École de médecine de Salerne

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Une miniature représentant la Schola Medica Salernitana à partir d'une copie du Canon de la médecine d’Avicenne

Historiquement, l’école de médecine de Salerne (ou Schola Medica Salernitana) sur la zone côtière du Mezzogiorno, fut non seulement la première école de médecine fondée en Europe au Moyen Âge (vers le IXe siècle), mais encore l'une des plus importantes (apogée au XIe siècle et XIIe siècle).

Elle s'illustre par l’étude des sources de la médecine antique, byzantine, et de langue arabe, et par leur divulgation en Occident. Au XIVe siècle, selon le poète Pétrarque « la renommée dit que c'est à Salerne que fut la source et la fontaine de la médecine »[1]. De fait, les médecins issus de l'École de Salerne jouissent d'une excellente réputation pour le haut niveau de leurs connaissances et de leur pratique - y compris les Mulieres Salernitanae (les « femmes de Salerne »)[2].

Au Moyen-Âge, une école de médecine est constituée de maitres autorisés à avoir des élèves (juridiction ordinaire). Quand elle se dote d'un statut corporatif réunissant maîtres et élèves en une juridiction spéciale, elle devient Université. L'école de Salerne devient Université au cours du XIIIe siècle. C'est le début de son déclin, mais le souvenir de son prestige restera immense en Europe jusqu'au XVIIIe siècle.

Historique[modifier | modifier le code]

Débuts[modifier | modifier le code]

Selon la légende, la fondation de l'école est due à quatre maîtres mythiques : le juif Helinus, le grec Pontus, l’arabe Adela et le latin Salernus, enseignant chacun dans leur langue. Cette légende contient une vérité symbolique : à partir du Xe siècle Salerne s'affirme comme un carrefour politique, commercial et et culturel, recevant toutes les influences de la méditerranée (monde byzantin, juif et arabe) et de l'Europe du Nord (présence des Lombards, arrivée des Normands).

Le contexte de sa création n'est que très peu documenté (dates, emplacement exact, fondateurs…), mais déjà, à l'époque romaine, Salerne était célèbre pour son climat propice à la convalescence (Horace, XVe épitre). Selon P. Theil, Salerne serait resté comme un reliquat de la médecine antique, à la fois clérical et laïc[1]. Dès le IXe siècle, la réputation de Salerne s'étend à la Gaule franque. La chronique de Richer de Reims rapporte la présence, en 947, d'un médecin laïc salernitain à la cour du roi des Francs Louis IV d'Outremer. Selon les lettres de Gerbert, Adalbéron, archevêque de Reims, se rend à Salerne en 969 pour y chercher des soins[3].

Salerne profite du voisinage du Mont-Cassin (situé à une centaine de km), où Saint Benoit avait créé un monastère en 529, avec hôpital et scriptorium (bibliothèque et moines copistes) doté de textes médicaux antiques. On y trouvait notamment des textes ou fragments attribués à Hippocrate, Galien et Caelius Aurélien (avant le XIe siècle et l'arrivée de Constantin l'Africain).

Période classique[modifier | modifier le code]

L''influence de l'école de Salerne atteint son apogée aux XIe siècle et XIIe siècle. Cette période correspond aux dernières décennies du pouvoir lombard jusqu'à la chute des Hohenstaufen. Des ouvrages sont rapportés d'Orient par Constantin l'Africain, qui les traduits en latin grâce à sa connaissance de l'arabe, de l'hébreux, du syriaque et du persan[4].

Sous l'impulsion d'Alfan, l’archevêque de Salerne qui accueillit Constantin l'Africain, l'école de Salerne reçoit le titre de « ville d’Hippocrate » (Hippocratica Civitas ou Hippocratica Urbs). Des visiteurs affluent du monde entier vers la « Schola Salerni », qu'il s'agisse de malades dans l'espoir d’une guérison ou d'étudiants pour apprendre l'art de la médecine.

La notoriété de l'école de Salerne franchit ainsi les frontières, comme le prouvent les manuscrits salernitains conservés dans les bibliothèques de nombreux pays européens, ainsi que de nombreux témoignages historiques : le poème Regimen sanitatis salernitanum attribué à Jean de Milan, donnait une origine salernitaine à l'œuvre, afin de bénéficier de la notoriété de l'institution et lui conférer une plus grande valeur pratique.

