Audre Lorde

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Audre Lorde
Audre Lorde.jpg
Audre Lorde, en 1980.
Biographie
Naissance
Décès
Nom de naissance
Audrey Geraldine LordeVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Formation
Columbia University School of Library Service (d)
Université nationale autonome du Mexique
Hunter College High School (en)
Hunter College
Université Columbia (maîtrise) (jusqu'en )Voir et modifier les données sur Wikidata
Activités
Fratrie
2Voir et modifier les données sur Wikidata
Autres informations
A travaillé pour
Tougaloo College (en) (depuis ), Lehman College (en) (-), Lehman College (en) (-), John Jay College of Criminal Justice (en) (-), Hunter College (depuis ), John F. Kennedy-Institute for North American Studies (en) (-)Voir et modifier les données sur Wikidata
Domaine
Distinctions

Audre Geraldine Lorde (Harlem, - Sainte-Croix dans les Îles Vierges, ) est une femme de lettres et poétesse américaine noire, militante féministe, lesbienne, engagée contre le racisme. En tant que poétesse, elle est connue pour sa maîtrise technique et son expression émotionnelle, ainsi que pour ses poèmes exprimant la colère et l'outrage envers les injustices civiles et sociales qu'elle observe tout au long de sa vie. Ses poèmes et sa prose sont centrés sur les questions des droits civiques, le féminisme et l'exploration de l'identité féminine noire. C'est une militante du féminisme intersectionnel.

Audre Lorde, Meridel Lesueur, Adrienne Rich 1980.

Biographie[modifier | modifier le code]

Enfance et adolescence[modifier | modifier le code]

Audrey Lorde est née à New York de parents originaires de Grenade, Frederick Byron Lorde et Linda Gertrude Belmar Lorde. Malvoyante, officiellement aveugle, elle est la dernière de trois filles. Elle grandit à Harlem pendant la Grande Dépression, écoutant sa mère lui parler des Caraïbes. Elle n'apprend à parler que très tard, à l'âge de quatre ans. Cette incapacité à apprivoiser le langage, dans ses premières années, explique l'importance qu'elle a conférée à la langue et à sa réappropriation par les minorités (notamment à travers la poésie) par la suite. Toutefois, sa mère lui apprend à lire et à écrire assez tôt et Audre Lorde écrit son premier poème à la fin du collège (vers l'âge de treize ans). C'est à ce moment qu'elle choisit de retirer le « y » de son prénom, Audrey, pour devenir Audre, ce qui constitue une étape importante dans la réappropriation de son identité.

À partir de 1947, elle poursuit ses études au Hunter College High School (en), un lycée d'élite où la majorité des étudiants sont blancs et issus des classes moyennes. C'est là qu'elle découvre la poésie, admirant John Keats, Lord Byron, T. S. Eliot ou encore Elinor Wylie, Edna St. Vincent Millay et Helene Magaret. Elle tente d'imiter l'intensité et la complexité de ces textes. Par ailleurs, elle rejoint les « Branded », une bande de filles blanches, éprises de poésie et avides de liberté, dont fait notamment partie la poétesse Diane di Prima. Ensemble, elles sèchent les cours, pratiquent l'occultisme, s'initient au mysticisme, écrivent et se lisent mutuellement leurs productions poétiques. Pourtant, même si ces jeunes filles viennent des classes sociales modestes, immigrées pour beaucoup, et ont elles aussi été reçues au Hunter College High School en raison de leurs bons résultats, Lorde se sent différente au milieu d'elles, contrainte de mettre son identité noire de côté. Or, elle subit un racisme quotidien : elle est notamment marquée par un voyage en famille à Washington D.C. à l'occasion de la fête nationale. Au cours de son périple touristique dans la ville, la famille décide de s'offrir des glaces. Mais tous les restaurants pratiquent la ségrégation raciale et la serveuse blanche refuse de servir des Noirs. La famille Lorde quitte le magasin, stoïque, mais Audre Lorde n'oubliera jamais cette humiliation. Aussi on ne s'étonnera guère que son amitié la plus forte durant cette période se noue avec une jeune danseuse noire, étudiante au Hunter College High School, Genevieve Johnson, ou Gennie, qui devient son alter ego et son premier amour (platonique). Comme Audre Lorde le raconte dans sa « mythobiographie », Zami: A New Spelling of My Name[1], à peine âgée de seize ans, Gennie se suicide en avalant de la mort aux rats, sans laisser d'explication à ce geste radical[2]. Audre Lorde est traumatisée par ce suicide et en porte la culpabilité[3]. Elle quitte sa famille peu après.

