Amedeo Modigliani

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Amedeo Modigliani
Amedeo-modigliani-identification-photo-nice-1918.jpg
Amedeo Modigliani en 1918.
Naissance
Décès
(à 35 ans)
Paris (Drapeau de la France France)
Nom de naissance
Amedeo Clemente Modigliani
Nationalité
italien
Activité
Formation
Maître
Lieu de travail
Mouvement
Mécènes
Dr Paul Alexandre, Paul Guillaume, Léopold Zborowski
Influencé par
Enfant
Œuvres principales
La Juive (1908), L'Amazone (1909), Paul Alexandre sur fond vert (1909), Paul Guillaume (1915), Chaïm Soutine (1916), Grand nu couché (1917), Nu endormi les bras ouverts (1917), Nu assis sur un divan (1917), Femme au chapeau (1918), Fillette en bleu (1918), Le Petit Paysan (1918), Jeanne Hébuterne (1919).
signature d'Amedeo Modigliani
signature

Amedeo Clemente Modigliani, né le 12 juillet 1884 à Livourne (Italie) et mort le 24 janvier 1920 à Paris (France), est un peintre et sculpteur italien rattaché à l'École de Paris.

De santé fragile, Amedeo Modigliani grandit dans une famille juive bourgeoise mais désargentée qui, du côté maternel en tout cas, soutient sa précoce vocation d'artiste. Ses années de formation le conduisent de la Toscane à Venise, en passant par le Mezzogiorno, avant de le fixer en 1906 à Paris, alors capitale européenne des avant-gardes artistiques. Entre Montmartre et Montparnasse, lié à Utrillo, Picasso, Max Jacob, Zárate, Lipchitz ou Soutine, « Modi » devient une des figures de la bohème. Passé vers 1909 à la sculpture — son idéal —, il l'abandonne en 1914 du fait surtout de ses problèmes pulmonaires : il se remet exclusivement à peindre, produit beaucoup, vend peu, et meurt à 35 ans de la tuberculose qu'il n'a pas soignée.

Il incarne dès lors l'artiste maudit qui s'est abîmé dans l'alcool, les drogues et les liaisons orageuses pour noyer son mal-être et son infortune. S'ils ne sont pas sans fondement, ces clichés, renforcés par le suicide de sa compagne Jeanne Hébuterne au lendemain de sa mort, se substituent à une réalité biographique difficile à établir ainsi qu'à une étude objective de l'œuvre. Jeanne Modigliani, fille du couple, est dans les années 1950 l'une des premières à montrer que la création de son père n'a pas été marquée par sa vie tragique et a même évolué à rebours, vers une forme de sérénité.

Modigliani a laissé quelque 25 têtes de femmes en pierre sculptées en taille directe, peut-être sous l'influence de Brancusi, et évoquant l'art africain traditionnel découvert par l'occident en ce début de XXe siècle. Un aspect épuré très sculptural se retrouve justement dans ses toiles, infiniment plus nombreuses bien qu'il en ait détruit beaucoup et se soit limité essentiellement aux deux grands genres de la peinture figurative que sont le nu féminin et le portrait.

Inspiré par la Renaissance italienne et le classicisme, Modigliani puise néanmoins dans les courants issus du postimpressionnisme (fauvisme, cubisme, début de l'art abstrait) des moyens formels pour rompre avec la tradition et poursuivre sa quête personnelle. Si celle-ci n'a pas marqué l'histoire de la peinture de façon décisive, elle a rendu populaires et reconnaissables entre tous son trait ample et sûr, ses images de cariatides et ses nus sensuels aux couleurs chaudes, ses portraits frontaux aux formes étirées, ses visages au regard souvent absent, comme tourné vers l'intérieur.


Biographie[modifier | modifier le code]

Photo en noir et blanc, prise de côté, de la façade d'une maison en pierre avec porte arrondie et fenêtres avec jalousies
Maison natale de Modigliani (cliché de 1903)[1].

Amedeo Modigliani, qui se confiait peu, a laissé quelques lettres mais aucun journal[2], et celui de sa mère ne constitue qu'une source partielle[3]. Quant aux souvenirs des amis et relations, ils ont pu être altérés[4],[5] par l'oubli, la nostalgie de leur jeunesse[3] ou leur vision de l'artiste : la monographie que lui consacre en 1926 André Salmon semble en particulier à l'origine de « toute la mythologie Modigliani[6] ». Peu attirée par l'œuvre de son père en tant qu'historienne d'art[7], Jeanne Modigliani s'est efforcée de retracer son parcours réel « sans la légende et au-delà des déformations familiales[8] » dues à une sorte de dévotion condescendante pour le disparu[a],[9]. La biographie dont elle livre une première version en 1958 marque une étape décisive dans les recherches sur l'homme, sa vie et sa création[10],[11].

Jeunesse et formation (1884-1905)[modifier | modifier le code]

Amedeo Clemente naît dans le petit hôtel particulier de la famille Modigliani, via Roma 38, au cœur de la cité portuaire de Livourne[12]. Après Giuseppe Emanuele, Margherita et Umberto[b], il est le dernier enfant de Flaminio Modigliani (1840-1928), homme d'affaires en butte à de gros revers de fortune, et d'Eugénie née Garsin (1855-1927), tous deux issus de la bourgeoisie séfarade[13]. Au-delà de ses problèmes de santé, son intelligence sensible et son inappétence scolaire persuadent sa mère de l'accompagner dès l'adolescence dans une vocation artistique[1] qui va vite lui faire quitter l'horizon étriqué de sa ville natale[14].

Deux familles que tout oppose[modifier | modifier le code]

Photo sepia d'un homme d'une certaine corpulence en costume trois pièces et d'une femme en robe longue, main sur son ventre légèrement arrondi
Les parents d'Amedeo en 1884, avant sa naissance[15].

L'histoire familiale qu'a rédigée Eugénie[16] aide comme son journal intime en français[17] à rectifier les rumeurs entretenues à l'occasion par Amedeo lui-même, selon lesquelles son père descendrait d'une lignée de riches banquiers et sa mère de Baruch Spinoza[18].

Sans doute originaires du village de Modigliana, en Émilie-Romagne[1], les ascendants paternels du peintre résidaient au début du XIXe siècle à Rome, où ils rendaient quelques services financiers au Vatican : s'ils n'ont jamais été « les banquiers du pape » — mythe familial revivifié par temps de crise[19] —, ils ont pu acquérir en Sardaigne un domaine forestier, agricole et minier qui en 1862 couvre 60 000 hectares au nord-ouest de Cagliari. Flaminio l'exploite avec ses deux frères et y réside la plupart du temps[13], tout en dirigeant sa succursale de Livourne. Leur père a en effet quitté les États pontificaux en 1849 — chassé pour son soutien au Risorgimento ou bien furieux d'avoir dû, parce que Juif, se défaire d'un petit bien foncier[20]. Or Livourne, dont la population compte environ 8% de descendants des Juifs chassés d'Espagne en 1492, offre un statut exceptionnel pour l'Italie : depuis 1593, les lois livournaises accordent aux « marchands de toutes nations » un libre droit de circulation, de négoce et de propriété[21].

Fuyant de même les persécutions des Rois catholiques, les ancêtres d'Eugénie Garsin s'étaient établis à Tunis, l'un d'eux y fondant une école talmudique de renom. À la fin du XVIIIe siècle, un Garsin commerçant s'est fixé à Livourne avec sa femme Regina Spinoza — dont la parenté même lointaine avec le philosophe mort sans enfant n'est nullement prouvée[16],[22]. Un de leurs fils en faillite émigre avant 1850 à Marseille, où son fils Isacco, marié à une cousine toscane[23], élève ses sept enfants selon une tradition judéo-espagnole ouverte voire libre-penseuse : instruite par une gouvernante anglaise puis à l'école catholique[24], Eugénie reçoit une solide culture classique[5] et baigne dans un milieu rationaliste féru d'arts — sans tabou, en particulier, sur la représentation de la figure humaine[25].

Elle n'en est pas moins à son insu promise par son père à Flaminio Modigliani, âgé de trente ans quand elle en a quinze mais plus riche qu'elle. Deux ans plus tard, en 1872, la jeune mariée emménage à Livourne chez ses beaux-parents, où cohabitent quatre générations[26]. Rapidement déçue par leur train de vie luxueux mais soumis à des règles rigides, elle se sent mal à l'aise dans cette famille conservatrice très patriarcale et de stricte observance religieuse : jugeant les Modigliani prétentieux et ignorants, elle vantera toujours l'esprit des Garsin[27]. Son mari est d'ailleurs accaparé par ses affaires, qui périclitent et ne suffisent plus aux dépenses d'une maisonnée trop nombreuse : taxes, dettes, hypothèques, en 1884 c'est la banqueroute[26].

