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Élections législatives françaises de 1898

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Élections législatives françaises de 1898
581 députés à la Chambre des députés
et
Type d’élection Élections législatives
Corps électoral et résultats
Inscrits 10 779 123
Votants 8 106 123
75,2 % en augmentation 0,5
Républicains modérés – Jules Méline
Voix 3 518 057
43,4 %
en diminution 5,2
Députés élus 232 en diminution 40
Radicaux – Henri Brisson
Voix 2 472 377
30,5 %
en augmentation 3,9
Députés élus 183 en augmentation 17
Monarchistes – Albert de Mun
Voix 1 191 601
14,7 %
en diminution 2,4
Députés élus 92 en augmentation 4
Socialistes – Jules Guesde
Voix 786 294
9,7 %
en augmentation 4,3
Députés élus 55 en augmentation 14
Nationalistes – Gustave Cluseret
Voix 137 804
1,7 %
en diminution 0,6
Députés élus 14 en stagnation
Composition de la Chambre des députés
Diagramme
  • Parti ouvrier français : 42 sièges
  • Radicaux-socialistes : 52 sièges
  • Radicaux: 86 sièges
  • Union progressiste  : 57 sièges
  • Républicains progressistes : 175 sièges
  • Monarchistes : 92 sièges
  • Nationalistes : 14 sièges
  • Indépendants : 5 sièges
Gouvernement
Sortant Élu
Jules Méline
Républicains progressistes
Jules Méline
Républicains progressistes
Législature élue
Septième de la IIIe Rép.

Les élections législatives de 1898 pour élire les députés de la VIIe législature de la IIIe République ont eu lieu les et . Elles se sont déroulées au scrutin uninominal à deux tours par arrondissements (loi du 13 février 1889), comme les précédentes élections.

Les précédentes élections ont donné la majorité absolue aux républicains, et plus particulièrement aux modérés. Le Conseil des ministres est présidé par le modéré Jules Méline lorsque les législatives de 1898 sont organisées (Gouvernement Méline). Mais ce dernier n'est pas soutenu par le camp républicain au sens large ; son conservatisme social fait dresser contre lui les socialistes et les radicaux, de toutes tendances[1]. Il n'est soutenu que par les modérés du parti républicain et de plus en plus, surtout depuis le ralliement et les attentats anarchistes, par les ralliés et occasionnellement par une partie de la droite. Quand arrivent les élections, il a cependant à son actif le protectionnisme, qui satisfait les industriels et les Français en général, l'alliance russe, qui rassure tout le monde, et l'expansion coloniale, qui apporte à la France une envergure internationale que n'a pas l'Allemagne. En revanche, la lecture des professions de foi comme de la presse de l'époque amène à constater que les débuts de l'affaire Dreyfus, commencée en 1894, n'ont pas entamé son crédit, pas davantage que le J'accuse… ! d'Émile Zola, publié en , quelques mois avant les élections. La grande majorité des candidats ne l'évoquent même pas.

En revanche, revient avec insistance une question: faut-il soutenir le gouvernement modéré de M. Méline ou pas? Les radicaux sont à l'offensive, et dénoncent les gages donnés à la droite plus ou moins sincèrement ralliée (consécutifs au ralliement, prolongé par l'appel à un esprit nouveau de Spuller en 1894, mais aggravés par Méline)[2]. Les différentes configurations des actes de candidature au premier tour parlent d'elles-mêmes; la droite monarchiste, ralliée ou non, déserte la lutte dans 335 circonscriptions, dont pas loin de 250 sont détenues ou convoitées par un républicain de gouvernement. Dans les 246 où elle se présente, elle n'affronte le gouvernement que dans quelques dizaines de cas, et encore s'agit-il presque toujours d'un monarchiste non rallié. À l'inverse, la gauche socialiste, radicale, voire dans plusieurs cas un républicain anti-Méline, affronte un candidat gouvernemental dans nettement plus de 200 circonscriptions. Autrement dit, la majorité Méline rencontre désormais beaucoup plus d'adversaires sur sa gauche que sur sa droite.

