Affaire de la tour de Nesle

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Illustration de 1315, où apparaissent quelques protagonistes de l'affaire, un an après le scandale. De gauche à droite : Charles IV de France, Philippe V de France, Isabelle de France, Philippe le Bel (au centre), Louis X de France, et Charles de Valois, frère du roi.

L'affaire de la tour de Nesle est le nom donné à une affaire d'État au XIVe siècle impliquant les trois belles-filles de Philippe le Bel.

C'est aussi une légende du XVe siècle selon laquelle une reine de France aurait fait de cette tour un lieu de débauche, où elle aurait couché avec ses amants avant de les jeter à la Seine, cousus dans un sac.

La tour[modifier | modifier le code]

La tour de Nesle, nommée à l'origine « tour Hamelin », est élevée sur la rive gauche de la Seine, faisant face à la tour du Louvre. Toutes deux font partie des quatre grandes tours de l'enceinte que Philippe Auguste a fait construire à partir de 1214 pour protéger Paris. Ronde et massive, cette tour de près de 25 mètres de hauteur prend rapidement son nom de sa proximité avec l'hôtel de Nesle.

Le 29 novembre 1308, la tour de Nesle est acquise par Philippe le Bel.

L'histoire des princesses[modifier | modifier le code]

Philippe le Bel a quatre enfants, dont trois fils qui vont lui succéder au trône de France, respectivement Louis X le Hutin, Philippe V le Long et Charles IV le Bel, qu'il marie avec trois princesses. En 1305, Louis épouse Marguerite, la fille du duc de Bourgogne ; Philippe épouse Jeanne de Bourgogne, la première fille de Mahaut d'Artois, en 1306 ; enfin, Charles épouse Blanche de Bourgogne, la deuxième fille de Mahaut d'Artois, en 1308.

Très liées entre elles, les princesses font souffler un vent de gaieté et de charme sur la cour austère du roi. Leur élégance et leur coquetterie font bientôt naître une rumeur destructrice. Elles sont soupçonnées de recevoir des jeunes gens. Toutefois, aucune preuve ne vient étayer ces accusations et les princesses poursuivent leur joyeuse vie.

La visite à Paris du roi d'Angleterre Édouard II et de sa femme Isabelle, fille de Philippe le Bel, au début de l'année 1314, sonne le glas de leurs beaux jours. Philippe le Bel donne plusieurs fêtes en l'honneur de ses hôtes. Au cours de l'une d'elles, Isabelle remarque que deux chevaliers portent à la ceinture des aumônières semblables à celles qu'elle a offertes personnellement quelques mois plus tôt à deux de ses belles-sœurs, Marguerite et Blanche. Elle s'empresse de signaler les frères Gauthier et Philippe d’Aunay à son père. Le roi ordonne une enquête qui confirme les faits. Arrêtés, les frères d'Aunay résistent à la question, puis ils finissent par avouer, suivis de Marguerite et de Blanche. Sous la torture, les deux chevaliers auraient avoué leurs relations avec les princesses, qui duraient depuis trois ans. Philippe d'Aunay est l'amant de Marguerite et son frère Gauthier est l'amant de Blanche. On ne connaît aucun amant à Jeanne, mais elle est au moins coupable d'avoir couvert les débordements de ses belles-sœurs. À Pontoise, les deux frères sont roués vifs, écorchés vifs, émasculés, du plomb soufré en ébullition est épandu sur eux, ils sont traînés par des chevaux avant d'être décapités le 19 avril 1314 puis leurs corps sont pendus par les aisselles à des gibets.

Philippe le Bel n'a aucune pitié pour ses brus adultères. Marguerite et Blanche sont tondues, habillées de bure et jetées au cachot des Andelys.

Après la mort de Philippe le Bel, Marguerite reste enfermée à Château-Gaillard où elle meurt en 1315, à cause des mauvais traitements selon certaines sources, même si plusieurs historiens rapportent que son mari, devenu Louis X, la fait assassiner peu après son accession au trône[1].

Jeanne, un temps enfermée au château de Dourdan, est officiellement reconnue innocente par le parlement de Paris et libérée entre le 24 et le 31 décembre 1314[2]. Elle reprend alors sa place auprès de son époux à la cour de France.

