Anthropologie judiciaire
| Partie de | |
|---|---|
| Pratiqué par |
Anthropologue judiciaire, anthropologue médico-légal |
| Objet |
Os et restes humains |
L'anthropologie judiciaire, ou anthropologie médico-légale, aide la justice à élucider les crimes grâce à ses références anthropologiques sur les os, l'histoire, l'archéologie. Les anthropologues appliquent les techniques scientifiques développées par l'anthropologie classique physique pour identifier les restes humains (squelettes, ou restes humains décomposés et non identifiés) et aider dans l'élucidation d'un crime[1]. Les anthropologues judiciaires travaillent en partenariat avec des pathologues judiciaires, des odontologues et des enquêteurs pour identifier un mort, découvrir des preuves, des traces, les circonstances et la date de la mort.
L'examen des os par l'anthropologue judiciaire a d'abord pour but de déterminer s'il s'agit d'ossements d'origine animale ou humaine, grâce à l'ostéologie, la radiologie, l'histologie et la morphologie du squelette. En étudiant les os d'une personne décédée, l'anthropologue judiciaire peut parvenir à établir l'âge, le sexe, l'origine et la taille de l'individu, ce qui peut permettre une identification. Il peut également déterminer les circonstances de la mort[1].
L'identification de restes brulés, momifiés, décomposés, mutilés, altérés par des humains voulant détruire des preuves, ou bien par des animaux, devient possible grâce au travail des anthropologues.
Histoire
[modifier | modifier le code]Prémices
[modifier | modifier le code]Le recours à l'anthropologie dans les enquêtes médico-légales a été rendu possible par la reconnaissance de l'anthropologie comme discipline scientifique à part entière et fait suite au développement de l'anthropologie physique.
En France, l'anthropologie judiciaire a pu se développer grâce aux travaux du médecin légiste Victor Balthazard au début du XXe siècle[2]. Aux États-Unis, c'est le professeur Earnest Hooton qui a exercé une influence durable sur le développement de l'anthropologie physique dans le monde académique[3]. Il est également l'auteur de travaux controversés en anthropologie criminelle[4], un courant de pensée basé sur la phrénologie et la physiognomonie fondé en Italie par Cesare Lombroso et prenant ses racines dans l'eugénisme[5]. Celui-ci tente d'établir un lien entre les caractéristiques physiques d'un individu et son comportement criminel. Ces croyances ont conduit à la mesure précise d'un grand nombre de squelettes ainsi qu'à la documentation rigoureuse de leurs différences, débouchant sur le développement de l'anthropométrie et du bertillonnage, un système d'identification judiciaire imaginé par le criminologue français Alphonse Bertillon. Il en va de même pour les grandes collections de squelettes humains, comme celle constituée par Thomas Wingate Todd à partir de 1912, qui comptait plus de 2400 squelettes accompagnés de données d'identification[6]. Celles-ci ont par exemple permis de trouver des signes indiquant l'âge ou des marqueurs de différenciation sexuelle. Par le biais de ces études, les anthropologues ont progressivement acquis une connaissance fine du squelette humain et des multiples différences squelettiques pouvant exister chez l'humain.
Une expertise de plus en plus sollicitée
[modifier | modifier le code]Au cours des années 1940, l'anthropologie médico-légale gagne en légitimité grâce à l'anthropologue Wilton M. Krogman. Il publie notamment deux articles dans le FBI Law Enforcement Bulletin afin d'informer les différentes agences américaines de la capacité des anthropologues à aider à l'identification de restes squelettiques[4]. Parallèlement, le FBI commence à collaborer de façon régulière avec les spécialistes du département d'anthropologie physique de la Smithsonian Institution, situé juste en face de leurs bureaux à Washington DC[4]. Dans les années 1950, l'armée américaine a employé des anthropologues pour identifier les victimes de la guerre de Corée sur place, avant leur rapatriement[4]. C'est à cette époque que l'anthropologie médico-légale a officiellement vu le jour. Ce contexte de guerre, ainsi que la Seconde Guerre mondiale, a permis aux anthropologues d'étudier des squelettes de victimes dont le sexe, l'âge et la stature étaient connus[7]. Cela leur a permis de créer des formules plus précises pour l'identification sur la base des seules caractéristiques squelettiques, dont certaines sont encore utilisées aujourd'hui[7].
