Abraham Bloch
| Grand-rabbin de Lyon (d) | |
|---|---|
| - | |
| Grand-rabbin d'Alger (d) | |
| - | |
Moïse Weil (d) Léon Fridman (d) | |
| Rabbin de Remiremont (d) | |
| - | |
Moïse Bloch (d) |
| Naissance | |
|---|---|
| Décès | |
| Sépulture | |
| Nationalité | |
| Formation | |
| Activités |
Rabbin (à partir du ), aumônier militaire juif (à partir du ) |
| Fratrie | |
| Parentèle |
Moïse Bloch (d) (grand-père) Armand Isaac Bloch (cousin germain) Jacques Kahn (beau-frère) |
| Distinction | |
|---|---|
| Archives conservées par |
Abraham Bloch (Paris 7e, – Taintrux, ) est un rabbin français, aumônier militaire, tué à l'ennemi durant la Première Guerre mondiale.
Issu d'une lignée de rabbins alsaciens, il poursuit cette même vocation en étudiant au séminaire israélite de France qui forme les rabbins consistoriaux français. Il obtient ensuite un premier poste auprès de la petite communauté juive Remiremont. Il est ensuite grand-rabbin d'Alger pendant onze ans. Là il est confronté à de violentes manifestations d'antisémitisme touchant l'Algérie dans le contexte du décret Crémieux et de l'affaire Dreyfus. En 1908, il devient grand-rabbin de Lyon, poste qu'il conserve jusqu'à la Première Guerre mondiale.
S'étant porté volontaire pour servir en tant qu'aumônier militaire, alors qu'il a 53 ans, il est affecté au 14e corps d'armée lorsque la mobilisation générale est déclarée. Il part alors pour le front, secourant les blessés de la bataille de la Haute Meurthe. Il est tué à l'ennemi, au col d'Anozel, près du village de Taintrux, dans le massif des Vosges, le .
Les récits sur les circonstances du décès du rabbin ont un retentissement considérable et durable. L'image d'un rabbin tombé sous le feu de l'ennemi alors qu'il réconforte un blessé catholique, en lui tendant, à sa demande un crucifix marque les esprit, et devient un symbole de l'union sacrée, le rapprochement politique unissant les Français de toutes tendances politiques ou religieuses au déclenchement de la Première Guerre mondiale.
Dans l'immédiate après-guerre, et jusqu'à nos jours, l'image mythifiée du Abraham Bloch est restée vivace au travers de diverses commémorations et hommages, sans que la recherche historique ait néanmoins pu étayer le fait qu'il est mort en assistant un blessé catholique.
Biographie
[modifier | modifier le code]Origines familiales
[modifier | modifier le code]Abraham Bloch descend par son père d'une famille des Juifs alsaciens originaires du Bas-Rhin. Son arrière arrière grand-père, David Bloch, est né à Fegersheim et décédé à Uttenheim. Son grand-père, Moïse Bloch (Uttenheim, 1790 – Strasbourg, 1869) est connu en yiddish comme le « Hokheim von Uttenhe », le « sage d'Uttenheim »[1]. Professeur de Talmud[2], il a notamment eu comme élève le futur grand-rabbin de France Zadoc Kahn[1] et rédigé un commentaire du traité Houlin de la Mishna intitulé Yismah Moshé[1]. Quant à son père, Isaac Bloch (Strasbourg, 1827 – Paris, 1905), il est négociant et rabbin, installé dans la capitale depuis 1856[2]. Cette même année, il épouse Joséphine Marsilio, née à Venise en 1835, fille de Joseph Marsillo et Sara Heimann[2], et qui, au moment de son mariage, réside à Paris avec sa famille, au 92 rue de Provence[3]. Isaac Bloch est voyageur de commerce, exerçant son métier entre Paris et Arras[4]. Il devient vice-président des communautés juives de Valenciennes et Saint-Mandé[4].
Abraham Bloch est l'aîné de quatre enfants, son frère cadet, Armand Bloch (Saint-Mandé, - Bruxelles [5]) est lui aussi rabbin, il a aussi deux sœurs, Deborah, épouse du rabbin Jacques Kahn, décédée en 1912 et Rachel, directrice de l'hôpital Rothschild de Berck, décédée en 1935[2].
