement craindre à terme que certaines bactéries soient insensibilisées à certaines phagothérapies, comme à l'antibiothérapie. Bien qu'il soit fondé, cet argument est à relativiser du fait que les bactériophages coévoluent naturellement de manière presque synchrone face aux résistances des bactéries, ce qui n'est pas le cas des antibiotiques[5]. De ce fait, si leur utilisation est bien encadrée, les bactériophages constituent une piste sérieuse dans la découverte de traitements durables contre les infections bactériennes[3] résistantes aux antibiotiques et fait actuellement l'objet d'un regain d'intérêt et d'efforts de recherche dans les pays occidentaux.

Liste des principaux bactériophages modèles d'étude[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. A. D. Hershey et M. Chase, « Independent functions of viral protein and nucleic acid in growth of bacteriophage », The Journal of General Physiology, vol. 36,‎ , p. 39-56 (ISSN 0022-1295, PMID 12981234, PMCID 2147348, lire en ligne)
  2. Préparation vendue sous la référence LMP 102. Voir Des virus utilisés comme additif alimentaire, 20 Minutes, 29 aout 2006.
  3. a, b et c « Les bactériophages, les virus mangeurs de bactéries, sont peut-être l'avenir de l'antibiotique », RTS Info, Radio télévision suisse « 19:30 le journal »,‎ (lire en ligne [vidéo])
    « Les résultats sont prometteurs, que ce soit dans la lutte contre les pneumonies, les infections urinaires ou touchant la peau ou les os. »
  4. Deux instituts sont connus pour cette thérapie dans ces pays, voir [1] et [2]. Des articles scientifiques rédigés en langue russe ou géorgienne présentant le suivi de patients sur plusieurs années sont disponibles à la bibliothèque de l’Eliava Institute [3], ainsi que dans quelques bibliothèques universitaires des pays de l'Est ou de l'ex-URSS.
  5. « Old dogma, new tricks—21st Century phage therapy »

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Alain Dublanchet, Des virus pour combattre les infections, éditions Favre, 2009.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]