L'indépendance[modifier | modifier le code]

En rupture avec sa famille, Audre Lorde s'installe seule dans un appartement à Brighton Beach et travaille comme aide-soignante la nuit au Bellevue Hospital à Manhattan. À l'époque, alors que son journal intime révèle déjà de fortes attirances pour des femmes[4], elle sort avec un jeune étudiant blanc, Gerry Levine. Elle fait des études de littérature à l'université de Hunter College. C'est une période de grand isolement et de solitude. Enceinte de Levine, elle réchappe d'un avortement clandestin risqué, qu'elle parvient à obtenir en février 1952, à la veille de son dix-huitième anniversaire[5]. Fin 1952, elle arrête ses études et déménage à Stamford (Connecticut) pour travailler. Après avoir été renvoyée au bout de trois semaines d'un job dans une usine de rubans parce que le syndicat refuse d'intégrer des Afro-Américains, elle trouve un emploi dur et peu rémunéré chez Keystone Electronics, où travaillent majoritairement des femmes noires et portoricaines. Elle y rencontre Virginia « Ginger » Thurman, noire elle aussi, qui est sa première amante. Elle commence à se dire « gay ». Elle milite avec le collectif « Free the Rosenbergs ».

Avec l'argent économisé, Audre Lorde finance son voyage au Mexique en 1954. Là, elle passe une année déterminante, étudiant à l'université nationale autonome du Mexique. Elle s'installe dans la banlieue de Mexico, à Cuernavaca, une petite ville où vit une communauté bohème, paradis des réfugiés politiques du maccarthysme. Là, elle tombe amoureuse d'une journaliste lesbienne blanche d'une cinquantaine d'années, Eudora Garrett. C'est une période d'affirmation et de renaissance : elle consolide sa recherche identitaire aux niveaux personnel et artistique, s'affirmant comme lesbienne et poétesse.

De retour à New York, elle publie la nouvelle « La Llorona » dans la revue Venture sous le pseudonyme de Rey Domini. Elle continue à exercer de petits boulots (notamment secrétaire médicale et bibliothécaire) tout en étudiant pour devenir bibliothécaire au Hunter College. Audre Lorde fréquente assidûment la communauté lesbienne qui se réunit dans plusieurs bars de l'East Village et du West Village, un milieu d'outsiders majoritairement blanches. Même si les quelques lesbiennes noires sont acceptées et entretiennent souvent des relations interraciales, et si toutes partagent une même expérience de l'oppression en tant qu'homosexuelles, Audre Lorde n'en souffre pas moins du tabou qui entoure la question de la "race" dans cette communauté. À cette période, elle poursuit son travail d'écriture, tout en partageant sa vie avec Marion Masone, une jeune Blanche souffrant de schizophrénie, dont elle se sépare après deux ans de vie commune[6]. Après avoir obtenu son Bachelor's degree en 1959, Lorde poursuit ses études à l'université Columbia, décrochant son diplôme supérieur de bibliothécaire en 1961. Elle travaille alors comme bibliothécaire à la bibliothèque municipale de Mount Vernon.

Écrire et lutter[modifier | modifier le code]

À partir des années 1960, Audre Lorde publie régulièrement, que ce soit dans des magazines littéraires noirs, des anthologies de poésie ou dans une anthologie de poésie noire éditée par Langston Hughes, New Negro Poets, USA (1962)[7]. Mais c'est la maison d'édition de Diane di Prima, Poet's Press, qui publie le premier recueil de poèmes : The First Cities (1968). Dans l'introduction de l'ouvrage, Di Prima rend hommage à leur longue amitié et remercie Audre Lorde de l'avoir aidée à accoucher de son dernier enfant.

