Affaire Banier-Bettencourt

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

L'affaire Banier-Bettencourt est un conflit juridique opposant Françoise Bettencourt-Meyers, fille de Liliane Bettencourt, au photographe François-Marie Banier pour « abus de faiblesse ».

Contexte[modifier | modifier le code]

En 1987, François-Marie Banier fait la connaissance de Liliane Bettencourt à l'occasion d'un portrait photographique réalisé pour le magazine Égoïste ; il devient un ami proche de la milliardaire[1]. En 2007, après la mort de son père, alertée par des employés de sa mère, Françoise Bettencourt-Meyers découvre l'ampleur des largesses dont a bénéficié François-Marie Banier[2]. Elle accuse ce dernier d'avoir profité de la fragilité psychologique de sa mère, alors âgée de 87 ans, pour obtenir près d'un milliard d'euros de dons sous forme de tableaux de maîtres[3] ou de chèques, de contrats d'assurance-vie[4]. Une enquête préliminaire a été menée sous l'autorité du procureur Philippe Courroye. Dans ce cadre, des investigations ont été menées par la Brigade financière. En 2008, celle-ci considère disposer d’éléments sérieux justifiant d’éventuelles poursuites, à partir d'un faisceau d'éléments qui « tendent à confirmer l’existence » du délit d’abus de faiblesse[5]. Les accusations de Françoise Bettencourt-Meyers ont été rejetées par François-Marie Banier, qui assure que ces cadeaux lui ont été offerts avec le libre consentement de Liliane Bettencourt[4]. En 2008, une tentative de conciliation entre Liliane Bettencourt, sa fille et François-Marie Banier échoue[6].

D'avril 2009 à mai 2010, des enregistrements ont été réalisés, clandestinement, par le majordome de Liliane Bettencourt à l'hôtel particulier de cette dernière, à Neuilly-sur-Seine. Le majordome assure ne plus supporter de « voir Madame se faire abuser par des gens sans scrupules »[7], dont François-Marie Banier, et d'avoir eu l'idée d'enregistrer les conversations de Liliane Bettencourt dans le but de se défendre. En 2008 en effet, « plusieurs domestiques ont été licenciés après avoir témoigné de l'emprise exercée par Banier sur leur maîtresse »[7]. Vingt-et-une heure d'écoutes ont été enregistrées sur un dictaphone puis transférées sur 28 CD-ROM[8] avant d'être remises à Françoise Bettencourt-Meyers, qui les a transmises à la police[7]. Une partie du contenu de ces enregistrements provoque l'affaire Woerth-Bettencourt.

Alors que Liliane Bettencourt refusait toujours de se soumettre à une expertise médicale indépendante, indiquant dans un entretien accordé au Journal du dimanche qu'elle est une « femme libre » en parfaite possession de ses facultés intellectuelles[9], le procès Bettencourt-Banier devait déterminer si Liliane Bettencourt était en pleine possession de ses moyens lors de ses différents dons à François-Marie Banier. Il devait s'ouvrir le , puis a été renvoyé à la demande de l'avocat du prévenu, à la suite du versement à la justice des enregistrements clandestins par l'avocat de Françoise Bettencourt-Meyers[8].

Le 28 août 2010, maître Georges Kiejman, l'avocat de Liliane Bettencourt, a annoncé que cette dernière avait annulé la partie de son testament faisant de François-Marie Banier son légataire universel[10]. Dans le même temps, le Conseil national de l'Ordre des médecins a annoncé vouloir entendre les docteurs qui entourent Liliane Bettencourt pour vérifier s'ils ont enfreint le code de déontologie[10]. Selon Médiapart, le professeur Gilles Brücker, exécuteur testamentaire de la milliardaire et ami d'enfance de François-Marie Banier, serait particulièrement visé[10]. L'hebdomadaire Marianne accuse même le médecin et le photographe d'avoir « construit un impénétrable cordon sanitaire, isolant la femme la plus riche de France »[11].

Perquisitions, auditions et gardes à vue[modifier | modifier le code]

Le domicile de Liliane Bettencourt à Neuilly-sur-Seine.

Le , Patrice de Maistre, François-Marie Banier, Fabrice Goguel, ancien avocat fiscaliste de Liliane Bettencourt et Carlos Vejarano, le gérant de l'île d'Arros, sont placés en garde à vue dans le cadre de l'enquête préliminaire concernant les soupçons de fraude fiscale, à la suite de la réalisation des enregistrements[12].