Dans la nuit du 11 au 12 juillet, Flaminio fait entasser sur le lit de sa femme les objets les plus précieux de la maison : en vertu d'une loi interdisant de saisir ce qui se trouve sur la couche d'une parturiente, cela au moins échappe aux huissiers qui se sont présentés au matin en même temps que le bébé[13]. Celui-ci est prénommé Amedeo Clemente, en hommage au frère cadet et préféré d'Eugénie, et à leur jeune sœur Clementina morte deux mois plus tôt[28],[29].

« Peut-être un artiste ? »[modifier | modifier le code]

Photo en noir et blanc représentant une dizaine de jeunes garçons sur trois rangs
1895, lycée Guerrazzi de Livourne : Amedeo est assis au 1er rang, au centre[30].

Très proche de sa mère, « Dedo » connaît une enfance choyée et, nonobstant les difficultés matérielles, son désir de devenir artiste ne suscite aucun conflit[22], contrairement à ce que pensait André Salmon[31].

Eugénie Garsin s'installe avec ses enfants dans une maison de la via delle Ville[30] par prudence mise à son nom[32], et s'éloigne de sa belle-famille comme de son mari[33], parti se refaire en Sardaigne[34]. Elle accueille bientôt son père veuf — fin lettré aigri jusqu'à la paranoïa par ses déboires commerciaux mais adorant son petit-fils[35] — et deux de ses sœurs : Gabriella[c], qui vaque au ménage[36], et Laura, psychiquement fragile[31],[d]. Obligée de travailler, Eugénie donne des leçons de français puis ouvre avec Laura une petite école privée[37], où Amedeo apprend très tôt à lire et à écrire[30]. Soutenue par ses amis intellectuels[e],[38], cette maîtresse femme[39] stoïque[24] et qui aime écrire[34] se lance de surcroît dans la traduction (poèmes de Gabriele D'Annunzio) et la critique littéraire[f],[22].

La légende veut que la vocation de Modigliani se soit subitement déclarée en août 1898, lors d'une sérieuse fièvre typhoïde avec complications pulmonaires : l'adolescent n'ayant jamais touché un crayon aurait alors rêvé d'art et de chefs-d'œuvre inconnus[22], le délire fébrile libérant ses aspirations inconscientes. Il est plus probable que cela lui ait simplement permis de les réaffirmer, car il avait déjà manifesté son goût pour la peinture[40],[41]. En 1895, où il avait souffert d'une grave pleurésie, Eugénie qui le trouvait un peu capricieux — entre réserve timide et bouffées de colère ou d'exaltation[42] — se demandait si un artiste ne sortirait pas un jour de cette chrysalide[43],[30]. L'année suivante il réclamait des cours de dessin[44] et vers treize ans, en vacances chez son père, commençait à réaliser quelques portraits[45].

Initié depuis longtemps à l'hébreu et au Talmud[30], Amedeo se réjouit de faire sa Bar Mitzvah[43], mais en classe il ne se montre ni brillant ni studieux[46] : non sans quelque inquiétude, sa mère le laisse à quatorze ans quitter le lycée pour l'académie des Beaux-Arts[47],[g].

De Livourne au Mezzogiorno[modifier | modifier le code]

Après deux ans d'études à Livourne, Modigliani effectue pour sa santé et sa culture artistique un long voyage dans le sud[48].

Tableau montrant des navires à voile et un coin de quai
Guglielmo Micheli, Dans le port de Livourne, huile sur toile, 1895[49].

Aux Beaux-Arts de Livourne, Amedeo est le plus jeune élève de Guglielmo Micheli[22], peintre de paysage[50] formé par Giovanni Fattori à l'école des Macchiaioli[49] : se référant à Corot ou Courbet, ceux-ci ont rompu avec l'académisme pour se rapprocher du réel et prônent la peinture sur le motif, la couleur plutôt que le dessin[51], les contrastes, une touche légère[52]. L'adolescent rencontre là, entre autres, Renato Natali, Gino Romiti, qui l'éveille à l'art du nu, et Oscar Ghiglia, son meilleur ami malgré leur écart d'âge. Découvrant les grands courants artistiques, il sent déjà une prédilection pour l'art toscan et la peinture italienne gothique ou Renaissance[47], ainsi que pour les préraphaélites. Il peint parfois à la campagne[53] mais cherche plus volontiers son inspiration dans les quartiers populaires : il y a loué avec deux camarades un atelier où il n'est pas exclu qu'il ait contracté le bacille de Koch[54]. Si ces deux ans chez Micheli ont peu compté dans son parcours[55], Eugénie note la qualité de ses dessins[31], seuls vestiges d'ailleurs de cette époque[33].

Panneau sculpté en bas et haut-relief représentant deux arbres et quatre hommes, dont un agenouillé
Camaino, Monument funéraire de Cassone della Torre (détail), 1318, Basilique Santa Croce de Florence.

Nourri chez sa mère de discussions ardentes[48], Amedeo lit au hasard les classiques italiens et européens, s'enthousiasmant pour Dante, D'Annunzio, Nietzsche[h], Baudelaire[53] : de là provient le répertoire de vers et de citations qui lui vaudront à Paris sa réputation un peu surfaite d'homme très cultivé[38]. Pour l'heure c'est un garçon courtois, timide malgré sa prestance[33] mais déjà dans la séduction[53]. En septembre 1900, atteint de pleurésie tuberculeuse[i], il se voit recommander le repos au grand air de la montagne[54]. Requérant l'aide financière de son frère Amedeo Garsin, Eugénie préfère emmener l'artiste en herbe faire son Grand Tour en Italie du Sud[57].

Début 1901 il découvre Naples, son musée archéologique, les ruines de Pompéi[58], et les sculptures archaïsantes du siennois Tino di Camaino[59] : divers témoignages semblent indiquer que sa vocation de sculpteur se serait révélée là, et non plus tard à Paris comme l'a longtemps affirmé la critique[60]. Le printemps se passe à Capri et sur la côte amalfitaine[61], l'été et l'automne à Rome[62], qui impressionne profondément Amedeo[63] et où il rencontre le vieux macchiaiolo Giovanni Costa[64]. Il envoie à son ami Oscar Ghiglia de longues lettres exaltées[52] dans lesquelles, débordant de vitalité et d'un « symbolisme ingénu[48] », il dit son besoin d'innover en art[65] et sa quête d'un idéal esthétique par lequel accomplir son destin d'artiste[59].

Florence et Venise[modifier | modifier le code]

En quête d'une atmosphère plus stimulante, Modigliani passe un an à Florence puis trois à Venise, qui lui offre un avant-goût de la bohème parisienne[66].

En mai 1902, poussé par Costa ou Micheli lui-même[67], Modigliani rejoint Ghiglia[68] à l'École libre de Nu que dirige Fattori au sein de l'académie des beaux-arts de Florence[69]. Quand il n'est pas à l'atelier — sorte de capharnaüm où le professeur incite ses élèves à suivre librement leur ressenti face au « grand livre de la nature »[70] —, il visite les églises, le Palazzo Vecchio, les galeries du musée des Offices et des Palais Pitti ou Bargello[71]. Il admire les maîtres de la Renaissance italienne mais aussi des écoles flamande, espagnole, française[72]. Christian Parisot[j] situe là, devant les statues de Donatello, Michel-Ange, Cellini ou Jean Bologne du musée Bargello, un second choc dévoilant au jeune Amedeo que donner vie à la pierre sera pour lui plus impérieux que peindre[73]. En attendant, si les cafés littéraires ne manquent pas où retrouver le soir artistes et intellectuels[68], l'effervescence de la capitale toscane ne le comble pas[71].

Photo en couleur d'une façade de maison de couleur vive au bord d'un canal
Un des ateliers[69] de Modigliani à Venise donnait rio de San Basegio.
Tableau montrant au premier plan une grosse tête de lion auréolée etde la végétation, au second de l'eau et au fond un campanile et une façade ouvragée
Carpaccio, Le Lion de Saint-Marc (détail), 1516, tempera sur toile, Venise, Palais des Doges.

Son inscription à l'École de Nu de l'académie des beaux-arts de Venise, carrefour culturel[48] où il s'installe en partie aux frais de son oncle[74], date de mars 1903. Peu assidu, il préfère flâner sur la place Saint-Marc, arpenter les campi et les marchés du Rialto à la Giudecca, « dessiner au café ou au bordel[75] »,[76] et partager les plaisirs illicites d'une communauté d'artistes plus cosmopolite et « décadente » que celles de Livourne ou même Florence[77] : alcool, haschich, sexe[78], soirées occultistes dans des lieux improbables[79].

