Affaire du col Dyatlov

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Affaire du col Dyatlov
La tente telle qu'elle a été trouvée le 26 février 1959.
La tente telle qu'elle a été trouvée le 26 février 1959.

Fait reproché Mort suspecte de neuf randonneurs
Pays Drapeau de l'URSS Union soviétique
Ville Versant Est du Mont Kholat Syakhl
Date Nuit du 1er au
Nombre de victimes 9
Jugement
Statut Affaire non élucidée
Date du jugement Mai 1959

L'Affaire du col Dyatlov est un événement qui se solda par la mort de neuf skieurs/randonneurs dans le nord de l'Oural (en Union soviétique, aujourd'hui en Russie), approximativement[1] dans la nuit du 1er au . Elle eut lieu sur le versant est du mont Kholat Syakhl (Холат Сяхыл, nom mansi signifiant « Montagne morte »). Le col de montagne où se déroula l'affaire a depuis été renommé col Dyatlov (Перевал Дятлова) d'après le nom du chef du groupe, Igor Dyatlov (Игорь Дятлов). L'absence de témoins oculaires a donné naissance à beaucoup de spéculations. L'enquête menée par les autorités soviétiques détermina uniquement qu'« une force irrésistible » inconnue avait causé la mort des randonneurs. L'accès à la région fut interdit pour les skieurs et autres aventuriers pendant trois ans après l'affaire[2]. La chronologie des événements dans la nuit du 1er au 2 février reste incertaine, faute de survivant[3],[4].

Les enquêteurs ont déterminé que les randonneurs arrachèrent leur tente de l'intérieur et sortirent nu-pieds dans la neige. Leurs corps, retrouvés dans un rayon de 1,5 km de l'emplacement de leur tente[5], ne présentaient pas de signes de lutte, mais deux victimes présentaient des crânes fracturés, deux des côtes cassées, et il manquait la langue et les yeux de l'une d'entre elles[3]. Selon certaines sources, les habits de quatre des victimes présentaient des niveaux élevés de radiations. Il n'en est pas fait mention dans les documents contemporains du drame et cela n'apparaît que dans des documents postérieurs[3].

Le , le Ministère public de Russie annonce la réouverture de l'enquête avec l'étude de 3 hypothèses, toutes liées à des phénomènes météorologiques, sur les 75 existantes, précisant que la thèse du crime meurtrier reste peu probable en raison de l'absence totale de preuve et que celle d'une avalanche ou d'un ouragan est privilégiée. De plus, une nouvelle inspection du lieu de l'incident doit avoir lieu en mars 2019, ainsi qu'un nouvel examen du corps des victimes afin de déterminer l'origine des blessures[6]. Les résultats doivent tomber en février 2020[7].

Contexte[modifier | modifier le code]

Un groupe est formé pour une randonnée/ski de fond à travers le nord de l'Oural, dans l'oblast de Sverdlovsk (qui garde toujours son nom soviétique, même si son chef-lieu, la ville de Sverdlovsk, a été rebaptisée Iekaterinbourg en 1991). Le groupe, mené par Igor Dyatlov, se compose de sept hommes et deux femmes, la plupart étudiants ou diplômés de l'Institut polytechnique de l'Oural (aujourd'hui l'Université fédérale de l'Oural) :