Jeunesse et études
[modifier | modifier le code]
Abraham Bloch nait le dans l'ancien 7e arrondissement de Paris[note 1], dans la Seine. Suite au rattachement de l'Alsace-Moselle à la Prusse, le , les Alsaciens et Mosellans peuvent faire le choix de conserver la nationalité française. La famille Bloch opte pour la France le [4]. Les Bloch vivent à cette époque au 13 boulevard Voltaire[4]. Ils s'installent plus tard à St-Mandé où se sont installés de nombreux optants alsaciens. Abraham Bloch entre dans sa dix-huitième année Séminaire israélite de France, en octobre 1877[4], institution alors située au 57 boulevard Richard-Lenoir, transférée en1881 au 9 rue Vauquelin dans le Quartier latin[4]. Cette institution, fondée en 1829, se donne pour mission de former les rabbins consistoriaux. Il y étudie le Tanakh, le Talmud, la théologie, l'histoire du peuple juif, la littérature française, l'hébreu, le latin, le grec et l'araméen[6]. De même que les autres élèves de l'institution, il y vit en vase-clos, ne pouvant quitter le séminaire que deux heures, les jeudi[6]. Contrairement à son frère, Armand, rentré deux ans après son aîné au séminaire et jugé brillant dans les appréciations qu'il reçoit, Abraham reçoit de ses professeurs des appréciations réservées « appliqué mais lent », « de la bonne volonté, jugement peu sûr ». Dans le portrait que le grand-rabbin de France dresse d'Abraham Bloch suite à son décès, il indique : « Au séminaire, il se fit tout de suite aimer par sa nature franche, sans repli ni détour, sa bonne humeur, parfois narquoise, son esprit bon enfant, sans amertume ni méchanceté. »[7]. Abraham Bloch obtient le diplôme du premier degré rabbinique le [6].
Rabbin de Remiremont
[modifier | modifier le code]
En 1883, Abraham Bloch, seul candidat au poste, est nommé rabbin à Remiremont dans le département des Vosges, petite communauté juive fondée au début du XIXe siècle[9]. N'ayant pas encore 25 ans lorsque sa candidature est acceptée, le , il doit demander une dispense d'âge au ministère de la justice[10]. Le rabbin de Remiremont sert à la fois la communauté de la commune et du Thillot situé à une vingtaine de km au sud-est de Remiremont. La synagogue de Remiremont, où Bloch officie, a été inaugurée en 1873[9]. D'après le décompte que Bloch envoie annuellement au préfet de Vosges, on compte en 1887, à Remiremont, « une population israélite de 86 foyers formant un total de 333 âmes » et au Thillot « 22 foyers formant un total de 89 âmes ». Ce recensement sert à répartir, au prorata des membres de la communauté de chaque commune, l'indemnité de logement payée au rabbin[9].
Le , dans le 17e arrondissement de Paris, Abraham Bloch épouse Berthe Eudlitz (Paris, 1868-1940). Les époux habitent 62 boulevard Thiers à Remiremont[11]. De cette union naissent deux enfants, Moïse (1893) et Jeanne (1895)[11].
En 1893, le rabbin se rend en Belgique pour célébrer le mariage de son frère, Armand Bloch, grand-rabbin de Bruxelles avec Mlle Erlanger, fille du compositeur Camille Erlanger[11]. En 1895, le rabbin propose d'annexer à son ressort les communautés juives de l'arrondissement de Saint-Dié-des-Vosges qui dépendent alors du rabbin d'Épinal[12]. Sont concernés 420 juifs de Gérardmer, Raon-l'Étape, Senones, St-Dié. Le consistoire d'Épinal approuve la proposition, constatant la disproportion démographique entre les deux rabbinats, mais le consistoire central ne donne pas suite[12].
Grand-rabbin d'Alger
[modifier | modifier le code]

À partir de 1845, l'organisation consistoriale française, structurée en métropole en 1808, sous le Premier Empire, est étendue à l'Algérie coloniale. Dans chaque département algérien (Oran, Constantine et Alger) est créé un consistoire[13]. Les grands-rabbins de ces consistoires départementaux algériens sont issus de l'école centrale rabbinique de France et possèdent une formation tant religieuse que profane. Chargés de « régénérer » le judaïsme algérien jugé arriéré par le consistoire central, ils sont très majoritairement ashkénaze et pour la plupart de tradition alsacienne ou lorraine[13]. C'est dans ce contexte qu'Abraham Bloch, qui avait déjà candidaté au poste de grand-rabbin de d'Oran en 1891, postule à celui d'Alger en février 1897[12].
