Aristophil

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Aristophil
Création 1990
Fondateurs Gérard Lhéritier
Forme juridique Société par actions simplifiée
Siège social Drapeau de France Paris (France)
Effectif 70 salariés
SIREN 445 214 430
Chiffre d’affaires 162 millions d'euros (2011)
170 535 200 (2012)
Résultat net 23 millions (2011)[1]
18 429 700 (2012)

Aristophil est une société française spécialisée qui vendait des parts dans la possession de documents du patrimoine écrit (manuscrits, lettres autographes…), considérés comme un placement financier. Elle a été fondée en 1990 par Gérard Lhéritier et s'est surtout développée dans les années 2000, en relation avec d'autres sociétés et marques comme le Musée des lettres et manuscrits ou le magazine Plume. Aristophil est basée à Paris et à Villeneuve-Loubet.

Les placements : fonctionnement[modifier | modifier le code]

Aristophil achète des manuscrits, lettres autographes, individuellement ou par lots, et autres documents — en vente aux enchères ou directement de gré à gré chez des marchands. Elle crée alors des lots, de manière virtuelle[1]. À ces lots est donnée une valeur — non en fonction de l'évaluation de la vente aux enchères ni même du résultat de cette dernière, mais en fonction d'une nouvelle évaluation, proposée par un expert spécifiquement interrogé par Aristophil.

Les échanges écrits entre Albert Einstein et Michele Besso sont ainsi achetés 560 000 euros chez Christie's, à New York, en 2002. Le lot est estimé par Aristophil 12 millions d'euros (un premier projet voulait l'estimer 24 millions : là-dessus étaient promis des intérêts de 40 % en cinq ans, c'est-à-dire l'espoir d'une multiplication par 65 du prix de vente en quelques années)[1].

Des parts dans ces lots sont alors proposées par des courtiers — souvent rattachés à la société Finestim, qui a cessé ses activités après les perquisitions de la police en novembre 2014 — généralement pour cinq ans. Selon Vincent Noce, on leur fait miroiter un revenu de 8 % par an[1]. La société attire ainsi à elle environ 18 000 clients. Aristophil répond qu'elle ne promet en réalité rien : les contrats suggèrent que les parts en indivision pourront certes être rachetées par Aristophil avec une forte valorisation (4 % par an pour une durée d’engagement de 3 ans à 8,30 % par an pour une durée de 7 ans) mais en réalité, elle se réserve la possibilité de racheter, sans promettre qu'elle le fera[2].

Historique[modifier | modifier le code]

Les premières années[modifier | modifier le code]

La société Aristophil est créée à Nice en 1990, sous forme de SARL. Sa principale activité consiste à acheter et vendre des lettres et manuscrits[3]. En 2000, elle s’installe à Villeneuve-Loubet dans des nouveaux locaux, avec une équipe de trois personnes. L’activité est encore confidentielle (moins de 200 collectionneurs). La société commence à fabriquer des produits dérivés (boules de Moulins, autographies…), et à préparer sa première exposition de lettres et manuscrits.

Après trois années de préparation, Aristophil organise en 2003 ses premières expositions « Histoire de Lettres et Lettres d’Histoire » à Cagnes-sur-Mer et à Hyères. Aristophil devient une Société par actions simplifiée (SAS) et s’installe dans de nouveaux locaux à Paris.

Création d'institutions culturelles autour de l'entreprise[modifier | modifier le code]

En 2004, la société crée le Musée des lettres et manuscrits, rue de Nesle, dans le 6e arrondissement de Paris. Une collection de 500 pièces y est exposée. En 2005, Aristophil ouvre sa filiale en Belgique, Artesoris, et, en 2006, rachète le magazine Plume, spécialisé dans le patrimoine écrit et le rebaptise Plume-Mag.

En 2010, le Musée des lettres et manuscrits et le siège de la société s’installent au 222 boulevard Saint-Germain, dans des locaux plus vastes[4]. En 2011, Aristophil ouvre le Musée des lettres et manuscrits à Bruxelles[5],[6].

Le musée permet à l'entreprise d'acquérir une légitimité culturelle, qu'elle accroît encore par des publications, en collaboration avec Gallimard, dont le siège jouxte celui d'Aristophil, et par des « Rencontres internationales des lettres et manuscrits », auxquelles participent gens du spectacle, de la politique ou des médias, comme Jean Lacouture, Richard Berry, Jean-Louis Debré, Christophe Bourseiller, Franz-Olivier Giesbert, Alain Finkielkraut, David Foenkinos, Frédéric Taddeï, Charles Berling… ou Patrick Poivre d'Arvor, qui participe même directement à la mise en valeur des placements financiers[1],[7],[8].

