Jules Senard

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Jules Senard
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Jules Senard

Biographie
Naissance
Décès
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Sépulture
Nationalité
Lieu de travail
Activité
Avocat, Procureur général, Homme politique
Conjoint
Charlotte Chermen

Antoine Marie Jules Senard (connu sous le nom Antoine Senard ou plus fréquemment Jules Senard[1]) est un avocat et un homme politique français, né à Rouen le et mort à Paris le .

Biographie[modifier | modifier le code]

Famille[modifier | modifier le code]

Jules Senard était le fils de Jean-Pierre Senard, d'abord maître maçon à Canteleu, commune proche de Rouen, puis architecte, et de Sophie Dutertre, fille du chevalier Antoine-Marie Dutertre, commissaire militaire issu d'une famille de la petite noblesse, destitué de sa charge en 1793 et incarcéré quelques mois en 1794 à la prison de Rouen. Jean-Pierre Senard, aurait par ses interventions évité que Antoine-Marie Dutertre passe en jugement. Jean-Pierre et Sophie se marient en 1795.

Sous la monarchie de Juillet[modifier | modifier le code]

Après des études à Rouen et à Paris Jules Senard s'inscrit au barreau de Rouen dés 1820, alors qu'il n'a pas encore vingt ans. Reconnu rapidement comme un avocat de talent, il est élu bâtonnier en 1835 et il le sera de nouveau en 1837, 1842 et 1846. En 1830 il adhère à la monarchie de Juillet, mais celle-ci ne lui apportant que des déceptions, il ne tarde pas à se ranger du côté de l'opposition dynastique dont il devient le chef de file à Rouen.

Sa réputation d'avocat défenseur des libertés s'affirme à l'occasion de plusieurs affaires: protestation contre une ordonnance de 1835 conférant au président de la Cour des pairs le droit de désigner d'office des défenseurs aux accusés de 1834, ce qui lui vaut des poursuites judiciaires; défense du Journal de Rouen au nom de la liberté de la presse.

En 1847 l'opposition républicaine et l'opposition dynastique lancent la campagne des banquets qu'elles mèneront parfois ensemble, parfois séparément. Senard est l'un des orateurs du premier banquet organisé le 9 juillet à Paris, dans la salle du Chäteau Rouge. Il préside le 25 décembre le dernier banquet qui se tient à côté de Rouen au Petit-Quevilly, sans intervenants républicains.

Sous la Deuxième République[modifier | modifier le code]

Procureur général à Rouen[modifier | modifier le code]

Suite à la révolution de février 1848 qui proclame la République, il se rallie au nouveau régime. Il est nommé procureur général à la Cour d'appel de Rouen. En mars, alors que la crise économique s'aggrave, des troubles surviennent à Rouen et dans d'autres agglomérations industrielles du département de Seine-Inférieure (10 morts et 25 blessés à Lillebonne).

Le 5 mars un décret du gouvernement provisoire organise l'élection d'une Assemblée nationale constituante au suffrage universel masculin. Le 23 avril, dans le cadre d'un scrutin de liste départemental, Senard, leader des républicains modérés, est élu député de Seine-Inférieure. Frédéric Deschamps, un confrère de Senard, républicain avancé soutenu par Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur du Gouvernement provisoire, nommé en février commissaire général du département, qui avait pris de sa propre initiative des mesures pour répondre aux revendications ouvrières, est largement battu.

Lorsque les résultats des élections sont connus, des incidents éclatent à Rouen le 27 avril. Les ouvriers présents devant l'hôtel de ville, qui comptaient sur l'élection de Deschamps et qui craignaient une aggravation de leur condition, refluent dans leurs quartiers et montent des barricades. Senard reprend pendant quelques jours son poste de procureur et contribue à réprimer le soulèvement avec l'armée et la garde nationale. Les combats font une trentaine de morts et une centaine de blessés, tous du côté des insurgés.