Le , Le Monde divulgue des procès-verbaux d'audition et affirme que Carlos Vejarano a indiqué au cours de son audition que François-Marie Banier et le couple Bettencourt avaient fait part de leur intention d'acheter l'île d'Arros en 1998[13]. Le journal affirme que l'île appartient à Liliane Bettencourt et que les bénéficiaires en sont François-Marie Banier et trois associations médicales[13]. François-Marie Banier a déclaré au cours de son audition : « Cette île [d'Arros], je la déteste, elle est bourrée de moustiques, elle est minuscule, et il y fait très humide »[13].

Le , Liliane Bettencourt est entendue à son domicile par la brigade financière. Au sujet de l'île d'Arros, elle déclare : « Je pense qu'elle m'appartient mais je ne peux pas le confirmer[14] ».

Le , la brigade financière perquisitionne le domicile de Françoise Bettencourt-Meyers dans le cadre de l'enquête sur les enregistrements clandestins réalisés au domicile de sa mère[15].

Le domicile de Liliane Bettencourt est perquisitionné le , pendant sept heures, dans le cadre d'une commission rogatoire délivrée par Isabelle Prévost-Desprez. La première actionnaire du groupe L'Oréal dénonce le comportement de la juge Prévost-Desprez et les conditions dans lesquelles a été menée cette perquisition pour laquelle elle avait donné son accord (les serrures de ses coffres auraient été forcées et les chambres de ses salariés fouillées)[16].

Par un courrier en date du [17], révélé par Le Figaro le , Françoise Bettencourt-Meyers s'engage à compléter l'indemnité de Claire Thibout en cas de licenciement et la remercie de lui avoir fait part d'informations qui « corroborent [ses] soupçons s'agissant notamment de l'attitude abusive de certaines personnes de l'entourage de Mme Bettencourt » et de l'engagement « de [lui] apporter, le moment venu, [son] concours[18] ».

Un document daté du début 2008 est saisi lors d'une perquisition au domicile de Liliane Bettencourt. Il s'agit d'une série de conseils et de réponses toutes faites donnés à la milliardaire en cas d'interrogatoire. Ce document révèle qu'elle était au courant des points litigieux sur lesquels on pouvait l'interroger, et consolident l'hypothèse d'un abus de faiblesse de la part de son entourage[19].

Rivalités au Tribunal de Nanterre[modifier | modifier le code]

Cette affaire oppose le procureur Philippe Courroye — lui-même mis en cause dans les écoutes — à Isabelle Prévost-Desprez, présidente de la 15e chambre au TGI de Nanterre[20]. Cette chambre examinait la citation directe pour abus de faiblesse déposée par Françoise Bettencourt-Meyers[Note 1].

Selon Le Point, « Philippe Courroye, qui n'a jamais caché sa proximité avec le président Nicolas Sarkozy »[20] s'oppose régulièrement, depuis plusieurs mois, à Mme Prévost-Desprez « sur de nombreux dossiers au sein de leur juridiction »[20], et notamment sur la procédure judiciaire opposant Françoise Bettencourt-Meyers à François-Marie Banier. Mme Prévost-Desprez a déclaré sa formation compétente pour expertiser les écoutes, alors que le parquet de Nanterre avait déjà ouvert une enquête pour atteinte à la vie privée concernant les enregistrements pirates. Le Monde qualifie même de « guerre d'ego »[21] leur opposition ; Mme Prévost-Desprez semble « se poser un peu plus en défenseure des juges d'instruction[21],[Note 2] » tandis que Philippe Courroye aime « à prouver son indépendance de pensée[21] ».

Le 16 juillet, Philippe Courroye refuse de transmettre à Isabelle Prévost-Deprez les retranscriptions des enregistrements clandestins[22]. Lors d'un entretien au Figaro, le magistrat n'a pas souhaité s'exprimer sur les raisons de son refus[23].

Le 14 septembre 2010, la cour d'appel de Versailles autorise Isabelle Prévost-Deprez à poursuivre ses investigations en confirmant la décision prise par le tribunal de Nanterre de mener un supplément d'enquête[24]. Dix jours plus tard, la Cour de cassation rejette le pourvoi de Me Kiejman, ce qui oblige Philippe Courroye à transmettre toutes les pièces du dossier à la juge d'instruction[25].

