Affaire Mis et Thiennot

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Affaire Mis et Thiennot
Nature du crime Homicide volontaire
Type de crime Meurtre
Pays de lieu du crime Drapeau de la France France
Ville Saint-Michel-en-Brenne
Nature de l'arme Arme à feu
Type d'arme Fusil de chasse
Date du crime
Nombre de victimes 1 : Louis Boistard
Jugement
Statut Affaire jugée : condamnés à 15 ans de travaux forcés et à 10 ans d'interdiction de séjour ; condamnés à 20 ans de travaux forcés ; condamnés à 15 ans de travaux forcés ; graciés et libérés le
Tribunal Cour d'assises de l'Indre
Cour d'assises de la Vienne
Cour d'assises de la Gironde
Formation Cour d'appel de Bourges
Cour d'appel de Poitiers
Cour d'appel de Bordeaux
Date du jugement

Recours Condamnations cassées le puis le
Grâce présidentielle accordée le
Requêtes en révision rejetées les [1], [2], , , & [3]

L’affaire Mis et Thiennot, du nom des principaux protagonistes, Raymond Mis et Gabriel Thiennot, est une affaire criminelle française du XXe siècle qui renferme une possible erreur judiciaire. Cette éventualité implique que d’autres personnes que les protagonistes condamnés soient les véritables coupables du meurtre du garde-chasse Louis Boistard, et que l’enquête judiciaire originelle ait induit la justice en erreur.

Faits et enquête[modifier | modifier le code]

Les faits se déroulent le 29 décembre 1946, jour de la fermeture de la chasse : Louis Boistard, un des deux garde-chasse du château du Blizon[4] de Jean Lebaudy, n’est pas rentré le soir à son domicile. Son épouse, inquiète, informe dans la nuit le régisseur de la propriété, Henri Béthune, qui prévient la gendarmerie de Mézières-en-Brenne dans le département de l'Indre[5],[6].

La journée du lundi 30 décembre, les gendarmes interrogent en qualité de témoin les chasseurs de la veille, dont en premier Gabriel Thiennot, demeurant chez sa mère. Celui-ci, qui leur fait à plusieurs reprises des réponses contradictoires, est alors gardé à vue. Il reconnaît alors leur avoir menti : « Je reconnais avoir menti à plusieurs reprises, notamment en vous disant que j’avais quitté “la Blinerie”  à 15 heures 30, alors que je n’en suis parti qu’à 17 heures ;  que j’avais tiré trois coups de feu, alors qu’en réalité j’en ai tiré six et d’autre part, que je n’avais tué aucun gibier, alors que j’ai tué un lapin. Je reconnais avoir mal agi, et je ne m’explique pas pourquoi je l’ai fait. »[5].

Le matin du mardi 31 décembre, le corps du garde-chasse Louis Boistard est retrouvé criblé de quatre balles, à l’étang des Saules, sur la commune de Saint-Michel-en-Brenne, par un garde chasse, René Baigneux. Aussitôt, la gendarmerie, représentée par le chef Lardeau, prend les dispositions nécessaires pour protéger les lieux, et informe les autorités compétentes qui arrivent l’après-midi sur place: le juge d’instruction de Châteauroux délivre les commissions rogatoires, les policiers de la Brigade criminelle de Limoges, sous la direction du commissaire Daraud, font un état de lieux, et le médecin légiste procède à l’autopsie de la victime[7]. Les conclusions de l’autopsie connues, l’Inspecteur Officier de Police Judiciaire Maurice Vidal arrive l’après-midi et procède, assisté de deux gendarmes, à une perquisition au domicile de Gabriel Thiennot. Ils découvrent une bourre de cartouche de type "Gabel", identique à celle découverte sur le corps du garde assassiné. C'est un premier indice d’importance. En effet, d’après les blessures, il apparaissait que deux personnes avaient tiré sur le garde avec des fusils de chasse à deux coups. Le rapport d'autopsie relève quatre coups au total, deux coups tirés à une certaine distance et deux coups à bout portant[7].

À partir des témoignages recueillis, les enquêteurs établissent la liste des chasseurs amis des Mis qui participèrent à la chasse. Chacun est interrogé et fait le même récit de leur journée, précisant n’avoir jamais rencontré le garde Boistard. Deux chasseurs, Christian Grosjean et Albert Niceron, ajoutent avoir quitté prématurément la chasse pour se rendre à Marnoux pour rencontrer le jeune Gérard Gaspard en vue de louer ses services pour les travaux de la ferme[8].

