Affaire Jacques Dugué

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L'affaire Jacques Dugué, appelée aussi « affaire de Saint-Ouen », est une affaire criminelle française qui débute en 1978, lorsqu'un pédophile nommé Jacques Dugué est arrêté pour abus sexuel sur mineur et accusé de faire partie d’un réseau de proxénétisme pédophile. L'affaire est révélée par le journal Minute. Celui-ci est condamné à six ans de prison ferme en 1981, puis à nouveau pour d'autres affaires par la suite.

Histoire[modifier | modifier le code]

Enquête et arrestation[modifier | modifier le code]

L'affaire est centrée autour d’accusations de prostitution et de proxénétisme[1].

En juillet 1978, lors d'une perquisition chez un pédophile américain, des policiers de Los Angeles, aux États-Unis, trouvent une lettre dans laquelle un Français de 43 ans nommé Jacques Dugué évoque ses efforts pour « pervertir les enfants afin qu'une nouvelle génération de pervers nous succède »[2]. Habitant à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), il est représentant en armes et articles de sport, et père de deux filles[3]. Depuis 1973, il entraîne aussi, bénévolement, l'équipe de basket junior du Red Star Olympique rugby : par ce biais rencontre de nombreux adolescents, à qui il propose de poser nus dans son pavillon[2]. Il fait partie de groupes de couples échangistes se passant des photos d’enfants[1]. Les photos et films pédophiles réalisés dans le pavillon de Jacques Dugué partent pour les Pays-Bas et le Danemark[2].

Les policiers français arrêtent Jacques Dugué le 27 septembre 1978. Lorsqu'ils font irruption chez lui, Jacques Dugué est en train de photographier des enfants nus. Les enquêteurs vont trouver sur place de très nombreuses photographies pornographiques, les unes prises par lui, d'autres réalisées par des tiers, ainsi que des revues, des lettres, des films[3].

Ils l'inculpent pour « attentat à la pudeur sans violence sur mineurs de 15 ans »[2]. Dans un premier temps, il reste en détention préventive et l'enquête ne permet pas encore de connaitre précisément les faits. Elle aboutit cependant à l'inculpation de huit prévenus pour « attentats à la pudeur sur mineurs de moins de 15 ans » et de quatre autres personnes en relation avec le réseau Dugué en France, soit un total de 12 inculpations. Sept autres personnes sont incarcérées[2]. Les enquêteurs estiment que Jacques Dugué allouait parfois une gratification à ses victimes, de milieu très modeste[3]. La justice n’établit pas qu'il réalisait un quelconque bénéfice financier du fait de ses activités[2].

Médiatisation[modifier | modifier le code]

L'affaire de Saint-Ouen est révélée par le journal d'extrême droite Minute au mois de septembre 1978. Début janvier 1979, France-Soir, alors le premier journal français, fait sa une sur « une écœurante affaire de mœurs » où un « soi-disant éducateur aurait livré à la prostitution internationale des régiments de gamins »[4],[1].

Fondé le 1er avril 1979, le journal Gai-Pied s'empare de l'affaire dans les mois qui suivent, mais dans le sens opposé. Il estime que l’affaire Dugué représente la « coalition de la France profonde et de nos censeurs bureaucrates, anonymes et repus de cause contre les pervers » et croit savoir qu’aucun enfant n’a dit être contraint d’aller chez Jacques Dugué, et que c’est « la loi [qui] se moque du consentement »[1]. Gai-Pied publie quelques mois plus tard un entretien avec un mineur qui a eu des relations avec Jacques Dugué. Celui-ci refuse le statut de victime, parle de son « affection » pour Dugué, sur un ton assez militant : « la société considère le pédophile comme le pervers absolu […] celui qui pervertit l’enfance en lui tenant un discours différent, en lui apprenant autre chose que ce qu’eux-mêmes ou l’école lui enseignent, en lui montrant comment agir ou raisonner différemment. C’est cela qui est insupportable »[1]. Le journal Homophonies, un mensuel dont le premier numéro sort en novembre 1980, fondé par le Comité d'urgence anti-répression homosexuelle (CUARH), lui-même créé en 1979 à l'occasion de la première « université d'été homosexuelle », met en avant le fait qu’aucun enfant n’a été contraint[4].

Tribune libre dans Libération[modifier | modifier le code]

Pas encore passé au tribunal, Jacques Dugué, toujours en détention préventive, déclenche un scandale encore plus à vif, car il publie dans le quotidien Libération une tribune libre où il fait l’apologie de la « sodomisation » d’enfants et incite à des relations sexuelles avec des jeunes âgés de seulement onze ans. La tribune est publiée par le quotidien le 21 janvier 1979, quinze jours après l’article de France-Soir. Dugué y revendique la plupart des actes reprochés et s’en prend, plus généralement, à la tendance à « considérer les enfants comme des demi-hommes, dépendants et irresponsables »[4].

C'est la période (1977-1979) où Libération commencé à publier de petites annonces demandant des mineurs de 12 à 18 ans[5]. Dès la fin 1976, Libération se prépare à l'arrivée d'un nouveau rival, Le Matin de Paris, fondé le par Claude Perdriel [6], alors qu'il subit depuis le printemps la concurrence de Rouge et depuis l'été du quinzomadaire américain The Paris Metro [7]. L'année 1977 marque la brisure définitive avec un certain gauchisme social, pour aller vers le sociétal [7].