Isabelle Prévost-Deprez convoque Lilianne Bettencourt[26]. Le , cette dernière fait savoir, par la voix de Me Kiejman, qu'elle ne se rendra pas à la convocation[26]. Le même jour, Le Monde révèle que le procureur Courroye a transmis à Philippe Ingall-Montagnier des éléments pouvant entraîner le dessaisissement du juge Prévost-Deprez pour « violation du secret de l'enquête »[27] ou « violation du secret professionnel »[28] selon les sources. À la suite de la plainte déposée par Georges Kiejman, au sujet de la publication d'un article paru dans Le Monde traitant d'une perquisition menée chez Lilianne Bettencourt[27], Philippe Courroye affirme que l'IGS a découvert des échanges de SMS entre Isabelle Prévost-Deprez et deux journalistes du quotidien avant la publication de l'article en étudiant les relevés téléphoniques de ces derniers[27]. Les journalistes et le directeur de la publication du journal annoncent leur intention de porter plainte[29]. Ils affirment que le procureur a violé l'article 77-1-1 du code de procédure pénale[30] en ne demandant pas leur autorisation avant de procéder à ces vérifications[29],[31]. Dans un entretien au JDD, Philippe Ingall-Montagnier annonce son intention de demander à la Cour de cassation le dépaysement de « tous ces dossiers Bettencourt »[32].

Dépaysement de l'affaire[modifier | modifier le code]

Le , la Cour de cassation transfère l'ensemble des dossiers au tribunal de Bordeaux[33]. L'avocat général avait requis un dépaysement plus proche, au tribunal de Paris[33]. Les procédures concernées sont l'abus de faiblesse, la violation du secret professionnel imputée à Isabelle Prévost-Desprez et l'information judiciaire ouverte par Philippe Courroye (affaire Woerth-Bettencourt)[34].

Accord entre les parties[modifier | modifier le code]

Le , les avocats des protagonistes de l'affaire annoncent qu'un accord a été trouvé entre Liliane Bettencourt et sa fille, Françoise Bettencourt-Meyers[35]. Bien que les dispositions de cet accord soient « personnelles et confidentielles », la presse évoque plusieurs conséquences de cet arrangement :

  • Liliane Bettencourt, sa fille et François-Marie Banier s'engagent à mettre fin aux poursuites judiciaires qu'ils ont engagées les uns contre les autres[35].
  • Le mari et les enfants de Françoise Bettencourt-Meyers obtiennent une plus grande influence au sein de la holding Théthys, qui gère la fortune de Lilianne Bettencourt (dont les parts du groupe L'Oréal)[35].
  • Patrice de Maistre n'est plus le gestionnaire de fortune de Lilianne Bettencourt[35].
  • François-Marie Banier s'engage à ne plus recevoir de dons de la part de Liliane Bettencourt. Selon certains médias, il s'est également engagé à restituer deux contrats d'assurance-vie qui représenteraient un capital de 590 millions d'euros, et est écarté de l'entourage de la milliardaire (ce dernier point étant contesté par les avocats du photographe)[35],[36],[37].

