Aurige de Delphes

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Aurige de Delphes
Image illustrative de l’article Aurige de Delphes
Type Sculpture grecque classique en bronze
Dimensions 182 cm
Inventaire 3484 (corps), 3520 (torse et tête), 3540 (bras)
Matériau Bronze
Méthode de fabrication Cire perdue
Période Premier classicisme grec
(vers 478 ou 474 av. J.-C.)
Culture Époque classique,
Grèce antique
Date de découverte 1896
Lieu de découverte Près du temple d'Apollon
Coordonnées 38° 28′ 49″ nord, 22° 29′ 59″ est
Conservation Musée archéologique de Delphes, salle 13
Signe particulier Commandité par Polyzalos

L’aurige de Delphes, ou Hêniokhos (en grec ancien ἡνίοχος, « qui tient les rênes »), est l'une des plus célèbres sculptures de la Grèce antique, et l'un des cinq seuls grands bronzes qui nous soient parvenus de l'époque classique. Elle est conservée au musée archéologique de Delphes et datée, grâce à son inscription, entre deux Jeux panhelléniques, soit en 478, soit en 474, soit entre 470 et 467 av. J.-C.

Description[modifier | modifier le code]

Reconstitution du groupe statuaire.

Cette statue d'un aurige, soit un conducteur de char grandeur nature (1,82 m de hauteur) a été découverte en plusieurs morceaux le 28 avril et le 1er mai 1896[1] à Delphes, au nord de la Voie sacrée, entre le temple d'Apollon[2] et le théâtre[3], au cours des fouilles du site par Homolle, Bourguet et Convert de l'École française d'Athènes, sous la direction de Théophile Homolle. François Chamoux a écrit que la statue a été découverte dans les décombres de la maison du « Bakal » Kounoupis, tout près de l’Ischégaon, où on venait de démolir une conduite d'eau en terre cuite[4].

Théophile Homolle attribue cette statue au Ve siècle av. J.-C. à partir de son style et du nom gravé sur la base qui supportait la statue. Elle a été détruite au cours d'un tremblement de terre et un glissement de terrain, sans doute en 373 avant J.-C.[5], qui a détruit le temple des Alcméonides[6]. Elle a été préservée en trois morceaux, le torse et la tête (Inv. 3520), le bras droit (Inv. 3540) et le reste du corps, de la taille aux pieds (Inv. 3540). Le bras gauche est manquant. L'aurige lui-même faisait partie d'un ensemble plus important, disloqué lors de la catastrophe de 373 avant J.-C., composé du char, de quatre chevaux et d'un jeune serviteur[5]. Des fragments du char, des jambes et de la queue des chevaux ont été retrouvés près de la statue.

L'aurige est représenté debout sur le char, les pieds de face et dirigés vers la gauche, dans le même sens que la tête. De la main droite, il tient les rênes (qui sont une restauration), et sans doute un fouet, aujourd'hui perdu. Comme il est coutume pour la course de chars, il porte un chiton long dont les plis sont semblables à ceux d'une colonne ; des lanières nouées sous les aisselles empêchent la tunique de s'enfler au vent. Sa tête est ceinte du bandeau de la victoire. Le traitement de l'aurige est typique du premier classicisme, qui conserve des éléments archaïques, ici le caractère ovoïde et austère du visage et les boucles plates de la chevelure. L'ovale du visage est plein, la mâchoire est grosse, le menton est rond, les lèvres charnues. La statue est conçue pour être vue de trois quarts : l'aurige tourne la tête à droite, vers le spectateur, la partie de gauche du visage étant plus développée dans un souci de correction optique.

Technique[modifier | modifier le code]

La statue a été coulée suivant la technique de la fonte en creux à la cire perdue sur négatif en plusieurs grandes parties :

  • les deux bras ;
  • les deux pieds ;
  • la partie basse de la tunique ;
  • la partie haute de la tunique ;
  • la tête[7].