En 1962, Lorde contracte un mariage très peu conventionnel avec le juriste Edwin Rollins, homosexuel blanc. De cette union, qui ne les empêche pas de poursuivre leur vie amoureuse chacun de leur côté, naîtront deux enfants, Elizabeth et Jonathan. Ils divorceront en 1970. En 1966, Audre Lorde est promue bibliothécaire en chef à la bibliothèque de Town School à New York, où elle demeure jusqu'en 1968. La même année, elle est invitée en résidence à l'université de Tougaloo dans le Mississippi, financée par une bourse du National Endowment for the Arts. Audre Lorde y rencontre Frances Clayton, professeure de psychologie, qui devient sa compagne et avec laquelle elle vivra plusieurs années à Staten Island, où elles élèvent ensemble les enfants de Audre Lorde jusqu'en 1989.

Séjours en Allemagne et Suisse[modifier | modifier le code]

Entre 1984 et 1992, elle passe beaucoup de temps à Berlin. En 1984, elle est professeure invitée au John F. Kennedy-Institute for North American Studies de la Freie Universität de Berlin. En effet, à l'époque, Audre Lorde est de plus en plus reconnue en Europe, notamment en Allemagne.

À partir d'images d'archives, Dagmar Schultz réalise en 2012, Audre Lorde: The Berlin Years 1984 to 1992. Ce documentaire suit Audre Lordre lors des conférences et interventions en Allemagne, auprès de la diaspora noire. Il montre le rôle de mentor qu'a joué Audre Lordre dans le développement de la lutte antiraciste et du mouvement afro-allemand avant et après la réunification allemande[8].

Elle vient également en Suisse, en 1984 à Bâle pour soigner son cancer et elle en profite pour donner des conférences et des lectures à la Paulus-Akademie à Zurich entre 1986 et 1988. Elle y rencontre Zeedah Meiherhofer-Mangeli et Carmel Fröhlicher-Stines, qui fortement inspirées par son exemple fondent l'association Women of Black Heritage en 1988 et au début des années 1990 le Centre de ressources pour femmes noires à Zurich. elle est ensuite invitée par Rina Nissim à Genève. Rina Nissim, féministe et lesbienne très engagée à Genève, dirige la maison d'édition Mamamélis et fait publier et diffuser ses écrits et sa poésie en France, Belgique et Canada[9].

Les dernières années, le cancer et Zami[modifier | modifier le code]

Durant quatorze ans, Lorde se bat contre un cancer du sein qui, diagnostiqué en 1978, la contraint à subir une mastectomie. Six ans plus tard, le cancer revient sous forme métastatique elle déclare avoir un cancer du foie. Elle devient alors d'autant plus active, avec notamment The Cancer Journals (1981). Un documentaire, A Litany for Survival: The Life and Work of Audre Lorde, fait son portrait d'autrice, poète, activiste, féministe et lesbienne jusqu'à son décès, dû au cancer, le à Saint-Croix (Îles Vierges des Étas-Unis), où elle vivait avec sa compagne Gloria I. Joseph[10].

Elle refuse de porter une prothèse après l’ablation des seins dus à son cancer. D'une part cette attitude de faire comme si rien ne s'était passé et de ne pas prendre en compte la différence et la faiblesse lui semble une posture parler lui semble impossible. De plus, cacher sa maladie et tenter de la rendre invisible coupe les femmes qui en ont été victime car elle les empêche de se reconnaitre et les « privent des forces qui peuvent jaillir de l'expérience une fois celle-ci admise et analysée »"[11].

Retour à Sainte Croix et rédaction de Zami[modifier | modifier le code]

À la fin de sa vie, elle quitte l'Amérique et part vivre à Sainte Croix, pour renouer avec ses origines caribéennes. C'est durant cette période qu'elle écrit Zami. Dans le texte, Lorde écrit que Zami est un nom Carriacou désignant les femmes qui travaillent ensemble en tant qu'amies et amantes. Carriacou est l'île des Caraïbes d'où sa mère a émigré aux États-Unis[12]. Lorde débute Zami en écrivant qu’elle doit son pouvoir et sa force aux femmes noires de sa vie, et une grande partie du livre est consacrée à des portraits détaillés d’autres femmes afro descendantes[12].