  • Igor Alekseïevitch Dyatlov (Игорь Алексеевич Дятлов), né le 13 janvier 1936 ;
  • Zinaïda Alekseïevna Kolmogorova (Зинаида Алексеевна Колмогорова), née le 12 janvier 1937 ;
  • Lioudmila Aleksandrovna Doubinina (Людмила Александровна Дубинина), née le 12 mai 1938 ;
  • Alexandre Sergueïevitch Kolevatov (Александр Сергеевич Колеватов), né le 16 novembre 1934 ;
  • Roustem Vladimirovitch Slobodine (Рустем Владимирович Слободин), né le 11 janvier 1936 ;
  • Gueorgui « Iouri » Alekseïevitch Krivonichtchenko (Георгий "Юрий" Алексеевич Кривонищенко), né le 7 février 1935 ;
  • Iouri Nikolaïevitch Dorochenko (Юрий Николаевич Дорошенко), né le 12 janvier 1938 ;
  • Nikolaï Vladimirovitch Thibeaux-Brignolles (Николай Владимирович Тибо-Бриньоль), né le 5 juillet 1935 ;
  • Alexandre « Semen » Alekseïevitch Zolotarev (Александр "Семен" Алексеевич Золотарёв), né le 2 février 1921 ;
  • Iouri Efimovitch Ioudine (Юрий Ефимович Юдин), né le 19 juillet 1937.

Le but de l'expédition était d'atteindre Otorten, une montagne située à dix kilomètres au nord du lieu du drame. Cette route, à cette période de l'année, était estimée être « catégorie III », la plus difficile. Tous les membres du groupe étaient expérimentés en matière de longues expéditions de ski de fond et de ski alpin.

Le 25 janvier, ils arrivent en train à Ivdel, une ville située au centre de l'oblast de Sverdlovsk. Ils prennent un camion jusqu'à Vijaï, le dernier village du nord de l'oblast. Ils commencent à marcher en direction d'Otorten le 27 janvier. Le jour suivant, l'un des membres du groupe, Iouri Ioudine, doit renoncer à continuer l'expédition pour cause de maladie[3]. Le groupe compte donc désormais neuf personnes.

Les journaux et appareils photo trouvés sur leur dernier camp permettent de retracer leur itinéraire dans les jours précédant le drame. Le 31 janvier, le groupe atteint une région de hautes terres et commence à se préparer pour la montée. Ils déposent des vivres excédentaires et des équipements dans une vallée boisée pour le voyage de retour. Le lendemain, le 1er février, les randonneurs commencent à traverser le col. Ils pensent probablement camper la nuit suivante de l'autre côté, mais en raison des conditions météorologiques qui se détériorent, du blizzard et de la faible visibilité, ils s'égarent et dévient vers l'ouest, en direction du Kholat Syakhl. Se rendant compte de leur erreur, ils décident de s'arrêter et de camper sur le flanc de la montagne.

Les recherches[modifier | modifier le code]

Ils s'étaient mis d'accord pour que Dyatlov fasse envoyer un télégramme à leur club sportif dès leur retour à Vijaï, au plus tard le 12 février. Malgré l'absence de message à cette date, il n'y eut aucune réaction parce qu'un délai de quelques jours était courant pour ce type d'expédition. Ce n'est qu'après que les familles des randonneurs réclament que le président de l'institut polytechnique organise une équipe de secours (d'étudiants et de professeurs) le 20 février[3]. L'armée et la police les rejoindront plus tard, et des avions et hélicoptères seront utilisés dans l'opération.

Le 26 février, l'équipe de secours trouve le camp abandonné sur le mont Kholat Syakhl. La tente est gravement endommagée, elle a été découpée à partir de l'intérieur. Ils suivent des empreintes de pas qui mènent à la lisière d'un bois proche (de l'autre côté du col, à 1,5 km au nord-est), mais après 500 mètres, les traces sont couvertes par la neige. À la lisière de ce bois, sous un grand pin, l'équipe de secours trouve les restes d'un feu de camp et les deux premiers corps : ceux de Krivonichtchenko et Dorochenko, déchaussés et portant uniquement leurs sous-vêtements. Entre le pin et le camp abandonné, ils trouvent trois corps : ceux de Dyatlov, Kolmogorova et Slobodine. Selon la position des corps, il semble qu'ils tentaient de regagner le camp au moment de leur mort[3]. Ils sont trouvés séparément à 300, 480 et 630 mètres du pin, respectivement.

