Alphonse Bertillon

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Bertillon.
Alphonse Bertillon
Description de l'image Alphonse Bertillon2.jpg.
Naissance
Paris, Drapeau de la France France
Décès (à 60 ans)
Paris Drapeau de la France France
Nationalité Française
Pays de résidence France
Profession
Activité principale
Identification criminelle, anthropométrie judiciaire
Ascendants
Famille

Alphonse Bertillon, né à Paris le [1] et mort à Paris le , est un criminologue français. Il est le fondateur, en 1882, du premier laboratoire de police d'identification criminelle et le créateur de l'anthropométrie judiciaire, appelée « système Bertillon » ou « bertillonnage », un système d'identification rapidement adopté dans toute l'Europe, puis aux États-Unis, et utilisé en France jusqu'en 1970.

Biographie[modifier | modifier le code]

Portraits de Bertillon, de profil et de face, à la manière des photographies d'identification judiciaire, 1900.

Alphonse Bertillon est le petit-fils du démographe Achille Guillard (1799-1876)[2], le fils de Louis-Adolphe Bertillon, directeur des Statistiques à la Ville de Paris, et le frère cadet du statisticien et démographe Jacques Bertillon. Élève médiocre, il abandonne ses études de médecine, et son père le fait entrer en 1879 à la préfecture de police de Paris où il exerce la fonction de commis aux écritures[3].

D'abord simple employé chargé de classer les dossiers des criminels notoires et de rédiger les fiches de signalement des personnes arrêtées, il est nommé chef du service photographique de la préfecture en 1882[4]. C'est en s'inspirant des travaux statistiques d'Adolphe Quetelet[5] qu'il élabore son système d'identification, appelé plus tard « bertillonnage ».

Le système d'identification de Bertillon[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Bertillonnage.

La méthode Bertillon part du calcul qu'en prenant quatorze mensurations – taille, longueur des pieds, main, oreille, avant-bras, arête du nez, écartement des yeux, etc. – sur n'importe quel individu, en se servant d'un pied à coulisse et, pour les relevés crâniens, d'une pince céphalique, il n'existe qu'une chance sur 286 millions pour qu'on retrouve les mêmes mesures chez un autre individu. Seuls alors les « mouches » – c'est-à-dire des détenus espions –, et des « physionomistes » pouvaient permettre d'identifier notamment les récidivistes[6].

Ce système anthropométrique apparaît à une époque où les récidivistes représentent la moitié de la population carcérale en France, ce qui suscitera la promulgation de la loi de relégation du 27 mai 1885. La préfecture de police adopte le système avec réticence en 1883 : le préfet Louis Andrieux ne voit en son subordonné qu'un cas d'« aliénation mentale » mais, en décembre 1882, Ernest Camescasse, le nouveau préfet, accorde trois mois au modeste employé pour tester la validité de sa méthode[7]. Le 16 février 1883, le système permet pour la première fois[8] l'identification de ce que l'on appelle alors un « cheval de retour », c'est-à-dire un récidiviste.

Un Bureau d'identité est créé en 1883, et du matériel spécialisé est dès lors utilisé dans tous les établissements pénitentiaires : table, tabouret, toise, compas de proportion, tablette et encreur pour prise d'empreintes digitales. Les fiches de signalement qui s'échangent entre les services sont progressivement compilées dans le Bulletin de Police criminelle mis en place par la Sûreté générale.

Le système Bertillon, avec ses mensurations, l'emploi de la photographie anthropométrique dite aussi « face/profil », le signalement descriptif appelé « portrait parlé »[9], la description des stigmates physiques – cicatrice, tatouage, grain de beauté… –, connaît son heure de gloire avec le « bertillonnage » de Ravachol en 1890, permettant l'arrestation de l'anarchiste deux ans plus tard[3].

Le Bureau d'identité fusionne par la suite avec le service photographique et celui des sommiers judiciaires pour former, sous l'impulsion du préfet Lépine, le service de l'Identité judiciaire, fondé par un décret présidentiel du 11 août 1893[10].

