Armée tibétaine

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Soldats de l'armée tibétaine à Shigatsé en 1939.

L'armée tibétaine (tibétain : དམག་དཔུང་བོད་, Wylie : dmag dpung bod, THL : Mak Pung Bö) est la force militaire du gouvernement du dalaï-lama pendant la période dite d'indépendance de facto de 1912 à 1951. Armée de volontaires tibétains à l'origine, elle a été modernisée avec l'aide des Britanniques et des Japonais.

Sous l'empire Qing, de 1792 à 1912[modifier | modifier le code]

Formation d'une infanterie tibétaine permanente (1792)[modifier | modifier le code]

À la fin du XVIIIe siècle, l’incapacité des Tibétains à repousser les forces népalaises sans l’aide de l’armée chinoise, amène l’empereur Qianlong à signer un décret intitulé « Règlement en 29 articles pour mieux gouverner le Tibet »[1]. Constatant que « L'absence de l'armée officielle dans la région du Tibet a eu pour conséquence l'instauration de conscriptions d'urgence en temps de crise, ce qui s'est avéré dommageable pour le peuple tibétain », le 4e article décrète la formation d'une infanterie tibétaine permanente de 3 000 hommes, laquelle permettra au Centre de ne plus avoir à secourir militairement les Tibétains. L’armée tibétaine, tout comme la garnison impériale, est placée sous le commandement des commissaires impériaux, lesquels sont chargés également de la défense des frontières[2].

Instauration du « drapeau au lion des neiges » comme drapeau militaire[modifier | modifier le code]

Partant du principe qu'un drapeau militaire est une nécessité pour l'entraînement quotidien d'une armée, le gouvernement central des Qing instaure le « drapeau au lion des neiges » comme drapeau militaire du Tibet[3],[4].

Période dite d'indépendance de facto (1912-1951)[modifier | modifier le code]

Création d'une armée de volontaires tibétains (1912)[modifier | modifier le code]

La chute de la dynastie mandchoue en 1911 est un heureux coup du sort dont le 13e dalaï-lama, qui s'est exilé en Inde, tire parti immédiatement. Il crée, en secret, un ministère de la guerre et met sur pied une force armée pour reprendre le pouvoir[5]. Sous la conduite de Dasang Damdul Tsarong, nommé commandant en chef (chida) et envoyé au Tibet depuis l'Inde, des volontaires tibétains prennent Shigatsé et Nadong, avant de gagner Lhassa, où la république a été proclamée le 7 mars 1912 après le soulèvement de la garnison chinoise, l'arrestation du commissaire impérial Lian Yu et la création d'un conseil représentatif provisoire[6].

Combats de Lhassa[modifier | modifier le code]

La ville est désormais divisée en une partie nord tenue par les Tibétains et une partie sud tenue par les Chinois[7]. Les combats forcent le général Zhong Yin à se retrancher au monastère de Tengyéling, transformé en forteresse et dont les moines lui sont favorables. Les autres monastères, qui sont entrés en rébellion, demandent le départ immédiat de tous les ressortissants chinois[8].

Départ de la garnison chinoise[modifier | modifier le code]

En avril 1912, après s'être rendus, trois mille soldats chinois et leurs officiers sont autorisés à quitter le Tibet pour l'Inde[9]. Nombreux sont ceux qui se perdent en route ou qui meurent de faim ou de froid[10]. Leurs compagnes tibétaines, laissées pour compte, sont lapidées ou mutilées, celles qui ont pu fuir échouent à Calcutta[11] En 1914, le monastère de Tengyeling est démoli pour collusion avec les Chinois et le général Zhao Erfeng[12],[13].

Levée d'une armée tibétaine professionnelle[modifier | modifier le code]

Le 13e dalaï-lama entreprend de lever d'une armée professionnelle, dirigée par son conseiller de confiance Tsarong, pour contrer « les menaces internes à son gouvernement ainsi que les menaces externes »[14]. Il demande aux Britanniques de lui fournir des armes, des uniformes et des instructeurs[15].

Dans les années 1920, des instructeurs sont formés par des officiers britanniques et indiens au Tibet occidental[16]. En outre, des militaires sont envoyés en Inde pour y étudier le maniement de l'artillerie lourde et des mitrailleuses[17].

Délégué par la Grande-Bretagne à Lhassa entre novembre 1920 et octobre 1921, Charles Bell arrive avec plus de vingt chevaux chargés d'armes[18]. Avec le soutien du dalaï-lama, il obtient de la tsongdou d'augmenter le nombre de militaires pour obtenir un effectif de 17 000 soldats[19].