Photo noir et blanc d'un jeune homme en buste, menton relevé un peu tourné vers la droite, en costume sombre et large cravate
À Livourne, vers 1901[5].

Là encore il cherche moins à produire qu'à enrichir ses connaissances au musée et dans les églises[68]. Toujours fasciné par les toscans du Trecento, il découvre les grands vénitiens des siècles suivants : Bellini, Giorgione, Titien, Carpaccio — qu'il vénère —, Le Tintoret, Véronèse, Tiepolo[80]. Il regarde, analyse, remplit ses carnets de croquis[66]. Il n'en exécute pas moins plusieurs portraits, tel celui de la tragédienne Eleonora Duse, maîtresse de D'Annunzio[81], qui trahissent l'influence du symbolisme et de l'Art nouveau[66]. Concernant toutes ses œuvres de jeunesse, il est difficile de savoir si elles ont simplement été perdues[82] ou si, comme l'affirmait sa tante Margherita, il les a détruites[83], ce qui a accrédité l'image de l'éternel insatisfait né à l'art seulement à Paris[84].

Modigliani est alors un beau jeune homme d'une sobre élégance[68] et d'une agréable compagnie[85] : mais ses lettres à Oscar Ghiglia révèlent les affres du créateur. Idéaliste convaincu que l'artiste moderne doit s'immerger dans les villes d'art plutôt que dans la nature, il déclare vaine toute tentative de traduction par le style tant que la conception mentale de l'œuvre n'est pas achevée[86] et, déjà obsédé par la ligne[80], y voit moins un contour matériel qu'une valeur synthétique permettant d'atteindre l'essence[66], d'exprimer une réalité invisible[87]. « Ton devoir réel est de sauver ton rêve, enjoint-il à Ghiglia, affirme-toi et dépasse-toi toujours[…], habitue-toi à placer tes besoins esthétiques au-dessus de tes devoirs envers les hommes[83]. » Si Amedeo pense déjà sculpture, il manque de place et d'argent pour s'y lancer[88].

Durant ces trois années cruciales à Venise[55], entrecoupées de séjours livournais, Modigliani s'est lié avec Ardengo Soffici et Manuel Ortiz de Zárate. Celui-ci, qui restera jusqu'à la fin l'un de ses meilleurs amis, lui fait découvrir les poètes symbolistes[47] ou Lautréamont mais aussi l'impressionnisme, Paul Cézanne[66] et Toulouse-Lautrec, dont les caricatures pour l'hebdomadaire Le Rire sont bien diffusées en Italie[89]. Tous deux lui vantent Paris comme un creuset de liberté[90] pour artistes audacieux[91].

Un Italien à Paris : vers la sculpture (1906-1913)[modifier | modifier le code]

Le nom de Modigliani reste associé à Montparnasse[92] bien qu'il ait aussi beaucoup fréquenté Montmartre, quartier encore mythique de la bohème. Frayant en toute indépendance d'esprit[93] avec ce que la « capitale incontestée des avant-gardes[91] » compte d'artistes venus de l'Europe entière, il cherche bientôt sa propre vérité dans la sculpture, sans délaisser totalement les pinceaux. Soutenu par sa famille et quelques marchands d'art[94], le dandy orgueilleux n'en vit pas moins dans une pauvreté qui, conjuguée à l'alcool et à la drogue, altère son état de santé.

De la bohème à la misère[modifier | modifier le code]

Portrait photographique en noir et blanc d'un homme jeune, assis de face en manteau et cravate.
Dans le jardin de la Ruche fin 1906[95].

Modigliani n'a pas trouvé à Paris la stabilité matérielle et morale à laquelle il aspirait peut-être[96], devenant selon son ami Adolphe Basler « pour ainsi dire le dernier bohémien authentique »[97].

Début 1906[98], comme d'habitude dans une nouvelle ville, Modigliani se choisit un bon hôtel, près de la Madeleine[99]. Il court les cafés, les antiquaires, les bouquinistes[100], arpentant les boulevards en costume de velours côtelé noir et bottines lacées[101], avec un foulard rouge « artiste » et un chapeau à la Bruant[102]. Il crée aisément des liens, pratiquant le français depuis l'enfance[103], et dépense sans compter, quitte à laisser croire qu'il est fils de banquier[104]. Déjà inscrit à l'académie Colarossi, rue de la Grande-Chaumière[93],[k], il hante plutôt le musée du Louvre et les galerie d'art qui exposent les impressionnistes ou leurs successeurs : Paul Durand-Ruel, Clovis Sagot, Georges Petit, Ambroise Vollard[103], Berthe Weill, Bernheim-Jeune[106].

Photo noir et blanc d'un groupe de femmes et d'enfants sur un chemin entre des palissades derrière lesquelles on aperçoit quelques cabanes et un moulin
Le maquis de Montmartre vers 1900.

Ayant en quelques semaines plus qu'écorné son pécule — tiré des économies de sa mère et du legs de son oncle mort l'année précédente[107] —, Modigliani prend un atelier rue Caulaincourt[108], dans le « maquis » de Montmartre[l],[97]. Chassé par les travaux de réhabilitation du quartier, il passe de pensions en garnis[110] avec comme adresse fixe le Bateau-Lavoir, où il fait des apparitions[111] et bénéficie un temps d'un petit local[112]. Puis il trouve à louer au pied de la butte, place Jean-Baptiste-Clément, une remise en bois[113], qu'il perd vers l'automne 1907. Le peintre Henri Doucet l'invite alors[114] à rejoindre la colonie d'artistes qui, grâce au mécénat du Dr Paul Alexandre et de son frère pharmacien, occupent une vieille bâtisse de la rue du Delta où sont organisés aussi des « samedis » littéraires et musicaux[115],[111] : rebelle à la vie communautaire[116], Modigliani profite de cet environnement actif[117] sans s'y fixer vraiment[118].

À partir de 1909, expulsé parfois pour loyer impayé[119], il habite alternativement Rive gauche (la Ruche, Cité Falguière, boulevard Raspail, rue du Saint-Gothard) et Rive droite (rue de Douai, rue Saint-Georges, rue Ravignan)[120]. Souvent il abandonne ou détruit ses toiles, achevées ou non[121], ne déménageant guère que sa malle, ses quelques livres, son chevalet, ses cartons à dessins[96], ses reproductions de Carpaccio, Lippi ou Martini[103], et son tub[122]. Très tôt donc, malgré les mandats réguliers d'Eugénie, a commencé l'errance de son fils en quête de logement sinon de nourriture : misère que certains ont vue comme la cause, d'autres comme la conséquence de ses addictions[113].

Le haschich coûte cher et Amedeo en prend un peu plus que d'autres — jamais toutefois en travaillant[123]. Il s'est surtout mis au vin rouge[112] : qu'il soit ou non déjà alcoolique[124] trois ans après son arrivée, il trouvera un équilibre dans le fait de « boire par petites doses et à intervalles réguliers[42] » quand il peint[m]. Loin d'adhérer à l'idée « du génie jaillissant de l'exaltation des drogues[96] » et de leur pouvoir désinhibant, la fille du peintre effleure plutôt les ressorts psychophysiologiques de son ivrognerie : organisme déjà altéré, timidité profonde, isolement moral, incertitudes et regrets artistiques, « anxiété de « faire vite » »[42].

Photo sépia d'une salle avec une longue table et un groupe de gens écoutant un homme barbu à la guitare
Dès son arrivée, Modigliani noue beaucoup d'amitiés Au Lapin Agile (cliché de 1905)[93].

La réputation de « Modi » à Montmartre puis à Montparnasse tient en partie au mythe du « bel italien »[125] : racé, toujours rasé de frais, il se lave même à l'eau glacée et porte ses vêtements élimés avec des allures de prince, recueil de vers en poche[126]. Fier de ses origines italiennes[127] comme juives, bien qu'il ne pratique pas[128], il est altier et vif. Sous l'effet de l'alcool ou des stupéfiants, il peut devenir violent : autour du jour de l'an 1909, rue du Delta, il aurait balafré plusieurs toiles de ses camarades et provoqué un incendie en faisant brûler un punch[129],[130]. Cachant sans doute un certain mal-être derrière son exubérance[131], il a l'ivresse spectaculaire et finit parfois la nuit dans une poubelle[132] ou, pour tapage nocturne, au commissariat de police[133].