Demeurant intimement persuadé de la supériorité de sa méthode anthropométrique et réticent à l'ajout des empreintes digitales sur ses fiches signalétiques[11], il doit accepter en 1894, sous la pression de ses supérieurs, d'intégrer aux fiches la dactyloscopie : l'empreinte des quatre doigts de la main droite et de l'index gauche à partir de 1900 puis, en 1904, celle des dix doigts (décadactylaire)[12]. Cette technique dactyloscopique lui aurait permis, le 24 octobre 1902 de confondre Henri-Léon Scheffer, l'assassin d'un domestique au cours d'un cambriolage[13]. Cette affaire est parfois présentée comme la « première identification au monde » par les « seules empreintes digitales » d'un assassin. Ceci a été remis en question du fait que l'enquête de proximité, effectuée alors, avait mis en lumière que le domestique entretenait une relation homosexuelle avec Scheffer, le meurtrier, lequel aurait déguisé ce crime passionnel, d'un genre peu avouable à l'époque, en cambriolage. Bertillon aurait en fait été orienté vers Scheffer par cette enquête de proximité, et non par les empreintes[14], lesquelles ont néanmoins pu être utilisées pour s'assurer que Scheffer était bien le coupable. Quoi qu'il en soit, la véritable première « mondiale » en ce domaine, l'affaire Francisca Rojas (en), aurait eu lieu dès 1892, et serait due au fonctionnaire de police argentin Juan Vucetich[15].

Bertillon et l'Affaire Dreyfus[modifier | modifier le code]

Le « diagramme de Bertillon », par lequel Alphonse Bertillon tentera de démontrer qu'Alfred Dreyfus est bien l'auteur du bordereau. Cette analyse, violemment critiquée par les Dreyfusards, la jugeant absurde et partisane, sera par la suite rejetée.

Pendant l'Affaire Dreyfus, Bertillon, qui n'était pas un expert en écriture[16] mais un antisémite notoire[17], est invité, à la demande de l'accusation, insatisfaite des conclusions des premiers experts graphologues, à intervenir dans le débat qui doit décider si l'écriture du fameux bordereau est ou non celle du capitaine Dreyfus.

Sous la pression de l'armée, Bertillon affirme que Dreyfus est bien l'auteur du bordereau. Cette conclusion est par la suite battue en brèche par les mathématiciens Jacques Hadamard et Henri Poincaré qui critiquent le calcul des probabilités de Bertillon et sa thèse de l'« autoforgerie », qu'ils considèrent comme délirante : selon Bertillon, Dreyfus aurait en effet contrefait sa propre écriture selon un procédé savant[18],[19]. La presse dreyfusarde, qui le respectait jusqu'alors, va jusqu'à traiter Bertillon de fou[3]. Toutefois, jusqu'à la veille de sa mort, le gouvernement tentera de le faire revenir sur son expertise, comme si l'acquittement de Dreyfus n'était pas suffisant à l'avoir innocenté : on lui promettra une élévation dans la Légion d'honneur en échange de sa rétractation[20].

Tombe d'Alphonse Bertillon au cimetière du Père-Lachaise.

Alphonse Bertillon meurt à Paris le 13 février 1914. Il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise (division 89)[21]. Deux ans après sa disparition, naît le laboratoire de l'Identité judiciaire[réf. souhaitée]. Une rue de Paris porte son nom dans le quartier Saint-Lambert du 15e arrondissement (au sud-ouest de la gare de Paris-Montparnasse).

Postérité[modifier | modifier le code]

Après avoir visé les récidivistes, le bertillonnage s'étend aux « fous » trouvés sur la voie publique, aux cadavres non-identifiés de la morgue, aux étrangers puis, après la mort de Bertillon, aux étrangers interdits de séjour et, enfin, aux nomades, qui seront répertoriés dans un carnet anthropométrique d'identité en 1912[22]. Le système de Bertillon aura aussi une influence sur la carte d'identité nationale[3]. La biométrie, qui s'applique au fichage en France, s'enracine elle aussi dans le bertillonnage.

Arthur Conan Doyle mentionne Bertillon dans Le Chien des Baskerville : l'un des clients de Sherlock Holmes le désigne comme le « plus grand expert en Europe » et dans Le Traité naval. Il est également mentionné dans L'Aliéniste de Caleb Carr.

Les méthodes de Bertillon, qui aura rédigé des ouvrages traduits dans de nombreuses langues, sont reprises et adaptées par toutes les polices du monde. Citée deux cent fois dans le New York Times, cette gloire nationale reste le « policier » le plus illustre dans le monde à la fin du XIXe siècle, jusqu'à ce que le système de classification des empreintes digitales ne supplante le bertillonnage[3].

