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Équivalence ricardienne

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L’équivalence ricardienne (aussi appelée effet Ricardo-Barro, ou encore théorème d'équivalence néo-ricardienne) est une théorie économique selon laquelle, lorsque l'État s'endette pour effectuer une relance budgétaire, les agents économiques, capables d'anticiper rationnellement une future hausse des impôts, réduisent leur consommation et contrecarrant ainsi l'effet de la relance budgétaire sur l'activité. Cette théorie conclut à l'inefficacité des politiques budgétaires sur la croissance économique.

Si la théorie de l'équivalence ricardienne a remporté l'adhésion des économistes de la nouvelle économie classique, plusieurs études empiriques réalisées dans les années 1990 et 2000 ont trouvé des résultats empiriques contrastés et ont proposé de nuancer la théorie.

Explication

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La théorie de l'équivalence ricardienne soutient que les relances budgétaires échouent car les agents économiques contrecarrent leurs effets en réduisant leurs propres dépenses[1]. Lorsque l’État accroît son déficit pour effectuer une relance budgétaire (hausse des dépenses publiques), les agents économiques anticipent que cette hausse du déficit aura d'ici quelques mois ou années pour corollaire une hausse des impôts, dans le but de réduire le déficit. Par conséquent, quand bien même ils reçoivent des transferts monétaires de la part de l’État, ils refusent décident d'épargner ces sommes d'argent excédentaires en vue du paiement futur des impôts[1].

Hypothèses

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La théorie de l'équivalence ricardienne repose sur plusieurs hypothèses fondamentales. La première est celle des anticipations rationnelles : les agents économiques sont postulés rationnels et capables de se projeter plusieurs années dans le futur. De là, Barro déduit que les agents ont conscience de la contrainte intertemporelle de l’État[1]. Une deuxième hypothèse est celle de la neutralité économique des dépenses publiques : l’État ne peut stimuler l'économie en accroissant sa demande ou ses investissements[1].

Premières formulations

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L'intuition de l'équivalence ricardienne trouve son origine dans les écrits de David Ricardo, économiste classique du XIXe siècle. Selon lui, il y aurait, sous certaines conditions, équivalence entre l'augmentation de la dette publique aujourd'hui et l'augmentation des impôts requise demain pour le remboursement de cette dette et le paiement des intérêts. Ainsi, la solution consistant à financer une guerre par l’État en levant 20 millions de livres sterling d'impôt serait in fine identique à la solution de l'émission de titres de dette pour le même montant ; la seconde solution ne ferait que repousser dans le temps le moment de l'imposition[2].

Cette théorie avait déjà fait l'objet d'une intuition exprimée par Mirabeau, qui écrit en 1787 dans une lettre au roi de France : « Dès que l’État emprunte des sommes dont ses revenus actuels ne peuvent pas même payer les intérêts, l’impôt existe, soit qu’on le déclare ou non. Il faudra donc imposer réellement un jour, pour se procurer le gage de l’emprunt fait aujourd’hui »[3].

Travaux subséquents

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En 1974, l'économiste Robert Barro reprend cette intuition en la modernisant, dans un article majeur de l'histoire de la pensée économique intitulé « Are government bonds net wealth? » (« Les obligations d’État constituent-elles une richesse nette ? »), publié dans le Journal of Political Economy[4]. Il soutient que, dès lors que les agents économiques se comportent de manière rationnelle, une politique de relance (distribution de revenus financée par la dette publique) ne les poussera pas à consommer, mais plutôt à épargner, en prévision de hausses d’impôts futures[5]. Pour aboutir à cette conclusion, Barro se fonde sur des hypothèses de rationalité des acteurs, comme de neutralité économique des dépenses publiques (impossibilité d'influence de la production)[1].

Débats et controverses

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Débats théoriques

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La validité de l'« équivalence ricardienne » a longtemps été – et est encore – discutée. La conjecture n'a été énoncée que dans des situations très précises, limitées par des hypothèses nombreuses. Elle repose sur des hypothèses lourdes, parmi lesquelles l'altruisme intergénérationnel, la perfection des marchés de capitaux, la capacité d'anticipation rationnelle des ménages, et la neutralité des dépenses publiques, c'est-à-dire l'incapacité supposée pour les dépenses publiques de modifier les grandeurs réelles, et donc d'avoir un impact sur l'emploi ou la croissance[5].

En 2011, un article de recherche (Christiano et al., 2011) met en évidence avec un modèle DSGE que, même sur la base d'hypothèses ricardiennes, une relance budgétaire est susceptible de stimuler la croissance économique dès lors que les taux d'intérêt nominaux sont constants et que la relance provoque une hausse des prix. Ce surcroît d'inflation réduit en effet les taux d'intérêt réels, engendrant un excédent de croissance[1].

La théorie est aujourd'hui concurrencée par le modèle keynésien à effet de seuil proposé par les économistes de la nouvelle économie keynésienne[6].

