État profond

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L’État profond est un concept politique, apparu en Turquie durant les années 1990, en lien avec l'affaire de Susurluk[1],[2].

Sa définition varie mais qui désigne le plus souvent la réunion d'un groupe de personnes au sein d'une entité informelle qui détient secrètement le pouvoir décisionnel de l’État, au-delà du pouvoir légal[3]. Elle est constituée soit par le noyau la classe dominante, soit par des représentants d'intérêts au sein d'un État bureaucratique. C'est la composante la plus restreinte, la plus agissante et la plus secrète de l'establishment.

Le terme a connu un regain de popularité avec les élections présidentielle américaine de 2016 puis avec l’avènement de la présidence de Trump dont certains sympathisants, notamment de l'alt-right, ainsi que le gouvernement lui-même laisse entendre l'idée qu'un état profond entraverait son pouvoir [4],[5].

Historique[modifier | modifier le code]

Selon Tancrède Josseran, la paternité du terme "État profond" (Derin Devle) reviendrait au Premier ministre turc Bülent Ecevit. Elle désigne selon l'auteur au départ un service précis : la contre-guérilla (Kontrgerilla). Il s'agirait de réseaux clandestins chargés de lutter contre une éventuelle invasion soviétique et dont l'organisation dépend de l'armée par le biais du Département de la guerre spéciale. Ceux-ci demeurent inconnus des pouvoirs publics jusqu'en 1973[6]. Néanmoins, ces unités ne sont pas l'État profond mais le bras armé de l'élite militaro-laïque. Kenan Evren qui dirige le coup d'État en 1980 aurait déclaré ainsi : « L'État profond, c'est nous. À chaque fois que l'État s'affaiblit, nous le reprenons en main. »[6]. Cette nécessité d'une organisation occulte s'expliquerait par le fait que la République turque laïque et moderniste s'est construite au détriment d'une société attachée à l'islam. À l'État profond revient la mission de lutter contre le séparatisme éthnique du PKK, les groupes gauchistes ou la réaction religieuse[6]. Cette mécanique cesse quand le Parti de la justice et du développement de Recep Tayyip Erdoğan parvient au pouvoir en 2002. Le Service de renseignement national (MIT) reste loyal au nouveau pouvoir[6],[7], l'armée turque n'incarnant plus « L’État profond »[8].

Cette simple assimilation de l'état profond à de simples structures régulières des services secrets et de l'armée ignore les formes plus diffuses que vont prendre ensuite l'État profond.

À partir de novembre 1996 apparaît dans des interviews[9] et ouvrages politiques le terme d’« État profond » (deep State) dans le cadre de la Turquie[10]. Démirel, ancien Président de Turquie, a ainsi déclaré :

« Il y a un État profond et un autre État [...]. L'État qui devrait être véritable est celui de secours, celui qui devrait être de secours est le véritable. (There is one deep state and one other state, […]. The state that should be real is the spare one, the one that should be spare is the real one.) »[11]

Le premier ministre Erdoğan a également déclaré :

« Chaque État a son propre État profond; c'est comme un virus; il réapparaît lorsque les conditions sont favorables. Nous continuons la lutte contre ces structures. Nous ne pouvons pas bien sûr prétendre que nous l'avons complètement éliminé et détruit parce qu'en tant que politicien, je ne crois pas qu'un État dans le monde a été capable de le faire complètement. (Every state has its own deep state; it is like a virus; it reappears when conditions are suitable. We continue fighting these structures. We cannot of course argue that we have completely eliminated and destroyed it because as a politician, I do not believe that any state in the world has been able to do this completely.) »[12]

Définition du concept[modifier | modifier le code]

Le terme de « politique profonde » (deep politics) a été forgé par le Pr Peter Dale Scott, professeur émérite de littérature anglaise à l'Université de Berkeley (Californie). La première mention dans un ouvrage publié remonte à l’année 1993[13]. Dans ce livre figurent aussi les termes de « système politique profond » (deep political system) et de son étude (deep political analysis).

Dans un entretien accordé en juin 2011 au magazine Diplomatie, Peter Dale Scott explique que l'influence du supramonde s'exerce sur le gouvernement des États-Unis à travers un milieu confidentiel et restreint qu'il appelle l'« État profond ». Il précise: « Ce [que j']appelle « État profond » aux États-Unis n'est pas une institution formelle, ni une équipe secrète, mais plutôt un cercle de contacts de haut niveau, souvent personnels, où le pouvoir politique est susceptible d'être dirigé par des gens très riches [...]. J'appelle ces gens, dont la plupart se connaît un minimum sans nécessairement avoir les mêmes intérêts, le « supramonde ». Le résultat de leur influence, à travers le milieu de l'État profond, est ce que j'appelle la « politique profonde », c’est-à-dire « l’ensemble des pratiques et des dispositions politiques, intentionnelles ou non, qui sont habituellement refoulées dans le discours public plus qu’elles ne sont admises »[14]. Comme exemple, il cite des événements mal expliqués, tels que l'assassinat du Président Kennedy et le Watergate. »[15].