Si le drapeau impérial de l'ancienne infanterie tibétaine est encore hissé sporadiqement entre 1912 et 1920[20], à partir de cette dernière date les troupes défilent derrière un nouveau drapeau comportant un seul lion des neiges – symbole de la puissance du dalaï-lama – le regard tourné vers le soleil, la lune et les étoiles qui illuminent ce dernier, avec des montagnes en arrière-plan et une sphère entourée de flammes devant le lion, le tout sur un fond uni. Il ne s'agit pas du drapeau ultérieur des émigrés tibétains, lequel comporte deux lions affrontés sous un soleil levant entouré de rayons, motif emprunté au drapeau japonais. Le drapeau militaire n'aurait acquis un deuxième lion, affronté au premier, qu'à partir du milieu des années 1930[21].

Garde personnelle du dalaï-lama[modifier | modifier le code]

Cantonnée à Lhassa et commandée par un général (depon), la garde personnelle du 13e dalaï-lama, dite Kusoung Magar en tibétain, est forte de plusieurs centaines d'hommes, dont ses gardes du corps personnels. En plus de faire fonction de garde rapprochée, elle est présente, en tenue d'apparat, aux cérémonies officielles. Elle est armée de mitrailleuses légères Bren, d'obusiers et de fusils[22].

La caserne du Kusoung Magar est construite à la fin des années 1910 par le 13e dalaï-lama dans l'enceinte du Norbulingka, à proximité immédiate de son palais d'été. Un commerçant et ancien militaire japonais habitant Lhassa, Yajima Yasujiro, engagé par Tsarong Dzasa comme instructeur de 200 soldats tibétains, en supervise la construction avant de rentrer au Japon en 1920[23].

Le complexe s'ordonnait symétriquement de part et d'autre d'un axe central. Au sud, un bâtiment tout en longueur servait de dortoir aux soldats assurant la sécurité du pontife. Deux édifices plus petits, qui servaient de logis aux officiers et d'armureries, flanquaient un bâtiment central édifié devant une des portes d'entrée du Norbulingka : le Magar Podrang (« le palais de l'armée »), auquel on accédait par deux escaliers encadrant un portique en bois et qui servait au dalaï-lama à recevoir les visiteurs étrangers non autorisés à pénétrer dans le Norbulingka. L'intérieur était décoré de peintures murales, dont une illustrant le mythe du Shambhala : les forces du bien quittant le paradis du Shambhala pour combattre et vaincre les forces du mal. Une peinture murale représentant le Kusoung Magar donne à penser que celui-ci était entouré de murs[24].

Défaite de Chamdo[modifier | modifier le code]

Le 1er janvier 1950, la radio d'État chinoise annonce que l'Armée populaire de libération se donne comme but pour l'année en cours, la libération de l'île de Taiwan, de l'île de Hainan et du Tibet[25].

Au printemps, le gouvernement tibétain, devant les menaces d'intervention de Pékin, entreprend de lever de nouvelles troupes et d'organiser exercices et parades militaires, « le dalaï-lama en personne bénissant les nouvelles couleurs de l'armée »[26].

Début octobre, l'APL, commandée par le général Wang Qimei, pénètre au Kham et marche sur Chamdo, le chef-lieu. La ville de Markham Gartok, qui compte une garnison de 250 hommes, composée pour partie de soldats de Lhassa et de recrues khampas, est assaillie par un millier d'hommes. Menacés d'être submergés, les Tibétains battent en retraite[27]. Battus également à la bataille de Rangsum et à celle de Riwoché, ils ne peuvent contenir l'avance chinoise et Chamdo tombe sans combat. Le 17 octobre, le commandant en chef, Ngapo Ngawang Jigmé, capitule. La faiblesse de l'armement, le manque d'entraînement des troupes et d'efficacité du commandement expliquent la débâcle[28]. Après confiscation de leurs armes, les prisonniers reçoivent des livres sur le socialisme, un peu d'argent, et sont renvoyés chez eux. 114 soldats de l'APL et 180 soldats tibétains ont été tués ou blessés[29]. L'APL continue ensuite sa progression en direction du Tibet central, mais s'arrête 200 km à l’est de Lhassa, à l’endroit que la Chine appelle la frontière de jure du Tibet[30].