La statue, d'un ton général jaune pâle à l'époque antique, est composée d'un complexe mélange d'alliages lui assurant une polychromie discrète[8]. Les yeux, demeurés intacts, sont vraisemblablement constitués de verre et de pierre, entourés de cils découpés dans une tôle battue. Les motifs du bandeau comportaient des incrustations en étain[9], les quatre dents étaient probablement plaquées d'argent[10] et les lèvres constituées d'un alliage cuivreux, tout comme les lanières de la tunique[11]. Des mèches de cheveux ont été coulées à part dans un alliage différent de celui de la tête puis rapportées. Il en est de même pour le nœud du bandeau, derrière la tête : sa double épaisseur l'aurait rendu impossible à démouler directement, on a donc préféré le couler à part et le rapporter par soudure, comme le montre sa patine différente. Quant aux méandres du bandeau, ils sont damasquinés. Dans la main droite, l'annulaire a été réalisé à part et soudé, détail qui reste mal expliqué. Il est possible qu'il en soit de même pour l'orteil médian, puisqu'on retrouve ce trait sur d'autres sculptures, mais la césure n'a pas été identifiée.

La technique d'assemblage des bras mélange des techniques mécaniques et de soudure, comme le montre le logement où venait s'emboîter le bras gauche. Les pieds ont quant à eux été assemblés par soudure sur le bas de la tunique, et se divisent en deux : une autre soudure a été réalisée à mi-pied. La jonction entre les parties basse et haute de la tunique était cachée par une large ceinture, mais une restauration à cet endroit empêche de bien saisir le mécanisme d'assemblage.

Il faut noter la perfection technique de cette statue, à la fois dans le raffinement des nuances de couleurs des différentes incrustations, notamment sur la tête, et dans les assemblages, à peine visibles.

Initialement attribuée à Pythagore de Rhégion (en), on la pense désormais issue d’un atelier attique de style sévère, peut-être celui de Critios[12],[13].

Fonction[modifier | modifier le code]

La statue a été consacrée dans le sanctuaire d'Apollon en 478 ou 474 av. J.-C. par Polyzalos, tyran de Géla et frère du tyran de Syracuse Hiéron Ier, pour célébrer la victoire de son char de course aux Jeux pythiques qui y avaient lieu tous les quatre ans en l'honneur d'Apollon : les courses de char étaient une épreuve coûteuse que les tyrans de Sicile affectionnaient particulièrement. La base, en calcaire, portait initialement la dédicace « [Μνᾶμα Πολύζαλος με Γ]έλας ἀνέ[θ]εκε[ν] ἀ[ν]άσσ[ον] » (« Polyzalos, maître de Géla, a dédié [ce] monument commémoratif »). Elle a ensuite été effacée, sans doute parce qu'elle proclamait la tyrannie de Polyzalos. Elle a été remplacée par une inscription plus neutre, comme en ferait un simple particulier : « [Νικάσας ἵπποισι Π]ολύζαλός μ’ἀνέθηκ[εν] / ὑιος Δεινομένεος, τ]όν ἄεξ’, εὐόνυμ’ Ἄπολλ[ον] » (« Polyzalos, vainqueur avec ses chevaux, m'a consacré / le fils de Deinoménos que toi, très honoré Apollon, tu as fait prospérer[14]).

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Asselin 2009.
  2. (en) « Permanent exhibition of the Archaeological Museum of Delphi – The Charioteer », sur odysseus.culture.gr (consulté le 28 février 2021).
  3. Homolle-2 1896, p. 362.
  4. Chamoux 1955, p.7 (cette page manque dans le fichier sur le livre dans Internet Archive. Le lieu de découverte est rappelé dans le compte rendu de 1956).
  5. a et b Psalti et al. 2018, p. 82.
  6. Théophile Homolle, Revue de l'art ancien et moderne, p. 291.
  7. On n'a pas encore distingué la césure entre la partie supérieure du corps et la tête, mais il est très probable que celle-ci ait été coulée à part.
  8. Psalti et al. 2018, p. 85.
  9. Lors d'une campagne d'analyses conduite en 2017 avec la technique de la fluorescence X portable, la thèse des incrustations d'argent, qui prévalait jusqu'alors sur la base des seules observations visuelles, a été infirmée (Psalti et al. 2018, p. 85).
  10. Psalti et al. 2018, p. 86.
  11. Psalti et al. 2018, p. 87.
  12. Pierre Lévêque, « Géla », La Sicile, Presses Universitaires de France, « Nous partons pour », 1989, p. 177-188. [lire en ligne].
  13. Cette hypothèse a été critiquée par Luigi Polacco, qui en fait une « œuvre indiscutablement coloniale » (compte rendu par François Chamoux du livre Sculture greche e romane di Cirene, Scritti di L. Polacco, L. Beschi, F. Bertocchi, G. Traversari, E. de Franchi, M. T. Fortuna, presentati da Carlo Anti, Università du Padova, 1959).
  14. Boardman, La Sculpture grecque classique, p. 60. On suit ici la traduction proposée par J. Boardman. La deuxième ligne peut également être traduite : « Fais-le prospérer, très honoré Apollon ».