La professionnalisation du domaine aux États-Unis a commencé peu après, dans les années 1950 et 1960. Cette évolution coïncide avec le remplacement des coroners par des médecins légistes dans de nombreuses régions du pays[4]. En 1972, une section d'Anthropologie physique est créée au sein de l'American Academy of Forensic Sciences. Le nombre de publications scientifiques en anthropologie médico-légale a alors fortement augmenté, tout comme l'intérêt du public pour cette discipline. Les anthropologues judiciaires ont aussi commencé à travailler sur des affaires de plus en plus médiatisées, comme celle impliquant l'anthropologue Charles Merbs, qui a aidé à identifier les victimes assassinées par Ed Gein[7].
De nos jours
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Aujourd'hui, l'anthropologie judiciaire est une discipline bien établie dans le domaine médico-légal. Les anthropologues sont appelés à examiner des restes humains et à aider à identifier des individus à partir de leurs os lorsque les autres caractéristiques physiques pouvant servir à identifier un corps n'existent plus. Les anthropologues judiciaires travaillent en collaboration avec les médecins légistes. Si la victime a mis du temps à être retrouvée ou si elle a été dévorée par des charognards, les marqueurs corporels utilisés pour l'identification sont détruits, ce qui rend l'identification normale difficile, voire impossible. Les anthropologues légistes sont capables de fournir les caractéristiques physiques de la personne afin de les saisir dans des bases de données de personnes disparues[8], telles que la base de données d'Interpol.
En plus de ces tâches, les anthropologues légistes participent souvent aux enquêtes sur les crimes de guerre et les accidents ayant causé de nombreuses victimes. Les anthropologues ont été chargés d'aider à identifier les victimes des attentats terroristes du 11 septembre 2001[9], ainsi que celles d'accidents d'avion tels que la catastrophe du vol 1285 d'Arrow Air[10] et celle du vol 427 d'USAir, où les corps avaient été vaporisés ou tellement mutilés qu'une identification normale était impossible[11]. Les anthropologues ont également aidé à identifier les victimes de génocides dans différents pays du monde, souvent longtemps après les faits. Des anthropologues spécialisés dans les crimes de guerre ont contribué à enquêter sur le génocide rwandais et le génocide de Srebrenica[12].
Méthodes
[modifier | modifier le code]Dans le cadre d'une enquête, les anthropologues médico-légaux peuvent être amenés à déterminer le sexe biologique d'un individu, sa stature (taille, poids), son âge, etc[13]. Pour ce faire, ils font appel à leur maîtrise de l'ostéologie ainsi qu'à leur connaissance fine des caractéristiques individuelles qui peuvent différencier les squelettes.
Détermination du sexe
[modifier | modifier le code]Selon les os retrouvés, le sexe peut être déterminé à partir de dimorphismes sexuels. Par exemple, l'examen du pelvis permet la détermination du sexe avec un haut degré de précision[14], idem pour celui de l'arc pubien et de l'emplacement du sacrum.
Cependant, le pelvis n'est pas toujours présent et les anthropologues judiciaires doivent donc pouvoir s'appuyer sur d'autres dimorphismes sexuels, situés ailleurs dans le squelette. Le crâne contient de multiples marqueurs pouvant être utilisés pour déterminer le sexe, comme la ligne temporale, les orbites, l'arcade sourcilière, les lignes nucales et l'apophyse mastoïde[15]. En général, les crânes masculins ont tendance à être plus gros et plus épais que les crânes féminins. Ils ont également des arêtes plus prononcées.
Les anthropologues judiciaires doivent toujours tenir compte de tous les marqueurs disponibles du fait des différences qui peuvent se manifester entre des individus de même sexe. Par exemple, un squelette féminin peut avoir un arc pubien légèrement plus étroit que la normale. C'est la raison pour laquelle ils utilisent généralement une classification reposant sur les cinq catégories suivantes : masculin, peut-être masculin, indéterminé, peut-être féminin, féminin[16]. De plus, les dimorphismes sexuels présents dans le squelette n'apparaissent véritablement qu'au moment de la puberté et ne sont donc pas complètement achevés tant que la maturité sexuelle n'est pas atteinte. C'est pourquoi les anthropologues judiciaires ne peuvent pas déterminer le sexe à moins que l'individu ne soit adulte au moment de la mort.
