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École soviétique d'échecs

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L'école soviétique d'échecs est le nom collectif donné aux joueurs de l'(ex-)URSS qui ont dominé « qualitativement, quantitativement et sportivement »[1] le monde des échecs après la Seconde Guerre mondiale.

Une domination sans pareille

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Pendant toute la période entre les années 1950 et les années 1990, la Fédération soviétique des échecs a été, et de loin, celle au monde qui comptait le plus de membres : elle comptait plusieurs millions d'adhérents. L'URSS a remporté les 12 olympiades de 1952 à 1974 et les 6 olympiades de 1980 à 1990 (elle a boycotté l'olympiade d'échecs de 1976 et a terminé seconde de celle de 1978). Pendant toute la période du XXe siècle où la FIDE a organisé de manière souveraine le championnat du monde, le vainqueur — à part le bref intermède Bobby Fischer — a toujours été soviétique. Comme l'affirme Michel Roos[1], avant Fischer les champions du monde étaient Botvinnik et ses contemporains et, après Fischer, c'étaient les élèves de Botvinnik Anatoli Karpov et Garry Kasparov.

Facteurs politiques de cette domination

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Drapeau de l'URSS entre le et sa dissolution le

Le nom d'école n'est vraiment pas usurpé[2] car dès avant la Seconde Guerre mondiale, le soutien de l'état s'est manifesté par le fait que des moyens considérables furent mobilisés afin de repérer, de motiver et de former les jeunes talents prometteurs[3].

Le joueur russe Alexandre Iline-Jenevski, aux nombreux contacts politiques, a exercé une influence déterminante sur le développement de l'école soviétique d'échecs, et participé à la recherche de tels jeunes talents. Il a notamment soutenu le jeune Mikhaïl Botvinnik. Celui-ci s'était déjà fait connaître quand, à 14 ans, il avait remporté avec les Noirs une partie simultanée contre le champion du monde en titre, José Raúl Capablanca[4].

Joseph Staline, Secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique a, après son accession au pouvoir, durci — de même que le régime — la ligne politique concernant le jeu d'échecs : « Saturez les échecs de slogans politiques »[5]. Nikolaï Krylenko a alors fait une promotion très active du jeu.

En Union soviétique, on voulut faire des échecs un véritable jeu du peuple. Avec la Yougoslavie, l'URSS est devenue le « pays des échecs ». Ainsi, le jeu occupait une place de choix dans la presse soviétique, avec notamment des publications spécialisées — Chakhmaty v SSSR, Chakhmatny Bioulleten, entre autres — avant de gagner, plus tard, le petit écran.

Michel Roos a affirmé dans son Que sais-je ? Les Échecs que la reconnaissance dont bénéficient — le livre est paru en 1990 —largement les grands maîtres soviétiques est peut-être la raison de leur domination depuis 1948 [jusqu'à ce jour] à l'exception du règne de Fischer qui n'a été qu'un interlude[6]. Dans (en) One hundred selected games (Dover Publications, 1960), Mikhaïl Botvinnik attribuait les différences de niveau aux échecs entre l’Est et l’Ouest au sérieux de l’engagement : en Occident, les échecs restaient un jeu, tandis qu’à l'Est ils constituaient une profession et faisaient partie intégrante de la culture. Il a décrit la manière dont les jeunes joueurs soviétiques étaient formés et scolarisés, ainsi que le rôle de la publication rapide des innovations ou des « expériences réussies », qui facilitait leur diffusion[N 1].

La politique de l'« homme socialiste »[5] porta ses fruits en 1948, lors du premier championnat du monde organisé par la FIDE[N 2] : « c'est Botvinnik qui l'emporta et prouva aux yeux des dirigeants soviétiques et du monde la supériorité de la culture de masse socialiste »[7].

Botvinnik fut le premier champion du monde soviétique et le « patriarche » de l'école d'échecs de l'URSS. Sa loyauté envers le régime communiste était sans faille, et il a été chargé par le régime de dénicher la perle rare qui pouvait vaincre Fischer ; Botvinnik a trouvé l'apparatchik Karpov, au style de jeu positionnel comme lui) et a par la suite formé Kasparov, plus proche des réformateurs en politique, et au style échiquéen — délibérément offensif — aux antipodes du sien.

