Archéologie nazie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Gustaf Kossinna, l’un des archéologues ayant le plus influencé l'archéologie nazie.

Durant le Troisième Reich, les milieux de la recherche en archéologie ont été l'objet de multiples sollicitations de la part des idéologues et des raciologues du NSDAP et de la SS. Basée sur les travaux de Gustaf Kossina et le manifeste de Hans Reinerth, rédigé en 1932, la réforme de la recherche archéologique est lancée dès les premiers jours du Troisième Reich et cette transformation a développé des effets jusque dans les années 1970 dans le champ de l'archéologie universitaire ouest-allemande.

Des chercheurs impliqués dans le nazisme[modifier | modifier le code]

Constitué en grande partie par des chercheurs ayant atteint la trentaine lors de la mis en place du régime nazi, le milieu des archéologues nazis est composé de militants actifs au sein du NSDAP, la plupart d'entre eux ayant suivi le cursus normal des jeunes allemands dans les années 1930[1]. Ces jeunes chercheurs perçoivent l'avènement du Troisième Reich et l'essor territorial de la fin des années 1930 et du début des années 1940 comme un moyen non seulement d'accéder à une carrière unversitaire, mais aussi de mener des recherches ambitieuses à l'échelle du continent européen[1].

Nouveaux acteurs et acteurs institutionnels[modifier | modifier le code]

L'emblème de l'Ahnenerbe

Dès 1933, Hans Reinerth souhaite organiser la centralisation des recherches sur le passé germanique de l'Europe mises en œuvre dans le Reich, afin de permettre un financement direct par le Reich, au niveau national[2]. Cependant, plusieurs organismes, issus ou non du NSDAP, se concurrencent au sein du Reich pour contrôler la politique archéologique du nouveau régime.

Les instituts du NSDAP[modifier | modifier le code]

Autour du Reichsleiter Alfred Rosenberg, chargé officiellement à partir de 1934 de la recherche au sein du NSDAP, se met en place une critique de l'archéologie classique, au profit d'une archéologie conforme aux idéaux raciaux du nazisme, directement inspirée des présupposés de Kossina, promoteur de l'archéologie de peuplement[3]. Dans le cadre de cette démarche, une branche de l'Amt Rosenberg, le Reichsbund für Deutsche Vorgeschichte, fédération du Reich pour la Préhistoire allemande, se développe rapidement, et met en place une série d'actions à destination du grand public comme des institutions culturelles du Reich, proposant sur les rives du Lac de Constance un musée en plein air[4]. Connaissant un succès rapide, cette structure est érigée en service officiel du parti nazi[5].

Concurrent de Rosenberg pour le contrôle de l'idéologie du parti, Himmler, partisan de la renordification du peuple allemand, souhaite donner à sa vision de l'antiquité germanique un vernis scientifique[6]. Pour cela, il développe lui aussi son propre organisme de recherche, la Studiengesellschaft für Geistesurgechichte Deutsches Ahnenerbe, la société pour l'étude de l'histoire spirituelle de l'héritage ancestral allemand. Fondé autour des Nordicistes du NSDAP, les recherches de l'institut visent à mettre en valeur un pangermanisme à l'échelle du continent européen[7]. Au sein de cet institut, des départements sont confiés à des chercheurs allemands de renommée internationale, fournissant à la SS une caution scientifique aux théories racistes développés par Himmler et ses proches[8].

Les acteurs institutionnels[modifier | modifier le code]

À côté de ces nouveaux venus, les organismes régissant l'archéologie du Reich subsistent mais leurs actions sont rapidement repris en main par les responsables nazis, et dirigés en fonction des objectifs politiques du Reich. L'Institut archéologique allemand, vénérable institution fondée en 1829, est ainsi rapidement peuplée d'archéologues membres du NSDAP; elle est néanmoins prise à partie par les responsables de l'Amt Rosenberg, et ses dirigeants décident, pour conserver la gestion de leur domaine de compétence, de se rapprocher de Himmler et de l'institut SS[9].