Enfin, Aristophil a une politique active de mécénat en faveur d'institutions patrimoniales publiques — gagnant là encore en légitimité culturelle : sont offerts 2,5 millions d'euros à la Bibliothèque nationale de France pour l'achat d'un manuscrit enluminé médiéval, la Vie de sainte Catherine d’Alexandrie ; et Christian Estrosi, maire de Nice, reçoit des mains de Gérard Lhéritier un discours du général De Gaulle prononcé dans la ville[1].

Premières critiques[modifier | modifier le code]

Dès l'automne 2009, le chartiste et conservateur Rémi Mathis, professionnel du patrimoine écrit, décrit sur son blog le mode de fonctionnement d'Aristophil, du musée des Manuscrits, de Plume, etc., et s'étonne du mélange des genres entre activité financière, mise en valeur du patrimoine, fêtes mondaines, soulignant l'obscurité entretenue par les acteurs autour de ces relations. Aristophil le menace alors de porter plainte pour diffamation, le conduisant à retirer le billet[9].

Les professionnels des institutions publiques (archives…) critiquent en privé ce qu'ils considèrent comme la constitution artificielle d'une bulle, qui les empêche d'acquérir des lots pour les collections publiques. D'autres archives, qui n'étaient que déposées dans des institutions, sont récupérées par les héritiers pour les vendre à Aristophil — comme les archives de Romain Gary, qui quittent alors l'IMEC où elles avaient été triées et référencées[1]. Une partie des experts critiquent également les activités d'Aristophil, et craignent surtout qu'un éventuel scandale jette une ombre sur le marché de l'autographe en général. C'est le cas, selon Vincent Noce, du galeriste Frédéric Castaing — aux ventes de qui Aristophil s'abstient d'enchérir, ce qui donne des résultats désastreux par rapport aux autres ventes : le Syndicat de la librairie ancienne demande à ses membres de « s’abstenir de prêter la main à des opérations purement spéculatives, qui sapent la confiance en notre métier »[1].

L'UFC Que Choisir met à son tour en garde ses lecteurs en mars 2011[10].

La société perd également des procès, sur des points anecdotiques, mais qui révèlent la nature de leur activité. La société avait notamment acquis une collection de 313 messages manuscrits de Charles de Gaulle écrits entre 1940 et 1942 depuis Londres et adressés à ses compagnons de la France libre mais également à Churchill ou Staline. Ces messages étaient restés jusqu’alors dans la famille de la responsable de son pool de dactylos, Marie-Thérèse Desseignet, à qui le Général les avait confiés après la guerre[11]. En novembre 2013, la justice confirme la nature d'archives publiques, constatant l'illégitimité de détention par Aristophil de ces documents qui sont remis aux Archives de France[12]. En 2011, l'exposition devait être inaugurée par le premier ministre d'alors, François Fillon, qui se décommande peu avant. Deux ministres, Frédéric Lefebvre et Michèle Alliot-Marie, sont tout de même présents au vernissage[1].

Vers la chute ?[modifier | modifier le code]

En novembre 2012, une enquête est ouverte en Belgique, mais, fait très rare, le magistrat est révoqué le 10 janvier suivant[1].

En décembre 2012, l'Autorité des marchés financiers, qui avait déjà émis deux alertes concernant Aristophil, met en garde le public envers « les placements atypiques proposés aux épargnants dans des secteurs aussi divers que les lettres et manuscrits, les œuvres d’art, les panneaux solaires, les timbres, le vin, les diamants et autres secteurs de niche », soulignant que ces « intermédiations sur des biens » ressemblent à des placements financiers mais n'en offrent pas les garanties[1].

Au printemps 2014, une enquête préliminaire, révélée par Charlie Hebdo[13] est ouverte pour escroquerie en bande organisée et blanchiment[14],[15]. Les comptes bancaires de la société et ses dirigeants, dans tous les pays d'Europe, sont saisis, entraînant la fermeture de leur activité, les collections d'Aristophil sont mises sous scellés ; une ordonnance du juge des libertés a évalué le préjudice à 700 millions d'euros [16]. L'enquête porte notamment sur la nébuleuse de sociétés immatriculées en Grande-Bretagne, en Autriche, en Belgique, au Luxembourg et en Suisse, afin de comprendre leur utilité dans le fonctionnement d'Aristophil[8]. Le libraire Jean-Claude Vrain, un des principaux fournisseurs d'Aristophil, et également expert proposant des évaluations, est également perquisitionné. Le musée bruxellois ferme définitivement ses portes en décembre 2014.