Singularités stylistiques des principaux joueurs soviétiques

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Botvinnik, le « patriarche » de l'école soviétique d'échecs.

Botvinnik a détenu le titre de champion du monde, avec deux courtes interruptions, pendant quinze ans. Formé en tant que scientifique, il abordait les échecs comme une science. Bien que son inclination naturelle fût en faveur d’un jeu positionnel clair et rigoureux, il présentait peu de faiblesses. Son approche systématique du jeu reposait sur une préparation d’une extrême minutie.

Le premier challenger de Botvinnik pour le titre mondial fut David Bronstein. Là où Botvinnik était scientifique, Bronstein était aventureux et souvent imprévisible[8]. Une de ses grandes forces était sa capacité à s'emparer de l'initiative pour lancer une offensive animée par sa créativité. Le travail théorique de Bronstein a transformé la défense est-indienne, qui est passée d’une ouverture considérée comme douteuse avant la Seconde Guerre mondiale à une défense solide, riche en possibilités de contre-jeu[9]. Sa maîtrise de cette ouverture est illustrée dans l’ouvrage Bronstein on the King’s Indian, paru en 1999.

En 1954 et 1957, l’adversaire de Botvinnik pour le titre mondial fut Vassili Smyslov. Doté d'un grand flair stratégique[10] et d'une technique impeccable[11], Smyslov recherchait l’accumulation de petits avantages positionnels et était un expert des fins de parties[12].

Mikhail Tal, célèbre pour ses attaques féroces.

Vinrent ensuite deux champions du monde dont les styles pouvaient difficilement être plus opposés. Tout d’abord, le champion du monde suivant, Mikhaïl Tal, était, aux échecs, agressif à l’extrême ; alors que Botvinnik mettait l’accent sur la justesse de son propre jeu, Tal avançait la thèse inverse selon laquelle il est tout aussi important de mettre l’adversaire sous pression, même par des coups douteux, afin de le pousser à la faute[13]. Ensuite, Tigran Petrossian était un défenseur accompli et excellait dans la prophylaxie ; mais, comme Tal, il obtenait ses succès en provoquant les erreurs de ses adversaires, cette fois en les incitant à attaquer, et donc à affaiblir leur propre position[14].

Le champion du monde suivant, Boris Spassky, était, comme Tal, particulièrement fort dans les situations tactiques[15], mais, contrairement à Tal, il évitait les sacrifices ou les concessions positionnelles tant que toutes ses pièces n’étaient pas idéalement placées[16]. Cependant, Spassky se caractérisait par un style flexible et « universel », ce qui est une manière de dire qu’il ne possédait pas de style propre : ses coups étaient déterminés de manière prédominante par ceux de son adversaire[17].

Un finaliste malheureux de deux championnats du monde fut Viktor Kortchnoï. Kortchnoï eut une carrière remarquable en Union soviétique avant de demander l'asile à l’Ouest. Il était particulièrement habile en défense et acceptait souvent les sacrifices[18]. L’erreur fatale de ses adversaires contre lui consistait fréquemment à dépasser les limites dans leurs tentatives de gain.

Kasparov, « joueur-chercheur » — comme lui — aux dires de Botvinnik.

Anatoli Karpov, qui a succédé a Bobby Fischer, a remporté deux championnats du monde contre Kortchnoï, puis a rencontré cinq fois en face à face Garry Kasparov. Alors que la manière de jouer de Karpov était sobrement élégante — il préférait les positions simplifiées, où son excellente technique s’exprimait au mieux — le style de jeu de Kasparov était agressivement esthétique. Ce dernier avait en effet une affection pour les positions compliquées et une grande inventivité, notamment dans les ouvertures ; même lorsqu’il jouait de manière positionnelle, des tactiques cachées se dissimulaient sous la surface[19].