Déclin[modifier | modifier le code]

À partir du XIIIe siècle, l'École de Salerne décline, elle ne produit bientôt plus de maitres de renom. En fait ceux qui viennent étudier à Salerne animent à leur tour des Écoles médicales partout en Europe, lesquelles deviennent les premières Universités de médecine (Bologne 1180, Paris 1200, Montpellier 1220, Padoue 1222)[5].

En Italie, les écoles de médecine de l'université de Padoue et de l'Université de Bologne ont peu à peu éclipsé l'école de Salerne, mais son prestige historique reste immense jusqu'au XVIIIe siècle, alors même que son existence est jugée problématique à partir du XVIe siècle par des historiens[5]. Sa fermeture officielle en 1811 par Joachim Murat n'était peut-être que le constat d'un état de fait[1].

En 1968, l'Université de Salerne est refondée.

Maitres et leurs œuvres[modifier | modifier le code]

Maîtres de Salerne[modifier | modifier le code]

Les plus connus sont :

  • Gariopontus (nombreuses variantes orthographiques). C'est l'auteur, vers 1040, du Passionarium, traduction latine d'une compilation de fragments de textes grecs effectuée dans l'antiquité tardive. C'est le premier livre connu d'enseignement purement médical du haut moyen-âge. Écrit en bas latin dit « médical », il se caractérise par la latinisation de termes techniques grecs, dans l'intention d'être mieux compris. Plusieurs termes du langage courant sont issus de Gariopontus, comme celui de « gargarisme ».
  • Petrocello ou Maitre Petronius, auteur d'une Practica (début XIe siècle), précis de diagnostic et recettes, de la tête aux pieds.
  • Alphan de Salerne (1010-1085).
  • Johannes Afflacius, auteur d'un traité sur les fièvres et les urines, Curæ (vers 1090).
  • Cophon l'Ancien et Cophon le Jeune (père et fils, entre 1060 et 1120), parfois considérés comme « les juifs de Salerne ». Auteurs d'un traité sur L'anatomie du porc qui a fait référence tout au long du moyen-âge, car la description est faite selon la technique de dissection, et d'un traité de médecine, De arte medendi, influencé par le galénisme arabe (étude des médicaments selon leurs actions)
  • Trotula (?-1097). La première et la plus connue des « femmes de Salerne », d'autres furent : Abella, Rebecca, Calenda. Ces femmes fondent ou font partie de dynasties médicales salernitaines comme les Platearius, les Cophon, les Ferrarius, les Guarna.
  • Maître Bartholomeus, auteur d'une Practica (vers 1100) qui précise les principes d'administration des médicaments, dont celui d'éprouver le médicament sur les animaux avant de le faire sur l'homme.
  • Ferrarius, auteur d'un ouvrage sur les fièvres, intitulé Cura (vers 1118).
  • Archimatheus, auteur de De adventu medici ad ægrotum (vers 1120), morale médicale adaptée de textes d'Hippocrate ; Practica, observations diverses ; De instructione medici.
  • Mathieu II Platearius (vers 1150).
  • Petrus Musandinus (vers 1150), auteur de textes sur les aliments et boissons à donner aux malades. Il eut pour élève Gilles de Corbeil qui sera médecin de Philippe-Auguste.
  • Nicolaus Præpositus ou Nicolas de Salerne (entre 1100 et 1150).
  • Maître Salernus (début du XIIe siècle), auteur de Tabulæ Salernitanæ, une liste raisonnée de toutes les plantes et médicaments, et d'un Abrégé sur les principes de traitement.
  • Bernard le provincial (vers 1150), auteur d'un Commentaire aux Tables de Maître Salernus, qui sélectionne les remèdes équivalents les moins chers, afin d'éviter « la fourberie des apothicaires et leur perfide effronterie »[6].
  • Maurus, Mauro ou Maur de Salerne, auteur de Regulae urinarum, sur les urines et les fièvres, et de Glosules sex, recueil de 6 commentaires.
  • Romuald Guarna ou Romuald de Salerne (?-1181).
  • Maître Ursus ou Urso (entre 1150 et 1200), auteur de De urinis, un abrégé sur les urines.
  • Roger de Parme (fin XIIe siècle).
  • Roland de Parme (début XIIIe siècle).