Les résultats déportent les progressistes (nom des anciens opportunistes) vers la droite à la Chambre. Car l'extrême gauche progresse nettement, surtout les radicaux-socialistes dans le Sud-Ouest (en lieu et place des bonapartistes) et le Massif central[3],[4]. Les progressistes et républicains modérés sincères et non ralliés stagnent en voix mais reculent de dix sièges. La droite recule en voix comme en sièges, avec moins de candidats qu'en 1893 (environ 267, sans les 17 nationalistes qui les remplacent souvent, contre à peine plus de 300 en 1893)[5].

Bien que rarement mise en avant pendant la campagne électorale, l'affaire Dreyfus fit échouer deux députés sortants à cause de leur soutien au capitaine, Joseph Reinach à Digne, et Jean Jaurès à Albi. Autre conséquence: en Algérie le révisionnisme d'ascendance radicale se muait en antisémitisme caractérisé, galvanisé par Édouard Drumont, entraînant dans sa suite 3 autres élus expressément «antijuifs». Au point de pouvoir former un groupe antisémite à la Chambre, gonflé par La Libre Parole à 19 noms[6], puis à 21. En réalité, seuls 7 élus avaient axé leur campagne sur ce thème; les autres n'en dirent rien avant, même si certaines de leurs saillies passées les y prédisposaient, et le groupe eut immédiatement une existence agitée et instable, pour disparaître dès avant les élections de 1902.

Le président de la République de l'époque, Félix Faure, effectue dans son journal privé[7] les catégorisations suivantes : un premier ensemble regroupe les « républicains » (tout court, ils ne sont ni « progressistes » ni « modérés » mais peuvent être qualifiés de « nationaux »), les « ralliés » (ce sont les catholiques ralliés plus ou moins sincèrement à la République à l'instigation du pape Léon XIII ) et les « monarchistes » ; un second ensemble regroupe les « socialistes », les « radicaux-socialistes », les « radicaux » et les « républicains modérés » ; enfin, Félix Faure distingue un troisième groupe marginal, composés d'agitateurs.

Les chiffres selon Bertrand Joly donnent :

  • D'un côté : 240 « républicains » + 35 « ralliés » + 50 « monarchistes », soit une majorité de 325 députés ;
  • De l'autre : 45 « socialistes » + 180 « radicaux » et « radicaux-socialistes », soit une minorité de 225 députés ;
  • 25 à 30 marginaux.

Ces catégorisations et ces chiffres sont tirés du livre de Bertrand Joly[8].

Par ailleurs, Bertrand Joly, très justement, remarque « la complexité des étiquettes, qui déconcerte souvent les historiens. Faute de partis constitués et de groupes parlementaires (...), chaque candidat reste libre de prendre le label de son choix ; il faut, dans bien des cas, attendre les votes des élus (...) pour connaître leur orientation exacte »[9].

En réalité, le vote d'un député après l'arrivée à Paris ne correspond plus forcément à l'image que celui-ci s'était donnée avant les élections[10]. Les votes qui précèdent doivent être utilisés, si l'élu est un sortant. La presse locale est indispensable pour comprendre comment est perçu le candidat par l'électeur. En dernier ressort, il reste les professions de foi figurant au Barodet. L'examen de ce dernier permet par exemple d'observer que la césure entre gauche et centre méliniste passe au sein des anciens républicains opportunistes. Chez ces derniers, pour trois qui se montrent fidèles au gouvernement en place, deux environ s'en désolidarisent, et un ne se prononce pas.