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Par ordre chronologique de parution :

  • [Homolle-1 1896] Théophile Homolle, « Télégramme d'Athènes du 9 mai, Lettre relative à la statue de bronze découverte à Delphes (séance du 22 mai 1896) », Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 40e année no 3,‎ , p. 178, 186-188 (lire en ligne).
  • [Homolle-2 1896] Théophile Homolle, « Statue de bronze découverte à Delphes (séance du 5 juin 1896) », Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 40e année no 4,‎ , p. 362-384 (lire en ligne).
  • (de) « Die erzstatue von Delphi », dans Archäologischer Anzeiger, 1896, p. 173-175 [lire en ligne].
  • [Homolle-1 1897] Théophile Homolle, « Le bronze de Delphes », La Revue de l'art ancien et moderne, no 2,‎ , p. 289-294 (lire en ligne).
  • [Homolle-2 1897] Théophile Homolle, « L'Aurige de Delphes », Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, t. 4, no 2,‎ , p. 169-208 (lire en ligne).
  • [Homolle-3 1897] Théophile Homolle, « L'aurige de Delphes (I) », Bulletin de Correspondance Hellénique, t. 21,‎ , p. 579 (lire en ligne).
  • [Homolle-4 1897] Théophile Homolle, « L'aurige de Delphes (II) », Bulletin de Correspondance Hellénique, t. 21,‎ , p. 581-583 (lire en ligne).
  • (de) Hans Pomtow, « Zum delphischen Wagenlenker », dans Sitzungsberichte der philosophisch-philologischen und der historischen Klasse, Bayerische Akademie der Wissenschaften, 1907, p. 241-329 [lire en ligne].
  • (de) Roland Hampe, Der Wagenlenker von Delphi, F. Bruckmann, München, 1941.
  • [Chamoux 1955] François Chamoux, Fouilles de Delphes, t. IV, Monuments figurés : sculpture, Paris, E. de Boccard éditeur, (lire en ligne), (compte rendu par Jean Marcadé dans Revue des Études Anciennes, 1956, tome 58, no 3-4, p. 359-364), (compte-rendu par Jean Charbonneaux, dans Journal des Savants, 1958, no 1, p. 39-42), réimpression en 1989 (compte rendu par Mary-Anne Zagdoun, 1990, t. 103, no 492-494, p. 702-793) .
  • Jean Bousquet, Delphes, dans K. Papaioannou, J. Bousquet et al., L'art grec, coll. « L'art et les grandes civilisations », Paris, 1972, p. 507 à 509.
  • Claude Rolley, « En regardant l'Aurige », dans Bulletin de Correspondance Hellénique, 1990, tome 114, no 1, p. 285-297 [lire en ligne].
  • John Boardman, La Sculpture grecque classique, Thames & Hudson, coll. « L'Univers de l'art », Londres, 1995 (édition originale 1985) (ISBN 978-2-87811-086-9), pp.  52-53 et 59-60.
  • Dictionnaire de la Grèce Antique, Encyclopaedia Universalis, Paris, 2000, p. 410.
  • [Asselin 2009] Mike Jr. Asselin, « L'Aurige de Delphes », Revue ex situ, no 16,‎ (lire en ligne).
  • Anne Jacquemin, Didier Laroche, « Regards nouveaux sur deux quadriges delphiques », dans Martine Denoyelle, Sophie Descamps-Lequime, Benoît Mille et Stéphane Verger (dir.), Bronzes grecs et romains, recherches récentes — Hommage à Claude Rolley, INHA (« Actes de colloques »), 2012 [lire en ligne].
  • [Psalti et al. 2018] Nancy Psalti, Alexandre Farnoux, Jean-Luc Martinez, Sophie Descamps-Lequime et Benoît Mille, « Nouvelles recherches sur l'Aurige de Delphes. Les premiers résultats », Grande Galerie. Le journal du Louvre, hors série La recherche au Musée du Louvre,‎ , p. 80-87 (ISSN 1959-1764, lire en ligne).
  • Kosmas A. Dafas, Greek Large-Scale Bronze Statuary: The Late Archaic and Classical Periods, Institute of Classical Studies, School of Advanced Study, University of London, Bulletin of the Institute of Classical Studies, Monograph, BICS Supplement 138, Londres, 2019, pp. 24-35, pls 16-30.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]