Constantin l'Africain[modifier | modifier le code]

Les apports de Constantin l'Africain (XIe siècle) ont rendu l’école célèbre. Venant de Kairouan, Constantin serait arrivé à Salerne vers 1077 avec sa bibliothèque, reçu par Alphan de Salerne. Vers 1080, il se retire au monastère du Mont-Cassin, pour y traduire un grand nombre de textes médicaux. Il meurt en 1087 ou avant 1098. Parmi ses traductions, les plus importantes sont :

  • Pantegni (Tout l'Art) une traduction et adaptation du Al-malaki (Le livre royal, fin Xe siècle) d’Ali ibn Abbas (Haly Abas en Occident latin) en dix volumes de théorie médicale et dix tomes de médecine pratique. L'ouvrage restera référence principale avant d'être supplanté par le Canon d'Avicenne, traduit par Gérard de Crémone en 1187.
  • Ysagoge, version abrégée de Questions sur la médecine d’Hunayn ibn Ishaq (Johannitius en Occident latin), le texte arabe étant lui-même une adaptation du grec. L'ouvrage sera utilisé comme texte d'initiation des débutants en médecine jusqu'à la fin du Moyen-Âge.
  • Viaticus (Le Viatique du voyageur) d’Ibn Al Jazzar, ouvrage fondamental de pathologie.

Plusieurs de ces textes, réunis à d'autres classiques, seront réunis dans l'Articella, sorte d'anthologie de textes médicaux servant de « manuel de base » de l'enseignement médical en Europe, jusqu'au XVIe siècle.

Regimen Sanitatis Salernitanum[modifier | modifier le code]

Connu aussi sous divers titres : Flos medicinae, Schola Salernitana, Regimen virile. C'est l'œuvre la plus célèbre de Salerne, du XIe siècle ou XIIe siècle, reproduite et augmentée jusqu'au XVIIIe siècle. Elle est attribuée à Jean de Milan ou le Milanais, personnage imaginaire, mais plus probablement à un collectif, car il s'agit d'un texte à visée pédagogique, destiné à être appris par cœur.

C'est un poème en hexamètres latins, dont la première version connue a 362 vers, la plus courte 269, et la plus longue 3520, le poème s'enrichissant au cours des siècles. C'est une sorte de mémento bréviaire pour le médecin médiéval qui, après la Renaissance, servira de modèle à toute une littérature populaire de santé, car le texte ne parle pas tant de maladie que d'hygiène de vie et de régime diététique selon les saisons.

On en connait une centaine de manuscrits et plus de 300 éditions imprimées dans toutes les langues d'Europe (la première à Pise en 1484). La version française retenue est généralement la traduction en vers français de Charles Meaux de Saint Marc, parue à Paris en 1880. Quelques citations significatives :

« Es-tu sans médecins ? Les meilleurs, je l'atteste / Ce sont, crois moi : repos, gaîté, repas modeste. »

« De péter en pissant ne faites pas mystère / C'est un ancien usage, aux reins fort salutaire. »

« Contre ventre affamé les raisons sont frivoles / Tu perds à discourir ton temps et tes paroles. »

On reconnait des expressions ou proverbes français comme « péter de santé » ou « ventre affamé n'a pas d'oreilles » ( inanis venter non audit verba libenter ). Aussi, du point de vue médical moderne, le poème est jugé « de valeur bien mince »[7], mais aussi avec « de fines observations psycho-physiologiques »[3].

Rôle et influence[modifier | modifier le code]

En médecine savante[modifier | modifier le code]

L'école a gardé vivante la tradition culturelle de la Grèce antique et de la Rome antique, la fusionnant harmonieusement avec les cultures de l'Orient (monde byzantin et musulman). Les maîtres de Salerne peuvent replacer la médecine dans l'ensemble du savoir humain.