Les recherches pour les quatre corps restants, ceux de Doubinina, Kolevatov, Thibeaux-Brignolles et Zolotarev, prennent plus de deux mois supplémentaires. Ils sont finalement trouvés le 4 mai sous quatre mètres de neige, dans un ravin de la vallée d'un ruisseau, plus à l'intérieur du bois. Les corps sont mieux vêtus que les autres, et des indices laissent à penser qu'une partie de leurs habits provenait de ceux dont les corps ont été retrouvés les premiers, laissant penser que ceux-ci sont morts les premiers. Un des pieds de Doubinina était enveloppé dans un morceau de laine provenant du pantalon de Krivonichtchenko (retrouvé presque nu auprès du pin), tandis que Zolotarev portait le manteau en fausse fourrure de Doubinina.

Enquête[modifier | modifier le code]

Une première enquête commence immédiatement après la découverte des cinq premiers corps. Un examen médical ne trouve pas de blessures pouvant causer la mort ; la conclusion est donc qu'ils sont tous morts d'hypothermie. Slobodine présente une petite fêlure sur le crâne qui n'est probablement pas une blessure mortelle. Krivonichtchenko avait des brûlures à la jambe et une morsure à la main qu'il s'est faite lui-même (la peau ainsi arrachée lui est restée dans la bouche). Dyatlov avait des écorchures autour des chevilles et une entaille à la paume[8].

L'examen des quatre corps trouvés en mai change la donne. Trois présentent des blessures mortelles : Thibeaux-Brignolles présente de graves blessures sur le côté et l'arrière de son crâne, Doubinina et Zolotarev ont des côtes brisées et ont tout deux subis une hémorragie interne, de plus leurs globes oculaires étaient manquants. Le quatrième membre, Kolevatov, avait le nez cassé et le cou déformé mais est mort d'hypothermie comme les cinq premiers randonneurs. Selon le Dr Boris Vozrojdenny, une très grande force est nécessaire pour infliger de tels dégâts, et la compare à celle d'un accident de voiture. Les corps ne présentent pas de blessures externes correspondant aux fractures relevées, comme s'ils avaient été soumis à une très haute pression. Le corps de Doubinina est celui présentant le plus de traumatismes externes : la langue était manquante[2], de même que ses yeux, une partie de ses lèvres, du tissu facial et un fragment de son crâne. Cela peut s'expliquer par le fait que son corps aurait été trouvé face contre terre dans un petit courant d'eau passant sous la neige ; ces blessures seraient alors dues à la putréfaction en milieu humide.

Certains pensent d'abord que les autochtones mansis peuvent avoir attaqué et tué le groupe car ils sont entrés dans leur territoire, mais l'enquête prouve que la manière dont ils sont morts ne soutient pas cette hypothèse. Les seules empreintes de pas sont celles des randonneurs, et il n'y a aucun signe de lutte rapprochée[2]. Par ailleurs, les Mansis sont connus pour être pacifiques.

Au moment des faits, la température était très basse (environ −25 à −30 °C) et une tempête sévissait, mais les morts ne sont que partiellement habillés. Certains ne portent qu'une chaussure et d'autres pas de chaussures du tout ; certains portent seulement des chaussettes[2]. D'autres portent des morceaux de vêtements qui paraissent avoir été découpés dans les habits de ceux qui étaient déjà morts. Toutefois, en Suède, des chercheurs ont montré que des décès par hypothermie sont parfois associés à des épisodes de « déshabillage paradoxal »[9], qui a typiquement lieu pendant une hypothermie moyenne à sévère, quand la personne devient désorientée et agressive. Ce comportement est avancé pour expliquer le fait que les victimes ont été retrouvées dévêtues [10].