Il n'y a pour l'instant pas de méthode fiable pour déterminer le sexe à partir d'os crâniens d'un individu juvénile. Cela représente un vrai problème pour les enquêtes archéologiques ou judiciaires. Cependant, les dents peuvent aider à déterminer le sexe puisque celles-ci sont formées bien avant la puberté. Un dimorphisme sexuel est observé à la fois sur les dents déciduales et sur les dents définitives, même s'il est beaucoup moins visible sur les dents déciduales[17],[18],[19]. En moyenne, les dents masculines sont légèrement plus grosses que les dents féminines, la différence la plus importante étant observée au niveau des canines[20],[21]. L'examen des tissus dentaires internes montre aussi que les dents masculines contiennent proportionnellement plus de dentine que les dents féminines[22],[23].
Détermination de la stature
[modifier | modifier le code]L'estimation de la stature par les anthropologues judiciaires est basée sur une série de formules développées au fil du temps par l'examen de multiples squelettes différents, issus d'une multitude de régions du monde. La stature est donnée en tant que plage de valeurs possibles, en centimètres, et généralement calculée en mesurant les os de la jambe car ce sont ceux qui correspondent le mieux à la taille totale d'un individu[24]. Les trois os utilisés sont le fémur, le tibia et la fibula. En plus de ceux-ci, les os des bras, l'humérus, l'ulna et le radius, peuvent aussi être utilisés[25],[26]. Les formules pour déterminer la stature reposent sur d'autres indications concernant l'individu. Le sexe, l'ascendance et l'âge doivent donc être déterminés avant d'essayer de commencer à estimer la taille, quand cela est possible. Cela est dû aux différences qui existent entre les populations, les sexes et les groupes d'âge. En connaissant toutes les variables associées à la taille, une estimation plus précise peut être faite. Il est également important de noter une approximation de l'âge de l'individu lorsque l'on détermine la stature. Cela est dû au rétrécissement naturel du squelette avec l'âge. Après 30 ans, un individu perd approximativement un centimètre de sa taille chaque décennie.
Détermination de l'âge
[modifier | modifier le code]La détermination de l'âge par l'anthropologue judiciaire dépend de si les restes retrouvés appartenaient à un adulte ou à un enfant. En-dessous de 21 ans, la détermination de l'âge se fait généralement à travers un examen dentaire[27]. Quand les dents ne sont pas présentes, l'âge des enfants peut être déterminé en observant quels cartilages de croissance sont soudés ou non. La plaque tibiale se soude généralement à l'âge de 16 ou 17 ans chez les filles et autour de 18 ou 19 ans chez les garçons. La clavicule est le dernier os à achever sa croissance et la plaque se soude autour de 25 ans. Si le squelette retrouvé est complet, l'anthropologue judiciaire peut aussi compter le nombre d'os : si les adultes en possèdent 206, les os des enfants n'ayant pas encore fusionnés font grimper ce chiffre.
La détermination de l'âge pour les squelettes adultes n'est pas aussi directe car une fois l'âge adulte atteint, celui-ci évolue très peu[28]. L'une des manières de procéder est de regarder les ostéons au microscope. De nouveaux ostéons se forment constamment dans la moelle osseuse, même lorsque l'os a terminé sa croissance. Les jeunes adultes ont de plus gros ostéons et en plus petite quantité, tandis que ceux des personnes plus âgées sont plus petits, avec plus de fragments. Une autre méthode possible est de vérifier les marques indiquant la présence d'arthrite[29]. La présence ou non d'arthrite couplée à la taille et au nombre d'ostéons peuvent aider l'anthropologue à affiner l'âge potentiel.
