Assassinat de Ján Kuciak

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Assassinat de Ján Kuciak

Localisation Veľká Mača (Drapeau de la Slovaquie Slovaquie)
Cible Ján Kuciak (d)
Date Entre le et le
Type Assassinat
Armes Arme à feu
Morts 2 (Ján Kuciak (d) et Martina Kušnírová (d))
Auteurs Inconnu

L'assassinat de Ján Kuciak et de Martina Kušnírová est un événement qui se rapporte à l'assassinat de ce journaliste slovaque et de sa compagne. L'acte aurait été commis entre les 22 et dans leur résidence de Veľká Mača, un village situé à 65 kilomètres de Bratislava, dans le district de Galanta[1]. Par la suite, ceci entraîne de grandes manifestations, les plus importantes depuis la révolution de Velours, et une crise politique qui aboutit à la démission du président du gouvernement Robert Fico et de deux de ses ministres.

Contexte[modifier | modifier le code]

Avant ces meurtres, trois journalistes ont été assassinés en raison de leur activité dans l'Union européenne depuis 2008[2] — ce qui ne compte pas ceux qui sont morts dans l'attentat contre Charlie Hebdo[2], ni le meurtre de la journaliste danoise Kim Wall qui n'était pas directement lié à son travail. Les assassinats de Kuciak et Kušnírová se produisent trois mois après celui de Daphne Caruana Galizia en , qui est le précédent cas d'une journaliste européenne tuée en raison de son métier[2]. C'est la première fois qu'un journaliste est tué en Slovaquie depuis que le pays a rejoint l'Union européenne en 2004[2].

Les assassinats se produisent un peu plus d'un mois après l'arrestation de 169 membres présumés de la 'Ndrangheta le [3].

Victimes et raisons de l'assassinat[modifier | modifier le code]

Ján Kuciak enquêtait fréquemment sur les affaires de corruption dans les milieux d'affaires et politiques. Il avait déjà enquêté sur un cas de fraude fiscale qu'aurait commise Ladislav Bašternák, le propriétaire d’un complexe immobilier dans lequel réside Robert Fico, le président du gouvernement de Slovaquie[2]. En 2017, il avait déposé une main courante contre Marián Kočner (en), un autre homme d'affaires qui avait également acquis un appartement dans cet immeuble, avant de le revendre[2]. Il avait également enquêté sur Miroslav Bödör, un autre oligarque proche du pouvoir, et sur Robert Kaliňák, le ministre de l'Intérieur[2].

Peu de temps avant son assassinat, Kuciak affirmait sur Facebook avoir été menacé de mort par Marián Kočner, et avoir porté plainte auprès de la police, mais que celle-ci ne lui avait jamais répondu[2].

Ján Kuciak enquêtait pour le compte de Aktuality.sk, le site web d'investigation du tabloïd numéro 1 du pays, Nový čas, sur des soupçons de fraude fiscale et de corruption envers des hommes d'affaires proches de politiciens slovaques. La police soupçonne que sa mort soit directement liée à cette enquête[4]. En effet, Kuciak enquêtait sur des liens entre la 'Ndrangheta — la mafia calabraise — et des hommes politiques slovaques. Tom Nicholson, un journaliste d’investigation anglo-canadien connaissant très bien la Slovaquie, a indiqué aux médias du pays que Kuciak travaillait récemment sur des soupçons de fraude en rapport avec des fonds structurels européens, organisée par la mafia italienne, dans l’est de la Slovaquie[2].

Entre les 22 et 25 février, Ján Kuciak et Martina Kušnírová sont abattus par balle dans la maison qu'ils envisageaient de reconstruire pour y vivre ensemble et se marier. Leurs corps sont retrouvés sur place le , après que la mère de Martina Kušnírová eut donné l'alerte[2].

Enquête[modifier | modifier le code]

Le gouvernement promet un million d'euros à toute personne fournissant des informations permettant de trouver les assassins[5].

Le , sept hommes d'affaires italiens que Kuciak citait dans le brouillon de son dernier article sont arrêtés à Michalovce, dans l'est de la Slovaquie[6]. Il s'agit d'Antonino Vadala et de plusieurs membres de sa famille que Kuciak soupçonnait de liens avec la mafia calabraise ‘Ndrangheta[6],[7]. Le même jour le procureur italien de Catanzaro en Calabre, Nicola Gratteri, déclare sur une radio italienne « il est vraisemblable que derrière l’homicide se trouvent des familles calabraises. Il est évident que la 'Ndrangheta est capable de faire ces choses (...) La 'Ndrangheta est enracinée, pas seulement dans toute l’Italie mais aussi dans des pays européens comme l’Allemagne, la Suisse et aussi en Europe de l’Est, outre la Slovaquie également en Bulgarie et en Roumanie. La 'Ndrangheta est en train de s’étendre vers l’Est. Elle va là où il y a du pouvoir, de l’argent à gérer, des opportunités à saisir »[7]. Le , les sept Italiens sont relâchés[8],[9].