Modigliani est connu par ailleurs pour ses accès de générosité, ainsi le jour où, au café, il laisse tomber son dernier billet sous la chaise d'un rapin « plus fauché que lui[134] » en s'arrangeant pour qu'il le trouve[135]. Au Dôme ou à La Rotonde, il s'impose souvent à la table d'un client pour faire son portrait[n], qu'il lui vend quelques sous ou échange contre un verre[137],[138] : c'est ce qu'il appelle ses « dessins à boire »[139].

« Modi » le charmeur[modifier | modifier le code]

Amedeo plaît aux femmes[137]. Ses amitiés masculines, elles, relèvent parfois plus du compagnonnage de déracinés que de l'échange intellectuel[140].

Portrait d'un homme debout main sur la hanche, corps de trois quart, visage de face, barbiche et regard clair
Paul Alexandre sur fond vert (1909), huile sur toile, 100 × 81 cm, Musée national d'Art moderne de Tokyo.

Il charmait dès l'abord par son attitude franche, se souvient Paul Alexandre, son premier grand admirateur, qui l'aide, lui procure des modèles, des commandes[114], et reste à hauteur de ses moyens son principal acheteur jusqu'à la guerre[141] — sans dévoiler pour autant ses acquisitions[118]. À peine plus âgé que lui, partisan d'une consommation modérée de haschich comme stimulant sensitif[123], il est le confident des goûts et projets du peintre[141], qui l'aurait initié aux arts primitifs. Sincèrement liés[117], ils vont ensemble au théâtre, visitent des musées, des expositions[142], découvrant en particulier au Palais du Trocadéro l'art d'Indochine[117] et les idoles rapportées d'Afrique Noire par Savorgnan de Brazza[143].

Modigliani a une grande affection[93] pour Maurice Utrillo, rencontré dès 1906 et dont le touchent « l'innocence, le talent et les soûleries grandioses[113] ». Face aux difficultés de la vie et de l'art, ils se réconfortent mutuellement[144]. Le soir ils s'abreuvent au même goulot, braillant des chansons paillardes dans les ruelles de la butte[145]. « C'était presque tragique de les voir se promener tous les deux bras dessus bras dessous en équilibre instable », témoigne l'écrivain André Warnod, tandis que Picasso aurait eu ce mot : « Rien que de rester auprès d'Utrillo, Modigliani doit être déjà soûl[146]. »

Déjà célèbre, l'Espagnol semble estimer le travail[147] mais non les excès de l'Italien, qui de son côté affiche à son égard une superbe mâtinée de jalousie[111] : car il admire sa période bleue, sa période rose[148], le coup d'audace des Demoiselles d'Avignon[93]. Leur rivalité artistique s'exprime en petites phrases perfides[100] et Modigliani ne fera jamais partie de « la bande à Picasso[148] », exclu ainsi en 1908 d'une mémorable fête donnée par celui-ci en l'honneur — pour se moquer un peu ?[149] — du Douanier Rousseau[111].

Photo noir et blanc avec quatre hommes dont un assis sur un banc
Modigliani, Max Jacob, Salmon et Zárate en 1916 (cliché Jean Cocteau).

Amedeo n'en est pas moins très complice avec Max Jacob[150], dont il aime la sensibilité, les facéties et le savoir encyclopédique, que ce soit dans le domaine de l'art ou d'une culture juive plus ou moins ésotérique[151]. Le poète tracera ce portrait de son défunt ami « Dedo » : « Cet orgueil à la limite de l'insupportable, cette épouvantable ingratitude, cette arrogance, tout cela n'était que l'expression d'une exigence absolue de pureté cristalline, d'une sincérité sans compromis qu'il s'imposait à lui-même, dans son art comme dans la vie […]. Il était cassant comme le verre ; mais aussi fragile et aussi inhumain, si j'ose dire[152]. »

Avec Chaïm Soutine, que Jacques Lipschitz lui présente à la Ruche en 1912, l'entente est immédiate[153] bien que tout les oppose[126] : ashkénaze, issu d'un lointain shtetl, sans ressource aucune, Soutine se conduit comme un rustre, se néglige, rase les murs, a peur des femmes, et sa peinture n'a rien à voir avec celle de Modigliani. Celui-ci ne l'en prend pas moins sous son aile, lui apprenant les bonnes manières[122]… et l'art de boire du vin rouge ou de l'absinthe[154],[131]. Il fait son portrait plusieurs fois[155], cohabite avec lui à la Cité Falguière en 1916[122] et le recommande à son marchand Léopold Zborowski[156] : leur amitié va malgré tout s'étioler car Soutine — mû sans doute aussi par une jalousie d'artiste — lui en veut de l'avoir poussé à boire alors qu'il souffrait d'un ulcère[157].

Sans compter Apollinaire, Cendrars ou Cocteau, et bien sûr pas mal d'italiens[127], Modigliani a côtoyé au fil des années, et souvent peint, presque tous les artistes présents à Paris ces années-là : Derain, Braque, Gris, Léger, Rivera, Van Dongen, Chagall, Soutine, Lipschitz, Kisling, Pascin, Zadkine, Foujita, Survage[119]« Les vrais amis de Modigliani étaient Utrillo, Survage, Soutine et Kisling », affirme Lunia Czechowska, modèle et amie du peintre[140], tandis que l'historien d'art Daniel Marchesseau émet l'hypothèse qu'il préférait peut-être en effet Utrillo ou Soutine, encore obscurs, à de possibles rivaux[148].



Concernant ses multiples conquêtes amoureuses, aucune ne semble avoir duré ni vraiment compté pour lui durant cette période[158]. Ce sont essentiellement des modèles ou des jeunes femmes qu'il croise dans la rue et persuade de se laisser peindre, parfois peut-être sans arrière-pensée[112]. Il entretient en revanche une amitié tendre avec la poétesse russe Anna Akhmatova[159], qu'il rencontre durant le carnaval de 1910 alors qu'elle est en voyage de noces[160], et qui revient à Paris entre mai[161] et juillet 1911[162] : difficile de savoir si leur relation, également épistolaire, a dépassé[163] les confidences, les discussions sur la poésie[164] ou l'art moderne[165] et les interminables promenades dans Paris[166] qu'elle évoquait des décennies plus tard avec émotion[160]. Il aurait fait d'elle une quinzaine de dessins, presque tous perdus[167].

La peinture en question[modifier | modifier le code]

Portrait en buste d'une femme de trois quart face dans un chromatisme sombre
La Juive (1908), huile sur toile, 55 × 46 cm, coll. privée.

Modigliani traverse quelques années de questionnements : même son expérience vénitienne ne l'avait pas préparé au choc du postimpressionnisme[96].

Portrait peint à mi-corps d'une femme de trois quart face avec une longue veste cintrée éclatante dans un ensemble sombre
Femme à la veste jaune - L'Amazone (1909), huile sur toile, 92 × 65 cm, coll. privée.

À Montmartre il peint moins qu'il ne dessine[121] et aurait d'abord tâtonné dans l'imitation de Gauguin, Lautrec, Van Dongen, Picasso ou d'autres[96]. Marqué au Salon d'automne de 1906 par les couleurs pures et les formes simplifiées de Gauguin[168], il l'est plus encore l'année suivante par une rétrospective Paul Cézanne[169], dont il expérimente les principes[77] : ainsi La Juive semble emprunter au maître d'Aix[170] comme à Gauguin[114] ou au trait « expressionniste[171] » de Lautrec. La personnalité artistique de Modigliani était assez formée pour qu'il n'accepte pas n'importe quelle révolution plastique en arrivant à Paris : s'il explore une expressivité proche du fauvisme, c'est avec des dominantes gris-vert[172] et sans « fauviser[171] » vraiment ; il ne suit pas la voie du cubisme[148] ni ne signe le manifeste du futurisme que lui soumet Gino Severini en 1910[173].

Dès ces années-là, tout en subissant certaines influences[169], Modigliani souhaite concilier tradition et modernité[65]. À Montparnasse, ses liens avec tous les artistes étrangers de l'École de Paris encore naissante — « chacun à la recherche de son propre style[174] » — l'encouragent à tester de nouveaux procédés, pour rompre avec l'héritage italien et classique sans pour autant le renier[175] et tenter d'élaborer une synthèse singulière[48]. Il vise le dépouillement, son tracé se clarifie, ses couleurs se renforcent[77]. Ses portraits manifestent déjà son intérêt pour la psychologie du modèle[114] : la baronne Marguerite de Hasse de Villars refuse celui qu'il a fait d'elle en amazone, sans doute parce qu'il évacue sa jaquette rouge et le cadre cossu où elle a posé, tandis que son visage trahit une certaine morgue[176],[177].

