Bélinographe

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Bélinographe BEP-2V (1953).

Le bélinographe, du nom de son inventeur Édouard Belin, est un appareil permettant la transmission à distance d'images fixes, notamment de photographies, par circuit téléphonique ou par radio[1]. Le bélinographe est considéré comme un ancêtre, pour le principe, du télécopieur.

Histoire[modifier | modifier le code]

Édouard Belin dans son laboratoire en 1920.

Au début du XXe siècle, Édouard Belin travaille sur la transmission de l'image réelle par l'électricité — c'est-à-dire la télévision — lorsqu'il apprend qu'Arthur Korn va présenter à Paris un système de transmission de l'image photographique par télégraphe[2]. Il abandonne alors son projet initial pour préparer un appareil concurrent de celui de Korn[2] : ce sera le télestéréographe, nom originel du bélinographe[3].

Le télestéréographe, dont le nom signifie « écriture à distance du volume », se base sur une propriété mécanique de la gélatine bichromatée utilisée en photographie, déjà exploitée pour le même usage par l'américain Amstutz à partir de 1895. Celle-ci devient dure et insoluble quand elle a été exposée à la lumière et développée. La photographie peut donc être transformée en reproduction en relief. On la fixe sur un cylindre tournant, et un palpeur explore ce relief ligne par ligne, convertit cette épaisseur en signal électrique grâce à un rhéostat, remplacé en 1910 par un microphone à charbon[4], et transmet ce signal. À la réception, le bélinographe utilise le signal pour moduler, grâce à un jeu de filtres, la lumière qui expose, sur un cylindre qui doit tourner exactement à la même vitesse que celui de l'appareil d'émission, un film ou un papier photographique[5].

Édouard Belin conçoit et met au point l'appareil en collaboration avec son frère Marcel et André Bing[6]. Un prototype est fabriqué et assemblé par les ateliers d'Eugène Ducretet[6]. Son premier essai a lieu le grâce à l'intervention de Pierre Lafitte, propriétaire de journaux illustrés comme La Vie au grand air ou Je sais tout : sur un circuit Paris-Lyon-Bordeaux-Paris, l'image d'une petite chapelle alsacienne parcourt 1 717 kilomètres en 22 minutes[7] mais, si « les contours sont fidèles (et) les demi-teintes reproduites, (...) il n'y a pas de réel dégradé, plutôt une succession de teintes »[8].

Le , dans la salle du théâtre Femina, Belin présente son invention dans le cadre d'une conférence organisée par Je sais tout et présidée par Louis Barthou, ministre des Travaux publics, des Postes, des Télégraphes et des Téléphones[9]. Au cours de cette conférence, une photographie de la reine Wilhelmine des Pays-Bas est transmise par l'appareil sur le circuit télégraphique Paris-Lyon-Bordeaux-Paris[9] avant de s'inscrire sur l'appareil, après avoir parcouru 1 700 kilomètres environ[10] en vingt-deux minutes environ[9], et d'être projetée sur un écran[9]. Dès , la Société d'encouragement pour l'industrie nationale décerne à Belin une médaille d'or[11].

Belin perfectionne son appareil et le miniaturise. Dès , il en propose une version portative qu'il baptise pour la première fois « bélinographe »[8].

Le [12], Le Journal publie à la une[13] la première photographie de reportage transmise par bélinographe : un cliché pris la veille[13], transmis en quatre minutes par fil téléphonique[12],[13] et représentant l'arrivée du président Raymond Poincaré à Lyon[12],[14],[15] pour l'inauguration de l'Exposition internationale urbaine[13].

La Première Guerre mondiale contraint Belin à suspendre ses recherches qu'il ne reprend que dans le courant des années 1920[15]. Les premiers appareils fonctionnaient avec du courant continu, ce qui empêchait la transmission par des lignes téléphoniques, qui comprennent des transformateurs. L'usage de courant alternatif modulé permet la transmission par téléphone qui divise par deux le temps de transfert[16]. Ces améliorations débouchent, en , sur l'installation d'un service de bélinographie reliant, entre elles, les villes de Paris, Lyon, Strasbourg, Nice, Marseille et Bordeaux[17].

En 1920, Belin perfectionne son procédé pour permettre la transmission des photographies via une liaison radio. Le premier essai a lieu le  : des textes manuscrits, des figures géométriques ainsi peut-être que des photographies sont transmises depuis la station La Fayette, près de Bordeaux, vers Paris[18]. L'essai sera reproduit le grâce au général Gustave Ferrié et devant des spécialistes américains de la télégraphie sans fil[18]. Entre temps, le quotidien Le Matin s'est montré particulièrement intéressé par ce perfectionnement. Il souhaite l'utiliser pour la transmission de photographies du combat de boxe devant opposer, le , Georges Carpentier à Jack Dempsey[18]. Belin envoie deux ingénieurs à New York mais, par suite d'un retard, le bateau qui les y conduit n'arrive que le , veille du combat[18]. Mais le réglage des appareils ne peut être effectué à temps[18]. Ce n'est que la nuit du [18] au [19],[7],[20] qu'a lieu la première transmission transatlantique d'une image fixe : un bref message autographe de félicitation adressé par Carr Van Andadu, le chef d'édition du New York Times, au Matin. Ce message, envoyé par la station de la Marine américaine à Annapolis, est reçu par Belin à son laboratoire de La Malmaison le à environ 5 heures du matin, heure locale[19]. De nombreuses autres expériences de transmission transatlantique d'images fixes ont lieu par la suite[19]. La première effectuée « en sens contraire » — c'est-à-dire depuis la France vers les États-Unis — concerne un message autographe d'Aristide Briand : envoyé de Paris, il est reçu par la station de la Marine américaine à Bar Harbor[21]. En , a lieu la première transmission de photographie proprement dite par radio entre La Malmaison et Le Matin[7]. L'appareil sert avant 1930 à la transmission des bulletins météorologiques[22].