Le , le Consistoire central choisit Abraham Bloch à l'unanimité comme grand-rabbin d'Alger. Son décret de nomination est publié le . Il se rend alors en bateau à Alger depuis Marseille avec sa femme et ses deux enfants et est officiellement installé dans ses nouvelles fonctions le [14]. Dès son arrivée, il affronte des troubles anti-juifs[15]. À l'époque où le décret Crémieux prend effet (1870), la colonie compte 2 millions de musulmans, pour la plupart dépourvus de droits civiques, une population européenne comptant 130 000 Français et 115 000 étrangers, 35 000 Juifs algériens (ainsi que 5 000 juifs du Maroc et de Tunisie)[15]. La naturalisation massive des Juifs est vécue par de nombreux Français d'Algérie comme une menace pour l'équilibre politique de la colonie. L'antisémitisme qui résulte de ce contexte local se retrouve amplifié par les effets de l'affaire Dreyfus (Zola publie « J'accuse…! » le )[15]. En mai de cette même année, quatre députés du groupe antijuif, dont Édouard Drumont, auteur de La France juive, sont élus en Algérie. Le Comité de défense contre l’antisémitisme est formé en France, à l'instigation du grand-rabbin Zadoc Kahn et de Narcisse Leven, président de l’Alliance israélite universelle, pour lutter contre la haine antisémite[15]. Ce comité, dont l'existence ne sera révélée qu'en 1902, agit aussi en Algérie. Abraham Bloch joue un rôle pivot dans ce dispositif, servant de relai entre le Comité de défense contre l’antisémitisme, l’Alliance israélite universelle et la communauté juive algéroise[15]. Le Comité de défense s'emploie à financer des campagnes de presse contre Drumont. La Vigie algérienne et le Télégramme algérien reçoivent ainsi des subsides pour soutenir les candidats socialiste Paul Vibert et radical Paul Samary[15]. D'autres fonds sont employés à financer des ateliers employant des ouvriers juifs désœuvrés suite aux troubles antisémites[15]. Le grand-rabbin Bloch reste très prudent dans ses interventions, ce qui n’empêche pas la presse antisémite, dont L'Antijuif algérien de l'attaquer violemment arguant d'un complot visant à vendre la colonie à l’Angleterre en poussant les populations kabyles à la révolte[15].
« Facile à reconnaître entre mille, le petit youpin Bloch, qui est, malgré sa taille de Tom Pouce, grand rabbin d’Alger palpant, bon an mal an, 10 000 francsque lui sert généreusement le gouvernement. […] Si le rabbin Bloch ne s’occupait que des synagogues dont il a la direction, nous le laisserions tranquille ; mais cet immonde youpin s’allie aux ennemis de la France et se livre à un travail que nous devons signaler. […] L’Angleterre est représentée, dans les tribus, par les juifs et les missionnaires anglais, alliés pour la circonstance, comme la nation la plus honnête et la plus charitable d’Europe. La France, comme bien l’on pense, est traitée de belle façon, et les Kabyles sont graduellement poussés à la révolte. »[16]
— L'Antijuif algérien, 9 septembre 1900
Le , le fils des Bloch, Moïse décède de maladie à l'âge de cinq ans. Ses parents mettent son trouble sur le compte des violences politique ayant touché sa famille[17].
Le , Aron Boumendil, un ouvrier bijoutier juif, poignarde dans le dos le grand-rabbin à la sortie du tramway[18]. Sans emploi depuis cinq mois dans le contexte des troubles antisémites qui ont appauvri la communauté juive algéroise et père de cinq enfants, il a demandé au consistoire un secours financier[18]. Mécontent de n'avoir reçu du grand-rabbin que 10 francs alors qu'il en demandait 100, il l'agresse à l'arme blanche. Bloch guérit après deux semaines d'immobilisation[18]. Bien qu'il a plaidé l'acquittement de son agresseur, ce dernier est condamné à deux ans de prison. Boumendil demande quelque temps après au rabbin de célébrer la brit milah de son sixième enfant, ce qu'il accepte[18].
En août 1906, il donne la bénédiction nuptiale au mariage de sa sœur Déborah avec le rabbin Jacques Kahn, à Saint-Mandé[19].
Grand-rabbin de Lyon
[modifier | modifier le code]
À l'automne 1908, Abraham Bloch revient en métropole et succède à Alfred Lévy en tant que grand-rabbin de Lyon[20]. L'Association cultuelle de Lyon avait retenu deux candidats, Bloch et Mathieu Wolf, rabbin à Sedan, mais son choix se porte finalement sur Abraham Bloch pour des questions d'âge et d'ancienneté et « estimant [...] qu'il était juste de tenir compte au Grand-Rabbin d'Alger de la ferme et courageuse attitude qu'il avait tenue durant les troubles antisémitiques »[20].