Accord pour l'incorporation de l'armée tibétaine dans l'APL[modifier | modifier le code]

Le 23 mai 1951, un accord est conclu entre la République populaire de Chine et les délégués du 14e dalaï-lama, l'Accord en 17 points sur la libération pacifique du Tibet, par lequel le gouvernement tibétain donne son aval au déploiement de l'APL dans le Tibet central (point 2), accepte que l'armée tibétaine soit progressivement incorporée dans l'APL, quoique sans qu'une échéance précise soit fixée (point 8), et qu'un comité administratif militaire soit créé (point 15)[31].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Melvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon, p. 19 : « The inability of the Tibetans to expel the Nepalese forces without an army from China, coupled with charges of poor leadership and organization in the Tibetan government, prompted yet another Qing reorganization of the Tibetan government, this time through a written plan called the "Twenty-Nine Regulations for Better Government in Tibet ».
  2. (en) W. W. Rockhill, "The Dalai Lama of Lhasa and their relations with the Manchu Emperors of China, 1644-1908", in T'OUNG PAO ou ARCHIVES [...] de l'Asie orientale, vol. XI, 1910, p. 1-104, p. 53 : « The Ambans were made responsible for the frontier defenses, the efficiency of the native levies. ».
  3. (en) Melvyn C. Goldstein et Dawei Sherap, A Tibetan revolutionary the political life and times of Bapa Phüntso Wangye, University of California Press, (ISBN 9781417545148, lire en ligne), pp. 174-175, 194-195..
  4. Melvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon, op. cit., p. 20 : « In fact, the 1792 reforms included the creation of Tibet's first standing army, the emperor's aim being to enable Tibet to defend itself and thus avoid having to send troops again ».
  5. Melvyn Goldstein, The Snow Lion and the Dragon, p. 30.
  6. Melvyn Goldstein, A History of Modern Tibet, 1913-1951: The Demise of the Lamaist State, University of California Press, 1991, pages 104, 113, 120, 131–135, 138.
  7. (en) Dundul Namgyal Tsarong, In the Service of His Country: The Biography of Dasang Damdul Tsarong, Commander General of Tibet, Snow Lion Publications, 2000, 149 p., p. 36-37.
  8. Laurent Deshayes, Histoire du Tibet, Fayard, 1997, p. 264.
  9. Melvyn Goldstein, A History of Modern Tibet, 1913-1951: The Demise of the Lamaist State, op. cit., p. 59 : « By April 1912, the Tibetans had prevailed: about three thousand Chinese troops and officers surrendered and were permitted to leave Tibet via India. »
  10. Laurent Deshayes, op. cit., p. 267.
  11. Laurent Deshayes, op. cit., p. 267 : « L'épuration commence. […] Les compagnes tibétaines des soldats chinois ont été laissées pour compte : celles qui ont pu fuir échouent lamentablement à Calcutta, celles qui restent sont lapidées ou mutilées. »
  12. Laurent Deshayes, op. cit., p. 267 : « Le monastère de Tengyéling est détruit pour trahison ».
  13. (en) Heinrich Harrer, Seven Years in Tibet, with a new epilogue by the author. Translated from the German by Richard Graves. With an introduction by Peter Fleming, First Tarcher/Putnam Hardcover Edition, 1997 (ISBN 0-87477-888-3) : « People still speak of the monks of Tengyeling, who forty years ago sought to come to terms with the Chinese. Their monastery was demolished and their names blotted out ».
  14. (en) Roger McCarthy, Tears of the Lotus: Accounts of Tibetan Resistance to the Chinese Invasion, 1950-1962, McFarland, , 31–34, 38–39 p..
  15. Sam van Schaik, Tibet : A History, 2011, p. 196.
  16. Robert W. Ford, Tibet Rouge. Capturé par l’armée chinoise au Kham, Olizane, 1999 (édition originale en 1957), p. 18 : « L'influence anglo-indienne s'était imposée dans les années 20, quand des instructeurs soigneusement sélectionnés furent formés par des officiers britanniques et indiens au Tibet occidental. »
  17. Jiawei Wang et Nyima Gyaincain, Le statut du Tibet de Chine dans l'histoire, China Intercontinental Press, 2003, 367 p., p. 152.
  18. (en) Jiawei Wang et Nyima Gyaincain, (4) Around the Gansu Delegation's Entry Into Tibet, dans The historical Status of China's Tibet : « In order to discourage the local government of Tibet from improving relations with the government of the Republic of China and prevent the 13th Dalai Lama from getting closer to the motherland, Britain sent Charles Bell, the British political officer in charge of Sikkim, and others to Lhasa in 1920. Charles Bell arrived with more than 20 horseloads of weapons. »
  19. Laurent Deshayes, op. cit., p. 283.