Intersectionnalité[modifier | modifier le code]

Audre Lorde a jeté les bases de la théorie de l’« oppression multiple » (intersectionnalité), qui sera développée quelques années plus tard par Kimberlé Williams Crenshaw, qui diffuse ce concept dans les milieux universitaires. En 1984, Andre Lorde publie Sister Outsider, un recueil de textes et d'essais politiques. Elle y invite notamment le féminisme à s'interroger sur ses propres limites. En effet, selon elle, les féministes défendraient un modèle féminin que l'auteur juge trop étroit. Les femmes blanches ignoreraient ainsi leur  privilège d'être blanches et leur propre expérience ne permettrait pas de se battre pour toutes les femmes à cause d'un racisme intériorisé et d'une difficile appréhension des violences qui s'ajoutent au sexisme pour une femme non blanche. Ce qu'elle présente comme un féminisme blanc et bourgeois, exclurait donc de fait certaines femmes (« then women of Color become "other" , the outsider whose experience  and tradition is too "alien" to comprehend" » (« Dès lors les femmes de couleur deviennent des "autres", des exclues dont l'expérience et les traditions sont trop "étrangères" pour être saisies »).

Audre Lorde note que les discriminations que subissent les femmes noires sont de trois types : couleur de peau, genre et classe. Ces oppressions se combinent selon elle les unes avec les autres et s'observent chez les femmes noires cantonnées majoritairement dans les travaux de service et de soin à la personne. L'auteur écrit ainsi que celles-ci font des ménages ou s’occupent des enfants de familles blanches plus aisées. Ces emplois précaires nécessitent de longs trajets et des horaires nocturnes ou matinaux. Elles sont aussi plus souvent exposées à des violences sexuelles. Pour Audre Lorde, les conditions spécifiques des femmes noires sont minorisées voir invisibilisées par les féministes blanches radicales comme Mary Daly qui affirme que toutes les femmes subissent la même oppression parce qu’elles sont femmes.

L'intersectionalité est un combat central dans la vie et les écrits d'Audre Lorde. Dans l'article « Learning from the 60's » publié dans Sister's outsider, elle estime qu'il n'y a pas de libération monolithique possible. Il s'agirait d'un mouvement complexe qui doit prendre en compte des combats différents mais qui s'articulent autour de structures d'oppressions communes. Elle écrit ainsi : « Our erasure only paves the way for erasure of other people of Color, of the old, of the poor; of all of those who do not fit that mythic dehumanizing norm » (« Notre effacement ne fait que montrer le chemin pour l'effacement d'autres personnes de couleur, âgées, pauvres, et de toutes les autres personnes qui ne rentrent pas dans cette norme mythique qui nous déshumanise »). Elle se définissait elle-même comme « poétesse, guerrière, mère, lesbienne, noire ».

Audre Lorde, poétesse avant tout[interprétation personnelle][modifier | modifier le code]

Pour Lorde, la poésie n’est pas un luxe, sur le plan économique, elle démontre en quoi la poésie peut être l’outil des plus précaires. Sur l'opposition prose-poésie, Lorde met en lumière une différence économique essentielle pour renforcer son argumentation. Si on a l'habitude de considérer la poésie comme un objet élitiste qui exclurait les plus précaires, Lorde montre que finalement, la poésie est aussi accessible à la classe moyenne et aux plus précaires.  En effet, la poésie nécessite moins de matériel (papier, feuilles, machine à écrire) et moins de temps. « As we reclaim our literature, poetry has been the major voice of poor, working class, and Colored women » (Alors que nous réclamions notre propre littérature, la poésie s'est imposée comme la voie la plus importante pour les pauvres, pour la classe ouvrière, et pour les femmes racisées.) écrit-elle dans Sister Outsider.