L'installation de Bloch en tant que grand-rabbin de la communauté juive lyonnaise a lieu à la grande synagogue de Lyon, lors de l'office du matin du premier jour de Roch-Hashana 5669 (samedi )[21].
Première Guerre mondiale
[modifier | modifier le code]Aumônier israélite dans les Vosges
[modifier | modifier le code]
En 1913, Abraham répond à un appel à candidature pour devenir aumônier militaire israélite et il est accepté. Le surlendemain de la mobilisation générale déclarée le , Bloch reçoit un ordre de mobilisation pour la 14e section d'infirmiers militaires (SIM)[22] du 14e corps d'armée rattaché à la 1re armée[23].
Au début de la guerre, on compte dix-huit aumôniers israélites dans l'armée française. Les aumôniers sont rattachés aux groupes de brancardiers et sont assimilés à des capitaines en ce qui concerne les prestations salariales, les décorations[24]. Les aumôniers s'habillent à leur convenance. Si certains rabbins adoptent une tenue militaire s'approchant de celle d'un officiers, la plupart conservent une tenue civile[23]. Certains, dont Abraham Bloch, portent un ample costume, rappelant la soutane, qui porte certains soldats à les confondre avec des curés[23]. Les aumôniers juifs arborent en insigne pectoral des Tables de la Loi argentées, suspendues à un ruban, permettant de les identifier[24]. Sur la manche il arborent un brassard blanc, frappé de l'emblème de la Croix-Rouge[24]. Abraham Bloch indique à propos de sa tenue: « On m'appelle partout le curé, mais on sait que je suis le curé juif. »[25]. Bloch écrit de manière quasi quotidienne à sa femme et à sa fille et tient un carnet de guerre. Ces documents, qui, permettent avec le journal des marches et opérations du 14e corps d'armée de retracer avec précision son parcours, sont conservés aux archives du séminaire israélite de France[26].
Le 14e corps d'armée est positionné dans les Vosges où il participe à la bataille des Frontières, terme désignant les premiers combats entre troupes allemandes et franco-britanniques en août 1914. Durant le début des opérations, le rabbin peut visiter des coreligionnaires qu'il a connu alors qu'il était rabbin de Remiremont. Bloch indique, au début de son service dans les Vosges, maintenir un régime alimentaire qui, si il n'est pas strictement casher, privilégie les aliments « neutres », sans mélange de lacté et de carné, ainsi, il ne mange que de la soupe et des légumes avec les autres officiers[27]. Cependant, au fil du temps, il modifie son comportement alimentaire, afin de « représenter le judaïsme parmi les autres aumôniers et auprès des soldats ». il note le , dans son carnet de guerre, a propos d'une visite au curé de Champ-le-Duc : « cordial au possible, bon vin, excellente omelette, poulet, logement »[28][29].
Les combats sont bientôt intenses et Bloch cesse sa correspondance[30]. Durant la bataille de la Haute Meurthe, son corps d'armée est chargé de prendre l'offensive au col d'Anozel afin de protéger Saint-Dié-des-Vosges menacée par l'avancée allemande[30].
Mort au col d'Anozel
[modifier | modifier le code]Abraham Bloch est tué le au col d'Anozel, près du village de Taintrux, dans les Vosges. Il est reconnu « mort pour la France »[31] et est l'un des cinq aumôniers israélites de l'armée française à trouver la mort pendant la Grande Guerre[32].
Abraham Bloch repose à Saint-Dié-des-Vosges, dans le carré israélite du cimetière communal de la rive droite[33].
Naissance d'un symbole de l'union sacrée
[modifier | modifier le code]

À l'autome 1914, une lettre du père Jamin, aumônier au 14e corps d'armée adressée au père Chauvin, curé à Lyon, va donner corps à une nouvelle version des circonstances du décès de Bloch. Dans ce courrier, Jamin indique que le rabbin est décédé après avoir reçu un éclat d'obus sur la jambe, alors qu'il venait d'apporter un crucifix à un soldat catholique entre la vie et la mort[35]. Le père Chauvin, frappé par ce détail sur les circonstances de la mort de Bloch adresse alors un courrier à sa veuve dans lequel il indique :
« Avant de quitter le hameau, un blessé, le prenant pour un prêtre catholique, lui a demandé à baiser un crucifix. M. Bloch a trouvé le crucifix demandé et l'a fait baiser à ce blessé. C'est après avoir accompli cet acte de charité qu'il est sorti du hameau accompagnant un autre blessé jusqu'à la voiture la plus proche. L'obus l'a atteint à quelques mètres en avant de la voiture où le blessé venait de monter.