Galerie[modifier | modifier le code]

Cliquez sur une vignette pour l’agrandir

Publications[modifier | modifier le code]

  • Ethnographie moderne : les races sauvages (1883)
  • La Photographie judiciaire, avec un appendice sur la classification et l'identification anthropométriques (1890) [lire en ligne]
  • Alphonse Bertillon (ill. Émile Duhousset), Identification anthropométrique : Instructions signalétiques, Melun, (notice BnF no FRBNF30096463, lire sur Wikisource)Voir et modifier les données sur Wikidata
  • La Comparaison des écritures et l'identification graphique (1898)
  • Anthropologie métrique. Conseils pratiques aux missionnaires scientifiques sur la manière de mesurer, de photographier et de décrire des sujets vivants et des pièces anatomiques. Anthropométrie, photographie métrique, portrait descriptif, craniométrie, avec Arthur Chervin (1909)
Articles
  • « L'Identité des récidivistes et la loi de relégation » dans Annales de démographie internationale, 1883
  • « Notice sur le fonctionnement du service d'identification de la préfecture de police, suivie de tableaux numériques résumant les documents anthropométriques accumulés dans les archives de ce service » dans Annuaire statistique de la ville de Paris, 1887
  • « Les Noms propres : Calcul de leurs combinaisons orthographiques » dans la Nature, no 782, 26 mai 1888
  • « Photographie judiciaire à la préfecture de police de Paris » dans la Nature, no 833, 18 mai 1889
  • « Document de technique policière. Affaire Renard et Courtois, assassinat du financier Y » dans Archives d'anthropologie criminelle et de médecine légale, octobre-novembre 1909
  • « Le Dynamomètre d'effraction » dans la Nature no 1929, 14 mai 1910
  • « La Photographie judiciaire de la préfecture de police à l'exposition de Gand » dans la Nature, no 2086, 17 mai 1913

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Louis Marchesseau, Le Portrait parlé et les recherches judiciaires, avec dessins et planches, Marchal et Godde, Paris, 1911. Traité complet d'investigation judiciaire fondé sur la méthode Bertillon.
  • Suzanne Bertillon, Vie d'Alphonse Bertillon, inventeur de l'anthropométrie, Paris, Gallimard, 1941.
  • Michel Frizot, Serge July, Christian Phéline, Jean Sagne, Identités : de Disderi au photomaton, éditions Photo Copies - Centre National de la Photographie, Paris, 1985.
  • Martine Kaluszynski, « L'antropometria e il “bertillonnage” in Francia », in La Scienza e la colpa : crimini, criminali, criminologi : un volto dell'ottocento, acura di Umberto Levra, Université de Turin, Electa, 1985, p. 227.
  • Martine Kaluszynski, « Alphonse Bertillon et l'anthropométrie », in Philippe Vigier (dir.), Maintien de l'ordre et polices en France et en Europe au XIXe siècle, Paris, Créaphis, collection « Pierres de mémoire », 1987, p. 269-285, [lire en ligne] sur le site HAL-SHS (Hyper Article en Ligne - Sciences de l'Homme et de la Société).
  • Martine Kaluszynski, « Le criminel à la fin du XIXe siècle : Autour du récidiviste et de la loi du 27 mai 1885. Un paradoxe républicain », in André Gueslin et Dominique Kalifa (dir.), Les exclus en Europe, vers 1830-vers 1930, Paris, Les Éditions de l'Atelier, 1999, p. 253-266.
  • Ilsen About, « Les fondations d'un système national d'identification policière en France (1893-1914). Anthropométrie, signalements et fichiers », in Genèses. Sciences sociales et histoire, no 54, mars 2004, Éditions Belin, p. 28-52.
  • Jean-Marc Berlière, « Police réelle et police fictive », in Romantisme, Volume 23, no 79, 1993, p. 73-90.
  • Jean-Marc Berlière, « Aux origines d'une double généalogie policière », in Pierre Birnbaum (dir.), La France de l'affaire Dreyfus, Gallimard, collection « Bibliothèque des Histoires », 1993, p. 194-196.
  • Jean-Marc Berlière, « L'affaire Scheffer : une victoire de la science contre le crime ? (octobre 1902) », Criminocorpus, revue hypermédia, Histoire de la police, Articles, mis en ligne le 01 janvier 2007.
  • Pierre Piazza, « La fabrique « bertillonienne » de l'identité », Labyrinthe, 6 | 2000, Thèmes (no 6), mis en ligne le 23 mars 2005.
  • Pierre Piazza (dir.), Aux origines de la police scientifique. Alphonse Bertillon, précurseur de la science du crime, Paris, Karthala, 2011.
  • Martine Kaluszynski, « Alphonse Bertillon et l'anthropométrie judiciaire. L'identification au cœur de l'ordre républicain », in Pierre Piazza (dir.), Aux origines de la police scientifique. Alphonse Bertillon, précurseur de la science du crime, Paris, Karthala, 2011, [lire en ligne] sur le site HAL-SHS (Hyper Article en Ligne - Sciences de l'Homme et de la Société).
  • Quinche, Nicolas, Crime, Science et Identité. Anthologie des textes fondateurs de la criminalistique européenne (1860-1930). Genève, Slatkine, 2006, 368 p., passim.
  • Quinche, Nicolas, "Sur les traces du crime: de la naissance du regard indicial à l'institutionnalisation de la police scientifique et technique en Suisse et en France. L'essor de l'Institut de police scientifique de l'Université de Lausanne". Genève: Slatkine, 2011, 686p., coll. Travaux des universités suisses no 20.
  • Quinche, Nicolas, "Experts du crime sur les bords du Léman: naissance de la police scientifique en Suisse romande et en France". Hauterive: Éditions Attinger, 2014, 352p., 130 photos, collection "Nouvelles Éditions".