Les journalistes parlant des parties de l'enquête qui ont été rendues publiques révèlent que :

  • six des membres du groupe sont morts d'hypothermie et trois de blessures mortelles ;
  • il n'y a aucune raison de penser qu'il y avait d'autres personnes présentes sur le Kholat Syakhl ou dans les environs ;
  • la tente a été déchirée depuis l'intérieur ;
  • les victimes sont mortes six à huit heures après leur dernier repas ;
  • les empreintes de pas montrent que tous les membres du groupe sont partis à pied de leur plein gré ;
  • le Dr Boris Vozrojdenny déclare que les blessures mortelles sur trois des corps ne peuvent avoir été causées par un autre humain, « parce que la force des coups était trop grande et les parties charnues n'ont pas été endommagées »[2] ;
  • les tests médico-légaux de radiation montrent de hautes doses de contamination radioactive sur les vêtements de certaines des victimes[2].

Ils arrivent à la conclusion que les membres du groupe sont tous morts d'« une force irrésistible » inconnue : « Compte tenu de l'absence de blessures externes et de signes de lutte sur les cadavres, de la présence de toutes les valeurs du groupe, et en tenant compte des conclusions de l'expertise médico-légale concernant les causes de la mort des touristes, il convient de considérer que la cause du décès des touristes fut une force incontrôlable à laquelle les touristes n'étaient pas à même de résister »[11]. L'enquête est officiellement close en mai 1959 en raison de l'« absence dans les actions attribuées à l'inculpé d'éléments constitutifs d'une infraction »[12]. Les documents sont envoyés à un fonds d'archives secret et des photocopies ne sont rendues publiques que dans les années 1990, mais certaines parties manquent[2].

Plusieurs responsables locaux ont reçu un blâme pour « les défauts dans l'organisation du travail touristique et le faible contrôle ». L'un d'entre eux était le président de l'Union municipale des associations sportives bénévoles Wil Kourotchkine. Dans ses mémoires, celui-ci affirme qu'on leur a expliqué qu'ils étaient punis puisque « des gens avaient péri [et qu']il fallait que quelqu'un en porte les conséquences ». Kourotchkine qualifie l'affaire Dyatlov d'« un mystère couvert de ténèbres car sont impliqués des organismes et des personnes haut placés »[1].

Il n'est pas clair ce qu'entendaient les enquêteurs par une force « incontrôlable » et « irrésistible ». Rien ne permet d'affirmer qu'ils pensaient nécessairement à une catastrophe naturelle : le dossier ne contient pas de documents météorologiques, qui étaieraient cette interprétation[12].

Le Ministère public de l'oblast de Sverdlovsk, qui est chargé de mener de nouvelles investigations par son instance supérieure à Moscou, a déclaré : « Tant qu'on ignore quelle est cette "force irrésistible" dans le nord de l'Oural, chaque touriste qui y voyage risque de se retrouver dans la même situation. Nous devons répondre à la question de savoir s'il existe ou pas là-bas une "force irrésistible" susceptible de provoquer de tels effets terribles »[13].

Controverses autour de l'enquête[modifier | modifier le code]

Certains disent que des indices ont été omis ou ignorés par les enquêteurs[3],[4] :

  • après les funérailles, les parents des morts affirment que la peau des victimes était d'une étrange couleur brune[2] ;
  • dans une entrevue privée, l'un des anciens enquêteurs dit que son dosimètre avait montré des niveaux de radiation élevés sur le Kholat Syakhl, et que cela explique la radiation trouvée sur les corps ; toutefois, la source de la contamination n'a pas été découverte ;
  • un autre groupe de randonneurs se trouvant à environ 50 kilomètres au sud de la montagne affirme avoir vu d'étranges sphères orange dans le ciel au nord — vraisemblablement en direction du Kholat Syakhl — la nuit du drame[2] ; des « sphères » similaires sont continuellement observées à Ivdel et dans ses environs de février à mars 1959, par plusieurs témoins indépendants, y compris le service météorologique et les forces armées[2] ;
  • certains rapports suggèrent qu'il y avait beaucoup de ferraille dans la région, ce qui a donné lieu à des spéculations sur l'usage militaire clandestin de la région, que l'on aurait cherché à dissimuler[2].

