Éleuthère (Résistance)

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Éleuthère
(réseau de contre-espionnage
et de résistance)
Image illustrative de l’article Éleuthère (Résistance)
Plaque en mémoire du fondateur du réseau, Hubert de Lagarde,
7, quai Voltaire, Paris 7e

Création 1943
Dissolution 1945
Pays Drapeau de la France France
Allégeance Drapeau de la France France libre
Branche ORA/COMAC
Type Résistance
Rôle contre-espionnage
Effectif 419
Fait partie de Résistance intérieure française
Garnison Chez Swan, rue Cambon (Paris)
Commandant historique Hubert de Lagarde

Le réseau de la Résistance française Éleuthère a été fondé par Hubert de Lagarde. C'est un réseau de renseignement militaire (contre-espionnage) qui a opéré sur le territoire national français à partir de sa fondation en .

Création[modifier | modifier le code]

Le réseau de résistance Éleuthère est fondé en — par le capitaine Hubert de Lagarde et le commandant André Brouillard connu sous le nom de Pierre Nord — dans un petit restaurant, la Fontaine de mars, rue Saint-Dominique à Paris 7e. Est aussi présente une femme, Solange Ferré de Bourgogne. L'organisation s'appelle d'abord SR Villars puis Réseau Éleuthère[1]. Le nom du réseau vient de celui de cet évêque de Rome assassiné par les barbares ariens au IIe siècle à Rome.

Ce réseau est rattaché à Libération-Nord, avec pour principaux objectifs l'ordre de bataille, les effectifs et les déplacements des différents éléments de l'armée allemande. À Paris, rue Cambon, Hubert de Lagarde installe un magasin d'antiquités, à l'enseigne Chez Swan, qui lui sert de couverture pour ses activités. Il développe amplement son réseau qui finit par couvrir toute la zone occupée en 12 sous-réseaux avec 419 agents. Dès ses débuts, le réseau est menacé de tentatives d'arrestations par la Gestapo, laquelle utilisait les dossiers des officiers de l'ex-armée d'armistice suspectés d'avoir favorisé l'entrée de l'Afrique du Nord dans la guerre.

Le réseau est formé en majorité d'officiers qui se sont spécialisés dans la recherche du renseignement militaire. Ces renseignements sont transmis à Londres puis à Alger[2]. Le réseau comporte avec Solange Ferré de Bourgogne, pseudonyme Claudine, dite l'homme à tout faire d'Éleuthère, un agent féminin de haut-niveau. Claudine est arrêtée et déportée. Seul le cloisonnement sauve le réseau.

Actions[modifier | modifier le code]

Dès ses débuts, le réseau Éleuthère travaille avec l'Organisation de résistance de l'Armée (ORA) en vue d'une action commune, cohérente et coordonnée de tous les mouvements de résistance. La Gestapo veille et arrête les cadres inexpérimentés en matière d'action clandestine :

L'ORA est décapitée deux fois en 4 mois, la relève est prise par le général Revers, jusqu'à la Libération. Eleuthère se fortifiera de la croissance de l'ORA. Il devient le 2e bureau de l'ORA avec, cloisonnement oblige, un agent de liaison.

Objectifs[modifier | modifier le code]

L'action est basée principalement sur la défensive puis l'offensive dans le contre-espionnage et le recueil de renseignements ciblés sur l'armée allemande.

Contre-espionnage[modifier | modifier le code]

Le premier objectif a été de lutter contre l'implantation des services de renseignements allemands — notamment ceux de la Gestapo dirigés par le Général SS Karl Oberg — et de s'opposer aux services collaborationnistes vichyssois par l'intoxication et le noyautage comme le Service de répression des menées anti-nationales (SRMAN) dirigé par Charles Detmar ; il y a eu une tentative pour le retourner mais qui n'a pas abouti[3].

Renseignement[modifier | modifier le code]

Le second objectif a été de transmettre aux services français de Londres tous les renseignement utiles. Le maître-mot est l'identification, c'est-à-dire les unités avec leurs numéros, les postes de commandement, les lieux de stationnement, les effectifs en hommes et matériels, les réserves, en un mot la connaissance approfondie de l'ennemi et occupant.