Débats empiriques

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Les études menées par Olivier Blanchard, Francesco Giavazzi et Giuseppe Pagano à la fin des années 1990 tendent à montrer qu'un comportement ricardien n'existe que dès lors que l'endettement public est perçu comme excessif par la population. Ainsi, lorsqu'un État peu endetté s'endette pour financer une dépense publique, les agents n'anticipent pas une hausse d'impôts, ou l'anticipent mais ne créent pas de l'épargne de précaution[7]. Cela expliquerait pour les études de James Poterba et de Lawrence Summers sur des données des États-Unis des années 1980 montrent une absence de comportement ricardien chez les étasuniens. Ils montrent notamment que l'augmentation des dépenses publiques n'a pas été accompagnée d'une épargne prévisionnelle des agents économiques, mais d'une baisse du taux d'épargne[8].

Une autre étude de Jordi Galí, J. David López-Salido et Javier Vallés (2005) remet en cause l’hypothèse d’équivalence ricardienne. Les auteurs, en analysant des données macroéconomiques américaines, constatent qu’un choc positif de dépenses publiques tend à accroître durablement la consommation privée, contrairement à la prédiction classique selon laquelle les ménages réduiraient leur consommation en anticipant une hausse future des impôts. Ils proposent un modèle néo-keynésien intégrant une proportion significative de consommateurs dits « myopes » ou « à la main-à-la-bouche » (rule-of-thumb) et des prix rigides, qui rend compte à la fois de ces résultats empiriques et de multiplicateurs budgétaires plus élevés que ceux prédits par le cadre ricardien traditionnel[9].

Une étude publiée par la Direction générale du Trésor et de la Politique économique (DGTPE) en 2004 a suggéré que les ménages, de la zone euro et en France, pouvaient suivre un comportement ricardien : « une hausse de 1 point de PIB du déficit public structurel serait compensée par une augmentation de 3/4 de point de PIB de l'épargne privée, ce qui serait cohérent avec un comportement largement ricardien des ménages de la zone euro. » Les auteurs de cette étude notent toutefois qu’il convient de ne pas « interpréter trop hâtivement comme une causalité ce type de corrélation »[10].

Des études sur les réponses des ménages japonais aux relances budgétaires de l’État japonais tendent à montrer une forme de comportement ricardien de la part des ménages, qui compriment leur consommation en vue d'une augmentation future des impôts due à la levée de dette nécessaire pour financer la relance. Les auteurs remarquent que ce comportement ricardien existe, mais d'une manière bien plus faible, chez les ménages américains[11]. Une étude de 2013 par Thomas Grennes et Andris Strazds montre une relation positive entre l'accumulation d'actifs par les ménages et la dette publique, ce qui témoignerait d'un comportement accumulateur ricardien[12].

Notes et références

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  1. a b c d e et f John Fender, Austerity: when is it a mistake and when is it necessary?, Agenda Publishing, coll. « The economy, key ideas », (ISBN 978-1-911116-94-3, 978-1-911116-92-9 et 978-1-911116-93-6)
  2. Ricardo, David, 1772-1823., The works of David Ricardo With a notice of the life and writings of the author, J. Murray, (OCLC 894188166, lire en ligne)
  3. Pierre-François Gouiffès, L'âge d'or des déficits : 40 ans de politique budgétaire française, (ISBN 978-2-11-009588-6 et 2-11-009588-1, OCLC 1155040334, lire en ligne)
  4. (en) Robert J. Barro, « Are Government Bonds Net Wealth? », Journal of Political Economy, vol. 82, no 6,‎ , p. 1095–1117 (ISSN 0022-3808 et 1537-534X, DOI 10.1086/260266, lire en ligne, consulté le )
  5. a et b Hsieh, Ching-Yao, 1917-, A search for synthesis in economic theory, M.E. Sharpe, (ISBN 0-87332-328-9, 978-0-87332-328-4 et 0-87332-329-7, OCLC 11621986, lire en ligne)
  6. (en) Agnès Bénassy-Quéré, Benoît Coeuré, Pierre Jacquet et Jean Pisani-Ferry, Economic Policy: Theory and Practice, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-532273-6, lire en ligne)
  7. William Honvo, La dissertation d'économie : préparation aux concours avec méthode et sujets corrigés, dl 2020 (ISBN 978-2-8073-2847-1 et 2-8073-2847-4, OCLC 1198603316, lire en ligne)
  8. (en) James M. Poterba et Lawrence H. Summers, « Finite lifetimes and the effects of budget deficits on national saving », Journal of Monetary Economics, vol. 20, no 2,‎ , p. 369–391 (DOI 10.1016/0304-3932(87)90021-3, lire en ligne, consulté le )
  9. (en) Jordi Galí, J. David López-Salido et Javier Vallés, « Understanding the Effects of Government Spending on Consumption », Journal of the European Economic Association, vol. 5, no 1,‎ , p. 227–270 (ISSN 1542-4766 et 1542-4774, DOI 10.1162/JEEA.2007.5.1.227, lire en ligne, consulté le )
  10. Sylvie Lefranc et Alexandre Espinoza, « Retour sur la faiblesse de la consommation en zone euro depuis 2001 », Analyses Économiques, DGTPE, no 43,‎ , p. 4 (lire en ligne [PDF]) (voir archive).
  11. (en) John Muellbauer et Keiko =Murata, « Mistaken monetary policy lessons from Japan? », VoxEU.org, (consulté le ).
  12. Thomas Grennes et Andris Strazds, « Another look at Ricardian equivalence: The case of the European Union », sur VoxEU.org, (consulté le )

Articles connexes

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Liens externes

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