Une supposition moins mystérieuse, ne faisant appel à aucun phénomène paranormal ou secret d'État, est parfois avancée pour expliquer l’événement[14] : l'expédition aurait simplement été surprise pendant la nuit par une coulée de neige. Pris de panique, les randonneurs auraient donc fui le campement dans le désordre et dans l'obscurité, sans pouvoir prendre le temps de se vêtir suffisamment. Cette fuite précipitée expliquerait la déchirure pratiquée de l'intérieur dans la toile de la tente. Un premier groupe d'étudiants se serait regroupé à la lisière du bois, et aurait tenté d'allumer un feu. L'un des étudiants, monté dans un sapin pour y collecter du bois, aurait chuté (ce qui expliquerait ses blessures) avant que les autres, transis de froid, ne cherchent à regagner le camp et meurent d'hypothermie sur le chemin du retour. Les membres de l'autre groupe seraient tombés dans la ravine, rendue invisible par l'obscurité, avant de succomber des suites de leur chute ou du froid, pris au piège. Mais l'hypothèse de la coulée de neige est peu probable car les piquets et l'entrée de la tente n'ont pas été renversés ni déplacés[15],[16].

D'aucuns se demandent pourquoi la couverture du dossier d'enquête comporte la date du 6 février 1959, alors que les recherches du groupe n'ont été lancées que dans la deuxième moitié du mois. Selon l'explication du Ministère public de l'oblast de Sverdlovsk, en charge des nouvelles investigations menées en 2019-2020, cette datation est celle de la plus ancienne pièce du dossier qui provient vraisemblablement de toute autre affaire et qui n'est pas liée directement à l'affaire Dyatlov[17],[18],[19].

L'expert médico-légal Edouard Toumanov, qui a étudié le dossier à la demande de médias russes, avance que :

  • au moins une partie des étudiants ont été tués, leur mort n'est pas due à l'avalanche[8] ;
  • il se peut que les faits se soient déroulés pendant le jour et non pas forcément pendant la nuit[5] ;
  • les dégâts au niveau du visage de Doubinina et Zolotarev (langue manquante à l'une et les yeux absents chez les deux) sont post mortem et n'ont rien d'extraordinaire : il est courant que les animaux mangent certaines parties de cadavres en commençant par les matières molles les plus accessibles[20] ;
  • le délai post-mortem de 6 à 8 heures indiqué par le Dr Vozrojdenny n'est pas à prendre au sérieux car calculé à la base du contenu de l'appareil digestif des victimes, méthode obsolète biaisée par « mille et un facteurs » et peu fiable pour dater le décès ;
  • le décès par hypothermie retenu pour six des neuf membres du groupe ne peut être envisagé qu'à titre d'hypothèse, car Vozrojdenny avait beau écrire, il n'avait guère de chance de repérer à l'œil nu des « taches de Wischnewski » (lésions brun foncées de la sous-muqueuse gastrique, caractéristiques d'une mort par hypothermie), étant donné l'état de putréfaction dans lequel se trouvaient les organes internes des victimes au moment de l'autopsie ; le sang sombre et fluide que Vozrojdenny prend pour un autre signe de décès par hypothermie n'en est pas un : au contraire, les personnes mortes d'hypothermie ont le sang rouge vif ;
  • la description des organes internes et des causes de décès des cinq premiers corps retrouvés est pratiquement identique à une virgule près, alors qu'il aurait forcément dû y avoir des différences ;
  • les lividités cadavériques sont situées pour toutes les victimes sur le côté arrière du corps ; or, toutes les victimes n'étaient pas allongées sur le dos : Slobodine et Dorochenko ont été retrouvés face contre la terre, et Kolmogorova sur le flanc ; il s'ensuit que quelqu'un — soit Vozrojdenny, soit l'enquêteur qui s'est occupé, en amont, de la fixation de l'état des lieux — a dû se tromper ;
  • les résultats des analyses chimiques de morceaux d'organes internes des cadavres ordonnées par Vozrojdenny sont absents du dossier ; force est donc de constater que ces analyses n'ont jamais été jointes au dossier ou qu'elles en ont été retirées ; le fait que Vozrojdenny ne s'est pas contenté des analyses du sang et de l'urine, qui suffisaient à détecter les traces d'alcool et de drogues, mais a aussi prélevé des fragments d'organes sur les victimes signifie qu'il voulait vérifier la présence de poisons dans leur organisme[21],[22] ;
  • les photographies judiciaires ad hoc n'ont pas été réalisées ; les images disponibles des corps et des lieux du drame s'apparentent à des photos d'amateur et sont peu informatives[22].