Le système, où les clients qui revendent leurs parts se voient attribuer de confortables plus-values grâce à l'arrivée de nouveaux clients — eux-mêmes attirés par ces plus-values — fait comparer Gérard Lhéritier à Bernard Madoff à de nombreux journalistes[17],[18],[19],[20], le juge chargé de l'enquête parlant lui aussi de pyramide de Ponzi[21]. Une partie du système, et en tout cas du train de vie de l'entreprise et de son fondateur, viennent également d'un gain exceptionnel à Euromillions : Gérard Lhéritier en étant le plus gros gagnant français avec 169 millions d'euros en novembre 2012[8].

Aristophil répond alors que « tous [ses] produits ont régulièrement été soumis à l'AMF et ils ont toujours obtenu son feu vert », ce qui occasionne un communiqué de l'Autorité des marchés financiers, qui s'inscrit en faux, ce type de placement n'entrant pas dans ses compétences, mais rappelle qu'elle a à plusieurs reprises recommandé la plus grande méfiance vis-à-vis des placements atypiques, citant précisément les lettres et manuscrits[22]. Parallèlement, des groupes de soutiens à Aristophil apparaissent sur Twitter et Facebook, mais Le Blog du bibliophile démontre rapidement qu'il s'agit de fake, comptes automatiques achetés par lot[23].

Selon les enquêteurs, la situation est compliquée sur un plan comptable et juridique car les clients ne recevaient pas toujours de titre de propriété valide ; certains manuscrits ont été inclus dans plusieurs indivisions (donc vendus plusieurs fois) ; les évaluations varient d'un document à l'autre[24]

Un administrateur judiciaire, Gérard Philippot, est désigné le 13 février 2015[24]. La société est placée en redressement judiciaire le 16 février[17]. Mais le remboursement des épargnants semble peu probable, ou prendra en tout cas beaucoup de temps[25], et la propriété des 135 000 documents pourrait donner lieu à des actions judiciaires. Le tribunal désigne comme experts pour évaluer les collections M. Galantaris et M. Jérôme Cortade[réf. nécessaire]. La mise en liquidation d’Aristophil a été publiée dans le Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales (Bodacc) du 10 mars 2015.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k Vincent Noce, « Aristophil gavé en lettres d'or », Libération, 1er février 2013
  2. Que Choisir.
  3. Voir sur medefparis.fr.
  4. Voir sur parisinfo.com.
  5. Voir sur artclair.com.
  6. Voir sur rtbf.be.
  7. Vincent Monnier, « Affaire Aristophil : Gérard Lhéritier, le Madoff des Lettres ? », L'Obs, 7 décembre 2015
  8. a, b et c « Descente de police au musée des Lettres et Manuscrits», Le Point, 18 novembre 2014.
  9. Rémi Mathis, « Le patrimoine écrit est-il un business ? », À la Toison d'or, 5 octobre 2009.
  10. « Lettres et manuscrits. Étranges investissements », Que Choisir, 31 mars 2011.
  11. Voir sur museedeslettres.fr.
  12. Article du Télégramme, 21 novembre 2013.
  13. Charlie Hebdo, 15 octobre 2014.
  14. Lepoint.fr.
  15. Charlie Hebdo.
  16. Vincent Noce, « Aristophil, chefs-d’œuvre sous scellés », sur www.liberation.fr,‎ (consulté le 12 janvier 2015)
  17. a et b Vincent Monnier, « Aristophil : le Madoff des lettres en redressement judiciaire », L'Obs, 18 février 2015.
  18. Économie Matin.
  19. Le Blog patrimoine.
  20. Challenges, 27 novembre 2014.
  21. Vincent Noce, « La justice écorne Aristophil, le roi du manuscrit », Libération, 20 novembre 2014.
  22. « L’AMF tient à préciser que l’activité de la société Aristophil n’entre pas dans le champ de compétence du régulateur financier, et qu’elle n’a ni agréé, ni visé, ni enregistré des produits de cette société. En revanche, l'AMF rappelle qu’elle alerte régulièrement les investisseurs des risques des placements dits atypiques, et notamment les lettres et manuscrits, qui ne sont pas soumis à la réglementation protectrice des instruments financiers », communiqué de l'AMF.
  23. « Scoop mondial :) … mais qui sont vraiment les soutiens d'Aristophil ? Le fichier Clearstream de la bibliophilie », Le Blog du bibliophile, 4 décembre 2014.
  24. a et b Aritophil. « L'enquête sera longue », Que Choisir, 10 février 2015.
  25. Zonebourse.com, 19 février 2015.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]