La plainte pour abus de faiblesse est classée définitivement en par le procureur du tribunal de Bordeaux[38]. L'affaire Woerth-Bettencourt elle, est toujours en cours.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Cette citation directe est intervenue à la suite du non-lieu opposé par Philippe Courroye.
  2. Nicolas Sarkozy a proposé la suppression de la fonction de juge d'instruction en janvier 2009.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Michel Guerrin, François-Marie Banier le mauvais génie, Le Monde magazine, 16 octobre 2010
  2. François Darras, « Du rififi dans les grandes familles », sur Marianne.net, (consulté le 10 juillet 2010)
  3. Marianne numéro 699, Inventaire du don dont elle garde l'usufruit et offre la nue-propriété : Mondrian « Bateau au quai », Georges Braque « Bouteille et verre, standard », Man Ray « The black widow », Odilon Redon « Femme et fleurs », Edward Munch « Enfants se baignant », Fernand Léger « L'homme à la pipe », Robert Delaunay « Formes circulaires, soleil et lune », Jean Arp « Figure 1 », Pablo Picasso « Nature morte à la guitare », Henri Matisse « Grand nu debout », Giorgio De Chirico « L'Après-midi d'Ariadne », Juan Gris « Nature morte »
  4. a et b « Ouverture du procès Bettencourt/Banier », sur Challenges.fr, (consulté le 1er juillet 2010)
  5. Benoît Collombat, « Enquête : Quand la Brigade financière privilégiait l'abus de faiblesse sur Liliane Bettencourt », 27/07/2010 (cf http://sites.radiofrance.fr/franceinter/ev/dossiers.php), sur le site de France inter
  6. « La conciliation avortée », sur Challenges.fr (consulté le 17 juillet 2010)
  7. a, b et c Hervé Gattegno, « Affaire Bettencourt - Les enregistrements secrets du maître d'hôtel », sur Le Point.fr, (consulté le 1er juillet 2010)
  8. a et b Pascal Robert-Diard, « L'incontrôlable affaire Bettencourt », Le Monde, no 20352,‎ , p. 1
  9. Michel Deléan, « Interview de Liliane Bettencourt, « Je n'ai plus envie de voir ma fille » », sur leJDD.fr, (consulté le 1er juillet 2010)
  10. a, b et c "Affaire Bettencourt :Banier écarté du testament de l'héritière", Rue89, 28/08/2010.
  11. Clotilde Cadu, « Les étranges pratiques des médecins de Liliane Bettencourt », sur Marianne, (consulté le 30 août 2010)
  12. « Affaire Bettencourt : Banier et de Maistre en garde à vue », sur Le Figaro.fr, (consulté le 15 juillet 2010)
  13. a, b et c Gérard Davet, « L'île d'Arros appartient bien à Mme Bettencourt », sur Le Monde.fr, (consulté le 19 juillet 2010)
  14. Cyrille Louis, « Les souvenirs diffus de Liliane Bettencourt », sur Le Figaro.fr, (consulté le 28 juillet 2010)
  15. Cyrille Louis, « Perquisition en cours chez Françoise Bettencourt-Meyers », sur Le Figaro.fr, (consulté le 28 juillet 2010)
  16. « Perquisition et coffres forcés chez Liliane Bettencourt », sur L'Express.fr, (consulté le 1er septembre 2010)
  17. « Courrier Meyers-Thibout » [PDF]
  18. « L'accord entre la comptable et la fille Bettencourt », sur Le Figaro.fr, (consulté le 2 septembre 2010)
  19. « La note secrète qui renforce les soupçons », sur Le Point.fr, (consulté le 4 octobre 2010)
  20. a, b et c « Affaire Bettencourt : Aubry demande à MAM de saisir le CSM pour un dépaysement de l'affaire », sur Le Point.fr, (consulté le 6 juillet 2010)
  21. a, b et c Gérard Davet, « Affaire Woerth-Bettencourt : Philippe Courroye veut pousser plus loin l'enquête », Le Monde, no 20356,‎ , p. 9
  22. Fabrice Arfi, Fabrice Lhomme, « Le parquet de Nanterre veut empêcher la juge d'enquêter », sur Mediapart, (consulté le 23 juillet 2010)
  23. Cyrille Louis, « Courroye : « Je ne suis pas homme à céder aux pressions » », sur Le Figaro.fr, (consulté le 23 juillet 2010)
  24. « Bettencourt : la justice peut poursuivre son enquête », sur lefigaro.fr, (consulté le 14 septembre 2010)
  25. « Bettencourt : plus rien ne s'oppose à l'enquête de Prévost-Desprez », sur nouvelobs.com, (consulté le 27 septembre 2010)
  26. a et b « Liliane Bettencourt convoquée par la juge », sur lefigaro.fr, (consulté le 23 octobre 2010)
  27. a, b et c « Affaire Bettencourt : le tribunal de Nanterre dessaisi ? », sur lefigaro.fr, (consulté le 23 octobre 2010)
  28. « M. Courroye a mené une enquête contre la juge Prévost-Desprez sur la base de relevés téléphoniques de journalistes du "Monde" », sur lemonde.fr, (consulté le 23 octobre 2010)
  29. a et b « Affaire Woerth-Bettencourt : "Le Monde" dépose une nouvelle plainte », sur lemonde.fr, (consulté le 23 octobre 2010)
  30. Article 77-1-1 du code de procédure pénale
  31. Article 56-2 du code de procédure pénale
  32. « Affaire Bettencourt: "Ces dossiers doivent quitter Nanterre" », sur lejdd.fr, (consulté le 23 octobre 2010)
  33. a et b « Bettencourt: dépaysement à Bordeaux », sur lefigaro.fr, (consulté le 17 novembre 2010)
  34. « Les multiples procédures de l'affaire Bettencourt », sur lefigaro.fr, (consulté le 17 novembre 2010)
  35. a, b, c, d et e « Liliane Bettencourt et sa fille scellent leur réconciliation », sur lefigaro.fr, (consulté le 6 décembre 2010)
  36. « Exclusif : Banier va rendre la moitié des dons de Liliane Bettencourt », sur marianne.net, (consulté le 7 décembre 2010)
  37. « Bettencourt: Banier garde tous les dons », sur lefigaro.fr, (consulté le 7 décembre 2010)
  38. « Affaire Bettencourt : la plainte pour abus de faiblesse classée définitivement », L'Express, 26 mars 2011.