Notes et références[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  1. « Notice no LH/213/57 », base Léonore, ministère français de la Culture
  2. C'est dans le titre d'un ouvrage de Guillard que l'on rencontre pour la première fois le mot « démographie ».
  3. a, b, c, d et e Pierre Piazza, Aux origines de la police scientifique : Alphonse Bertillon, précurseur de la science du crime, Karthala, , 384 p. (ISBN 9782811105501)
  4. Concours Lépine. Le Livre des inventions, Paris, Flammarion, 2006.
  5. Pierre Piazza, Aux origines de la police scientifique : Alphonse Bertillon, précurseur de la science du crime, Karthala Éditions, , p. 12
  6. La police scientifique au XIXe siècle.
  7. Pierre Piazza, Histoire de la carte d'identité nationale, Odile Jacob, , p. 85
  8. Gustave Macé, Le Service de la Sûreté par son ancien chef, Paris, Charpentier, 1884, p. 376 sv.
  9. Signalement descriptif grâce à un vocabulaire standard.
  10. Jean-Marc Berlièrec, Le Monde des polices en France : XIXe-XXe siècles, Complexe, , p. 47
  11. Une réticence due à la difficulté du classement dactyloscopique et la recherche fiche par fiche jugée fastidieuse.
  12. Jean-Marc Berlière, « L'Affaire Scheffer : une victoire de la science contre le crime ? La première identification d'un assassin à l'aide de ses empreintes digitales (octobre 1902) », dans Les Cahiers de la sécurité, no 56, 2005, p. 349-360.
  13. Arrestation du premier assassin confondu par ses empreintes digitales
  14. Jean-Marc Berlière, Le Monde des polices en France aux XIXe et XXe siècles, Bruxelles, Complexe, 1996, p. 57.
  15. « Francisca Rojas », sur le site Police scientifique. Consulté le 7 septembre 2015.
  16. « Le système Bertillon dans l'Affaire Dreyfus »
  17. Philippe Oriol, L'Histoire de l'affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, Les Belles Lettres, , p. 45.
  18. Le Monde des polices en France aux XIXe et XXe siècles, op. cit., p. 64.
  19. Laurent Rollet, « Henri Poincaré et l'action politique. Autour de l'Affaire Dreyfus », dans Séminaire de l'Institut de recherche sur les enjeux et les fondements des sciences et des techniques, 1997.
  20. H Dardenne, Lumières sur l'affaire Dreyfus, p. 300, citant la Vie de Bertillon par sa nièce.
  21. Paul Bauer, Deux siècles d'histoire au Père Lachaise, Mémoire et Documents, (ISBN 978-2914611480), p. 110
  22. loi du 16 juillet 1912 sur gallica

Liens externes[modifier | modifier le code]