À partir de 2014, les travaux de Scott s'imposent parmi les spécialistes et dans les médias anglophones pour montrer la logique interne commune dans toutes les approches socio-historiques occidentales précédentes, et les origines historiques de la dérive vers l'État profond américain depuis 1941[16]. Au cours du XXe siècle, la notion d'État profond — informel et non hiérarchisé — a par exemple été comparée à un État dans l'État structuré et organisé, ou à un état dual [17].

Dans un article publié le 31 octobre 2016, Andrew Korybko propose une définition plus restreinte de la notion d'État profond : « Pour commencer, disons que “l’État profond” n’est pas une sorte de concept conspirationniste comme les auteurs réactionnaires l’allèguent souvent, mais une autre façon de désigner les bureaucraties permanentes militaires, du renseignement et de la diplomatie de n’importe quelle nation... »[18].

Pour Rudy Reichstadt, si le concept peut être valable pour « rendre compte imparfaitement mais sûrement d'une partie bien tangible de la réalité dans le contexte de régimes semi-démocratiques ou autoritaires comme en Turquie et en Egypte », il serait plus difficilement applicable pour les démocraties libérales, « garantissant les libertés publiques fondamentales, dotées de contre-pouvoirs efficients, d'une presse plurale et d'un État de droit authentique ». Si l'on s'en tient à cette opinion, il relèverait alors d'une théorie du complot[19]. Cependant les travaux de Scott ont démontré comment les Etats-Unis - parangon des démocraties libérales occidentales - sensé garantir les libertés publiques fondamentales, et sensé être doté de contre-pouvoirs efficients, d'une presse plurale et d'un état de droit authentique, avait été peu à peu miné et dévoyé par l'État profond américain[16]. De plus, les chercheurs en sciences sociales ont montré de manière définitive les différences fondamentales qui existent entre la recherche sur les Crimes d’État contre la Démocratie (SCAD) et la théorie du complot[20].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Probablement il s'agit d'une traduction du turc derin devlet (le terme a été d'abord utilisé en référence à la Turquie). Voir English Oxford Dictionaries: deep state.
  2. Alexandra Saviana, « Découvrez le concept "d’Etat profond", nouvelle marotte du FN soufflée par Trump », sur marianne.net, (consulté le 25 avril 2018).
  3. Serge Halimi, « L’État profond », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne)
  4. Enquête « russe » : Trump veut rendre public un rapport qui met en cause le travail du FBI. Le Monde, le 2 février 2018
  5. Michael J. Glennon, « Aux bons soins de la CIA... : Quand les démocrates s’en remettent à l’État profond », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne)
  6. a, b, c et d Tancrède Josseran, « L'État profond. Le pouvoir derrière le pouvoir », Conflits, no16, janv.-mars 2018
  7. Turquie : "Les vieux démons ont resurgi sous de nouveaux traits", nouvelobs.com, 30 octobre 2015
  8. Turquie, coup d’État avorté, l’armée turque n’est plus «L’État profond», humanite.fr, 16 juillet 2016
  9. (en) Serdar Kaya, « The Rise and Decline of the Turkish “Deep State”: The Ergenekon Case », Insight Turkey (Vol. 11 / No. 4),‎ fall 2009, p. 99-113 (lire en ligne)
  10. (en) Dexter Filkins, « The deep state - The Prime Minister is revered as a moderate, but how far will he go to stay in power? », The New Yorker,‎ (lire en ligne)
  11. (en) Jon Gorvett, « Turkey’s “Deep State” Surfaces in Former President’s Words, Deeds in Kurdish Town », Washington Report on Middle East Affairs,‎ january/february 2006, p. 37-41 (lire en ligne)
  12. (en) markar esayan, « what is deep state », todays zaman,‎ (lire en ligne)
  13. (en) Peter Dale Scott, Deep Politics and the Death of JFK, Berkeley and Los Angeles, University of California Press,
  14. L’État profond américain - La finance, le pétrole, et la guerre perpétuelle. Traduit de l’américain par Maxime Chaix. Éditions Demi-Lune. Collection Résistances, p. 42.
  15. « Une autre histoire des ambitions américaines », entretien avec Peter Dale Scott, professeur émérite de l’université de Berkeley (Californie), Diplomatie - Les grands dossiers, hors série (GDD no 3), juin 2011.
  16. a et b « La politique profonde et l'Etat Profond », sur conscience-sociale.org,
  17. Daniel Ganser, Les Armées Secrètes de l'OTAN, Éditions Demi-Lune, Plogastel Saint-Germain, 2011
  18. « To start off, the “deep state” isn’t some sort of ‘conspiratorial’ concept like reactionary critics might allege, but is just another way of talking about any given country’s permanent military, intelligence, and diplomatic bureaucracies. » Voir Hillary and the FBI: The "Deep State" revolts. Par Andrew Korybko. Katehon.com, 31 octobre 2016
  19. Rudy Reichstadt, Voici la dernière théorie du complot des pro-Trump qui fait du chemin aux États-Unis, Huffington Post blogs, le 26 août 2017.
  20. (en) Lance deHaven-Smith, « Beyond Conspiracy Theory: Patterns of High Crime in American Government », American Behavioral Scientist,‎ , pp. 783–794 (lire en ligne)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

(en) The American Deep State: Big Money, Big Oil, and the Struggle for U.S. Democracy. Rowman & Littlefield, 2017

Liens externes[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]