S'il n'évoque pas volontiers son travail[178] ni ses conceptions picturales[179], il arrive à Modigliani de s'exprimer sur l'art avec un enthousiasme qui fait l'admiration de Basler[114] comme de Ludwig Meidner : « Jamais auparavant je n'ai entendu un peintre parler de la beauté avec autant d'ardeur[127]. » Paul Alexandre pousse son protégé à participer, pour une cotisation modique, aux expositions collectives de la Société des artistes indépendants, et à présenter au Salon de 1908[180] un dessin et cinq toiles[77] : son chromatisme et son trait concis, personnels sans innovation radicale, reçoivent un accueil critique mitigé[181]. Il ne produit qu'entre six et dix-huit tableaux l'année suivante, la peinture étant passée pour lui au second plan[182] ; mais les six qu'il propose au salon en 1910 sont remarqués, Le Violoncelliste notamment, dont Louis Vauxcelles, Apollinaire et André Salmon[183] apprécient le côté cézannien[177],[184].

Retours à Livourne[modifier | modifier le code]

Modigliani est retourné en 1909 et en 1913 dans son pays et sa ville natals : quelques incertitudes demeurent sur ce qui s'est passé durant ces séjours.

Photo en noir et blanc d'un jeune homme en manches de chemise à demi-assis sur une table, pied gauche posé dessus, foulard autour du cou, cigarette à la main
À Florence en 1909[177].

En juin 1909, sa tante Laura Garsin venue lui rendre visite dans son misérable atelier de la Ruche le juge très mal en point[185] : aussi passe-t-il l'été à Livourne chez sa mère, qui le gâte et prend soin de lui tandis que Laura, « écorchée vive, comme lui[186] », l'associe à ses travaux philosophiques[o]. Avec les anciens amis, les rapports sont plus difficiles. Amedeo les trouve encroûtés dans un art de commande trop sage, eux ne comprennent pas ce qu'il leur dit des avant-gardes parisiennes[188] ni les « déformations » de sa propre peinture[189] : médisants, envieux peut-être, ils lui battent froid au nouveau Caffè Bardi de la place Cavour[14]. Seuls lui restent fidèles Ghiglia et Romiti, qui lui prête son atelier[190]. Modigliani réalise plusieurs études de têtes et portraits, dont Le Mendiant de Livourne, inspiré à la fois de Cézanne et d'un petit tableau ovale du XVIIe siècle napolitain, et qu'il enverra au Salon des indépendants l'année suivante[191].

Il est probable que les premiers essais de Modigliani pour sculpter la pierre datent de ce séjour, son frère Giuseppe Emanuele l'aidant à trouver un vaste local près de Carrare et à choisir à Seravezza ou Pietrasanta — sur les traces de Michel-Ange lui-même — un beau bloc de marbre. Désireux d'y transposer quelques esquisses[192], l'artiste s'y serait attaqué dans une chaleur et une lumière dont il avait perdu l'habitude, la poussière soulevée par la taille directe irritant bientôt ses poumons déjà lésés. Ce qui ne l'empêche pas de rentrer à Paris en septembre bien décidé à devenir sculpteur[193].

Un jour de l'été 1912, Ortiz de Zárate découvre Modigliani évanoui dans sa chambre : depuis des mois il travaillait comme un forcené tout en menant une vie très déréglée[194]. Ses amis se cotisent pour le renvoyer en Italie. Mais ce second séjour, au printemps 1913[195], ne suffit pas à rééquilibrer son organisme délabré ni sa psyché fragile[196]. Il se heurte de nouveau à l'incompréhension moqueuse de ceux à qui il montre en photo ses sculptures parisiennes[197]. A-t-il pris au pied de la lettre leur suggestion ironique et jeté dans le Fosso Reale celles qu'il venait de réaliser, à Carrare ou à Livourne[198],[p] ? Toujours est-il que leur réaction a pu peser dans sa décision ultérieure d'abandonner la sculpture[201].

« Modigliani, sculpteur »[modifier | modifier le code]

Malgré l'ancienneté de sa vocation[202], Modigliani se lance dans la sculpture sans aucune formation[203].

Photo dans des tons beige d'une tête en pierre très allongée, paupières esquissées et arrête nasale démesurée au-dessus d'une toute petite bouche
Tête, calcaire, 1912, New York, musée S. R. Guggenheim.

Depuis des années il considère la sculpture comme l'art majeur et ses dessins comme des exercices préalables au travail du ciseau[204]. À Montmartre, il se serait dès 1907 exercé sur des traverses — l'unique statuette en bois authentifiée étant toutefois postérieure —[205], et aurait l'année suivante réalisé quelques œuvres en pierre, dont subsiste une tête de femme à l'ovale étiré[204]. 1909-1910 marque un tournant esthétique[121] : il se jette à corps perdu dans la sculpture sans cesser tout à fait de peindre[184],[120],[88] — peu de portraits, encore moins de nus, entre 1910 et 1913[206] —, d'autant que la toux due aux poussières de la taille et du polissage[204] le force à suspendre par périodes son activité[108]. Dessins et peintures de cariatides accompagnent son parcours de sculpteur[207] et sa prise de conscience que son idéal de « beauté archétypale[208] » exige un traitement réducteur du modèle[209].

En ces années d'engouement pour l'« art nègre », Picasso, Matisse, Derain, beaucoup s'essaient à la sculpture[88]. Modigliani a déménagé à la Cité Falguière et se fournit en pierre calcaire dans d'anciennes carrières[208] ou sur les chantiers de Montparnasse (immeubles, métro)[210]. Quoique ignorant tout de la technique, selon ses amis et voisins d'atelier, il travaille du matin au soir dans la cour : en fin de journée il aligne ses têtes sculptées, les arrose avec soin, les contemple et a du mal à quitter[211] — quand il ne les orne pas de bougies en une sorte de mise en scène archaïque[212],[213].

G : Cariatide (1911-1912, huile sur toile, 72,5 × 50 cm, Düsseldorf, Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen). D : Cariatide (v. 1914, grès, 92 × 41,5 cm, New York, Museum of Modern Art).

Qu'il ait ou non emménagé Cité Falguières pour suivre Constantin Brâncuși[202], que Paul Alexandre lui avait présenté en 1906[214], il est certain que son aîné l'encourage[174], l'influence, le convainc que la taille directe permet de mieux « sentir » la matière[215]. « La sculpture est devenue très malade avec Rodin, aurait déclaré Modigliani à Lipchitz. Il y avait trop de modelage en glaise, trop de « gadoue ». Le seul moyen de sauver la sculpture était de recommencer à tailler directement la pierre[98]. » Ce qui lui plaît sans doute aussi dans ce refus de modeler d'abord le plâtre ou l'argile, c'est le caractère irrémédiable du geste, obligeant à anticiper la forme ultime[213]. « La plénitude se rapproche […] Je ferai tout dans le marbre », écrit-il à Paul Alexandre[117], et il se met à signer ses lettres à sa mère « Modigliani, scultore »[216].

À partir de ce qu'il a vu ou admiré — art africain, océanien, indochinois, statuaire grecque et renaissante[217], cubisme[211] —, Modigliani trouve d'emblée un style personnel[210] : la sobriété, l'extrême stylisation de ses têtes de femmes traduit sa quête d'un art épuré[218]. En mars 1911, il en expose au moins cinq, avec des esquisses et des gouaches[211], dans l'atelier de son ami Amadeo de Souza-Cardoso, derrière le Quai d'Orsay[207]. Au Salon d'automne de 1912, après de très nombreux dessins et détrempes préparatoires[77], il présente « Têtes, ensemble décoratif », ces sept figures taillées étant en effet conçues comme un tout : assimilé à tort par la critique aux artistes cubistes, Modigliani n'en est pas moins reconnu comme sculpteur[219]. Quant aux cariatides — retour délibéré à l'antique[220] —, s'il n'en a laissé qu'une, inachevée[221], il les rêvait comme les « colonnes de tendresse » d'un temple de la beauté[222] jamais édifié[218].

Modigliani abandonne progressivement la sculpture à partir 1914[223], continuant de loin en loin jusqu'en 1916[224]. Les médecins lui avaient maintes fois déconseillé la taille directe[199] et ses quintes de toux vont à présent jusqu'au malaise[204], mais d'autres raisons ont pu s'ajouter : problème de l'espace, qui l'oblige à travailler dehors, coût des matériaux[169], pression des marchands, les acheteurs étant plus friands d'œuvres picturales. Il se peut aussi que Modigliani se soit découragé face aux réactions du public ou aux difficultés[224] : dès 1911-1912, ses proches observent qu'il est de plus en plus amer, sarcastique, d'un cabotinage extravagant[225]. Roger van Gindertael avance en outre son penchant nomade et son impatience à s'exprimer, à achever son œuvre[226]. Devoir renoncer à son rêve d'être sculpteur n'aura sans doute pas contribué à le guérir de ses addictions[131].