Corps électoral
Inscrits 10 779 123 100,00 %
Votants 8 106 123 75,20 %
Abstentions 2 673 000 24,80 %
Résultats
Alliances et partis[11] Votes % Sièges
Républicains modérés 3 262 725 42,50 237
Radicaux et radicaux-socialistes 1 923 079 25,10 180
Monarchistes 887 759 11,60 53
Socialistes 791 148 10,30 50
Ralliés 542 647 7,10 39
Nationalistes 181 633 2,30 20
Autres 79 707 1,00 0
Total 581

Conséquences à moyen et long terme

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Alors que les progressistes demeurent de loin le groupe le plus important à la Chambre, de surcroît chevauchant toujours le centre de l'hémicycle, le succès des adversaires de la ligne Méline est suffisant pour pousser celui-ci à la démission, le 15 juin. Le 28 juin, une nouvelle majorité, comprenant les socialistes parlementaires, les radicaux-socialistes, les radicaux modérés, ceux des progressistes qui ne soutenaient plus Méline, aboutit à un ministère Henri Brisson, lui-même radical modéré. C'est un ministre de ce gouvernement, Godefroy Cavaignac, qui, par la production d'un faux, fera rebondir l'affaire Dreyfus, ce qui, au bout de plusieurs mois de mêlée confuse, aboutira au plus grand reclassement politique en France avant 1936, celui du printemps 1899[12]. Et c'est quand les deux camps se fixeront, entre dreyfusards et antidreyfusards, que la nébuleuse faite des anciens boulangistes demeurés contestataires de l'ordre établi et de divers révisionnistes, en général d'origine radicale, additionnée à des élus révisionnistes moins fréquemment liés à la gauche voire franchement hostiles à la République, arrivés à l'Assemblée en 1893 ou en 1898, plus les élus expressément antisémites et même antijuifs en Algérie, élus en 1898, muera en une mouvance dite nationaliste, en lutte contre la majorité issue du reclassement de 1899. C'est ainsi que le vieux patriotisme républicain, remontant à la Révolution française, repris pour la guerre à outrance par Léon Gambetta en 1870-1871, laissera place à un nationalisme de droite.

VIIe législature

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Durée de la législature : - .

Président de la République : Félix Faure (jusqu'au ), Émile Loubet ensuite.

Président de la Chambre des députés : Henri Brisson (jusqu'au ), Paul Deschanel ensuite.

Liste des gouvernements successifs
Gouvernement Dates (Durée) Président du Conseil Composition initiale
1 Jules Méline Méline du au (2 ans et 61 jours) Jules Méline (Progressiste) 11 ministres
1 sous-secrétaire d'État
2 Henri Brisson Brisson II du au (120 jours) Henri Brisson (Radical) 11 ministres
3 Charles Dupuy Dupuy IV du au (109 jours) Charles Dupuy (Union progressiste) 10 ministres
2 sous-secrétaires d'État
Dupuy V du au (114 jours) 10 ministres
2 sous-secrétaires d'État
4 Pierre Waldeck-Rousseau Waldeck-Rousseau du au (2 ans et 346 jours) Pierre Waldeck-Rousseau (Union progressiste, Alliance républicaine démocratique) 11 ministres
1 sous-secrétaire d'État

Notes et références

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  1. Jacques Kayser, Les grandes batailles du radicalisme: dès origines aux portes du pouvoir, 1820-1901, Rivière, .
  2. Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République, Seuil, p. 179.
  3. « Elections législatives de 1893: élus », sur geoelections.free.fr (consulté le ).
  4. « Elections législatives de 1898: élus », sur geoelections.free.fr (consulté le ).
  5. Frédéric Salmon, Les résultats des élections et référendums en France - 1848-2018
  6. [1], BNF, en ligne.
  7. Félix Faure, Journal à l'Élysée, 1895-1899, publié et annoté par Bertrand Joly, éditions des Équateurs, 2009, 406 pages
  8. Joly, Op. Cit. p. 326.
  9. Joly, Op. Cit. p. 320.
  10. Frédéric Salmon, Atlas électoral de la France. Voir notamment les pages 34-35 sur les différences entre étiquette arborée avant l'élection et groupe parlementaire où il s'inscrit une fois élu.
  11. « Élections législatives de 1898 par Laurent de Boissieu sur son site internet www.france-politique.fr ».
  12. Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République, pp. 180-184, Seuil.

Articles connexes

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Liens externes

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