Trouver sa voix c'est survivre[modifier | modifier le code]

« The poem was my response » (Le poème était ma réponse). Dans l'interview avec Adrienne Rich, de Sister Outsider, Lorde explique que plus jeune, quand on lui demandait ce qu'elle pensait ou comment elle se sentait, elle trouvait plus simple de réciter un poème « somewhere in that poem would be the feeling, the vital piece of information » (quelque part dans ce poème il y aurait le sentiment, un morceau vital de l'information), elle n'avait pas d’autre manière de répondre à ces questions. Elle explique que le poème est devenu son langage : « I kept myself through feeling » (je me gardais à travers les sentiments). La poésie est essentielle car elle permet de trouver une voix, de trouver sa propre voix, voix que l’on veut faire taire. Ainsi, parler c’est survivre.

Nommer pour exister[modifier | modifier le code]

La poésie ne peut être un luxe, puisque qu’elle permet d’exister. La poésie possède ce pouvoir magique de nommer ce qui, jusque là était de l’ordre de l’informe, d’un innommable ressenti. La poésie acquiert cette force de faire naitre quelque chose de ce sentiment chaotique, qui restait dans l'air. Les deux formules « I think, therefore I am » et « I feel, therefore I can be free » sont éloquentes dans leur différences de perspective. La rationalité « I think » qui mène à la conscience de soi, et donc à la prise de conscience de sa propre existence, cède le pas à la sensibilité. La sensibilité devient la clef pour exister, puis dans un second temps, la source d'une existence libérée, qui met des mots et se saisit d’une réalité restée à l’état informulé. En mettant des mots sur sa haine en faisant l'expérience du racisme, du sexisme, de l'homophobie, du classicisme, Lorde s'empare de son expérience intime pour mieux saisir sa réalité. Elle rend ainsi audible sa colère, en l'ordonnant et en la catalysant dans la poésie, en en faisant une arme de combat et un outil de revendication qui la libère et qui lui donne une voix et une communauté avec laquelle partager cette expérience. Nommer c'est faire acte de « self-revelation » c'est-à-dire d'auto-révélation, de soi-même, et de ses identités multiples. La poésie fait partie des outils qui permettent de faire face au racisme dans une réponse construire, qui donne de la forme à la colère.

« Ton silence ne te protégera pas »[modifier | modifier le code]

Une fois cette voix trouvée, Lorde la transforme en action. Dans l'article « The transformation of silence into Language and action », Audre Lorde rappelle que sa poésie doit circuler, et mettre des mots sur la colère de toutes ces autres qui n'ont pas encore nommé ces violences: « it is to share and spread also those words that are meaningful to us »(il s'agit de partager et répandre aussi ces mots qui ont tellement de sens pour nous). Elle combat le silence, qui est l'outil de l'oppresseur. Nous l'avons vu, elle a grandi en étant surprotégée, et sa prise de conscience de son corps féminin, noire, dans une société patriarcale, raciste, hétéronormée et capitaliste, l'a confrontée à repenser le silence. Elle écrit « Your silence will not protect you » (Ton silence ne te protégera pas). Garder le silence face à l'injonction d'une société oppressive et violente, ne protège pas l'oppréssé.e. Au contraire, dira Lorde, la seule façon de survivre, et elle utilise ce mot avec son sens plein, n'est pas de se taire mais bien de prendre la place nécessaire pour exister. Se taire c'est mourir, car c’est rester hors de tout espace qui nous fait exister. L'oppressé.ée doit arracher son espace vital, qui  lui est de fait, refusé. Parler et mettre fin à ce silence, c'est survivre, car comme elle l'écrit « the weight of that silence will choke us » (le poids de ce silence nous étouffera). Lorde appelle à mener une guerre contre la tyrannie du silence, d'une société autoritaire et meurtrière «  a war against the tyrannies of silence »( une guerre contre les tyrannies du silence). « Son entreprise relève d’un acte radical de se définir, ce qui participe de la politique centrale pour elle de la dénomination ». Devenir visible et s'affirmer, c'est combattre l'injonction de se taire et l'injonction de ne pas exister du tout : « And that visibility which makes us most vulnerable is that which also is the source of our greatest strengh » (Et cette visibilité qui nous rend le plus vulénrable, est aussi celle là qui est la source de notre plus grande force). Dire et montrer qu'elle existe, cela donne à  Lorde une force inépuisable, ainsi elle peut servir de modèle de représentation pour différents groupes, et appeler à ce qu'ils se lèvent avec elle. Lorde, qui a de l'expérience sur le terrain militant, veut que ses mots soient les mots de ceux et celles qui demeurent encore muets.       