Reconstitution de l'ordre de bataille allemand[modifier | modifier le code]

Éleuthère parvient à mettre en fiches une bonne partie de l'armée allemande. La technique est l'identification, laquelle consiste à rechercher un renseignement complet sur les unités. Tous les moyens sont bons (procèdés directs et indirects), comme l'exploitation :

  • des tombes de soldats allemands avec les numéros d'unités ;
  • du linge donné à blanchir dûment immatriculé par le régiment ;
  • des Soldbuch et Soldpass ;
  • des confidences d'ivrognes ou recueillies dans les maisons closes ;
  • des doléances contre les réquisitions françaises de pneumatiques.

Avec la complicité des employés des Postes, il a été possible de suivre les secteurs postaux des unités allemandes dans tous leurs déplacements[4]. Les noms des officiers généraux et supérieurs sont collectés avec soin. Un pistage implacable est fait, un travail de bénédictin. Les liens hiérarchiques entre unités et états-majors sont établis. Même Rommel fait l'objet d'une filature, ses postes de commandement et ses gîtes, comme le tunnel de Vauxaillon, sont recensés. Cette filature s'étend à Von Rundstedt et même à Hermann Göring. Dans ce cadre, de nombreux renseignements transmis par les agents recrutés au sein de la police de Vichy ont permis à de nombreux résistants de s'échapper.

Les renseignements fournis par ce réseau permettent à l'aviation alliée de pulvériser, dans la nuit du 4 au , la division blindée 9e Panzerdivision SS Hohenstaufen regroupée dans la région de Mailly-le-Camp[5]. Le bilan est lourd : 10 000 à 12 000 hommes tués ou hors de combat, 400 chars détruits ainsi que de nombreux camions et autres véhicules[6].

En date du , l'agent V. 303 du sous-réseau Sapin fait l'inventaire des cantonnements de la division récemment arrivée dans la région de Bordeaux. C'est une partie de la Division SS Das Reich qui est inventoriée. Cette unité blindée a été sévèrement étrillée par l'Armée rouge dans la Bataille de Koursk. Elle a été envoyée en détachement précurseur dans la région de Montauban pour préparer sa reconstitution de grande unité. Tout y est, jusqu'à la compagnie vétérinaire incluse, en passant par les croquis de matériels, la carte des installations téléphoniques et les secteurs postaux. Ces documents transitent par l'ORA et par Londres.

Préparation des bombardements aériens[modifier | modifier le code]

Ce travail de renseignement a été moralement difficile. L'imprécision des bombardements alliés a fait tomber les bombes sur des habitations et immeubles civils[7]. Il faut guider les aviateurs alliés. Ceci a couté cher en vies françaises mais il fallait vaincre. Le but recherché n'est pas toujours atteint. Éleuthère compte de nombreux aviateurs dans ses rangs. Les nouveaux types d'avions sont repérés aux essais et même aux études préliminaires. L'étude des terrains d'aviation est confiée à des aviateurs d'active et de réserve. Les objectifs sont d'épargner les populations avoisinantes et de limiter les pertes en appareils alliés.

La base de Longvic-Dijon, les emplacements de la défense contre l'aviation (DCA) allemande sont soigneusement cartographiés avec les logements des officiers, la présence d'ouvriers français avec leurs horaires. Le réseau ferroviaire aussi est couvert. Les résultats des bombardements sont également scrupuleusement étudiés et transmis. Le service de renseignements fait son travail de taupe. Les avions allemands ont de plus en plus de peine à décoller des terrains français occupés.

Sur la piste des armes secrètes nazies[modifier | modifier le code]

Après le débarquement, les renseignements visent les sites de lancement des armes secrètes allemandes[8]. Malgré le secret farouche qui entoure, à la base, les recherches scientifiques, la propagande nazie des dirigeants (Hitler en tête) suffit à brancher les services secrets sur ce problème. Éleuthère y contribue avec pugnacité et passion. Après le débarquement allié, les informations arrivent en Angleterre.