Le , Antonio Vadala est de nouveau arrêté, avec 16 autres personnes[10]. Mais ces arrestations se font après qu'un tribunal de Venise a lancé un mandat d'arrêt européen dans le cadre d'une affaire de trafic de drogue avec l'Amérique du Sud et de blanchiment d'argent[10], pas directement en lien avec l'enquête sur les assassinats. L'Italie a demandé l'extradition de Vadala[10].

Conséquences[modifier | modifier le code]

Plusieurs démissions au sein du gouvernement slovaque ont lieu après les meurtres de Kuciak et Kušnírová. Le , le ministre de la Culture Marek Maďarič démissionne en expliquant : « Franchement, en tant que ministre de la Culture, je ne peux supporter qu'un journaliste ait été assassiné alors que j'étais en fonctions »[11]. Ensuite, le secrétaire du Conseil national de sécurité Viliam Jasan et une assistante du président du gouvernement, Mária Trošková (sk), démissionnent le temps de l'enquête car le dernier article de Kaciak pointaient leurs liens avec l'un des hommes d'affaires italiens arrêtés avant leur entrée au gouvernement[12].

Le ministre de l'Intérieur Robert Kaliňák est soupçonné d'entrave à la justice dans une affaire de corruption présumée[13]. Une plainte a été déposée par Vasil Spirko du bureau du procureur spécial qui supervise l'enquête. Kalinak et l'ancien ministre des Finances Ján Počiatek auraient reçu à plusieurs reprises des commissions allant jusqu'à 200 millions d'euros lors d'appels d'offres sur des services et matériels informatiques pour le ministère de l'Intérieur[13].

Le parti minoritaire Most-Híd a demandé les démissions du ministre de l’Intérieur Robert Kaliňák et du chef de la police Tibor Gašpar (en)[12]. Mais, entre cette demande et les démissions, la coalition au pouvoir s'en retrouve ébranlée[12]. Le , le président Andrej Kiska dit envisager un remaniement profond du gouvernement ou des élections anticipées afin de mettre fin à la crise politique née des assassinats[8].

Ces assassinats déclenchent en mars une vague de manifestations dans toute la Slovaquie contre la corruption et contre la politique de Robert Fico, et quelques-unes en République tchèque[14]. La manifestation du à Bratislava réunit 40 000 personnes, ce qui en fait la plus grande manifestation qui ait eu lieu dans la capitale depuis la révolution de Velours de 1989[14]'[15]. Malgré leur ampleur, elles se déroulent sans incident[14].

Robert Kaliňák annonce à son tour sa démission le [16]. Il est imité deux jours plus tard par Robert Fico[17].

Le 15 mars, Peter Pellegrini est chargé de former un nouveau gouvernement. Le 21 mars, Pellegrini officiellement devient président du gouvernement de Slovaquie.

Réactions[modifier | modifier le code]

Manifestation en hommage à Ján Kuciak et Martina Kušnírová le .

Le président du gouvernement Robert Fico — bien que connu pour ses déclarations extrêmement violentes et ses insultes envers les journalistes[2] — dénonce les deux assassinats ainsi : « Depuis 1998, tous les gouvernements slovaques ont respecté le rôle des médias dans la société slovaque et considéré la liberté de la presse comme faisant partie, de manière irremplaçable, de notre démocratie. »[2]

La députée d'opposition Veronika Remišová (sk) réagit : « Les gens de SMER (le parti de Fico au pouvoir) ont multiplié les attaques verbales à l’encontre des journalistes. Ils ont participé au développement d’un climat délétère. »[2]

Le président du Parlement européen, Antonio Tajani, condamne les meurtres et écrit sur Twitter : « L’UE ne peut pas accepter qu’un journaliste soit tué pour avoir fait son travail. J’appelle les autorités slovaques à lancer une enquête minutieuse avec un soutien international si nécessaire »[2]. Il ajoutera, lors de l'ouverture de la session plénière du Parlement européen du  : « C’est une attaque inacceptable contre la liberté de la presse, qui est une des valeurs fondamentales de nos démocraties, quelques mois après l’assassinat de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia. »[18]. Après son discours, les eurodéputés respectent une minute de silence[18].

Transparency International réagit : « Sa mort est une grande perte pour la Slovaquie et un très mauvais signal envoyé à ceux qui se montrent critiques [...] Quatre-vingt-dix pour cent des meurtres de journaliste ont lieu dans des pays où la corruption est importante. Mais il faut rester prudent quant aux mobiles du meurtre. Jan Kuciak travaillait en ce moment sur un dossier totalement inédit »[2].

Reporters sans frontières a vivement condamné ce meurtre[2],[19].

Manifestations[modifier | modifier le code]

Les meurtres ont entraînés de très importantes manifestations, dont les plus grosses de l'Histoire de la Slovaquie depuis la Révolution de Velours de 1989[14].