J'ai pensé que ces détails consoleraient une douleur qui doit être bien vive. »[36]
Les proches de Bloch font part de ce courrier au futur grand-rabbin de France Israël Lévi, ami d'Abraham Bloch qu'il a côtoyé au séminaire israélite[36]. Ce dernier, remarqué pour son patriotisme, voit dans les circonstances du décès de Bloch un exemple illustrant le dévouement des Juifs sur le champ de bataille. Il rédige une note dans les Archives israélites reprenant le propos du père Chauvin[37]. Cependant la revue n'accorde pas grande place à l'article[36]. Néanmoins, des journalistes de la presse généraliste amplifient la portée de cette note.
L'auteur et homme politique Maurice Barrès, qui a eu des écrits antisémites durant l'affaire Dreyfus célèbre l'acte héroïque de Bloch en reprennant cette version dans Les Diverses Familles spirituelles de la France. Une inflexion dans son discours qu'il faut comprendre à l'aune de l'esprit d'union sacrée qui domine alors en France[38].
« Les vieilles familles enracinées par des générations dans le sol de France aimeront mieux prendre pour héros exemplaire et pour étendard, le grand-rabbin de Lyon, qui tombe au champ d’honneur en offrant un crucifix au soldat catholique mourant.
Dans le village de Taintrux, près de Saint-Dié, dans les Vosges, le 29 août 1914 (un samedi, le jour saint des juifs), l’ambulance du 14e corps prend feu sous le tir des Allemands. Les brancardiers emportent, au milieu des flammes et des éclatements, les cent cinquante blessés. L’un de ceux-ci, frappé à mort, réclame un crucifix. Il le demande à M. Abraham Bloch, l’aumônier israélite, qu’il prend pour l’aumônier catholique. M. Bloch s’empresse : il cherche, il trouve, il apporte au mourant le symbole de la foi des chrétiens. Et quelques pas plus loin, un obus le frappe lui-même. Il expire aux bras de l’aumônier catholique, le Père Jamin, jésuite, de qui le témoignage établit cette scène.
Nul commentaire n’ajouterait rien à l’émotion de sympathie que nous inspire un tel acte, plein de tendresse humaine. »
— « Les Israélites », dans Maurice Barrès, Les Diverses Familles spirituelles de la France, Émile-Paul frères, .
Le poète Edmond Rostand reprend aussi cette version dans des vers publiés en 1919.
Un prêtre en bonnet de police
Veut s’élancer vers un mourant :
Il tombe. Un rabbin le remplace,
Voit le crucifix, le ramasse.
Le porte à son frère chrétien.
Et sur ce mourant qu’il assiste
Tombe et meurt, merveilleux déiste.
Pour un Dieu qui n’est pas le sien !
— « L’Ordre du Jour », Revue des Deux Mondes, 6e période, tome 50, 1919 (p. 56-73).
Plusieurs illustrations représentent cette scène, qui symbolise l'altruisme des aumôniers militaires, mais surtout l'union sacrée qui réconcilie et rapproche, durant la Première Guerre, les combattants français de toutes tendances religieuses dans un même sentiment national, tournant la page de plusieurs décennies de luttes entre « laïcs » et « religieux »[note 2]. Un monument de granit, inauguré en 1934 et restauré en 1958, rappelle le souvenir de cet épisode, à Taintrux. L'artiste Germaine Oury-Desruelles obtiendra une médaille d'or, lors du Salon des artistes français de 1934, en réalisant une statue du Rabbin Bloch[39].
