Anthropocentrisme

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Le récit biblique de la création de l'homme par Dieu, représenté ici par Michel-Ange au XVIe, attribue à l'espèce humaine un statut central dans l'histoire de l'univers.

L’anthropocentrisme est une conception philosophique qui considère l’humain comme l'entité centrale la plus significative de l'Univers et qui appréhende la réalité à travers la seule perspective humaine.

Aristote fut le premier à en développer la théorie, en même temps que celle du géocentrisme, conception scientifique qui, elle, a prévalu jusqu'au XVIe siècle et selon laquelle la terre était le centre de l'univers.

Quand Johannes Kepler et Tycho Brahe sont parvenus à faire admettre les idées de Nicolas Copernic et Galilée selon lesquelles la Terre n'est pas au centre de l'Univers (donc les hommes non plus), l'approche géocentriste a été abandonnée.

L'anthropocentrisme, en revanche, se prolonge encore aujourd'hui sur le plan philosophique et moral avec l'humanisme, idéologie à laquelle il est étroitement lié (et avec laquelle on le confond souvent), qui assigne à l'homme le rôle de mètre-étalon pour mesurer toute chose ou phénomène.

Les conceptions du monde qui lui sont directement opposées sont le théocentrisme (selon lequel Dieu occupe le rôle central de la vie, ayant "existé" avant sa création et pouvant demeurer après son extinction) et le biocentrisme (où le rôle central est attribué à la nature, Dieu en étant absent et l'homme n'apparaissant que comme simple figurant, de passage et sans position hiérarchique par rapport aux autres espèces).

Anthropocentrisme religieux[modifier | modifier le code]

Philosophies antiques[modifier | modifier le code]

Les Grecs et les Romains représentent leurs dieux sous des apparences humaines.
Ici, une statue romaine représentant le dieu Apollon (IIe s av. J.-C.).

Les mythologies antiques polythéistes et les cosmologies scientifiques prérelativistes les plus anciennes sont fondées sur une représentation du monde géocentriste, c'est-à-dire qu'ils placent la Terre au centre du monde.

Chez des philosophes grecs comme Aristote, cette conception du monde va de pair avec l'idée que l'homme occupe une place centrale dans le monde. La première amorce du concept d'une Scala naturæ avec l'homme au sommet de la hiérarchie des êtres, remonte à Démocrite et à Platon[1].

Le judaïsme[modifier | modifier le code]

Selon le christianisme, Dieu s'est « fait » homme. Nativité, peinture du XIIIe.

La religion juive émerge au VIIIe siècle av. J.-C. avec le début de la rédaction du Livre de la Genèse (qui se poursuit jusqu'au IIe siècle av. J.-C.), qui est un récit des origines mythique commençant par celui de la création du monde par Dieu, et par un autre, qui relate la création du premier couple humain, Adam et Ève.

Ce récit confère à l'être humain un rôle explicitement supérieur par rapport aux autres espèces, principalement du fait des capacités de sa conscience et du degré de complexité de son langage.

Le christianisme[modifier | modifier le code]

Dans la mesure où la religion chrétienne est fondée sur le mystère de l'incarnation (transformation passagère de Dieu en un homme, Jésus) et celui de la résurrection (retour de Dieu de la condition d'homme à l'état transcendant absolu), la théologie chrétienne, dans son ensemble, développe une vision du monde anthropocentriste : l'homme joue un rôle absolument central dans le processus de la Création : il en constitue le point d'aboutissement par excellence.

Par la suite, les écrits polémiques opposant chrétiens et païens se font l'écho des controverses religieuses et philosophiques occasionnées précisément par l'affirmation de l'anthropocentrisme chrétien. Au IIe siècle, le philosophe Celse, dans son Discours vrai contre les Chrétiens, est l'un des premiers à refuser cette vision du monde.

Anthropocentrisme séculier[modifier | modifier le code]

Influence de l'humanisme[modifier | modifier le code]

La citation du philosophe grec Protagoras, « L'homme est la mesure de toutes choses », et l'Homme de Vitruve, dessin de Léonard de Vinci (fin XVe), sont les symboles les plus connus de la pensée humaniste.

A la fin du XIVe siècle, en Italie, la bourgeoisie commerçante s'émancipe peu à peu de l'autorité de l'Église et soutient moralement et financièrement tout un ensemble d'artistes et d'intellectuels qui, eux aussi, en réhabilitant la culture gréco-romaine, contribuant à relativiser l'influence du christianisme.

Cette mutation entraîne des conséquences, qui restent considérables aujourd'hui, a pour nom "humanisme". L'anthropocentrisme cesse en effet d'être associé à des conceptions religieuses stricto sensu et s'inscrit en revanche dans le cadre d'une vision matérialiste. Le monde cesse peu à peu d'être perçu comme une pure création divine, un pur mystère ; on commence en revanche à se le représenter comme une donnée objective et connaissable, au moyen de la science. Une connaissance uniquement par l'homme.

Les humains du monde contemporain doivent donc à l'idéologie humaniste la conviction qu'eux seuls sont capables non seulement de connaître toute chose et tout phénomène mais de transformer le monde, toujours plus et à leur guise, en fonction de leurs désirs et par des moyens techniques.