Les passions du peintre (1914-1920)[modifier | modifier le code]

À son retour de Livourne, Modigliani retrouve ses amis, sa misère et sa vie marginale[152]. Sa santé se dégrade mais son activité créatrice s'intensifie[227] : il se met à « peindre pour de bon[228] ». De 1914 à 1918, remarqué par les marchands d'art Paul Guillaume puis Léopold Zborowski, il produit quelque 300 tableaux[229] qui parfois se vendent[230] : des cariatides, beaucoup de portraits, et une série de nus autour de l'année 1917. De sa vie amoureuse tumultueuse émerge Beatrice Hastings, avant qu'il ne vive avec Jeanne Hébuterne, en qui il a peut-être vu sa dernière chance d'accomplissement[231].

La vie d'un artiste maudit[modifier | modifier le code]

Errance, alcool, drogue, amours orageuses ou sans lendemain, exhibitionnisme agressif : Amedeo Modigliani allait devenir le symbole d'une « jeunesse brûlée[232] ».

Photo sépia d'une modeste salle de restaurant avec petites tables rectangulaires
La salle du restaurant Chez Rosalie.

Rentré à Paris durant l'été 1913, il semble avoir repris « sa cage du boulevard Raspail[225] » puis loué plusieurs ateliers-logements au nord de la Seine (passage de l'Élysée des Beaux-Arts, rue de Douai[152], Place Émile-Goudeau[233]), tout en passant ses journées dans le quartier du Montparnasse où ont peu à peu migré les artistes de Montmartre et qui, campagnard au début du siècle, est lui aussi en pleine rénovation[119].

Au Dôme ou à la La Closerie des Lilas il préfère La Rotonde, que fréquentent artisans et ouvriers[234], et dont le propriétaire, Victor Libion, permet aux artistes de rester des heures devant le même verre[206]. Il a également ses habitudes chez Rosalie, connue pour sa cuisine bon marché et sa générosité envers les affamés de Montparnasse[119] : il ne cesse d'ailleurs de lui répéter qu'un artiste démuni a le droit de manger sans payer[235]. « Pauvre Amedeo ! se souvient-elle. Ici, il était comme chez lui. Quand on le trouvait endormi sous un arbre ou dans une rigole, on le portait chez moi. Alors, on le couchait sur un sac dans l'arrière-boutique jusqu'à ce que la cuite lui soit passée[236]. »

Plus que jamais, « Modi »[q] aviné fanfaronne[232], déclame des vers français ou italiens[r],[237], se lance dans des tirades lyriques[133]. Ses altercations avec d'autres clients ne sont pas rares et Libion seul saurait calmer « ses fureurs éthyliques[238] ». Il lui serait arrivé aussi de renforcer par l'alcool les effets combinés du haschich et de la cocaïne[232]. Quand il échoue au poste de police, le commissaire Zamarron, féru de peinture et ami des artistes, l'en fait sortir ou, se privant lui-même du nécessaire, lui achète quelque toile ou dessin[239] : « Une photo atteste que les murs de son bureau à la préfecture en sont couverts : des Utrillo, des Soutine, des Modigliani, les trois éternels habitués du commissariat[240]. »

Portrait peint d'une femme en buste avec un grand chapeau
Madame Pompadour, 1915, huile sur toile, 61 × 50 cm, Art Institute of Chicago.

En août 1914, lors de la mobilisation, Modigliani veut s'engager mais ses problèmes pulmonaires empêchent son incorporation[241]. Un peu isolé[229], il multiplie les aventures, le plus souvent avec ses modèles, d'autant que, se rappelle Rosalie, « comme il était beau, savez-vous ? Sainte Vierge ! Toutes les femmes lui couraient après »[236].

Ses relations avec l'artiste Nina Hamnett n'ont sans doute pas outrepassé l'amitié[242], mais avec l'amie des Zborowski Lunia Czechowska, qui l'apprécie et pose pour lui, probablement. Parmi ses autres maîtresses, Elvira, dite la Quique (« la Chica »), est une entraîneuse de Montmartre avec qui il connaît vers 1912[243] ou 1914 un rapport érotique intense[244] donnant lieu à plusieurs nus et portraits[245],[s], avant qu'elle ne le quitte brutalement[247],[t]. Quant à l'étudiante québecoise Simone Thiroux (1892-1921), qui accouche en septembre 1917 d'un fils que Modigliani refuse de reconnaître[248], elle oppose en vain à sa muflerie[249] des lettres humblement aimantes[250].

Le peintre a vécu en revanche du printemps 1914 à 1916 avec la poétesse et journaliste britannique Beatrice Hastings. Tous les témoins évoquent un coup de foudre[251]. Béatrice a de l'allure, de la culture, un côté excentrique[252], et un penchant pour le haschich et la boisson qui fait douter si elle y a freiné ou encouragé Modigliani[253]. D'emblée houleuse, leur relation passionnelle faite de disputes et de réconciliations tapageuses[254] alimente les potins de Montparnasse. Cette première compagne lui inspire de nombreux dessins et une dizaine de portraits à l'huile[253] non dénués d'ironie à l'occasion, ainsi lorsqu'il l'identifie à Madame de Pompadour[255]. Durant cette « période Hastings[256] », la production de Modigliani gagne en fermeté et sérénité[257]. « Un porc et une perle » : c'est ce que dira de lui Béatrice, que leurs querelles de plus en plus violentes ont fini par lasser[258],[259].

Retour à la peinture[modifier | modifier le code]


Photo noir et blanc d'un homme assis de face en costume trois pièces plutôt sportswear ; des papiers sur une table derrière, quelques toiles au mur
Dans l'atelier de la rue de la Grande-Chaumière vers 1918[260].

En 1916, il se lie avec le poète et marchand d'art polonais Léopold Zborowski et sa femme Hanka. Modigliani les peint plusieurs fois ne faisant payer que dix francs par portrait.

L'été suivant, la sculptrice russe Chana Orloff lui présente Jeanne Hébuterne, une belle étudiante de 18 ans inscrite à l'Académie Colarossi, qui pose pour Foujita. Cette liaison déplaira à la famille bourgeoise de Jeanne.

Chargé des affaires du peintre, Léopold Zborowski propose à la marchande de tableaux d'avant-garde Berthe Weill d'organiser une exposition dans sa galerie du 50 rue Taitbout (Paris 9e). Le , le vernissage est interrompu brutalement par l'irruption du commissaire de police dans sa boutique. Parmi les 32 œuvres exposées, certains tableaux doivent être décrochés pour outrage à la pudeur[261]. La galeriste, connue pour sa détermination, demande les raisons de cette censure ; le commissaire répond : « Ces nus, ils ont des poils ! ». L'exposition continue jusqu'à son terme prévu le même si, malgré sa résistance, Berthe Weill doit se résoudre à ne plus présenter les nus avec des poils pubiens. À cause de ce scandale, aucun tableau n'est vendu[262].

Zborowski envoie Amedeo se refaire une santé dans le Midi de la France, notamment à Nice, avec Jeanne Hébuterne, accompagnée de sa mère. Jeanne accouche le d'une fille prénommée Jeanne. Modigliani peint de plus grands formats, éclaircit ses couleurs ; c'est là qu'il peint les quatre seuls paysages que l'on connaisse de lui[263],[264].

En mai 1919, il retourne à Paris pour s'installer rue de la Grande-Chaumière. Dès , son état de santé se détériore rapidement. Il fait son autoportrait[265].

Sans nouvelles depuis plusieurs jours, Manuel Ortiz de Zárate le trouve délirant dans son lit tenant la main de Jeanne enceinte de près de neuf mois de leur deuxième enfant. Le médecin appelé à son chevet ne peut que constater son état désespéré. Modigliani meurt d'une méningite tuberculeuse le à l'Hôpital de la Charité[266]. Jeanne Hébuterne, qui a été conduite chez ses parents, se donne la mort en se jetant par une fenêtre du cinquième étage, le surlendemain du décès de Modigliani.