Dans son ouvrage, Les Juifs de France et la Grande Guerre[40], l'historien Philippe E. Landau détaille la façon dont le récit de cet événement participe de la création d'un mythe national et souligne que, malgré l'analyse des témoignages, journaux de routes, etc., il est impossible d'établir la réalité des faits. P.E. Landau se prononce clairement en faveur de la création d'un mythe national, mettant en scène la fraternisation qui s'est produite entre soldats, quelle que soit leur origine religieuse, durant la Première guerre mondiale. Il relève que le rabbin Bloch a bien été « tué à l'ennemi », mais souligne que les faits concernant le crucifix semblent avoir été rapportés par des personnes qui n'ont pas été témoins de la scène. Ainsi, après enquête auprès du Consistoire central et épluchage d'archives, il apparaît que le récit des circonstances de la mort d'Abraham Bloch liées à la présentation du crucifix à un soldat catholique, aurait été diffusé pour témoigner du rapprochement entre des Français de diverses appartenances religieuses, qu'il faut recontextualiser, pour ce qui concerne les juifs en France, dans une époque encore marquée par le souvenir de l'Affaire Dreyfus et un certain antisémitisme qui s'était exprimé à cette occasion : le patriotisme exprimé au moment de la guerre et en ses lendemains (notamment par l'apposition de plaques commémoratives) aurait été une manifestation d'appartenance nationale[41], comme cela a été le cas pour les catholiques. Alors que les documents et les témoignages contenus dans la biographie d'Abraham Bloch[42] ne permettent pas de se prononcer sur la réalité des faits, cette histoire témoigne d'une fraternisation patriotique qui ne fut pas isolée.
Lieux de mémoire
[modifier | modifier le code]- À Paris :
- plaque commémorative apposée à la Sorbonne[43] comportant la liste de directeurs d'études, d'élèves diplômés et élèves de l'École pratique des hautes études morts pour la France 1914-1919 ;
- plaque de la synagogue de la rue Vauquelin[44], avec la mention « À la mémoire des grands-rabbins, rabbins et anciens élèves morts au champ d’honneur 1914-1918, morts pour la libération 1939-1945 et morts en déportation ».
- Statue en pied du rabbin Bloch, en plâtre patiné, créée par Germaine Oury-Desruelles en 1933[45]. Il était initialement prévu qu'une épreuve en bronze soit placée dans l'espace public à Lyon mais ce projet a été abandonné en 1938. Propriété du musée des Beaux-Arts de Valenciennes, elle est en dépôt au musée d'Art et d'Histoire du judaïsme.
- À Lyon :
- la rue Abraham-Bloch menant au cimetière israélite de Lyon, dans le 7e arrondissement porte son nom par délibération du conseil municipal de Lyon du [46]. En 1942, pendant l'Occupation, la rue est « temporairement débaptisée »[47].
- son nom figure sur le monument aux morts de l'île du Souvenir, au parc de la Tête-d'Or[48].
- Une plaque apposée dans la grande synagogue de Lyon lors du premier anniversaire de la mort de Bloch[note 3][49]
- À Alger, la place de la grande synagogue, anciennement place Randon, est renommée place du Grand-Rabbin Bloch sur décision du conseil municipal du 27 novembre 1925[50],[51]. La rue attenant garde le nom de Randon[51]. Dans le contexte de la Guerre d'Algérie, la grande synagogue est profanée le . Après l'indépendance, la place est débaptisée tandis que l'édifice est transformé en mosquée[52].
- Dans les Vosges :
- tombe dans le carré israélite du cimetière communal de la rive droite Saint-Dié-des-Vosges[33]. Une stèle financée par une souscription lancée par les instances de la communauté juive est construite en 1920 en granit des Vosges[53]. Elle est l’œuvre de l'architecte Germain Debré, fils du rabbin Simon Debré et frère du médecin Robert Debré[53]. Une inscription détaille les circonstances de son décès[54][note 4].
- le monument du col d'Anozel[55], en bordure de la D 58, entre Taintrux et Saulcy-sur-Meurthe[56], à proximité du sit où il a trouvé la mort. Il est inauguré par le ministre des pensions, Georges Rivollet, le , à l'occasion de manifestations organisées par l'Union patriotique des Français israélites d'Edmond Bloch, en collaboration avec la Légion vosgienne des anciens combattants d'Antoine Walter et l'Union vosgienne des anciens combattants de Jean Leroy[57],[42]. Le centenaire de sa mort y est marqué en 2014[58].
Du au , les Archives départementales des Vosges lui consacrent une exposition, Abraham Bloch, un grand rabbin dans la Grande Guerre.
Décorations
[modifier | modifier le code]
Médaille militaire
Croix de guerre -
Annexes
[modifier | modifier le code]Archives
[modifier | modifier le code]- Le fonds Abraham Bloch est déposé aux archives du Séminaire israélite de France, rue Vauquelin (Paris)[59].
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Philippe-E. Landau, Les Juifs de France et la Grande guerre: un patriotisme républicain, CNRS éd, , 296 p. (ISBN 978-2-271-06723-4)

- Paul Netter et al., Un grand rabbin dans la Grande Guerre : Abraham Bloch, mort pour la France, symbole de l'union sacrée, Triel-sur-Seine, Italiques, , 143 p. (ISBN 9782356170125).