Impact de la révolution copernicienne[modifier | modifier le code]

Les découvertes de Nicolas Copernic débouchent sur un fondamental changement de paradigme dans la représentation du monde. Pour reprendre l'expression du philosophe et historien des sciences Alexandre Koyré, en 1957, l'humanité passe peu à peu d'une conception d'un monde clos à celle d'un univers infini, sans limites connues[2].

En invalidant une vision du monde où la terre se trouverait au centre de l'univers, Copernic et ses adeptes opèrent une "révolution", la révolution copernicienne, au sens où ils mettent un terme au géocentrisme et lui substituent l'héliocentrisme. Mais ce faisant, ils ne mettent nullement fin à l'anthropocentrisme, bien au contraire, dans la mesure où les humains conservent la conviction qu'eux seuls peuvent non seulement connaître la structure du monde mais le transformer.

C'est ainsi qu'en 1637, dans son Discours de la méthode, Descartes affirme que l'homme doit se « rendre comme maître et possesseur de la nature » : la philosophie naturelle s'émancipe alors radicalement et définitivement de l'Église, point d'aboutissement de l'idéal humaniste[3].

Conséquences de l'évolutionnisme[modifier | modifier le code]

Dans L'évolution de l'Homme (1879), Ernst Haeckel voit en l'homme le point culminant de toute l'évolution.

En 1859, le paléontologue anglais Charles Darwin publie De l'origine des espèces, ouvrage aujourd'hui considéré comme le texte fondateur de la théorie de l'évolution. Sur la base de recherches scientifiques, il avance l'idée que les espèces vivantes, végétales et animales, descendent d'autres espèces, les plus anciennes ayant disparu, et qu'il est possible d'établir une classification en vue de déterminer leurs « liens de parenté » (thèse de la sélection naturelle).

Le livre fait alors scandale car il contredit la théorie religieuse en vigueur à l'époque, à savoir que le monde est une création de Dieu ex nihilo, que les humains sont, depuis toujours, une espèce clairement séparée des espèces animales et que toutes sont immuables. Cependant, la découverte de l'évolution des espèces vivantes par Darwin et de ses adeptes aboutit finalement à ce que, de façon générale, les modèles fixistes (selon lesquels le monde a été créé tel qu'il est encore aujourd'hui) soient réfutés et qu'au contraire il soit admis que le monde est le produit de transformations multiples au fil du temps.

Par delà leur intérêt scientifique, les thèses de Darwin donnent rapidement naissance à une thèse philosophique, le darwinisme, qui va dans le sens d'un renforcement de l'anthropocentrisme. Selon cette thèse, en effet, l'humanité constitue l'espèce vivante "la plus évoluée", "la plus intelligente", la plus à même - par le biais de la science et de la technique - non seulement de connaître l'univers et transformer le monde mais de s'identifier elle-même dans le contexte général de l'évolution.

Critiques[modifier | modifier le code]

Philosophie environnementale et écologie[modifier | modifier le code]

Selon certains critiques, l'anthropocentrisme a généré un mode de vie destructeur de la nature, au point de déclencher une nouvelle ère géologique : l'anthropocène.

À partir du XXe siècle, en particulier après 1945, la philosophie de l'environnement développe de nouvelles réflexions sur les relations entre l'espèce humaine et l'univers, en lien avec le développement des sciences de l'environnement qui ont donné naissance à l'écologie à partir de la fin du XIXe siècle.

À partir des années 1970, ces découvertes et ces réflexions donnent naissance à l'écologie politique et à l'écologisme. Ces courants de pensée mettent en avant la notion d'environnement et de préservation de l'environnement, en s'inquiétant de la pollution d'origine humaine.

Ils sont à l'origine de fortes critiques de l'anthropocentrisme dans la mesure où ils considèrent le mode de vie qui en découle, axé sur la consommation de masse, comme nuisible à l'environnement et, par là, à la survie de l'espèce humaine elle-même. Au point d'affirmer que ce mode de vie a été tellement destructeur qu'il a enclenché une nouvelle ère géologique : l'anthropocène.

Par ailleurs, les travaux sur la génomique et la nutrition des animaux montrent que l'homme n'est certainement pas à la pointe de l'évolution. Il appartient aux opisthocontes, branche qui n’est nullement plus évoluée qu’aucune des autres. En ce qui concerne les aspects fonctionnels et métaboliques par exemple, il est devenu indispensable de considérer la supériorité des plantes sur les animaux et sur l'homme en particulier[4].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Hendrik Cornelius Dirk De Wit, H. C. D. de Wit, A. Baudière, Histoire du développement de la biologie, PPUR presses polytechniques, , p. 58
  2. Alexandre Koyré, Du monde clos à l'univers infini, Paris, Gallimard, coll. "Tel", 2003 (première édition : 1957).
  3. Henri Gouhier, L'anti-humanisme au XVIIe siècle, Vrin, coll. « Bibliothèque d'histoire de la philosophie », , 192 p. (ISBN 978-2711609376)
  4. Jean-Pierre Jacquot, « De la place de l’homme dans l’évolution, l’éthique et la nutrition », sur The conversation, (consulté le 3 septembre 2018)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Bob Boddice (éd.), Anthropocentrism : Humans, Animals, Environments, Leyde et Boston, Brill, 2011.
  • (en) Derrick Jensen, The Myth of Human Supremacy, Seven Stories Press, 2016. (ISBN 978-1609806781).

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]