Le , un millier de personnes manifestent devant le siège du gouvernement. Parmi eux, Arpád Soltész, un journaliste slovaque et ancien collègue de Kuciak, qui déclare à l'AFP : « Le meurtre d'un journaliste à cause de son travail, c'est peut-être possible dans les Balkans, peut-être au Moyen-Orient, cela arrive sûrement en Russie, mais pas dans l'Union européenne. Il n'y a qu'une réponse à ce genre d'acte, finir son travail. Les hommes politiques ont leur part de responsabilité dans le meurtre de Ján, au moins en propageant la haine contre les journalistes »[6]. Le , des manifestations en mémoire de Ján Kuciak et de Martina Kušnírová ont lieu dans toute la Slovaquie[9], réunissant des milliers de personnes dont 25 000 à Bratislava[8]. Parmi les slogans des manifestants, l'on peut lire « Journalistes, n'ayez pas peur, nous sommes avec vous ! ». Le président slovaque Andrej Kiska participe à la manifestation de Bratislava, et y organise une minute de silence[9]. Des nouvelles manifestations sans incidents ont lieu dans toute la Slovaquie le , et quelques-unes en République tchèque, pour protester contre la corruption et la politique de Fico[14] ; à Bratislava, 40 000 personnes défilent, ce qui en fait la plus grande manifestation de l'histoire de la ville depuis la révolution de Velours de 1989[14].

Une nouvelle manifestation rassemble le 65 000 personnes dans la capitale slovaque, deux jours après que Fico a annoncé son départ du pouvoir. Les organisateurs du rassemblement appellent à la tenue d'élections anticipées, tandis que les manifestants scandent « Assez de SMER », en référence au nom du parti au pouvoir dirigé par Robert Fico[20].

Le plus de 30 000 personnes manifestent à Bratislava pour exiger la démission de Tibor Gaspar, le chef de la police nationale[21]..

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Slovaquie - Meurtre d’un journaliste d’investigation et de sa compagne », sur Libération, .
  2. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o et p « Slovaquie : la police enquête sur le meurtre d’un journaliste d’investigation », sur lemonde.fr, (consulté le 1er mars 2018).
  3. « Vaste coup de filet dans la mafia calabraise en Italie et en Allemagne », sur rfi.fr, (consulté le 1er mars 2018).
  4. Jason Rezaian, « Police believe a journalist was killed for reporting on fraud in the heart of Europe », sur The Washington Post, .
  5. « Slovaquie : la police enquête sur le meurtre d’un journaliste d’investigation », sur lemonde.fr, (consulté le 1er mars 2018).
  6. a, b et c « Slovaquie: interpellation d‘Italiens soupçonnés de corruption par le journaliste tué », sur lefigaro.fr, (consulté le 1er mars 2018).
  7. a et b « Slovaquie. Assassinat du journaliste Jan Kuciak : plusieurs Italiens arrêtés », sur ouest-france.fr, (consulté le 1er mars 2018).
  8. a, b et c « Journaliste tué en Slovaquie: le président veut un remaniement ou des élections anticipées », sur france24.com, (consulté le 4 mars 2018).
  9. a, b et c « Slovaquie : vaste manifestation à Bratislava en hommage au journaliste Jan Kuciak », sur france24.com, (consulté le 4 mars 2018).
  10. a, b et c « Slovaquie-Arrestation d'un homme d'affaires italien cité par Kuciak », sur zonebourse.com, (consulté le 13 mars 2018).
  11. « Slovaquie : démission d'un ministre après l'assassinat d'un journaliste », sur lefigaro.fr, (consulté le 1er mars 2018).
  12. a, b et c « Slovaquie. La coalition ébranlée après le meurtre d'un journaliste », sur ouest-france.fr, (consulté le 1er mars 2018).
  13. a et b « Slovaquie : l'assassinat d'un journaliste plonge le pays dans l'incertitude », sur lefigaro.fr, (consulté le 10 mars 2018).
  14. a, b, c, d, e et f « Slovaquie: grande manifestation contre la corruption », sur lefigaro.fr, (consulté le 10 mars 2018).
  15. « Grandes manifestations en Slovaquie contre Robert Fico », sur Reuters via Yahoo News, (consulté le 10 mars 2018).
  16. « Slovaquie : démission du ministre de l'Intérieur », Le Figaro,‎ (lire en ligne).
  17. « Slovaquie : le Premier ministre Fico présente sa démission », sur europe1.fr, (consulté le 14 mars 2018).
  18. a et b « VIDEO. Journaliste assassiné en Slovaquie : minute de silence au Parlement européen », sur ouest-france.fr, (consulté le 1er mars 2018).
  19. « RSF condamne avec la plus grande fermeté le meurtre du journaliste d’investigation slovaque Ján Kuciak », sur Reporters sans frontières, .
  20. (en) « Enough of Smer, people chanted in streets », The Slovak Spectator,‎ (lire en ligne).
  21. « Slovaquie: des manifestations réclament la démission du chef de la police », sur lefigaro.fr, (consulté le 5 avril 2018)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]