Le , Modigliani est enterré au cimetière du Père-Lachaise. Les funérailles sont suivies par tous ses amis artistes de Montmartre et Montparnasse, notamment Picasso, Soutine, Vlaminck, Cendrars. Jeanne est enterrée le lendemain au petit jour au cimetière de Bagneux dans l'intimité. Achille Hébuterne a refusé aux amis de Modigliani de faire enterrer sa fille aux côtés du peintre. Il faudra attendre 1930 avant qu'il revienne sur sa décision.

L'année même de la mort du peintre, deux importantes expositions à Paris célébreront son œuvre.

Œuvres[modifier | modifier le code]

Le critique d'art André Salmon ne pense pas que le haschich a fait de Modigliani un peintre original mais estime que sans le pouvoir libérateur de l'alcool et des drogues, il n'aurait pas eu une révélation si foudroyante de son propre tempérament[267].

Les nus[modifier | modifier le code]

Nu dolent[modifier | modifier le code]

Nu dolent, 1908.

Toute sa vie Amedeo Modigliani a peint des nus ; ils représentent, après les portraits, le groupe le plus important de ses œuvres.

Les premiers datent de 1908, comme Nudo Dolente (Nu dolent). Cette peinture à l'huile, grande de 81 × 54 cm, représente une femme mince entièrement nue. La tête est rejetée en arrière et la bouche ouverte. C'est une marque d'extase, de tristesse, de douleur et de sensualité. La véritable expression de la personne se cache derrière le visage en forme de masque. Les épaules sont tirées vers l'avant ; les bras, démesurément longs pendent vers le bas, les mains reposent sur les cuisses. La femme est si mince qu'elle évoque un squelette - ce qui allait à l'encontre des stéréotypes de l'époque - image qui reste porteuse d'une charge sensuelle et fortement sexuelle. Sur le fond sombre se détache le corps lumineux et presque blanc, souligné par un contraste clair-obscur. La peinture est âpre et donne l'impression que l'image est partiellement inachevée. Dans ce tableau on voit clairement l'analogie de la conception du corps telle qu'elle existe chez Modigliani avec celle d'autres artistes de l'époque. Il y a ainsi des similitudes avec des tableaux comme La Madone[268] d'Edvard Munch qui date de 1894, ou des œuvres de George Minne[269].

Trente nus[modifier | modifier le code]

C'est dans les années 1916 et 1917 que Modigliani peint l'essentiel de sa série de nus qui comprend une trentaine de tableaux. Ils montrent les modèles assis, debout ou couchés, idéalisés dans leur nudité. Les corps des femmes forment l'élément central de l'image ; l'espace et les autres objets sont renvoyés à l'arrière-plan et n'occupent qu'une place limitée dans l'image. Leur représentation n'évoque rien de mythologique ni d'historique, mais consiste purement et simplement en une représentation de la nudité. Ils n'en restent pas moins dans la tradition de la Vénus nue qui, de la Renaissance au XIXe siècle, n'a cessé de constituer le motif prédominant du nu. Modigliani s'inspirait des maîtres italiens de la Renaissance italienne comme le Titien, Sandro Botticelli et Giorgione dont le travail a précédé l'ère académique de la peinture. Leurs représentations ne se conformaient à aucune pose de nu prédéterminée, mais reflétaient les caractéristiques individuelles de chaque artiste. Avec les académies des beaux-arts s'était établie une certaine façon de comprendre le nu. Il y avait un canon déterminé et limité de poses pour les modèles de nu, des règles strictes et formelles. C'est avec cette tradition académique que rompt Amedeo Modigliani dans ses nus en négligeant dans ses portraits les proportions, l'anatomie et le mouvement. En outre, les poses des modèles ne se conforment pas à l'enseignement académique. Les nus de Modigliani ont été d'ailleurs influencés par les études qu'il avait faites à l'Académie Colarossi. Là, les modèles étaient laissés à la disposition des élèves qui pouvaient déterminer librement leur attitude. À côté de cela on peignait ce qu'on appelait des nus d'un quart d'heure qui réclamaient une esquisse et une composition rapide du motif. C'est la raison pour laquelle nous possédons un grand nombre de dessins de nus de Modigliani datant de ses années parisiennes[270].

Nu couché[modifier | modifier le code]

La peinture Nu couché (60,6 × 92,7 cm) fait partie des œuvres les plus célèbres de Modigliani et date également de la série de représentations des années 1916 et 1917[272].

Elle présente un modèle couché, placé au centre de l'image. La femme est vue d'assez près, si bien que les extrémités de ses membres ne sont pas montrées complètement. C'est ainsi que manquent les avant-bras avec les mains et la partie inférieure des jambes. Le visage est tourné vers le spectateur, que ses yeux ouverts regardent directement. Les hanches sont tournées légèrement vers l'arrière, en sorte que l'on n'aperçoit pas les détails du pubis. Le corps repose sur un drap de lit rouge, ce qui crée un léger contraste clair-obscur. Sous la tête se trouve un oreiller bleu qui constitue, avec le bord de la couverture blanche, la zone la plus claire de l'image. En arrière-plan on aperçoit le mur.

En somme c'est à peine si, en dehors du corps, il existe des éléments de l'image qui fassent diversion. L'image est orientée selon la composition de la photo de nu à l'époque, cependant l'érotisme n'est pas souligné mais nuancé de mélancolie. Du fait de la dignité et de la froideur apparente de la femme, on trouve une correspondance avec les sculptures de Modigliani[273].

Cette peinture a été vendue en 2015 à un collectionneur privé chinois chez Christie's à New York pour une somme de 170,4 millions de dollars[274].

Nu debout[modifier | modifier le code]

Nu debout, Elvira, 1918.

Après la série de 1916 et 1917, Amedeo Modigliani n'a peint des nus que de façon occasionnelle, comme Nu debout – Elvira de l'année 1918.

Cette peinture à l'huile de 92 × 60 cm a été réalisée pendant un séjour de Modigliani dans le Sud de la France. Typique de ses peintures de cette époque, elle a été peinte avec des couleurs beaucoup plus claires. À la place des couleurs dominantes sombres, en particulier le rouge, c'est le turquoise qui prévaut ici. Le modèle debout, que l'on ne montre qu'à partir des cuisses, occupe une position centrale dans l'image. Si ce n'est un drap blanc qui recouvre le pubis, il n'y a pas d'autres éléments qui entrent dans la composition de l'image. Le contour du corps est fortement souligné et les couleurs largement appliquées, renforçant la présence du modèle[275],[276].

Dessins et cariatides[modifier | modifier le code]

Portraits[modifier | modifier le code]

Il a peint aussi l'Homme assis, appuyé sur une canne, portrait de Georges Menier. L'identité du modèle, longtemps inconnue, a été révélée par l'Institut Restellini[277] à l'occasion de l'affaire des Panama Papers en .

Paysages[modifier | modifier le code]

Hommages[modifier | modifier le code]

Expositions[modifier | modifier le code]

De son vivant[modifier | modifier le code]

Rectangle gris clair avec caractères noirs et nu féminin dessiné à la plume sur le côté droit
Carton d'invitation pour l'exposition à la galerie B. Weill.
  • 1906 : Galerie Laura Wylda, rue des Saint-Pères (3 toiles).
  • 1907 : Salon d'automne (2 toiles et 5 aquarelles).
  • 1908 : Salon des indépendants (6 œuvres dont La Juive et L'Idole).
  • 1910 : Salon des indépendants (6 œuvres dont Le Violoncelliste, Le Mendiant de Livourne, La Mendiante).
  • 1911 : Atelier d'Amadeo de Souza-Cardoso, mois de mars (dessins, gouaches et 5 sculptures).
  • 1912 : Salon d'automne (7 sculptures : Têtes, ensemble décoratif).
  • 1914 : Galerie d'Art Whitechapel, Londres, du 8 mai au 20 juin (2 toiles).
  • 1916 : Modern Gallery, New York, du 8 au 22 mars (2 sculptures).
  • 1916 : Cabaret Voltaire, Zurich, juin (2 dessins).
  • 1916 : « L'Art moderne en France », 26 rue d'Antin, du 16 au 31 juillet (3 portraits).
  • 1916 : Atelier d'Émile Lejeune, 6 rue Huyghens, concert-exposition, du 19 novembre au 5 décembre (14 toiles et des dessins).
  • 1917 : Galerie Berthe Weill, « Exposition des peintures et de dessins de Modigliani », du 3 au 30 décembre : seule exposition personnelle.
  • 1919 : « Exposition d'art français - 1914-1919 », Mansard gallery, Londres, du 9 août au 6 septembre (59 œuvres).
  • 1919 : Salon d'automne (4 toiles).