Président de l'Assemblée nationale constituante. Les journées de Juin.[modifier | modifier le code]

Senard, qui avait gagné en notoriété et acquis une réputation d'homme à poigne, fait partie des six vice-présidents élus par l'Assemblée début mai. Le 5 juin, après la manifestation du 15 mai 1848, il est élu président en remplacement de Philippe Buchez. Pendant les sanglantes journées de Juin 1848 [2], qui font suite à la fermeture des ateliers nationaux, il jouera un rôle important. Le 23 juin, sur la proposition de son président, l'Assemblée qui comprend 900 membres se déclare réunie en permanence. Ce même jour, à l'initiative de Senard, le commandement de toutes les forces de l'ordre (armée, garde nationale, garde mobile) est placé entre les mains du général Cavaignac. Le 24 juin Senard signe au nom de l'Assemblée le décret décidant l'état de siège et déléguant "tous pouvoirs exécutifs" au général Cavaignac.

Puis, Senard fait adopter par l'Assemblée une proclamation à la garde nationale: " Sans doute la faim, la misère, le manque de travail sont venus en aide à l'émeute. Mais, s'il y a dans les insurgés beaucoup de malheureux qu'on égare, le crime de ceux qui les entraînent, et le but qu'ils se proposent sont aujourd'hui à découvert. Ils ne demandent pas la République. Elle est proclamée. Le suffrage universel. Il a été pleinement admis. Que veulent-ils donc? On le sait maintenant : ils veulent l'anarchie, l'incendie, le pillage".

Dans la journée du 25 juin Cavaignac et Senard affichent une proclamation demandant aux ouvriers de se rendre: "...Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi et les bras de la République sont tout prêts à vous accueillir". Mais que faire des milliers d'insurgés arrêtés et entassés dans les prisons et des lieux de détention improvisés ( forts, caves, souterrains, combles d'édifices publics...) ? Dans la soirée Senard propose à l'Assemblée une disposition selon laquelle tout individu pris les armes à la main pourrait être déporté outre-mer par voie administrative, donc sans jugement. Les insurgés abandonnent le combat le 26 juin. Le texte concernant la déportation sera voté le 27 Juin avec deux modifications : le mot "transportation" est utilisé à la place de déportation qui correspondait à une condamnation judiciaire ; une distinction est opérée entre les "chefs" de l'insurrection qui relèvent des conseils de guerre et les autres[3]

Ministre de l'Intérieur[modifier | modifier le code]

Le 28 juin l'Assemblée décrète que Senard et Cavaignac ont "bien mérité de la patrie". Cavaignac dépose alors devant l'Assemblée l'autorité qui lui avait été conférée, mais celle-ci le confirme comme chef du pouvoir exécutif et le nomme président du conseil des ministres. Cavaignac constitue un gouvernement dans lequel Senard occupera pendant quelques mois le poste de ministre de l'Intérieur (28 juin - 13 octobre 1848). Il sera à l'initiative de projets de loi réglementant les libertés politiques et la liberté de la presse, en rétablissant une obligation de cautionnement. " Silence aux pauvres ! " proclame Lamennais. Senard fait adopter par l'Assemblée une loi prévoyant l'application du suffrage universel masculin aux élections locales, départementales et municipales. Il organise les élections qui ont lieu dans le calme en juillet et août. Un décret du 2 mars 1848 avait fixé la durée maximale du travail à 10 heures par jour à Paris et onze heures en province. Senard rejette les arguments développés par des députés pour redonner une liberté complète aux employeurs. Un nouveau texte fixant la durée maximum à douze heures dans les usines et manufactures est voté par l'Assemblée le 9 septembre.