Traits communs à l'école soviétique

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Comme on l'a vu, les approches du jeu allaient de celle de Tal, extrêmement tactique, à celle de Petrossian, extrêmement positionnelle. Dans une moindre mesure, les matchs entre Karpov et Kasparov ont présenté une opposition de styles, même si ces deux joueurs avaient des styles de jeu qui défiaient toute généralisation. Au contact de Karpov, le jeu de Kasparov est notamment devenu plus sobre et universel, alors que Karpov, dans ses matchs de championnats du monde contre Kasparov, a montré que lui aussi pouvait maîtriser les variantes tactiques les plus aiguës.

En dépit des profondes différences individuelles, on peut noter une caractéristique largement répandue quant à la manière de jouer : le goût pour l'initiative. Une conséquence du style de jeu dynamique[N 3] de l'école socialiste était, par exemple, qu'apparemment les sacrifices de qualité à très long terme se produisaient plus fréquemment en Union soviétique qu’ailleurs.

Le trait commun le plus apparent des joueurs soviétiques était probablement qu'ils ne jugeaient pas les positions statiquement (par exemple, des pions doublés ou la perte de la paire de fous constituaient des faiblesses structurelles pour Wilhelm Steinitz) mais adoptaient une vision dynamique : des « désavantages » selon Steinitz pouvaient se révéler sources de contre-jeu. Leur jeu était caractérisé par leur ténacité dans les situations difficiles et leur habileté à découvrir des ressources cachées dans ces situations.

La défense est-indienne
abcdefgh
8
Tour noire sur case blanche a8
Cavalier noir sur case noire b8
Fou noir sur case blanche c8
Dame noire sur case noire d8
Roi noir sur case blanche e8
Tour noire sur case noire h8
Pion noir sur case noire a7
Pion noir sur case blanche b7
Pion noir sur case noire c7
Pion noir sur case noire e7
Pion noir sur case blanche f7
Fou noir sur case noire g7
Pion noir sur case blanche h7
Pion noir sur case noire d6
Cavalier noir sur case noire f6
Pion noir sur case blanche g6
Pion blanc sur case blanche c4
Pion blanc sur case noire d4
Pion blanc sur case blanche e4
Cavalier blanc sur case noire c3
Pion blanc sur case blanche a2
Pion blanc sur case noire b2
Pion blanc sur case noire f2
Pion blanc sur case blanche g2
Pion blanc sur case noire h2
Tour blanche sur case noire a1
Fou blanc sur case noire c1
Dame blanche sur case blanche d1
Roi blanc sur case noire e1
Fou blanc sur case blanche f1
Cavalier blanc sur case noire g1
Tour blanche sur case blanche h1
8
77
66
55
44
33
22
11
abcdefgh
Grand avantage d'espace pour les Blancs dès l'ouverture.

Pour l'école soviétique d'échecs, une faiblesse qui ne pouvait être attaquée par le camp adverse n'en était pas une[20]. On peut compter comme exemples le gigantesque « trou de Boleslavsky en d5 »[21] ou la défense est-indienne, qui concède d'emblée un grand avantage d'espace aux Blancs, avantage que ces derniers, tout occupés à se défendre, n'ont généralement pas le temps d'exploiter. De telles ouvertures furent explorées car les joueurs soviétiques accordaient plus d’importance à l’étude des débuts de parties que leurs prédécesseurs étrangers.

Dans leur ouvrage The Soviet School of Chess (Dover Publications, 1961), Alexandre Kotov et Mikhaïl Ioudovitch font de Mikhaïl Tchigorine, en tant que figure de proue de l'École russe d'échecs, l'un des deux précurseurs revendiqués de l'École soviétique d'échecs, avec Alekhine. Les deux auteurs affirment que Tchigorine a relativisé les affirmations de Steinitz et Tarrasch dans la mesure où ceux-ci « n’avaient pas compris l’essence de la pensée créatrice aux échecs, qu’ils cherchaient à soumettre à des principes abstraits et irréalistes »[N 4]. Alors que Steinitz et Tarrasch formulaient des grands principes, les joueurs soviétiques trouvaient souvent [22] des exceptions aux règles établies par les classiques.

Ainsi, les parties de Botvinnik se caractérisaient par des manœuvres atypiques ; Botvinnik s’attachait véritablement aux spécificités de la position[23], transgressant des règles tenues pour intangibles soit par les classiques soit par les hypermodernes.