L'auteur est l'arrière petit-fils d'Abraham Bloch. - « Abraham Bloch », dans Albert Ronsin, Les Vosgiens célèbres. Dictionnaire biographique illustré, Vagney, Gérard Louis, (ISBN 2-907016-09-1), p. 48.
- Dictionnaire biographique des rabbins et autres ministres du culte israélite: France et Algérie: du Grand Sanhédrin (1807) à la loi de Séparation (1905), Berg international, (ISBN 978-2-911289-97-2)
Liens externes
[modifier | modifier le code]
- Ressource relative aux militaires :
- Notice dans un dictionnaire ou une encyclopédie généraliste :
- Blog sur Abraham Bloch par Paul Netter, arrière petit-fils d'Abraham Bloch.
- Page sur Abraham Bloch du site du judaïsme d'Alsace et de Lorraine.
Notes
[modifier | modifier le code]- ↑ Actuel 3e arrondissement de Paris.
- ↑ Cf. Loi de séparation des Églises et de l'État et Querelle des inventaires, notamment.
- ↑ Texte de la plaque : « Des dames israélites à la mémoire de leur vénéré Pasteur M. le Grand Rabbin Abraham Bloch, aumônier militaire du 14e Corps d'Armée, mort glorieusement pour la patrie, le 29 août 1914, à Taintrux (Vosges), 1859-1914. »
- ↑ Texte de la stèle : « Ici repose Abraham Bloch, grand rabbin de Lyon, aumônier militaire du 14ᵉ Corps d’armée, mort au champ d’honneur le 29 août 1914. Cité à l’ordre de l’armée. Le 29 août 1914, les Allemands avaient incendié à Taintrux (Vosges) une grange qui servait d’ambulance. Pendant qu’on évacuait les blessés, un de ceux-ci, prenant pour un prêtre catholique le grand rabbin Abraham Bloch, aumônier du XIVᵉ Corps, lui demanda un crucifix pour l’embrasser. Simplement, sans souci du danger, le rabbin se mit à la recherche d’un crucifix, puis l’ayant trouvé l’apporta au blessé. Quelques instants après, Abraham Bloch était atteint par un obus et succombait. Ce monument a été élevé par des Français de toutes les confessions pour honorer sa mémoire et glorifier sa fin. »
Références
[modifier | modifier le code]- Dictionnaire biographique des rabbins 2007, Entrée Bloch (Moïse) alias Hokhem von Uttenhe
- Netter 2013, p. 14
- ↑ Netter 2013, p. 17
- Netter 2013, p. 18
- ↑ Biographie nationale de Belgique
- Netter 2013, p. 20
- ↑ Netter 2013, p. 19
- ↑ Archives_départementales_des_Vosges.
- Netter 2013, p. 24
- ↑ Netter 2013, p. 23
- Netter 2013, p. 28
- Netter 2013, p. 29
- Valérie Assan, « Les hussards du Consistoire central », dans Les consistoires israélites d'Algérie au XIXe siècle, Armand Colin, , 488 p. (ISBN 9782200281793, lire en ligne), p. 149-184
- ↑ Netter 2013, p. 33
- Valérie Assan, « Des rabbins français en Algérie coloniale:De la mission civilisatrice à la lutte contre l’antisémitisme », Histoire, monde et cultures religieuses, vol. 42, no 2, , p. 13–27 (ISSN 2267-7313, DOI 10.3917/hmc.042.0013, lire en ligne, consulté le )
- ↑ « Le grand rabbin Bloch, nouveau Dreyfus », supplément illustré de L'Antijuif algérien, 9 septembre 1900, cité dans Valérie Assan, « Des rabbins français en Algérie coloniale:De la mission civilisatrice à la lutte contre l’antisémitisme », Histoire, monde et cultures religieuses, vol. 42, no 2, , p. 13–27 (ISSN 2267-7313, DOI 10.3917/hmc.042.0013, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Netter 2013, p. 49
- Netter 2013, p. 50-52
- ↑ Netter 2013, p. 59
- Netter 2013, p. 63
- ↑ Netter 2013, p. 64
- ↑ Journal de marches et des opérations (JMO) du Groupe de brancardiers de corps, cote SHD 26 N 154/19, ministère français de la Défense.