Une pionnière de la poésie lesbienne noire[modifier | modifier le code]

Dans l'article « Age, Race, Class : women redefining difference », Lorde revient sur la place du lesbianisme noir. Le lesbianisme dans la communauté noire est complètement effacé, il s'agirait pour les lesbiennes de réorganiser les rapports sociaux dans une société qui repose selon elle sur la dépendance à un homme, dans sa structure la plus élémentaire. Le lesbianisme serait par essence blanc, les lesbiennes noires seraient « un-Black» (non-noires). « The existence of Black Lesbian anf gay people was not even allowed to cross the public consciousness of Black America » (On ne permettait même pas à l'existence des lesbiennes noires et des homosexuels de traverser l'inconscient collectif de l'Amérique noire). Lorde cite un exemple criard de cette exclusion des noirs de la communauté LGBTQ+ dans l'article « Learning from the 60's » ; elle rapporte les mots de la présidente de la vie étudiante de l'université de Howard lors du campus des élèves gays de Charter : « The Black community has nothing to do with such filth- we will have to abandon these people » (La communauté noire n'a rien à voir avec de tels immondices - il nous faudra abandonner ces gens). Ainsi les personnes noires LGBTQ+ ne trouvent la place d'exister ni dans la communauté noire, ni dans la communauté LGBTQ+ blanche, comment dès lors exister ? La formule « I asked myself for my existence » (J'ai du me poser moi même cette question : est-ce que j'existe ?), montre les conséquences de ces oppressions, comment se trouver une légitimité dans un espace qui nous invisible et nous rejette frontalement ? Ce n'est pas seulement du rejet, c'est aussi faire intérioriser à une personne que des parties de son identité même, sont à détruire dans une violente négation ontologique.

Elle fait ainsi entrer la poésie lesbienne noire dans la littérature. Elle utilise l'érotisme et la sensualité comme outil esthétique. Ainsi dans le poème « On a night of the full moon » ou « Love Poem », elle y aborde la sensualité lesbienne dans une sensualité brûlante de manière très explicite. Les parties du corps de sa partenaire sont des images, mais la poésie est incandescente de sensualité. Lorde n'hésite pas à rendre palpable et à rendre visible la sexualité entre deux femmes. Ainsi, elle leur donne de l'existence, une réalité, car le lesbianisme, de surcroît noir, demeure complètement annihilé. Ici, elle ouvre la voix à une sexualité féminine exaltée, dans un contexte raciste. Dans un article du journal Callaloo[13], elle revient sur les plans traditionnellement séparés du privé et de l'intime en écrivant : « Ma sexualité est une part et une partie de ce que je suis, ma poésie vient de l'intersection de ce que je suis et de mon monde ». Elle se présente comme suit : « I am standing here as a Black Lesbian poet ».

Se réapproprier l'érotisme[modifier | modifier le code]

Elle rappelle dans l'article « The Use of Erotic: The erotic as power », qu'il y a différentes formes de pouvoir, et que l'érotisme en est un. Lorde explique que l'oppression pour perdurer, doit maintenir l'érotisme à un stade informulé, non conceptualisé et muet. La société occidentale fait de l'érotisme une ressource dévaluée et utilisée à d'autre fins, notamment quand il est perverti, à de la pornographie. Le pouvoir érotique, dont Lorde crée un lien fort avec l'expérience d'être femme, s'avère être une force provocatrice que les hommes ont retourné contre elles. La société occidentale a opposé au politique et au rationnel, le sensible, pour en faire quelque chose de futile et de faible. Le pouvoir érotique devient une forme d'affirmation de soi « Our erotic knowledge emporewers us » (Notre savoir de l'érotique nous rend plus fortes). Elle rappelle l'origine de ce mot, Eros, qui est une personnification de l'amour dans toutes ses acceptions, qui est né du Chaos, et qui représente essentiellement l’ expression de la créativité et de l’harmonie. Cette énergie créatrice se révèle être centrale, car elle est une force vitale qui rend plus fortes les femmes « lifeforce of women; of that creative energy emporewed, the knowledge and use of wich we are now reclaiming in our langage, our history » (une force vitale des femmes, de cette énergie créatrice qui rend plus fort, le savoir et avec laquelle nous nous réapproprions notre propre langage, notre propre histoire). Elle oppose ainsi érotisme et pornographie, la pornographie qu'elle définit comme la domination de la sensation sur le sentiment.