Député[modifier | modifier le code]

Anti-bonapartiste, ses méthodes pour faire du général Cavaignac le candidat officiel à l'élection présidentielle de décembre 1848 provoquent une crise ministérielle et il est évincé du gouvernement. Il entre dans l'opposition après l'élection de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République en décembre 1848. Le 1er février 1849 il vote contre une proposition d'amnistie des insurgés de juin. Il change de position trois mois plus tard et dépose un amendement prévoyant une amnistie pleine et entière, qui ne sera pas adopté. Il est sévèrement battu à l'élection du 13 mai 1849 à la nouvelle Assemblée, appelée Assemblée législative. Cette élection voit au niveau national la défaite des républicains modérés dont fait partie Senard, une victoire des conservateurs ( listes menées par la grande bourgeoisie ou des notables légitimistes et orléanistes), et un succès relatif des républicains avancés. Dés le résultat connu Senard décide de quitter Rouen et de reprendre sa carrière d'avocat à Paris

Sous le Second Empire[modifier | modifier le code]

Sous le Second Empire Senard se consacre à sa profession d'avocat. Opposant à l'Empire il s'abstient de toute activité proprement politique. Il trouve sa place au sein du barreau de Paris, qui se veut gardien des libertés et défenseur du droit, aux côtés d'autres avocats républicains. Il montre une grande compétence dans les affaires de commerce, d'industrie, de finance, de brevets d'invention et de contrefaçon.

Le procès Madame Bovary[modifier | modifier le code]

En 1857 il défend Gustave Flaubert et Léon-Laurent Pichat, gérant de la Revue de Paris, accusés d'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs pour avoir écrit et publié le roman Madame Bovary. Senard est un avocat habile et renommé, une vedette du barreau, qui a bien connu la famille Flaubert à Rouen. Son gendre, Frédéric Baudry, est un ami de Gustave dont il a été le condisciple au lycée. Senard plaide le 31 janvier 1857 pendant quatre heures la respectabilité de l'écrivain et la moralité de l'œuvre[4] avec de nombreuses références littéraires à l'appui, mais il ne développe pas d'arguments en faveur de la liberté de l'écrivain et des droits de la littérature. Un acquittement est prononcé; néanmoins le tribunal inflige à Flaubert "un blâme sévère, car la mission de la littérature doit être d'orner et de recréer l'esprit en élevant l'intelligence et en épurant les mœurs plus encore que d'imprimer le dégoût du vice en offrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société[5]."

Sous la Troisième République[modifier | modifier le code]

En septembre 1870, Senard propose ses services au gouvernement de la Défense nationale qui l'envoie en mission diplomatique à Florence pour demander l'appui de l'Italie dans la guerre franco-allemande. Il arrive à Florence, alors capitale de l'Italie, le 17 septembre. Le 20 septembre l'armée italienne pénètre dans Rome. Le 22 Senard, malgré l'absence d' instructions, écrit directement au roi d'Italie, Victor Emmanuel II, pour le féliciter de cet "heureux événement" au nom du gouvernement français et en son nom personnel. Adolphe Thiers rejoint Senard le 12 octobre mais son manque de succès à Londres, Vienne et Saint-Pétersbourg, où il venait de se rendre, entraîne la neutralité de l'Italie. Seuls, Garibaldi, que Senard avait contacté, et des volontaires italiens placés sous son commandement, rejoignirent l'armée française. Néanmoins l'intervention de Senard empêcha, semble t-il, une remise en cause du rattachement de Nice à la France intervenu en 1860.

Senard se porte candidat à l'Assemblée nationale, en Seine-Inférieure, aux élections de février 1871, mais il échoue.

Il est élu en août 1871 conseiller municipal de Saint-Cloud dont il sera le maire jusqu'en décembre 1874. Il se consacre à la reconstruction de la ville qui, se trouvant pendant le siège de Paris de 1870 sur la ligne de feu, venait d'être détruite.

Il est élu en juillet 1874 bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris.

Il retrouve un siège de député de Seine-et-Oise à la faveur d’une élection partielle en octobre 1874. Il vote en 1875 pour l'amendement Wallon et les lois constitutionnelles. Il ne se représente pas en 1876, mais, suite à la dissolution de la Chambre, il est candidat dans la circonscription de Pontoise en octobre 1877 et gagne l'élection. Il est élu vice-président de la Chambre en mai 1879, avant une défaite aux élections législatives de 1881.