Lorsque l’inspecteur Maurice Vidal se rend à Marnoux pour vérifier leurs dires, Gérard Gaspard lui rapporte alors des propos de Christian Grosjean décrivant une altercation entre les chasseurs et un garde-chasse, propos confirmés par son père, Gérard Gaspard. Ces renseignements concordent avec les déclarations de Désiré Brunet, de la ferme « Prends-garde à-toi » proche de l’étang des Saules où le corps a été retrouvé[8].

Le matin du jeudi 2 janvier, l’inspecteur Vidal entend de nouveau Albert Niceron et lui fait part des éléments qu’il a recueillis auprès de Gérard Gaspard. Niceron, ébranlé, fait à l’inspecteur un autre récit  du déroulement de la chasse: deux coups de fusil ont été tirés par Raymond Mis sur le garde Boistard, avec deux coups à bout portant tirés par Gabriel Thiennot. Il rapporte également que le corps du garde fut ensuite transporté dans les ajoncs de l’étang des Hautes Rondières. Il déclara finalement avoir reçu des menaces le lundi matin de Raymond Mis, s’il parlait de ce qu’il avait vu[8].  

Entendu plus tard par la commissaire Daraud, Christian Grosjean reconnu aussi les faits[8].

Le soir du jeudi 2 janvier, gendarmes et policiers, font part de leurs découvertes sur le terrain et dans la maison des Mis, et reconstituent le puzzle des opérations qui ont conduit au meurtre du garde-chasse Boistard[6]. Vendredi 3 et samedi 4 janvier 1947, les enquêteurs interpellent alors les chasseurs suspects, pour procéder à leur interrogatoire. Dimanche 5 janvier, interrogé par l’inspecteur Vidal, Gabriel Thiennot passe à des aveux circonstanciés[8]. Raymond Mis signe le procès verbal de ses aveux le 7 janvier, tout comme Bernard Chauvet qui a fait part de son soulagement auprès du chef de la gendarmerie, Lardeau, ex-collègue de son père. Aucun ne dira avoir subi de sévices de la part des policiers. Gabriel Thiennot le confirmera à nouveau aux assises de Bordeaux.

Le juge d’instruction venu de Châteauroux reçoit les aveux de tous les suspects, les place sous mandat de dépôt. Ils sont alors transférés à la maison d’arrêt de Châteauroux. Le commissaire divisionnaire Tardieu, supérieur du commissaire Daraud, est venu sur place se rendre compte du déroulé des opérations.

Les journalistes des deux quotidiens régionaux, présents sur les lieux, rendent compte des événements, sans signaler de violences policières lors des interrogatoires. Celui du journal communiste ''L’Écho - La Marseillaise'' écrit : « […] grâce à la diligence des inspecteurs de la vingtième brigade de police de Limoges sous les ordres du commissaire Daraud et à l’aide précieuse que leur a apportée la gendarmerie de Mézières-en-Brenne, commandée par le chef Lardeau, la lumière est définitivement faite sur l’horrible crime de l’étang des Saules dont la victime est, comme chacun le sait, le garde-chasse de Monsieur Lebaudy, Monsieur Louis Boistard, honorablement connu et estimé dans toute la contrée où il n’exerçait pas avec une sévérité excessive, un délicat métier… Raymond Mis et Gabriel Thiennot ont fini par avouer leur forfait »[9].

Procès et jugements[modifier | modifier le code]

À la mi-janvier 1947, André Le Troquer, avocat parisien et homme politique, vient assurer, à leur demande, la défense des chasseurs. Il leur fera accepter un système de défense axé sur la rétractation de leurs aveux, qui auraient été signés sous la pression violente des policiers. Bien que revenant sur le fait qu’ils n’ont jamais rencontré le garde et n'ont commis aucun coup de feu à son égard, ils ne convaincront pas les jurés.

Entre juin 1947 et juillet 1950, trois procès en cour d'assises se succèderent à Châteauroux, Poitiers et Bordeaux. Ils aboutiront à la condamnation de Raymond Mis et Gabriel Thiennot pour crime à des travaux forcés.

Entre-temps, en octobre 1947, un procès au tribunal correctionnel du Blanc condamnera leurs compagnons de chasse à des peines de prison « pour abstention volontaire d’empêcher un fait qualifié crime »[10].