Dans le triangle Amiens-Abbeville-Montreuil, aucune base de lancement n'échappe au repérage. Toute chute de projectile mystérieux est analysée. Les fournitures de cylindres d'air liquide sont passées au crible. Les usines (La Courneuve) sont pistées. Des enlèvements de présidents directeurs généraux (PDG) allemands sont programmées mais n'aboutissent pas, les intéressés prenant la fuite[9].

Divers[modifier | modifier le code]

Le renseignement maritime, économique et politique fait également partie des activités du service de renseignements Éleuthère. Des tentatives de pénétration des milieux allemands achèvent de déstabiliser l'ennemi alors en fuite.

Évolution[modifier | modifier le code]

Les débuts[modifier | modifier le code]

Au départ, le réseau est organisé en cellules formant un ensemble strictement cloisonné, de telle sorte que la destruction d'un élément ne touche pas les autres. Hubert de Lagarde développe une de ces cellules avec Mme Férier. Des postes légers et mobiles vont s'établir à Limoges, Toulouse, Marseille, Lyon et Annemasse.

Au 7, quai Voltaire[modifier | modifier le code]

Le 3e étage du 7 quai Voltaire à Paris prend l'aspect d'un bureau d'état-major en opérations.

Le un des chefs de Libération-Nord est arrêté à Paris. Des précautions sont prises : le réseau est mis en sommeil, le lieu évacué. Le , la Gestapo effectue un coup de main au 7 quai Voltaire. Yolande Férier de Thièrache revient sur les lieux et tombe dans la souricière mise en place à la suite de la trahison de la concierge[10]. Depuis sa prison, elle va pouvoir faire passer les informations à Hubert de Lagarde sur un traitre.

Déménagement[modifier | modifier le code]

Les rescapés qui ont échappé aux arrestations se replient sur le magasin d'antiquités, à l'enseigne Chez Swann, rue Cambon à Paris. Éleuthère s'installe dans le sous-sol soigneusement aménagé. Il y a même un laboratoire photo, le travail reprend.

Coups durs[modifier | modifier le code]

En , Hubert de Lagarde prend en main le poste de chef du 2e bureau de l'état-major national des Forces françaises de l'intérieur (FFI).

Le , le gouvernement Laval (Garde des Sceaux Maurice Gabolde) signe une loi instaurant des cours martiales françaises pour juger les résistants, suivie d'une nouvelle loi punissant de mort toute aide apportée aux maquisards. La chasse à l'homme se renforce. André Brouillard rejoint le maquis le .

Hubert de Lagarde est arrêté le dans des conditions mal élucidées. Le lieutenant d'aviation Roger Hilliard (dit Sydney) prend le commandement mais il disparaît sans laisser de traces le alors qu'il se rendait à un rendez-vous. Le lendemain, le lieutenant-aviateur René Gourmez (dit Raymond) prend le commandement et trouve lui aussi la mort. Le travail du réseau se poursuit néanmoins[11].

Bilan humain[modifier | modifier le code]

C'est un vrai martyrologe. Parmi les principaux connus on peut citer[N 1] :

  • le , le chef de secteur de Bourges ;
  • le , la famille Mathy de Montmorot ;
  • le , le chef de réseau d'Épernay ;
  • le , Solange Ferré de Bourgogne revenue plus tard de déportation[12] ;
  • le , le sous-lieutenant d'aviation Jean Beloeuil.

Il faut y ajouter les exécutions sommaires sans jugement (l'agent de liaison Jacques Hellouin et le caporal d'infanterie Pierre Escudié, du groupe Saule). Pierre Nord affirme « Aucun n'a parlé, aucun ».

Au lendemain de la Libération, le réseau compte 8 fusillés, 20 assassinés, 6 disparus et 62 déportés sur 419 agents principaux régulièrement, militairement engagés. En ce qui concerne les correspondants intermittents ou occasionnels, on manque de statistiques mais le nombre de victimes est estimé à 1 sur 4[13]. D'autres réseaux, en comparaison, ont été plus éprouvés. Certains sont revenus des camps de la mort.