En 1316, Philippe V le Long accède au trône après le règne de Louis X, son frère, et la mort prématurée de son neveu Jean Ier le Posthume, fils de Louis X. Jeanne devient donc reine de France. Philippe lui offre la tour et l'hôtel de Nesle en 1319, soit cinq ans après l'affaire. Après la mort de Philippe V en 1322, elle y installe définitivement sa résidence. Dans son testament, Jeanne de Bourgogne demande que l'hôtel de Nesle soit vendu et devienne un collège.

L'annulation du mariage de Blanche (toujours emprisonnée) est prononcée en 1322, quand son mari, Charles IV, devient roi de France. Elle se retire alors à l'abbaye de Maubuisson, où elle meurt en 1326[1].

La légende[modifier | modifier le code]

L'infidélité des brus de Philippe le Bel, fait historique avéré, a donné naissance à une légende qui n'est confirmée par aucun témoignage de l'époque.

Selon cette légende, une reine de France se serait livrée dans la Tour à la débauche, avant de faire jeter ses amants à la Seine, cousus dans un sac. Un professeur d'université nommé Buridan serait parvenu à échapper à son funeste sort, soit après avoir été repêché par ses élèves, soit après s’être laissé tomber dans un bateau de foin amené par ses étudiants. Ses indiscrétions auraient tissé la trame de ce vaudeville. Le nom de la reine n'est pas précisé, mais la légende y verrait bien Jeanne de Bourgogne, l'une des brus de Philippe le Bel. D'autres y ont placé les débauches de ses autres brus, Blanche et Marguerite.

En 1461, François Villon fait allusion à cet épisode dans sa célèbre Ballade des dames du temps jadis, qui sera mise en musique par Georges Brassens :

Semblablement, où est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust gecté en ung sac en Saine?

Deux faits avérés contredisent cette version :

  • Jean Buridan est connu pour être le recteur de l'université de Paris en 1327. Né en 1300, il est trop jeune pour être professeur de philosophie et avoir participé aux prétendus événements de la tour de Nesle (il n'a que 14 ans lors du procès en 1314). Des auteurs le font naître en 1292, ce qui lui aurait « permis » d'être à la Tour de Nesle…
  • Le tracé de la Seine à cette époque ne permet en aucune manière l'accostage ou même l'approche suffisante du fameux bateau de foin pour sauver Buridan.

À son tour, Brantôme se fit l'écho de cette histoire : « Que cette reyne qui se tenoit à l'hôtel de Nesle à Paris, laquelle faisait le guet aux passants et ceux qui les agréoient, de quelque sorte de gens qu'ils fussent, les faisoit appeler et venus à soy, et après en avoir tiré ce qu'elle en vouloit, les faisoit précipiter du haut de la tour qui paroist encore, en bas de l'eau et les faisait noyer. » L'écrivain reste cependant prudent : « Je ne peux pas dire que cela soit vray, mais le vulgaire, au moins la plupart de Paris l'affirme. »[3]

Littérature[modifier | modifier le code]

Au XIXe siècle, les rumeurs entourant l'affaire inspire à Roger de Beauvoir son premier roman, L'Écolier de Cluny ou le Sophisme[4], paru début avril 1832[5].

Moins de deux mois plus tard a lieu la première représentation de la célèbre pièce de théâtre de Frédéric Gaillardet et Alexandre Dumas, La Tour de Nesle, un drame historique en cinq actes qui met en scène Marguerite de Bourgogne, Buridan et les frères d'Aulnay[6].

Entre 1913 et 1914, Michel Zévaco publia Buridan, Le Héros de la tour de Nesle et La Reine sanglante, Marguerite de Bourgogne.

L' affaire de la tour de Nesle est l'une des intrigues principales du premier volume de la série Les Rois maudits, Le Roi de fer, écrite dès 1955 par Maurice Druon.

Le roman de Nicole Buffetaut, La prisonnière oubliée de Château-Gaillard (2008), s'intéresse au destin de deux belles-filles de Philippe le Bel après leur emprisonnement à Château-Gaillar, Marguerite et Blanche.