Campagne de presse contre les enquêtes judiciaire et policière.[modifier | modifier le code]

Au mois de juillet 1952, ayant renouvelé sa rédaction, le quotidien communiste l’Echo -La Marseillaise, lance une campagne médiatique visant à remettre en question l’enquête policière. Elle commence par le récit de l’enlèvement d'Albert Niceron par un commando de militants, dont l'objectif était de le faire revenir sur ses aveux. Cette campagne se poursuit ensuite par la mise en cause des témoignages de Henri Béthune, Louise Boistard et Désiré Brunet, présenté alors comme le véritable assassin.

Publications et requêtes en révision[modifier | modifier le code]

L’affaire est relancée en 1980 par un livre « Ils sont innocents » écrit par Léandre Boizeau, éditions le Cercle d’or, créateur du Comité de soutien à Mis et Thiennot.

Les deux condamnés ont introduit par l'intermédiaire de leurs avocats cinq demandes en révision. La première a été déposée à la Chancellerie par Maître Jean-Paul Thibault, le 8 juillet 1980, et a été rejetée le 5 décembre 1982. Elles seront toutes refusées. Une sixième, déposée le 8 février 2013 à titre posthume par Maître Jean-Pierre Mignard qui demande à la Commission de révision l'annulation d'une partie du dossier, à savoir les témoignages recueillis sous la contrainte (au regard de la Convention contre la torture de 1984, signée par la France en 1986), est examinée[11], puis rejetée le par la Commission d'instruction de la Cour de révision et de réexamen instituée par la loi n° 2014-640 du 20 juin 2014 sur la réforme des procédures de révision et de réexamen[12],[13],[14]. Ces accusations furent également vivement réfutées par l'inspecteur Vidal lui-même[15],[16].

Documentaire fiction[modifier | modifier le code]

L'affaire a fait l'objet en 2008 d'un film documentaire de 52 min, Présumés coupables, l’affaire Mis & Thiennot, réalisé par Dominique Adt.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Gabriel Thiennot interrogé par Philippe Mécan, le 5 décembre 1982, RTL ; L'Heure du crime, 20 mars 2013.
  2. Cour de Cassation, Chambre criminelle, du 15 juin 1988, 86-91.151, Publié au bulletin.
  3. « 13REV037 - Décision du 16 mars 2015 - Commission d'instruction de la Cour de révision et de reexamen - Cour de cassation - Irrecevabilité », sur Courdecassation.fr
  4. C'est une propriété de 2 800 ha occupée par 23 fermes de métayers qui chassent pour améliorer l'ordinaire, voire braconnent malgré la surveillance des garde-chasse.
  5. a et b PV N° 447 du 30 décembre 1946, Brigade de Mézières en Brenne, COTE GD 36 E 306, Archives de la Défense.
  6. a et b Gilbert Moreux, Mis et Thiennot, l'agitation face aux faits, Sury-en-Vaux, AàZ Patrimoine,
  7. a et b Rapport de M. Daraud Georges, Service National de la Police Judiciaire, Limoges, 12 février 1947.
  8. a, b, c, d et e « L'affaire Mis et Thiennot détaillée par l'inspecteur Maurice Vidal », sur Youtube
  9. Guy Bonnet, « Après leur condamnation à 20 ans de bagne, Mis et Thiennot ont signé un pourvoi en cassation. La partie civile obtient 500.000 francs de dommages et intérêts », La Marseillaise,‎ 4-5 décembre 1948
  10. Tribunal civil de première instance, Audience Publique, le Blanc,
  11. Thibaut Gagnepain, « Affaire Mis et Thiennot : quand la neige s'en mêle », sur La Nouvelle République du Centre-Ouest,
  12. « Mis et Thiennot : pas de révision des condamnations », sur Le Monde,
  13. Cour de Cassation, Commission de révision des condamnations pénales, Paris,
  14. Cour de révision et de réexamen des condamnations pénales, Décision de la Commission d'instruction,
  15. Nicolas Fichot, « « Mis et Thiennot m'ont tout avoué » », Le Parisien,‎
  16. L'affaire Mis et Thiennot détaillée par l'inspecteur Maurice Vidal.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Léandre Boizeau, Ils sont innocents ! L'affaire du crime de St Michel-en-Brenne, Le cercle d'or, 1980 (ISBN 978-2718800738)
  • Gilbert Collard, La prière des juifs, justice d'après-guerre: l'affaire Mis et Thiennot, Denoël, 1991
  • Emile Lecoq, Mis et Thiennot, innocents dites-vous ?, 1998
  • Gilbert Moreux, Mis et Thiennot, l'agitation face aux faits , Ed.A/Z, 2015 (ISBN 9782365941631)

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]