- Netter 2013, p. 68
- Netter 2013, p. 67
- ↑ Landau 2008, p. 22
- ↑ Netter 2013, p. 69
- ↑ Carnet de guerre d'Abraham Bloch, 8 août 1914, cité dans Netter 2013, p. 69
- ↑ Philippe-Efraïm Landau, « Les comportements alimentaires des « poilus » juifs. Le reflet de l’identité franco-israélite », Archives Juives, vol. 47, no 1, , p. 37–56 (ISSN 0003-9837, DOI 10.3917/aj.471.0037, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Carnet de guerre d'Abraham Bloch, 12 août 1914, cité dans Netter 2013, p. 71.
- Landau 2008, p. 197
- ↑ « Abraham Bloch », base Mémoire des hommes, ministère français de la Défense.
- ↑ Landau 2008, p. 110
- MemorialGenWeb.org Saint-Dié-des-Vosges : Corps restitués du cimetière communal Rive droite.
- ↑ Netter 2013, p. 110
- ↑ Landau 2008, p. 199
- Landau 2008, p. 200
- ↑ « Echos israélites de la guerre », Archives israélites de France, , p. 267 (lire en ligne)
- ↑ Netter 2013, p. 111
- ↑ France 2, D'art d'art, Germaine Oury Desruelles Le grand rabbin Abraham Bloch, Clip no 69.
- ↑ C, Les Juifs de France et la Grande Guerre, un patriotisme républicain, CNRS Éditions
- ↑ Claudine Pierre, « Philippe-E. Landau, Les Juifs de France et la grande guerre. », Actes de l'histoire de l'immigration, vol. 0, (lire en ligne [archive])
- Netter 2013.
- ↑ MemorialGenWeb.org Paris 5e : plaque commémorative de la Sorbonne
- ↑ memorialgenweb.org Paris 5e : plaque commémorative de la synagogue de la rue Vauquelin
- ↑ « Le Grand-Rabbin Abraham Bloch, notice de l’œuvre », sur Musée d'Art et d'Histoire du judaïsme, (consulté le )
- ↑ Netter 2013, p. 116-117
- ↑ Netter 2013, p. 133
- ↑ MemorialGenWeb.org Lyon : Monument aux morts, parc de la Tête d'or
- ↑ Netter 2013, p. 106
- ↑ « Attribution du nom du grand rabbin Bloch à la place Randon », L’Écho d'Alger, (lire en ligne)
- Netter 2013, p. 117
- ↑ Netter 2013, p. 136
- Netter 2013, p. 116
- ↑ Texte gravé : « Le 29 août 1914, les Allemands avaient incendié à Taintrux une grange qui servait d'ambulance. Pendant qu'on évacuait les blessés, un de ceux-ci, prenant pour un prêtre catholique le grand rabbin Abraham Bloch, aumônier du 14e corps d'armée, lui demanda un crucifix pour l'embrasser avant sa mort. Simplement, sans souci du danger, le rabbin se mit à la recherche d'un crucifix, puis l'ayant trouvé l'apporta au blessé. Quelques instants après, Abraham Bloch était atteint par un obus et succombait. Ce monument a été élevé par des Français de toutes confessions pour honorer sa mémoire et glorifier sa fin. »
- ↑ 48° 14′ 43″ N, 6° 55′ 33″ E.
- ↑ MemorialGenWeb.org Taintrux (88) monument commémoratif Abraham BLOCH
- ↑ Journal des mutilés, réformés et blessés de guerre, 9 septembre 1934
- ↑ Laure Costalonga, « La fraternité en héritage », in L'Est républicain, 30 août 2014
- ↑ Ariel Danan, « Les archives du Séminaire israélite de France. Les potentialités d'un fonds nouvellement classé », Archives Juives, vol. 38, no 2, , p. 136–144 (ISSN 0003-9837, DOI 10.3917/aj.382.0136, lire en ligne, consulté le )
- Naissance en novembre 1859
- Naissance dans l'ancien 7e arrondissement de Paris
- Étudiant du Séminaire israélite de France
- Rabbin français
- Rabbin du XIXe siècle
- Rabbin du XXe siècle
- Rabbin de Remiremont
- Aumônier militaire israélite du XXe siècle
- Personnalité liée aux relations entre juifs et chrétiens
- Grand-rabbin de Lyon
- Grand-rabbin d'Alger
- Décès en août 1914
- Décès dans le département des Vosges
- Décès à 54 ans
- Personnalité inhumée dans le département des Vosges
- Militaire français mort au combat lors de la Première Guerre mondiale
- Mort pour la France