Contacté en 1977 par le nouveau directeur de la publication, Serge July, pour illustrer le journal, le groupe Bazooka fait rapidement face aux réticences de plus en plus grande de la majorité de la rédaction du journal, et doit arrêter sa participation directe. Cependant, Libération édite à partir de février 1978 Un Regard moderne[8], mensuel d'actualité remarqué pour ses provocations, comme lorsqu'ils proposent dans le numéro du 5-6 novembre 1978, consacré aux personnes détenues, un dessin pédopornographique dans la page d'annonce « Taules »[9], ce qui conduira Libération à arrêter la publication de Un Regard moderne après six numéros.

Condamnation de 1981[modifier | modifier le code]

Le 2 novembre 1981, plus de trois ans après son arrestation, Jacques Dugué comparaît devant le tribunal correctionnel de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Le président du tribunal, Jean Sournies, prend la décision d'ordonner le huis clos pour écarter les risques de « troubles de l'ordre public » et d'« atteinte aux bonnes mœurs ». Sa décision est accueillie favorablement par les avocats de la défense, Dominique Jourdain et Jeanine Pietruzynski. En revanche, les représentants des neuf parties civiles la déplorent[3].

Les enquêteurs établissent que parmi les dix-sept mineurs figurent un garçon de trois ans, une fille de sept ans et un enfant de neuf ans[2]. Le 30 novembre 1981, Dugué est condamné à six ans de prison ferme[1].

Au cours du procès, le philosophe René Schérer et l'écrivain Gabriel Matzneff témoignent en faveur de Jacques Dugué. René Schérer était déjà considéré avec beaucoup de méfiance par une large partie des milieux intellectuels. En 1971, la rédaction de Politique Hebdo avait ainsi refusé de publier un entretien de Schérer en raison — selon le témoignage du rédacteur en chef adjoint de l'époque Hervé Hamon — de ses « positions pro-pédophiles »[10].

Jacques Dugué sort de prison cinq ans et deux mois après son arrestation, le 5 novembre 1983[2].

Affaires ultérieures[modifier | modifier le code]

Le 9 octobre 1990, devant la cour d'assises de la Gironde, dans une autre affaire, Jacques Dugué écope de huit ans de réclusion criminelle[2].

Il est à nouveau arrêté en 2001 dans le cadre d'une enquête sur un CD-ROM saisi aux Pays-Bas avec des milliers de photos pédophiles[11]. C'est l'époque de la banalisation d'Internet, au cours de laquelle la multiplication des supports numériques incite la police à durcir les contrôles contre la pédopornographie. Au printemps 2000, Serge Garde, dans L'Humanité, puis Laurence Beneux; dans Le Figaro, révèlent en effet l'existence du CD-ROM de Zandvoort contenant 8 500 documents pédosexuels, et d'un fichier établi par la police hollandaise à partir du CD[12]. Accusé d'avoir d'avoir violé à plusieurs reprises deux jeunes garçons à Chambéry (Haute-Savoie), Jacques Dugué est condamné par la cour d'assises de Savoie à trente ans de réclusion criminelle en 2002[11].

Cinéma[modifier | modifier le code]

L'enquête et la préparation du procès de l'affaire Jacques Dugué sont contemporains du tournage, à Hénin-Beaumont, de La Femme flic, film français réalisé par Yves Boisset, sorti en 1980, dans lequel une jeune inspectrice de police enquête sur un réseau de prostitution enfantine.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  • « De la libération des enfants à la violence des pédophiles. La sexualité des mineurs dans les discours politiques des années 1970 », article du sociologue Jean Bérard, dans la revue universitaire Genre, sexualité et société[13]
  1. a b c d e et f "De la libération des enfants à la violence des pédophiles. La sexualité des mineurs dans les discours politiques des années 1970" par Jean Bérard, dans la revue universitaireGenre, sexualité et société [1]
  2. a b c d e f g h et i "Avec le pédophile Jacques D., des victimes de père en fils?", par Françoise-Marie Santucci, dans Libération du 11 juillet 2000 [2]
  3. a b c et d "Jacques Dugué répond d'attentats à la pudeur sur des mineurs de moins de quinze ans" par J.-M. DURAND-SOUFFLAND, dans Le Monde du 04 novembre 1981 [3]
  4. a b et c "Les âges du consentement. Militantisme gai et sexualité des mineurs en France et au Québec (1970-1980)", par Jean Bérard et Nicolas Sallée, dans la revue Femmes, genre, histoire 2015 [4]
  5. Anne-Claude Ambroise-Rendu, « Un siècle de pédophilie dans les médias », Le Temps des médias,‎ (lire en ligne).
  6. "Il était une fois Libé", par François Samuelson, Editions Flammarion, 2007, page 273
  7. a et b "Il était une fois Libé", par François Samuelson, Editions Flammarion, 2007, page 270
  8. Après un numéro 0 pilote titré Un Regard sur le monde. Épistolier (1978), p. 20.
  9. Anne-Claude Ambroise Rendu, « Un siècle de pédophilie dans les médias », Le temps des médias,‎ (lire en ligne, consulté le 16 mars 2017)
    note de bas de page numéro 26
  10. Paul Benkimoun et Sandrine Blanchard, « Que reste-t-il de la révolution sexuelle de Mai 68 ? », Le Monde, 1er mars 2001.
  11. a et b "Un pédophile condamné à trente ans de prison", dans Libération du 14 février 2002 [5]
  12. Le livre de la honte: les réseaux pédophiles, Laurence Beneux, ‎Serge Garde - 2001
  13. Genre, sexualité & société est une revue électronique scientifique à comité de lecture, francophone, internationale, pluridisciplinaire, consacrée à la sexualité et aux questions de genre, créée en 2009 par un groupe de jeunes chercheur-e-s en sciences humaines et sociales [6]

Voir aussi[modifier | modifier le code]