Posthumes[modifier | modifier le code]

Dessin sur fond assez clair d'un homme en buste à peine esquissé, avec un long nez droit et une pipe à la bouche
Jeanne Hébuterne, Modigliani à la pipe (v. 1918, fusain, 34 × 26 cm, coll. privée.

Dans la culture[modifier | modifier le code]

Films biographiques[modifier | modifier le code]

Autres films[modifier | modifier le code]

Théâtre[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Ton pauvre père », artiste génial mais forcément égoïste voire inadapté : telle était l'image que lui en renvoyaient sa grand-mère et surtout sa tante[9].
  2. Giuseppe Emanuele (1872-1947) deviendra député socialiste, Margherita (née en 1873) institutrice, et Umberto (né en 1875) ingénieur des mines[13].
  3. Il est difficile de savoir jusqu'à quel point Modigliani a été bouleversé par le suicide de cette tante en 1915[36].
  4. D'une grande longévité, elle a été plusieurs fois internée pour des délires de persécution sexuelle[31].
  5. Le professeur Rodolfo Mondolfi notamment, humaniste de grande culture, a un fils, Uberto, qu'Eugénie appelle son fils « ajouté » et qui devient le premier ami intime d'Amedeo : il jouera pour sa fille le rôle d'un père[38].
  6. La qualité de ses travaux pousse même un universitaire américain à l'engager comme nègre littéraire[34].
  7. Ceci, ajouté au fait qu'Eugénie, en plus de travailler, soutient son fils aîné emprisonné pour militantisme socialiste, achève de la brouiller avec les Modigliani[34].
  8. Micheli le surnomme par dérision affectueuse « le surhomme »[55].
  9. Outre le fait que sa grand-mère maternelle, sa tante Clementina et plus tard son oncle Amedeo ont succombé à la tuberculose, il est probable que Modigliani avait les poumons fragilisés par ses précédentes maladies[56].
  10. Historien et critique d'art, spécialiste de l'œuvre de Modigliani et directeur des archives légales Amedeo Modigliani à Paris et à Livourne [1].
  11. Ainsi les grands carnets de nus aux poses académiques dans lesquels ont dessiné aussi Jeanne Hébuterne et Max Jacob ont-il probablement été entamés dès 1906, et non en 1917[105].
  12. On appelait ainsi des terrains situés au nord-ouest de la butte sur d'anciennes carrières de gypse, hérissés de moulins, de petits jardins, de baraques insalubres et de cabarets mal famés[109].
  13. Il n'a jamais envisagé de cure de désintoxication, sauf peut-être une fois lors d'un séjour à Livourne[42].
  14. Maints témoignages concordent sur sa façon de tenir son modèle, ami ou inconnu, sous un regard hypnotique, tout en le dessinant avec un mélange de fébrilité et de désinvolture[136].
  15. À l'automne 1911, Laura emmène Dedo sur la côte normande : ces vacances tournent court non tant à cause du climat humide que parce qu'elle trouve son neveu trop fantasque[187].
  16. Des témoins situent cet épisode en 1909[152], il date plutôt de 1913[198],[199]. Quoi qu'il en soit, la municipalité fait draguer le canal en 1984 : les trois têtes repêchées alors et authentifiées par des experts s'avéreront être un canular monté par trois étudiants[200].
  17. À propos de ce surnom, l'historienne d'art Fiorella Nicosia [2] risque un jeu de mot avec « maudit »[127].
  18. Il a profité de son voyage à Livourne pour rapporter une provision de livres : Dante, Pétrarque, Boccace, Machiavel, Leopardi[133].
  19. Plusieurs titres de tableaux datés de 1919 comportent ce prénom : soit le modèle est une autre Elvire[245], soit ils ont été peints de mémoire, ou plus tôt[246].
  20. Il est possible que, partie en Allemagne pour devenir cantatrice, elle y ait été fusillée comme espionne[247].

Références[modifier | modifier le code]

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  265. Ibid. voir 1920
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  276. Éléments biographiques.
  277. « Accueil - Institut Restellini », sur www.institut-restellini.com (consulté le 30 mars 2017)

Pour aller plus loin[modifier | modifier le code]

Bibliographie en français[modifier | modifier le code]

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  • Pierre Descargues, Amedeo Modigliani - 1884-1920, Paris, Braun et Cie, coll. « Les Maîtres », , 64 p., 16 cm (ASIN B0000C13TD).
  • Jeanne Modigliani, Amedeo Modigliani, Olbia, (1re éd. 1958), 145 p., 22 cm (ISBN 2-7191-0441-8). .
  • Claude Roy, Modigliani, Genève, Albert Skira, coll. « Le goût de notre temps », , 135 p..
  • Franco Russoli, Modigliani, Paris, Hachette, coll. « Chef-d'œuvre de l'art/Grands peintres », , 24 p. .
  • Roger van Gindertael, Modigliani et Montparnasse, Pully, J.-F. Gonthier, (1re éd. 1967), 95 p., 30 (ISBN 2-8653-5060-6). .
  • Jean Dalevèze, Modigliani, Lauzanne, International Art Book, , 64 p. .
  • Ambrogio Ceroni et Françoise Cachin, Tout l'œuvre peint de Modigliani, Paris, Flammarion, coll. « Les classiques de l'art », , 112 p., 34 cm. .
  • Daniel Marchesseau (dir.) et al., Amedeo Modigliani - 1884-1920, Paris, Musée d'Art moderne de la ville de Paris, , 230 p., 24 cm. .
  • Thérèse Castieau-Barrielle, Modigliani : La vie et l'œuvre d'Amedeo Modigliani, Paris, ACR/Vilo, , 235 p., 28 (ISBN 978-2-8677-0020-0).
  • Clarisse Nicoïdski, Amedeo Modigliani : autobiographie imaginaire, Paris, Plon, , 260 p., 22 cm (ISBN 2259020917).
  • Pierre Durieu, Modigliani, Paris, Hazan, , 138 p., 31 cm, ill. en noir et en coul. (ISBN 9782850253874).
  • Jean-Luc Chalumeau, Modigliani, Paris, Cercle d'Art, , 63 p., 31 cm (ISBN 2-7022-0491-0). .
  • Doris Krystof, Modigliani, Köln, Taschen, , 95 p., 31 cm (ISBN 978-3-8365-1270-1). .
  • Christian Parisot, Amedeo Modigliani, 1824-1920: itinéraire anecdotique entre France et Italie, ACR Édition, , 191 p. (ISBN 9782867700910, lire en ligne).
  • Dan Franck, Bohèmes, Paris, Calmann-Lévy, , 574 p., 24 cm (ISBN 2-7021-2916-1). .
  • Marc Restellini, Musée du Luxembourg, Modigliani, l'ange au visage grave, Paris, Skira/Seuil, , 320 p., 29 cm (ISBN 978-8884913401, Modigliani, l'Ange au visage grave).
  • Fiorella Nicosia (trad. Étienne Schelstraete), Modigliani, Paris, Gründ, coll. « Vies d'artistes », , 124 p., 27 cm (ISBN 978-2-7000-1253-8). .
  • Christian Parisot, Modigliani, Paris, Gallimard, coll. « Folio Biographies », , 340 p., 18 cm (ISBN 978-2-07-030695-4). .
  • Marc Restellini, Le Silence éternel : Modigliani-Hébuterne (1916-1920), Paris, Pinacothèque, , 224 p., 32 cm (ISBN 978-2-953054620).
  • Norbert Wolf, Modigliani : Carnets érotiques, Paris, Chêne, , 61 p., 24 cm (ISBN 978-2-8123-0018-9). .
  • Marc Restellini, La Collection Netter : Modigliani, Soutine et l'Aventure de Montparnasse, Pinacothèque de Paris - Gourcuff-Gradenigo, , 288 p. (ISBN 9782358670296).
  • Olivier Renault, Rouge Soutine, Paris, La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », , 160 p. (ISBN 978-2-7103-6986-8). .
  • Alain Vircondelet, Des amours de légende : Dix couples mythiques du XXe siècle, Paris, Plon, , 248 p., 24 cm (ISBN 978-2-259-21526-8), p. 185-220. .
  • Élisabeth Barillé, Un amour à l'aube : Amedeo Modigliani et Anna Akhmatova, Paris, Grasset & Fasquelle, , 208 p., 20 cm (ISBN 978-2-246-80392-8). .
  • Sophie Lévy (dir.) et al., Amedeo Modigliani : l'œil intérieur, Paris, Gallimard, , 224 p. (ISBN 978-2-0701-7867-4).
  • Valérie Bougault et Sophie Lévy, « Les amis artistes de Modigliani », Connaissance des Arts, Paris, no 746,‎ , p. 79-82. .

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