  20. (it) Roberto Breschi, « Bandiere Passato e Present » (consulté le 9 janvier 2009) : « sembra che da circa il 1912 al 1920 fosse sporadicamente alzata la vecchia bandiera imperiale cinese ».
  21. Laurent Deshayes, Histoire du Tibet, Fayard, 1997, p. 268 : « Les troupes vont parader derrière le premier drapeau national (1) dont le symbolisme clame haut et fort la puissance du lion des neiges, le Dalaï Lama : il rugit sous le soleil, la lune et les étoiles qui, seuls, le dominent, devant de puissantes montagnes qui sont autant de remparts protégeant le Tibet de toute agression étrangère. Note 1 : Il ne s'agit pas de l'actuel drapeau utilisé par les Tibétains en exil. Une photographie du nouvel étendard se trouve en annexe à la dépêche No 78 du 28-8-1920 de Chengdu à Paris (Archives diplomatiques de Nantes, carton Pékin 238) ».
  22. (en) Leigh Ingram-Seal, Tibetan Army 1960s : « Dalai Lama Personal Bodyguard "Kusung Magar". Based at Lhasa for guard duty, ceremonial parades; ceremonial uniforms, poorly trained, poorly equipped & armed, under command of a general "Depon". Armed with Bren light machine guns, howitzers, and rifles. Normally had 500 troops in 1950, including 25 strong Dalai Lama Personal Guard. »
  23. (en) Michael Harris Goodman, The Last Dalai Lama: A Biography, Shambhala, 1987, 364 pages, p. 143 : « From 1914 to 1917 Tsarong employed Yajima Yasujiro, a trader living in Lhasa, as drill instructor for 200 Tibetan soldiers. A veteran of the Russo-Japanese War of 1904-1905 and an assistant at the Toyoma Military College until his release from military service in 1907, Yajima also supervised the construction of Japanese-style barracks for the Kusung Magar (the Dalai Lama's bodyguard) before returning to Japan wth his Tibetan wife and their son in 1920. The British suspected him of being a spy for the Japanese government. »
  24. (en) THE OLD CITY OF LHASA. REPORT FROM A CONSERVATION PROJECT (98-99) : Kussung Magar - the Dalai Lama's Bodyguard Regiment.
  25. (en) Kenneth Conboy and James Morrison, The CIA's Secret War in Tibet, University Press of Kansas, 2002 : « Besides facing Nationalist strongholds on Taiwan and on the tropical island of Hainan to the south, the PRC saw itself as heir to the Kuomintang claim over Tibet. Making no secret of its intentions, on 1 January 1950 communist state radio declared that the liberation of all three -- Taiwan, Hainan, and Tibet -- was the goal of the People's Liberation Army (PLA) for the upcoming calendar year. »
  26. (en) Heinrich Harrer, Seven Years in Tibet, édition Putnam de 1997, chap. « Tibet is invaded » : « (...) new troops were raised, parades and military exercises were carried out, the Dalai Lama himself consecrated the army's new colors. »
  27. Robert W. Ford, Tibet Rouge, p. 130.
  28. (en) Melvyn C. Goldstein, A History of Modern Tibet, 1913-1951: The Demise of the Lamaist State, vol. 1 of The History of Tibet, University of California Press, 1991, p. 822 : « The Tibetan army that ultimately faced the People's Liberation Army was poorly trained, poorly equipped, and pathetically led » (« L'armée tibétaine qui affronta finalement l'Armée populaire de libération, était mal entraînée, mal équipée et commandée par de piètres officiers »).
  29. (en) Jiawei Wang et Nyima Gyaincain, The historical Status of China's Tibet, China Intercontinental Press, 1997, p. 209.
  30. (en) Tieh-tseng Li, Historical Status of Tibet, New York, Columbia University Press, 1956, 312 p., p. 289 : « Chamdo is in Kham and outside of Tibet proper. The Chinese Communist army, though it had captured Chamdo, which was considered a part of Sikang, could not be said to have entered Tibet proper ».
  31. (en) Melvyn C. Goldstein, A history of modern Tibet, vol. 2 : the Calm Before the Storm, 1951-1955, Berkeley, University of California Press, 2007, pp. 104-105 : « In addition to acknowledging Chinese sovereignty for the first time in Tibetan history (point 1), the Tibetans would now assist the troops and cadres of the PLA to occupy Tibet peacefully (point 2). The Tibetans also agreed to give up control over Tibet's foreign affairs, border defense, and commerce (point 14) and agreed that the Tibetan army would be gradually incorporated into the PLA, albeit with no set deadline (point 8). They also accepted the return of the Panchen Lama to Tibet (points 5 and 6) and, in point 15, the creation of a new administrative entity, the Military Administrative Committee, separate from the Tibetan local government and under the Central People's Government. »

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]