Dans le même temps, les archéologues universitaires connaissent des années fastes; en effet, on compte sept chaire d'archéologie non classique en 1933, 15 en 1936, et 25 en 1942, créant un appel d'air pour les étudiants (3 doctorants en Pré- et protohistoire en 1934, 19 en 1944). Dans le même temps, des départements d'archéologie sont créés dans les universités des territoires annexés, à Strasbourg, à Posen dans le Wartheland, et à Prague dans le Protectorat[10].

À la suite de la conquête de l'Ouest de l'Europe, au printemps 1940, des sections archéologiques au sein de l'administration militaire sont mises en place, notamment en France[11]. Elles travaillent sous le contrôle de l'Institut archéologique allemand, dans le cadre d'un vaste programme recherche validée par le ministère du Reich à l'Éducation[12].

Concurrence entre instituts[modifier | modifier le code]

Rapidement, la diversité des acteurs ayant des compétences dans le domaine archéologiques crée les conditions d'une concurrence acharnée entre eux.

Dans les années 1930 et au début des années 1940, les deux organismes constituent le vivier de recrutement de l'archéologie universitaire ; en effet, les nominations des titulaires de chaires d'archéologie font l'objet d'une sélection basée également sur des critères idéologiques. Cependant, rapidement l'organisme de Himmler supplante le Reichsbund dans ce domaine : le ministère de la Recherche donnant la priorité dans le recrutement aux membres de l'Ahnenerbe. Cependant, cette préférence s'établit parfois, comme à Strasbourg lors de la nomination de Joachim Werner, spécialiste des migrations au Haut Moyen-Âge, appuyé par le directeur de l'Ahnenerbe en personne, alors d'autres candidats, jouissant d'une meilleure réputation scientifique et soutenus par le Reichsbund, ont été écartés[13].

Dans les pays occupés par le Reich, cette concurrence prend la forme d'une course pour lancer un maximum de projets archéologiques. Cette concurrence se manifeste également par une émulation entre instituts, chacun tentant d'étendre au maximum le champ et l'ampleur de ses thèmes de recherche[14] : en septembre 1940, Friedrich Holste et Kurt Tackenberg, archéologues de l'Ahnenerbe, appuyés par Himmler, tentent d'obtenir le monopole, pour leurs équipes, de l'organisation des fouilles dans l'Ouest du Reich[15] tandis que Herbert Jankuhn, proche de Himmler, projette de mettre en œuvre des fouilles destinées à mettre en avant l'alignement astrologique des mégalithes de Carnac, domaine réservé du Reichsbund, dépendant de l'Amt Rosenberg[14]. Cependant, au cours de l'année 1941, l'institut archéologique allemand, allié pour la circonstance à l'Ahnenerbe obtient le contrôle sur les projets archéologiques en France et en Belgique occupée par le Reich, évinçant ainsi les instituts proches du Reichsleiter[16].

Observant cette concurrence, Hitler aurait tourné en ridicule devant Speer les lubies archéologiques du Reichsführer et du Reichsleiter, comparant les traces laissées par les peuples germaniques en Germanie et les ruines grecques et romaines[10].

Activités des archéologues nazis[modifier | modifier le code]

Les recherches menées par les archéologues allemands durant la période nazie sont menées afin de légitimer non seulement les ambitions hégémoniques du Reich sur le continent européen[17], mais aussi les projets raciaux élaborés dès les années 1920 et connaissant un début de mise en œuvre à partir de 1939[18]. Dès la conquête de la France, les proto-historiens Friedrich Holste et Wolfgang Kimmig se montrent partisans de vastes campagnes de fouilles et de recherches étendues au maximum des possibilité dans les pays occupés et plus particulièrement en France[19].

Thèmes de recherche et idéologie[modifier | modifier le code]

Rapidement, se met en place une archéologie politique conçue pour, non seulement, justifier les prétentions hégémoniques du Reich sur le continent européen en mettant en avant une parenté culturelle entre les peuples qui ont occupé des espaces voisins du Reich, mais aussi pour poursuivre les chimères de certains dirigeants, notamment Himmler.