En 1927, le bélinographe adopte l'analyse optique par une cellule photoélectrique[23] déjà utilisée par son concurrent allemand Arthur Korn[24]. Le procédé raccourcit le délai de préparation de la transmission ; il n'est pas nécessaire d'attendre que la gélatine du tirage photographique sèche.

La presse adopte progressivement la transmission d'images par ligne téléphonique. Le , lendemain de la signature du pacte Briand-Kellogg, Le Matin inaugure le premier service de bélinographie régulier avec le Daily Sketch, d'une part, et The Scotsman, d'autre part[7]. « En France, Le Matin et L'Ouest-Éclair sont les deux seuls journaux dotés de bélinographes », écrit L'Ouest-Éclair le 25 octobre 1931[25].

Belin poursuit la miniaturisation de son appareil et, en , parvient à produire un transmetteur au poids réduit à dix-sept kilogrammes et transportable dans une valise : la valise bélinographe[26]. Le fonctionnement exige une seconde valise, l'ensemble pesant 45 kg[27]. De nouveaux journaux s'équipent en matériel récepteur mais, en , ce n'est encore le cas que de cinq quotidiens nationaux : Paris-Soir, Excelsior, L'Intransigeant, Le Matin et Le Petit Parisien[26].

Les reporters de presse vont couramment utiliser « la Bélino » jusque dans les années 1960-1970. Lors de la parution, les photographies reçues par ce procédé seront souvent accompagnées de la mention « Transmis par Bélino » ou « Bélino transmis », une explication de la rapidité de la transmission, mais aussi de la qualité inférieure de la photographie. « Bélinographe, synonyme, disait-on chez les photo-reporters d'autrefois, de qualité d'image abominable », écrit Emmanuel Bigler[28].

Fonctionnement[modifier | modifier le code]

La photo ou le document est placé sur un cylindre mobile. Il est analysé ligne par ligne, par une cellule photoélectrique qui se déplace sur la génératrice du tambour en rotation. Les niveaux de gris sont transformés en fréquences (aiguë pour le blanc, grave pour le noir) et transmis en ligne.

À l'autre extrémité un système de tambour synchronisé, avec un cylindre identique dans une chambre noire, porte un papier photographique. Le système de réception convertit les fréquences reçues en intensité lumineuse grâce à une petite ampoule. Il suffit de développer le papier photographique à la fin de la réception pour obtenir une copie de l'image originelle.

L'envoi d'une photographie noir et blanc de 13 × 18 cm dure environ douze minutes[29].

Évolutions[modifier | modifier le code]

Vers les années 1960, le document de réception est rendu sur du papier thermique[réf. nécessaire].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Entrée « Bélinographe » dans le Dictionnaire de l'Académie française, sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales
  2. a et b Flichy 1997, p. 249.
  3. Soulard 1965, p. 277.
  4. « Perfectionnements récents du téléstéréographe Belin », Le génie civil,‎ (lire en ligne). Cet article détaille le fonctionnement de l'appareil tel qu'il était à l'époque.
  5. H. Armagnat, « La phototélégraphie », La Revue Scientifique,‎ (lire en ligne).
  6. a et b Grady 1907, p. 170.
  7. a, b, c et d Le Matin 1928, p. 1.
  8. a et b Chermette 2012.
  9. a, b, c et d Belin 1908, p. 241.
  10. Belin 1908, p. 242.
  11. Belin 1923, p. 1104.
  12. a, b et c Albert 2010.
  13. a, b, c et d Le Journal 1914, p. 1.
  14. Kattnig 2005, § 1.4.
  15. a et b Leenaerts 2010, p. 72.
  16. P. Calfas, « Le téléstéréographe Belin », Le génie civil,‎ (lire en ligne). Cet article détaille le fonctionnement de l'appareil tel qu'il était à l'époque.
  17. Leenaerts 2010, p. 72-73.
  18. a, b, c, d, e et f Le Matin 1921, p. 1.
  19. a, b et c Belin 1923, p. 1113.
  20. Mousseau et Tailhardat 1976, p. 51.
  21. Belin 1923, p. 1114.
  22. G Martin, « La station de la tour Eiffel », La revue industrielle,‎ , p. 559 (lire en ligne).
  23. Chermette 2012 ; « Un moment d’histoire : le bélinographe » (consulté le 11 novembre 2016)
  24. de Maneuvrier, Traité élémentaire de physique, 26, (lire en ligne), p. 1045-1046 décrit l'appareil Korn et d'autres dispositifs capables de transmettre des dessins faits spécialement sur feuille métallique.
  25. (en ligne sur Gallica.
  26. a et b Leenaerts 2010, p. 73.
  27. « Société française de photographie et de cinématographie », Science et industries photographiques,‎ , p. 63 (lire en ligne).
  28. Emmanuel Bigler, « Film contre silicium : est-ce seulement une question de résolution ? » (consulté le 11 novembre 2016).
  29. Jean-Claude Montagné, Transmissions, Histoire des moyens de communication à distance. Première époque, Depuis l'Antiquité jusqu'au milieu du XXème siècle, Bagneux, L'auteur, , 469 p. d'après Orange (entreprise) 2015.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]