Le 1er juiller 2019, Evgueni Tchernoousov, avocat et colonel de police à la retraite, qui représente bénévolement les intérêts de proches de trois victimes (Dyatlov, Dorochenko et Slobodine), a demandé le Comité d'enquête de la Fédération de Russie d'ouvrir une enquête du chef d'« homicide volontaire de deux personnes ou plus », demande co-signée par la Fondation Dyatlov et la Société russe de géographie[23],[24]. Tchernoousov est persuadé que les autorités de l'époque ont étouffé l'affaire et que, puisque l'Union soviétique n'est plus, il n'y a aucune raison de continuer à cacher la vérité sur la mort des neuf jeunes gens. Il adhère à la thèse « technogène » (essais militaires), certain que si l'avalanche, les Mansis ou les prisonniers fugitifs avaient été coupables, ils auraient été confondus et l'enquête n'aurait jamais été close au bout de seulement trois mois — un « non-sens », d'après lui[7],[25]. Tchernoousov relève que le dossier d'enquête ne contient même pas la qualification juridique des faits qui sont à son origine (p. ex., meurtre, accident, etc.) et trouve absurde qu'il soit classé au motif d'« absence dans les actions attribuées à l'inculpé d'éléments constitutifs d'une infraction », vu qu'il n'y a jamais eu aucun inculpé dans cette affaire[7],[12]. Enfin, tout comme Toumanov[20], il juge suspect que le procureur de l'oblast ait assisté en personne à l'autopsie des victimes, chose qui n'arrivait jamais, même en cas de plusieurs morts, et qui témoigne pour Tchernoousov d'une importance toute particulière que l'affaire revêtait pour les autorités[7].

Les adversaires des théories du complot font remarquer que si l'État avait quelque chose à cacher, il aurait commencé par les corps des touristes et aurait fait disparaître sans traces tout indice sur place[5]. Un argument qui ne convainct pas Tchernoousov ; d'après lui, il était préférable aux autorités de faire une mise en scène déroutante que de faire croire à l'opinion publique que neuf étudiants se sont évaporés dans la nature sans laisser de traces — un « désastre », selon les critères d'alors[26].

Retombées[modifier | modifier le code]

En 1967, l'écrivain et journaliste Iouri Iarovoï, de Sverdlovsk, publie un roman inspiré de l'affaire, De la plus grande complexité (Высшей категории трудности)[27]. Iarovoï est impliqué dans les recherches pour le groupe de Dyatlov et dans l'enquête en tant que photographe officiel des recherches et le début de l'enquête, donc il connaissait bien l'affaire. Il écrit le livre pendant la période soviétique, quand les détails de l'accident sont maintenus secrets et il évite de révéler ce qui n'est pas dans l'explication officielle ou déjà bien connu. Le livre idéalise l'affaire, qui finit de manière bien plus optimiste que ce qui est réellement passé : seul le chef du groupe est trouvé mort. Les collègues de Iarovoï disent qu'il avait rédigé des versions alternatives du roman, et que deux furent refusées par la censure. Depuis la mort de Iarovoï en 1980, toutes ses archives, y compris ses photographies, journaux et manuscrits, sont introuvables.

Certains détails de l'affaire sont rendus publics en 1990 grâce à des publications et discussions dans la presse régionale de Sverdlovsk. L'un des premiers auteurs est le journaliste Anatoly Gouchtchine. Il dit que la police lui a permis de lire les documents originaux de l'enquête et d'utiliser ces sources dans ses publications. Il note qu'un certain nombre de pages sont exclues des documents, ainsi qu'une « enveloppe » mystérieuse mentionnée dans la liste des éléments de l'enquête. À la même époque, des photocopies de certains des documents commencent à circuler parmi d'autres enquêteurs officieux.