De plus, largement marquée par l'esprit rigoureux et méthodique de Botvinnik, l'école soviétique a été caractérisée par « l'exploration systématique du Jeu d'Échecs »[24]. L'école a ainsi répondu à la question : « comment le Jeu d'Échecs systématiquement exploré peut-il encore évoluer? »[25].

C’est Botvinnik qui a introduit l’élément scientifique dans les échecs[26]. Plusieurs années plus tard, Kasparov, qui a étudié sous la direction de Botvinnik, a porté cette approche scientifique à un niveau encore plus élevé. Ces deux joueurs considéraient aussi les échecs comme un sport, la principale contribution de l’école d'échecs soviétique résidant finalement dans l’accent mis sur l’étude du jeu et un entraînement rigoureux. Botvinnik accordait ainsi une grande importance à la préparation physique, et Kasparov partageait la même conception.

La fin de la domination soviétique

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Façade du grand palais du Kremlin en 1982 (haut) puis en 2008 (bas), les lettres « СССР » (« URSS ») et les armoiries soviétiques ayant été remplacées par les armoiries de la Russie.

Alors qu'entre 1984 et 1990, les 5 finales du championnat du monde ont été des duels entre soviétiques (Karpov et Kasparov), les deux championnats du monde suivants — qui ont eu lieu en 1993, après la dissolution de l'URSS (26 décembre 1991) — ont vu figurer un finaliste n'étant pas originaire de l'URSS : Nigel Short, de nationalité britannique pour le championnat du monde classique, et le néerlandais Jan Timman pour le championnat du monde FIDE[N 5].

Notes et références

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  1. Fischer, déscolarisé, a fait très tôt des échecs sa profession, et il se tenait au courant des nouveautés en lisant les publications russes.
  2. C'en était fini du temps où le tenant du titre choisissait son challenger (souvent, par Alekhine, en raison du caractère inoffensif estimé de celui-ci).
  3. Dans son ouvrage The Development of Chess Style, Euwe a intitulé son chapitre sur l'école soviétique d'échecs « une nouvelle soif de batailles ».
  4. Alekhine fut quant à lui un génie souverain de l’attaque, remarquable non seulement par l’éclat de sa virtuosité tactique, mais surtout par son aptitude à faire naître des attaques là où elles paraissaient impensables. En sondant avec une extrême profondeur des enchaînements de coups en apparence inoffensifs, il révélait des possibilités secrètes et suscitait des positions d’une grande complexité, sans jamais s’exposer à des risques démesurés.
  5. Il y a eu deux championnats du monde cette année-là car Kasparov avait fait sécession de la FIDE.

Références

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  1. a et b Roos 1993, p. 35.
  2. (en) John Graham, The Literature of Chess, McFarland & Company, (ISBN 0-89950-099-4), p. 40
  3. Euwe & Nunn 1997, p. 138-140.
  4. Partie commentée sous Chessgames.com.
  5. a et b Maufras 2005, p. 31.
  6. Roos 1993, p. 47-48.
  7. Maufras 2005, p. 32.
  8. Euwe & Nunn 1997, p. 145.
  9. (en) Raymond Keene, The Evolution of Chess Opening Theory : From Philidor to Kasparov, Hardinge Simpole Publishing, (ISBN 0-95137-576-8), p. 136-137.
  10. Giffard & Biénabe 1993, p. 602.
  11. Utterberg 1994, p. 152.
  12. Euwe & Nunn 1997, p. 149.
  13. Euwe & Nunn 1997, p. 154-155.
  14. Euwe & Nunn 1997, p. 161.
  15. Euwe & Nunn 1997, p. 169.
  16. Euwe & Nunn 1997, p. 172.
  17. Utterberg 1994, p. 187.
  18. Euwe & Nunn 1997, p. 197.
  19. Giffard & Biénabe 1993, p. 598.
  20. Hooper & Whyld 1992, p. 361.
  21. Utterberg 1994, p. 156.
  22. Le Lionnais & Maget 1967, p. 366.
  23. Utterberg 1994, p. 146.
  24. Roos 1993, p. 57.
  25. Roos 1993, p. 59.
  26. Euwe & Nunn 1997, p. 140.

Bibliographie

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