Estimation de l'âge de personnes vivantes
[modifier | modifier le code]L'estimation de l'âge de personnes vivantes consiste en l'estimation de l'âge biologique d'une personne lorsque son âge administratif est inconnu ou incertain en raison de l'absence de documents d'identité valides[30]. Elle est utilisée pour confirmer si une personne a atteint un certain âge dans les cas de responsabilité pénale, de demandes d'asile, d'enfants non accompagnés, de traite d'êtres humains, d'adoption ou encore de compétitions sportives[31]. Les directives du groupe de travail pour le diagnostic médico-légal de l'âge (Arbeitsgemeinschaft für Forensische Altersdiagnostik, AGFAD) mentionnent une procédure en trois étapes pour l'estimation de l'âge : la première étape est un examen physique, la seconde consiste en l'évaluation du développement du poignet et de la main par le biais de radiographies et la troisième est un examen dentaire[32]. L'une des méthodes les plus utilisées pour l'estimation de l'âge à partir du développement de la main et du poignet est l'Atlas de Greulich et Pyle[33], tandis que pour évaluer le développement dentaire, la méthode la plus couramment utilisée à ce jour est la « technique des 8 dents » mise au point par Demirjian et al.[34]. Lorsque l'âge estimé de l'individu pourrait être supérieur à 18 ans, il est possible d'utiliser le développement de l'extrémité médiale de la clavicule[35].
Traditionnellement, les anthropologues qui procèdent à l'estimation de l'âge chez les personnes vivantes ont recours à des techniques d'imagerie telles que la radiographie et le scanner. Cependant, en raison des questions éthiques soulevées par l'utilisation de modalités d'imagerie médicale ionisantes à des fins non médicales (par exemple, à des fins médico-légales)[36], l'IRM, technique sans rayonnement, fait actuellement l'objet de recherches visant à développer de nouvelles méthodes pour estimer l'âge des personnes vivantes[37].
Autres marqueurs
[modifier | modifier le code]Les anthropologues judiciaires sont également capables de détecter et d'interpréter d'autres marqueurs sur les os. Le remodelage osseux qui signale la présence d'anciennes fractures ne reste visible que pendant environ sept ans. Passé ce délai, la trace de l'ancienne fracture est presque impossible à détecter. L'examen des fractures sur les os peut potentiellement aider à déterminer le type de traumatisme qu'ils ont subi. La cause de la mort n'est pas déterminée par l'anthropologue judiciaire, puisqu'il n'est pas qualifié pour cela. Néanmoins, il est capable de déterminer le type de traumatisme vécu comme une blessure par balle, un traumatisme avec un objet contondant, une arme tranchante, ou un mélange des deux. Il lui est également possible de déterminer si une fracture s'est produite ante-mortem (avant la mort), péri-mortem (au moment de la mort) ou post-mortem (après le décès). Les fractures ante-mortem montrent en principe des signes de guérison, selon le temps qui s'est écoulé entre la fracture et le décès, tandis que les fractures péri-mortem et post-mortem n'en montrent pas. Les fractures péri-mortem peuvent être qualifiées ainsi durant un intervalle de temps assez long, car les traumatismes ante-mortem qui ne sont pas directement relié à la mort peuvent très bien ne pas avoir eu le temps d'entrer dans le processus de guérison. Les fractures péri-mortem sont généralement propres, avec des marges rondes et une décoloration uniforme après la mort, alors que les fractures post-mortem semblent friables, brisées[38]. Elles sont aussi souvent d'une couleur différente par rapport à l'os environnant, c'est-à-dire qu'elles sont plus blanches car elles ont été exposées aux processus taphonomiques durant un temps plus ou moins long. Cependant, en fonction du temps écoulé entre la fracture post-mortem et l'exposition du corps, on ne peut pas forcément déterminer si le meurtrier l'a ré-inhumé, par exemple. Les maladies comme les cancers des os peuvent être détectables dans la moelle osseuse et peuvent aussi faciliter l'identification.
Dans la fiction
[modifier | modifier le code]Dans la série télévisée Bones, l'héroïne est une anthropologue judiciaire de renom. À travers cette série, on peut découvrir et observer les différentes techniques de travail d'un anthropologue. La série se base sur les livres de l'anthropologue judiciaire et auteure Kathy Reichs, écrit donc avec un point de vue interne, bien que romancé.
Références
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