Les victimes sont inhumées au cimetière de Sverdlovsk (aujourd'hui Iekaterinbourg).

Gouchtchine résume ce qu'il trouve dans son livre Le prix des secrets d'État est neuf vies (Цена гостайны - девять жизней)[4]. Certains le critiquent parce qu'il se concentre sur la théorie spéculative d'une « expérience soviétique d'une arme secrète », mais la publication de l'œuvre suscite une discussion publique, stimulée par la fascination du paranormal. Beaucoup de ceux qui sont restés silencieux pendant trente ans commencent alors à parler de nouveaux détails de l'affaire. Parmi eux un policier à la retraite, Lev Ivanov, qui mena l'enquête officielle en 1959. En 1990, il publie un article[28], et affirme que l'équipe d'enquêteurs n'avait aucune explication rationnelle pour l'accident. Il ajoute qu'il reçut des ordres directs de la haute administration pour arrêter l'enquête et maintenir les éléments secrets, et ce, après qu'il a dit que l'équipe avait vu des « sphères volantes ». Ivanov croit personnellement en une explication paranormale : plus spécifiquement, les ovnis. La fille d'Ivanov, interrogée par des médias dans les années 2010, soutient néanmoins que son père (décédé en 1997) était « réaliste », « ne lisait pas de fantastique », « ne croyait pas aux ovnis » et qu'il a écrit cet article sûrement pour attirer l'attention sur l'affaire qu'on l'avait forcé à classer, en jouant sur le thème des ovnis, en vogue dans les années 1990. Elle prétend aussi que son père disait qu'on ne l'avait pas laissé exploiter la thèse militaire et que, astreint à clore l'enquête, il avait délibérément choisi une formule passe-partout (« force irrésistible ») afin de n'exclure aucune possibilité[13].

En l'an 2000, une chaîne de télévision régionale produit le documentaire Le mystère du col Dyatlov (Тайна Перевала Дятлова). Avec l'aide de l'équipe de tournage, un écrivain de Iekaterinbourg, Anna Matveïeva, publie la nouvelle fiction/documentaire du même nom[3]. Une grande partie du livre comporte des citations de l'enquête d'origine, les journaux des victimes, des entrevues avec des membres de l'équipe qui rechercha les randonneurs et d'autres documentaires collectés par les réalisateurs du film. Le livre est rédigé du point de vue d'une femme moderne (l'alter ego de l'auteur) qui tente de résoudre le mystère.

Malgré la présence de la narration fictive, le livre de Matveïeva reste la meilleure source documentaire sur l'affaire jamais rendue publique. Les pages des rapports d'enquête (dans la forme de photocopies et transcriptions) sont également graduellement mises en ligne sur un forum web[29].

La Fondation Dyatlov est créée à Iekaterinbourg avec l'aide de l'Université technique d'État de l'Oural et Iouri Kountsevitch (Юрий Кунцевич) à sa tête. Le but de la fondation est de convaincre l'administration russe de rouvrir l'enquête sur l'affaire et d'entretenir la mémoire des randonneurs morts sur la montagne.

Dans une interview donnée en 2013[30] et dans un documentaire sorti en 2017 sur la chaîne Rossiya 24[1], Evgueni Okichev, ancien chef adjoint du département des enquêtes du Ministère public de l'oblast de Sverdlovsk, affirme que le procureur adjoint de la RSFSR Léonid Ourakov a ordonné de classer l'affaire après que les enquêteurs aient cherché à savoir s'il y avait eu des essais militaires dans la région. Ourakov a également exigé qu'Okichev et ses collègues soutiennent devant l'opinion publique la thèse de l'accident, ce qu'ils ont fait. Les pièces à conviction et les membres du Ministère public qui les ont étudiées ont été soumis à des examens radiologiques dont les résultats ne leur ont jamais été communiqués. Pour toutes ces raisons, Okichev privilégie la thèse militaire.