Pour Lorde il s'agit de repenser tout un système de pensée, de valeurs et de société. Elle condamne ce qu'elle appelle cette « anti-erotic society » (une société anti-érotique), et propose une société où le profit et la rationalisation de toute chose, passerait après les besoins humains. Elle met en lumière les maux de cette société capitaliste, raciste, homophobe, sexiste sur le fait que, nous ayons mis au second plan la sensibilité. La conséquence la plus violente de cette société anti-érotique, est le fait que nous devons désormais vivre en dehors de nous même, de nos besoins et de la réalité des rapports humains : « we live away from those erotic guides from within ourselves, then our lives are limited by external and alien forms, and we conform to the needs of a structure that is not based on human needs » (nous vivons en dehors des guides de l'érotisme qui sont en nous, ainsi nos vies sont limitées par des structures extérieures et étrangères, et nous devons nous conformer aux besoins d'une structure qui ne repose pas sur les besoins humains). Elle met en valeur l'articulation sexiste de la rationalité-sensibilité « the superficially erotic has been encouraged as a sign of female inferiority » (L’aspect superficiel de l’érotisme a été encouragé pour incarner l’infériorité du féminin).

Hommages et postérité[modifier | modifier le code]

Renommage de la rue Rousseau à Genève en Rue Audre Lorde en 2019

En 2019 à Genève l'association l'Escouade dans le cadre du projet 100elles renomme temporairement la rue Rousseau à son nom[14],[9].

Publications[modifier | modifier le code]

Poésie[modifier | modifier le code]

  • The First Cities (1968).
  • Cables to Rage (1970).
  • From a Land Where Other People Live (1973).
  • New York Head Shop and Museum (1974).
  • Coal (1976).
  • Between Our Selves (1976).
  • The Black Unicorn (1978).
  • Undersong: Chosen Poems Old and New (1982).
  • Our Dead Behind Us (1986).
  • Need: A Chorale for Black Woman Voices (1990).
  • The Marvelous Arithmetics of Distance (1993).

Prose[modifier | modifier le code]

  • Uses of the Erotic: The Erotic as Power (1978).
  • The Cancer Journals (1980). Traduction : Journal du cancer suivi de Un souffle de lumière, Québec, Mamamélis/Trois, 1998.
  • Zami: A New Spelling of My Name, Mythobiography (1983). Traduction : Zami : une nouvelle façon d'écrire mon nom, Québec, Mamamélis, 2001.
  • Sister Outsider: Essays and Speeches (1984). Traduction : Sister Outsider, essais et propos d'Audre Lorde, Mamamélis, 2003.
  • I Am Your Sister: Black Women Organizing Across Sexualities (1985).
  • A Burst of Light: Essays (1988).

Documentaires[modifier | modifier le code]

Films[modifier | modifier le code]

  • Jennifer Abod, The Edge of Each Other’s Battles: The Vision of Audre Lorde, 2002.
  • Ada Gray Griffin et Michelle Parkerson, A Litany for Survival: The Life and Work of Audre Lorde, 1995.
  • Dagmar Schultz, Audre Lorde: The Berlin Years 1984 to 1992, 79 minutes, 2012.

Radio[modifier | modifier le code]

  • Audre Lorde (1934-1992) Poète guerrière, sur France Culture[11].