Dès les années 1930, Himmler, le plus friant, parmi les dirigeants nazis, de théories sur l'origine de la civilisation européenne, ordonne la réalisation de recherches sur ses lubies. Ainsi, durant ces années, il lance des équipes de chercheurs à la recherche de l'Atlantide qu'il croit avoir localisé en Mer du Nord, dans l'archipel d'Helgoland, sur la base de déductions permises par l'étymologie du nom de cet archipel[20].

L'occupation de larges territoires en Europe occidentale permet aux archéologues nazis de lancer de vaste programmes de fouille destinés à attester de la présence de populations « d'origine raciale aryenne » dans le Nord de la France, sur une période comprise entre l'Âge du Bronze et les invasions germaniques; ainsi, les travaux sur le mobilier de la Culture des champs d'urnes, sur des enceintes protohistoriques de l'Âge du Fer ou sur les réseaux urbains et routiers de la période romaine sont censés aboutir à la mise en valeur du caractère indubitablement germanique des populations s'étant succédées sur le territoire de la Gaule[12].

Fouilles Dans le Reich[modifier | modifier le code]

Dès les années 1930, de vastes programmes de fouilles sont planifiés et entrepris.

Sous la férule de Himmler, des programmes de fouilles de sites germaniques sont systématiquement menés à bien, dans le Reich comme à l'étranger. Ainsi, dès 1935, Himmler ordonne la réalisation de fouilles dans l'ensemble du Reich : le site viking de Haitabu, dans le Nord de l'Allemagne est minutieusement fouillé sous la direction d'Herbert Jankuhn; à partir de la même année, Himmler, admirateur du duc de Saxe Henri le Lion, fait fouiller le site médiéval d'Alt Christburg en Prusse orientale[21]. Les conquêtes de 1940 facilitent la mise en place de programmes de fouilles coordonnées par l'Ahnenerbe centrées sur le Haut-Moyen-Âge et la période des grandes invasions, afin de mettre en valeur le caractère germanique des populations implantées sur une vaste partie de la France et en Belgique[15].

Recherches dans les pays occupés[modifier | modifier le code]

À partir de 1940, de vastes projets sont élaborés, afin de faciliter l'obtention de permis pour les chercheurs allemands, soit dans le cadre de campagnes de fouilles, soit dans le cadre de découvertes fortuites, réalisées à la suite de travaux destinés à l'armée allemande[22]. Réalisées pour le compte de l'Amt Rosenberg, les fouilles du site de Carnac, confiée à Werner Hülle permettent, avec l'aide de la Luftwaffe (qui réalise des prise de vue aériennes), la réalisation de relevés topographiques précis sur l'ensemble des mégalithes bretons[19].

Dans le cadre, le spécialiste de l'Âge du Bronze Wolfgang Kimmig se livre à un recensement systématique du mobilier de la culture des champs d'urnes exhumé en France[12].

L'Âge du fer est confié à l'Institut archéologique allemand qui inventorie, avec les moyens matériels mis à sa disposition par la Luftwaffe, des enceintes à remparts à poutrages de bois dans une zone allant de la Lorraine à la Normandie, sur 257 sites en France et en Belgique; à partir de 1942, les prises de vue aériennes cessent, les chercheurs se contentant d'un dépouillement de la bibliographie disponible et de visites ponctuelles sur les sites[23].

La période romaine est confiée à l'université de Strasbourg. Celle-ci se concentre sur les installations de la période romaine en Champagne, dans le Nord de la France et en Belgique. les arcs et les portes monumentales des villes romaines de l'Est de la France sont abondamment étudiés[23]; l'installation des Lètes, auxiliaires germaniques de l'armée romaine, constitue également un champ de recherche privilégié[24].

Pillages dans toutes l'Europe[modifier | modifier le code]

Rapidement, l'essor territorial du Reich et de ses conquêtes pousse les différents acteurs de l'archéologie nazie à étendre le champ de leur action à l'ensemble des territoires contrôlés par le Reich, mettant en œuvre le pillage des biens culturels, présentés comme une « mise en sécurité »[5].