Membres du réseau[modifier | modifier le code]

Le musée de la Résistance nationale recense les participants du réseau Éleuthère [14] parmi lesquels :

  • Jean Beloeuil ;
  • Jacques Bonnet (Jean-Claude Bastié), technicien électricien, membre du groupe Vacquier jusqu’en puis agent de liaison du réseau Éleuthère à Cholet ;
  • André Brouillard (Pierre Nord), second du réseau Éleuthère ;
  • Gilbert Burlot (1917-1968), commandeur de la Légion d'honneur, médaille militaire, croix de guerre 1939-1945 avec palme, médaille de la Résistance, médaille commémorative des services volontaires dans la France libre, médaille commémorative de la guerre 1939-1945, barrette Libération ;
  • Virgile Dubois, secrétaire du réseau ;
  • Pierre Escudié ;
  • Solange, Jéhanne, Marie, Léone Ferré de Bourgogne, pseudo Thabut ou Tabut [15], déportée de la Résistance à Ravensbruck, médaille de la Résistance, chevalier de la Légion d'honneur, Croix de guerre 1939-1945 avec 3 palmes, Distinguished Service Order[16] ;
  • Anthoine de Fremond de La Merveillère (1898-1984), croix du combattant volontaire guerre 1914-1918, médaille commémorative française de la guerre 1939-1945, médaille de la Résistance ;
  • Jacques Hellouin.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Pierre Nord ne donne pas tous les noms.Nous respectons son choix.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Pierre Nord 1966, p. 86.
  2. Pierre Nord 1965, p. 20.
  3. Pierre Nord 1965, p. 121-122.
  4. Pierre Nord 1965, p. 107.
  5. Airsoft : Historique de la IXe Panzerdivision
  6. Pierre Nord 1965, p. 20-21.
  7. Pierre Nord 1966, p. 241-243.
  8. Pierre Nord 1966, p. 259-271.
  9. Pierre Nord 1966, p. 268-269.
  10. Pierre Nord 1966, p. 141-146.
  11. Pierre Nord 1966, p. 167.
  12. Pierre Nord 1966, p. 150.
  13. Pierre Nord 1966, p. 93.
  14. « Membres du réseau » [PDF], sur museedelaresistanceenligne.org (consulté le 7 juin 2020)
  15. « liste des membres du réseau Eleuthère », sur https://docplayer.fr
  16. « Solange Ferré de Bourgogne », sur gw.geneanet.org/ (consulté le 28 juin 2019)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Pierre Nord, La guerre du renseignement : Mes camarades sont morts, Paris, Culture, arts, loisirs, coll. « Bibliothèque de culture historique », , 288 p., 16,5 x 18. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
    L'objet du livre est le renseignement, à l'exclusion du sabotage, de l'action directe, des filières d'évasion et de des opérations. C'est le renseignement dans la Résistance. Le livre est codé, l'auteur ne donne que des noms de personnes décédées. Les pseudonymes et les allusions doivent être décodées, à commencer par la position de l'auteur, second du réseau Éleuthère dans ses actions.
  • Pierre Nord, Mes camarades sont morts : contre espionnage et intoxications, t. 2, Paris, Éditions J’ai lu, coll. « J’ai lu leur aventure » (no A114/115), , 381 p., poche (ASIN B00CKWRE9G). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
    L'objet du livre est le renseignement, à l'exclusion du sabotage, de l'action directe, des filières d'évasion et de des opérations. C'est le renseignement dans la Résistance. Le livre est codé, l'auteur ne donne que des noms de personnes décédées. Les pseudonymes et les allusions doivent être décodées, à commencer par la position de l'auteur, second du réseau Éleuthère dans ses actions. Pierre Nord (commandant André Brouillard) a été le second d'Hubert de Lagarde.

Liens externes[modifier | modifier le code]