Cinéma[modifier | modifier le code]

Adaptations cinématographiques de l'affaire :

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Historia, no 628, avril 1999, p. 40, 50-1. Selon Christian Bouyer, « elle meurt […], peut-être assassinée, plus sûrement des suites du traitement qu'on lui a fait subir », op. cit., p. 193, et selon l'historien Michel Mourre dans son Dictionnaire d'histoire, le Hutin « dut la répudier en 1314 pour adultère et la fit étrangler l'année suivante ».
  2. Christelle Balouzat-Loubet, Mahaut d'Artois, une femme de pouvoir, Perrin, (ISBN 978-2-262-03678-2), p. 113 et 202-203, note 28. : « Les dernières lettres envoyées par Mahaut [d'Artois] à Dourdan datent du 24 décembre 1314 [...]. Libérée dans les jours qui suivent, Jeanne séjourne à l'hôtel d'Artois avec sa mère entre le 31 décembre 1314 et le 2 janvier 1315 [...]. Elle dîne à Conflans le 1er février 1315. ».
  3. Cité dans : Andrée Jacob et Jean-Marc Léri, Paris, Vie et Histoire du 6e arrondissement, 1986, Éditions Hervas, p. 21.
  4. Roger de Beauvoir, L'Écolier de Cluny : ou le Sophisme, Fournier,
  5. Marsan 1917, p. 227
  6. Alexandre Dumas et Frédéric Gaillardet, La Tour de Nesle, drame en cinq actes et en neuf tableaux, Paris, Imprimerie normale de J. Didot l'aîné, 1832.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages
Articles
  • (en) Tracy Adams, « L’Affaire de la Tour de Nesle : Love Affair as Political Conspiracy », dans Corinne Leveleux-Teixeira et Bernard Ribémont (dir.), Le crime de l'ombre : Complots, conjurations et conspirations au Moyen Âge, Klincksieck, (ISBN 978-2-252-03745-4), p. 17-40.
    Republication : (en) Tracy Adams, « Between History and Fiction: Revisiting the Affaire de la Tour de Nesle », Viator, vol. 43, no 2,‎ , p. 165-192 (DOI 10.1484/J.VIATOR.1.102710)
  • (en) Elizabeth A. R Brown, « Diplomacy, adultery and domestic politics at the court of Philip the Fair : Queen Isabelle's mission to France in 1314 », dans J. S. Hamilton et Patricia J. Bradley, éd., Documenting the Past : Essays in medieval history presented to George Peddy Cuttino, Woodbridge, The Boydell Press, , p. 53-83.
    Reconsidération de l'implication possible d'Isabelle de France, reine d'Angleterre, dans la révélation de l'adultère de ses belles-soeurs.
  • Franck Collard et Isabelle Heullant-Donat, « Deux autres Jeanne : figures de reines défigurées aux XIVe et XVe siècles », dans Anne-Hélène Allirot, Murielle Gaude-Ferragu, Gilles Lecuppre et al. (éd.), Une histoire pour un royaume, XIIe-XVe siècle : Actes du colloque Corpus Regni organisé en hommage à Colette Beaune, Perrin, (ISBN 978-2-262-02946-3, OCLC 690443205), p. 281-309.
    Étude de la légende noire des amours de Jeanne de Navarre et Buridan et des offerts d'érudits du collège de Navarre pour réhabiliter la mémoire de leur fondatrice.
  • (en) Alexander Haggerty Krappe, « The Legend of Buridan and the Tour de Nesle », The Modern Language Review, vol. 23, no 2,‎ , p. 216-222 (DOI 10.2307/3714947, JSTOR 3714947).
  • Jules Marsan, « L’Écolier de Cluny et La Tour de Nesles : un drame inédit de Roger de Beauvoir », Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 24, no 2,‎ , p. 227-234 (JSTOR 40518014, lire en ligne).
  • Nathalie Ravonneaux, « Relire Le Vieux Paris », La Giroflée : bulletin Aloysius Bertrand, vol. 7,‎ automne-hiver 2014, p. 77-119 (lire en ligne)

Liens externes[modifier | modifier le code]

L'affaire de la tour de Nesle à l'écran