Prix et distinctions[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Shelley Berlowitz, Zeedah Meierhofer-Mangeli, « Her Story. Die Geschichte des Treffpunkts Schwarzer Frauen », in Terra incognita? Der Treffpunkt Schwarzer .Frauen in Zürich, Zurich, Limmat Verlag, 2013, pp. 42-90[15].
  • Stella Bolaki, Sabine Broeck, Audre Lorde’s Transnational Legacies, Amherst, University of Massachusetts Press, 2015[16].
  • Alexis De Veaux, Warrior Poet: A Biography of Audre Lord, New York, W.W. Norton, 2004[17].
  • Joan Wylie Hall, Conversations With Audre Lorde, University Press of Mississippi, 2004[18].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Traduction : Zami : une nouvelle façon d'écrire mon nom, Québec, Mamamélis, 2001.</
  2. Alexis de Veaux, Warrior Poet. A Biography of Audre Lorde, New York, Norton & Company, p. 28-30.
  3. Journal intime non publié, 16 mars 1951. Cité par Alexis de Veaux, Warrior Poet. A Biography of Audre Lorde, op. cit., p. 30
  4. Alexis de Veaux, Warrior Poet. A Biography of Audre Lorde, op. cit., p. 31.
  5. Audre Lorde, Zami: A New Spelling of My Name, Watertown, Mass., Persephone Press, 1983, p. 107-115.
  6. Alexis de Veaux, Warrior Poet. A Biography of Audre Lorde, New York, Norton & Company, p. 58.
  7. Langston Hugues (dir.), New Negro Poets, USA, [1964], Indiana University Press, Bloomington & London Eighth Printing, 1970
  8. (en) Patricia-Pia Célérier, « Audre Lorde: The Berlin Years 1984 to 1992 by Dagmar Schultz (review) », African Studies Review, vol. 57, no 1,‎ , p. 237–238 (ISSN 1555-2462, lire en ligne, consulté le 12 juillet 2019)
  9. a et b « Audre Lorde », sur 100 Elles*, (consulté le 8 juin 2019)
  10. « Gloria Joseph on Audre's necklaces - Deleted Scene from "Audre Lorde The Berlin Years" film » (consulté le 14 septembre 2019)
  11. a et b « Audre Lorde (1934-1992) Poète guerrière », sur France Culture (consulté le 14 septembre 2019)
  12. a et b Audre Lorde, Zami: A New Spelling of My Name, New York, Crossing Press, (ISBN 978-0-89594-123-7)
  13. (en) Charles H. Rowell et Helen Elaine Lee, « An Interview with Helen Elaine Lee », Callaloo, vol. 23, no 1,‎ , p. 139–150 (ISSN 1080-6512, DOI 10.1353/cal.2000.0063, lire en ligne, consulté le 23 novembre 2019)
  14. Sylvia Revello, « Les rues genevoises en voie de féminisation », Le Temps,‎ (ISSN 1423-3967, lire en ligne, consulté le 26 mai 2019)
  15. Berlowitz, Shelley,, Joris, Elisabeth, 1946-, Meierhofer-Mangeli, Zeedah, et Prodolliet, Simone, 1957-, Terra incognita? : der Treffpunkt Schwarzer Frauen in Zürich (ISBN 9783857917271 et 385791727X, OCLC 868018217, lire en ligne)
  16. Broeck, Sabine, et Bolaki, Stella,, Audre Lorde's transnational legacies, University of Massachusetts Press, (ISBN 9781613763520 et 1613763522, OCLC 928807913, lire en ligne)
  17. De Veaux, Alexis, 1948-, Warrior poet : a biography of Audre Lorde, W.W. Norton, 2006, ©2004 (ISBN 0393329356 et 9780393329353, OCLC 71164096, lire en ligne)
  18. Lorde, Audre., Conversations with Audre Lorde, University Press of Mississippi, (ISBN 1578066425, 9781578066421 et 1578066433, OCLC 55762793, lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Biographie et poèmes, sur le site Modern American Poetry (lien)
  • « Transformer le silence en paroles et en actes », communication, décembre 1977 à Chicago, trad. fr. (PDF à télécharger)
  • « Âge, race, classe sociale et sexe : les femmes repensent la notion de différence», colloque Copeland, Amherst College, avril 1980 (PDF à télécharger)
  • « De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme », ouverture de la conférence de l’Association nationale des études femmes à Storrs , juin 1981(PDF à télécharger)
  • Nassira Hedjerassi, « Audre Lorde, l’outsider. Une poétesse et intellectuelle féministe africaine-américaine », Travail, genre et sociétés, 2017/1, n°37, DOI:10.3917/tgs.037.0111

Sur les autres projets Wikimedia :