Ainsi, les objets mis à jour par les équipes de l'Amt Rosenberg en Crimée sont évacués, « mis en sécurité » à l'automne 1943, lorsque la Crimée est directement menacée par l'avance soviétique[25]. En France et en Belgique occupée, Cette « mise en sécurité » se pare de préoccupations scientifiques : en effet, conçues au départ pour mettre à l'abri des combats et des aménagements de l'armée du matériel déterré lors des campagnes de fouilles[26]. Au mois de mai 1941, le Kunstschutz, bureau de l'Ahnenerbe en charge de ce domaine, fait dresser par les autorités d'occupation la liste des musées endommagés par les opérations de 1940 en France, mais ne parvient pas à protéger efficacement les sites mis au jour par les travaux de construction de fortification[27].

Rapidement, il est question de « rapatrier » dans le Reich les « découvertes germaniques » présentes dans les musées belges et français ou exhumées lors de campagnes de fouilles, après un inventaire rigoureux des pièces à transporter dans le Reich[28].

L'après-guerre[modifier | modifier le code]

Dénazification[modifier | modifier le code]

Article détaillé : dénazification.

Après la fin de la guerre, les archéologues n'ont pas fait l'objet d'un processus de dénazification, notamment en raison de la faible priorité, aux yeux des Alliés, de cette tâche[29].

En mars 1946, l'un des principaux acteurs de la mise en place et du développement d'une vision nazie de la discipline archéologique, Hans Rienerth, est dénoncé et arrêté par les autorités françaises, est traduit devant un tribunal de dénazification, puis est condamné à deux années d'emprisonnement. En 1948, à l'issue de sa peine, il réintègre son poste mais est considéré par ses collègues comme un pestiféré[30].

Les archéologues face à leur passé[modifier | modifier le code]

Le caractère superficiel de ce processus de dénazification n'a pas incité ces chercheurs à se pencher de façon systématique sur le passé nazi de leur corporation, le maintien des archéologues à leur poste ayant contribué à mettre en place une sorte d'amnésie générale sur cette période. Ces derniers ont présenté les recherches menées durant la période nazie comme un espace épargné par le totalitarisme mis en place à partir de 1933[18].

En 1949, lors de la première réunion de l'ensemble de la communauté des préhistoriens allemands de l'Ouest et du Sud du pays, à Ratisbonne, non seulement Hans Rienerth est rejeté par ses collègues, mais aussi le rejet du nazisme par les archéologues est réaffirmé[31].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Johann Chapoutot, Le Nazisme et l'Antiquité, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige »,‎ (1re éd. 2008), 643 p. (ISBN 978-2-13-060899-8) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Chistian Baechler, Guerre et extermination à l'Est : Hitler et la conquête de l'espace vital. 1933-1945, Paris, Tallandier,‎ , 524 p. (ISBN 978-2-84734-906-1) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Stéphane François, Les mystères du nazisme : Au sources d'un fantasme contemporain, Paris, PUF,‎ (ISBN 978-2-13-062457-8) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Christian Ingrao, Croire et détruire : Les intellectuels dans la machine de guerre SS, Paris, Fayard (edition à disposition : Pluriel),‎ , 703 p. (ISBN 978-2-8185-0168-9) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Peter Longerich (trad. Jeremy Noakes et Lesley Sharpe), Himmler : L'Éclosion quotidienne d'un monstre ordinaire [« Heinrich Himmler: A Life »], Paris, Héloise d'Ormesson,‎ , 1031 p. (ISBN 978-2-35087-137-0, lire en ligne) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Jean-Pierre Legendre, Laurent Olivier et Bernadette Schnitzler, L'archéologie nazie en Europe de l'Ouest, Infolio, 2007
  • Laurent Olivier, Nos ancêtres les Germains : les archéologues français et allemands au service du nazisme, Paris, Tallandier,‎ , 320 p. (ISBN 978-2-84734-960-3, notice BnF no FRBNF42738797, lire en ligne) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Reena Perschke, « Les mégalithes du Morbihan littoral sous l´occupation allemande (1940-1944) », Bulletin et Mémoires du Morbihan, Société Polymathique du Morbihan, tome CXXXIX, Vannes, 2013, p. 63–89.
  • Alain Schnapp, « L'autodestruction de l'archéologie allemande sous le régime nazi », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. 2, no 78,‎ 2003, p. 101-109 (lire en ligne)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]