Hommages[modifier | modifier le code]

Plusieurs rues entretiennent sa mémoire :

Dédicace du 12 avril 1857 de Madame Bovary à Marie-Antoine-Jules-Senard par Gustave Flaubert[6]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Sans accent aigu sur le "e" du nom.
  2. L'historien Patrice Gueniffey estime qu' " aux 4000 insurgés morts, aux 1600 soldats et gardes tués, il faut ajouter les 15 000 insurgés raflés et abattus sans jugement après la fin des combats, les 11 000 autres qui sont arrêtés et entassés dans des prisons de fortune en attendant d'être jugés ". Source "Journal de la France et des français" p. 1556, édition Quarto Gallimard 2001
  3. Jean-Claude Farcy, " Inculpés des insurrections de juin 1848 ", base de données, Centre Georges Chevrier, 2012 : au 9 juillet 1848, La Gazette des Tribunaux donne le chiffre de 14 000 détenus incarcérés. Huit commissions statuent jusqu'en octobre sur le sort de 10 780 individus, 6255 sont remis en liberté, 4276 désignés pour la transportation et 249 renvoyés devant les conseils de guerre. Les désignés pour la transportation sont dirigés vers des ports de l'ouest où ils sont entassés dans des pontons et des forts, avant d'être regroupés à la prison de Belle-île-en-Mer. Plutôt qu'une amnistie, le pouvoir exécutif préfère accorder en nombre des grâces à partir de novembre 1848. En février 1850, 459 personnes seront finalement transportées en Algérie et non dans d'autres territoires, une loi du 24 janvier 1850 ayant désigné l'Algérie comme lieu de transportation. Les amnisties du 20 mars 1856 et du 16 août 1859 mettront un terme définitif à la transportation.
  4. « Plaidoirie du procès de Mme Bovary », sur le site du centre Flaubert de l'université de Rouen
  5. « Jugement du procès de Mme Bovary », sur le site du centre Flaubert de l'université de Rouen
  6. « Dedicace Madame Bovary de Gustave Flaubert », sur sur le site du centre Flaubert de l'université de Rouen

Sources et Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean Joubert, Jules Senard, Les Presses du Palais Royal, Paris, 1984
  • Max Brière, Aperçus sur le monde des Lettres et des Arts, du Palais et de la Politique à l'époque de Jules Senard, in Précis analytique de l'Académie des sciences , belles-lettres et arts de Rouen, 1985 et 1986
  • Maxime Brenier de Montmorand, Eloge de Senard in Bulletin de l'Association amicale des secrétaires et anciens secrétaires de la Conférence des avocats de Paris, n° 9, 1887
  • Henri Bardoux, Discours et plaidoyers, Arthur Rousseau, Paris, 1889
  • Frederick A. de Luna, The french republic under Cavaignac, Princeton university press, Princeton,1969
  • André Dubuc, Les émeutes de Rouen et d'Elbeuf (27, 28 et 29 avril 1848), in Etudes d'histoire moderne et contemporaine, tome II, 1948
  • Yannick Marec, Entre répression et conciliation sociale: les réactions aux émeutes rouennaises d'avril 1848, in 1848, Creaphis, Paris, 2002
  • Hippolyte Castille, Les massacres de juin 1848 d'après des documents historiques, Paris, 1869
  • Macha Séry, Marie-Antoine-Jules Sénard in Ceci est pour vous: de Baudelaire à Modiano, à qui sont dédiées les grandes œuvres, Philippe Rey, Paris 2012
  • « Antoine Sénard », dans Adolphe Robert et Gaston Cougny, Dictionnaire des parlementaires français, Edgar Bourloton, 1889-1891 [détail de l’édition] [texte sur Sycomore]
  • Jean-Louis Debré, Les Républiques des avocats, Librairie Académique Perrin, Paris, 1984
  • Yvan Leclerc, Crimes écrits, Plon, Paris, 1991
  • Gisele Sapiro, La responsabilité de l'écrivain, Seuil, Paris, 2011
  • Jean-Luc Brière, Jules Senard sous la Monarchie de Juillet et la Deuxième République, in Bulletin de l'association des amis de Flaubert et Maupassant, n° 30 2014, Rouen