Souvenir[modifier | modifier le code]

En 1963, des étudiants de l'Institut polytechnique de l'Oural ont installés sur les lieux du drame une plaque commémorative avec les noms des victimes et l'inscription : « Ils étaient 9. En mémoire de ceux qui sont partis et qui ne sont pas revenus, nous baptisons ce col du nom du groupe de Dyatlov »[31]. Depuis, le col est appelé en abrégé col Dyatlov.

Dans la culture populaire[modifier | modifier le code]

En 2013, le réalisateur Renny Harlin s'inspire de l'histoire pour Dyatlov Pass Incident, un film en found footage qui reprend en partie la théorie du complot gouvernemental russe, tout en y incorporant un rapport avec l'expérience de Philadelphie.

Le est sorti un jeu vidéo s'inspirant de cette affaire : Kholat. La même année, le 20 octobre 2015, le groupe de doom metal russe Kauan lui consacre un album, intitulé Sorni Nai[32].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a b et c (ru) [vidéo] Перевал Дятлова. Конец истории. Документальный фильм – Россия 24 sur YouTube.
  2. a b c d e f g h i j et k (en) Osadtchouk, Svetlana, « Mysterious Deaths of 9 Skiers Still Unresolved », St. Petersburg Times, 19 février 2008.
  3. a b c d e f g et h (ru) Матвеева, Анна, « Перевал Дятлова », Урал N12-2000, Екатеринбург (Matveyeva, Anna, « Le col Dyatlov », Oural no 12-2000, Iekaterinbourg).
  4. a b et c (ru) Гущин, Анатолий, « Цена гостайны - девять жизней », изд-во "Уральский рабочий", Свердловск, 1990 (Gouchtchine, Anatoly, « Le prix des secrets d'État est neuf vies », Izdatelstvo « Uralskyi Rabochyi », Sverdlovsk, 1990.
  5. a b et c (ru) [vidéo] Экспедиция 2019: Тайна перевала Дятлова раскрыта?! Андрей Малахов. Прямой эфир от 26.03.19 sur YouTube.
  6. https://fr.sputniknews.com/russie/201902011039863844-col-dyatlov-russie-enquete-reprise/
  7. a b c et d (ru) [vidéo] Новые версии гибели группы Дятлова. Что нашла прокуратура sur YouTube.
  8. a et b (ru) [vidéo] Эксперт: «Группу Дятлова подвергли пыткам!». На самом деле. Выпуск от 01.07.2019 sur YouTube.
  9. (en) ncbi.nlm.nih.gov
  10. (en) Anthony Smith, « Dyatlov Pass Explained: How Science Could Solve Russia's Most Terrifying Unsolved Mystery », sur International Science Times (consulté le 15 décembre 2017).
  11. (ru) « Прокуратура выясняет причины гибели группы Дятлова. Спустя 60 лет », sur Радио Свобода,‎ (consulté le 1er septembre 2019).
  12. a b et c (ru) « Перевал Дятлова: Уголовное дело по гибели туристов написано на заказ », sur Комсомольская правда,‎ (consulté le 27 avril 2019).
  13. a et b (ru) [vidéo] Перевал Дятлова: Новые факты. Экспедиция. Начало. Андрей Малахов. Прямой эфир от 15.03.19 sur YouTube.
  14. http://www.lepoint.fr/culture/l-affaire-du-col-dyatlov-21-09-2012-1508573_3.php
  15. (ru) Игорь Пушкарев, « "Они опять оставят истину в стороне" », sur Znak.com,‎ (consulté le 1er septembre 2019).
  16. (ru) « В Фонде памяти Дятлова не согласились с природными версиями гибели группы на перевале », sur РЕН ТВ,‎ (consulté le 1er septembre 2019).
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