Jusqu'au XIe siècle, en Europe, la médecine n'était pas comprise parmi les 7 arts libéraux[8], elle était art mécanique, sans vocation spéculative. Un art mécanique qui pouvait se placer à côté de l'agriculture ou de la cuisine (médecine des couvents, jardin médicinal, recettes de plantes).

Ces maitres appellent philosophie, l'ensemble des savoirs humains basé sur la raison. Cet ensemble comprend, entre autres, la physique (physis, étude de la nature) qui se subdivise en science des corps célestes (astronomie), des corps terrestres (sciences physiques et naturelles), et du corps humain (médecine). La médecine est une théorie et une pratique, elle devient science au sens médiéval du terme, c'est-à-dire une discipline fondée sur un raisonnement. La théorie de la médecine est la science des causes, basée sur la vérité des principes ; la pratique de la médecine est la science des signes, basée sur l'observation. Il ne peut y avoir de pratique sans théorie préalable. Le médecin est alors praticien (practicos) et non pas simple opérateur (operatore)[9].

Outre l'enseignement de la médecine , on y suivait donc aussi des cours de philosophie et de droit. Les pratiques juridiques et médicales avaient en effet une problématique commune : celle de l'application de principes généraux à des cas concrets particuliers.

De nouvelles méthodes d'enseignement sont proposées, qui annoncent celles qui seront en usage dans les Universités européennes médiévales : la lectio (étude, interprétation et commentaire des textes), la quæstio (présentation d'un problème difficile), la disputatio (résolution des arguments contradictoires). En devenant universitaire, la médecine apparait comme une discipline de pointe au XIIe siècle[9], car elle est la première, en Europe, à réaliser une telle synthèse dans le temps (depuis la Grèce antique) et dans l'espace (jusqu'à l'Asie centrale musulmane)[1].

En médecine populaire[modifier | modifier le code]

Le Regimen sanitatis de l'école de Salerne est à l'origine d'une foule d'ouvrages sur la préservation de la santé, « on en retrouve quelque chose dans les conseils d'hygiène que prodigue la presse contemporaine non spécialisée  »[10]. Selon François Lebrun, il est difficile de distinguer en santé populaire ce qui relève d'anciens discours médicaux savants et de savoirs et pratiques pré- ou parachrétiennes.

Cependant, dès l'invention de l'imprimerie, apparaissent des « calendriers de bergers » donnant des conseils pour une vie longue, saine et heureuse. À partir du XVIIe siècle, des livrets bon marché sont diffusés par colporteurs, avec des titres types comme l'Apothicaire ou le Médecin charitable ou encore le médecin ou le chirurgien des pauvres. Il s'agit non seulement de préserver sa santé, mais aussi de se soigner soi-même ou ses proches pour moins cher, en restant autonome[11]. Ainsi ce qu'on appelle aujourd'hui « remèdes de bonne femme » ou « recettes de grand-mère » pourraient être de lointains échos de l'école de Salerne.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d P. Theil, L'esprit éternel de la médecine, anthologie des écrits médicaux anciens., A.M.P.S., , p.181-186
  2. Contrairement aux idées reçues, les femmes étaient également admises, non seulement comme étudiantes mais encore comme praticiennes et enseignantes, telle Trotula de Salerne
  3. a et b G. Lambertini, L'Ecole de Salerne, les Universités de Bologne et de Padoue., Albin Michel / Laffont, , p.332
    dans Histoire de la médecine, tome 2, J-C. Sournia
  4. Jacqueline Brossollet, « « Constantin l'Africain (1015-1087) » », Encyclopædia Universalis [en ligne],‎ (lire en ligne)
  5. a et b (en) V. Nutton, The Western Medical Tradition 800 BC to AD 1800, Cambridge University Press, (ISBN 0-521-38135-5), p.155
    ouvrage collectif, Wellcome Institute for the History of Medicine, London.
  6. cité par Pierre Theil, op. cit, p.287
  7. P. Theil, op. cit, p.306-307
  8. Grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, astronomie, musique.
  9. a et b D. Jacquart, La scholastique médicale, Seuil, (ISBN 2-02-022138-1), p.179-185
    dans Histoire de la pensée médicale, tome 1, direction M.D. Grmek.
  10. Encyclopaedia Universalis, thesaurus index, t. 3, , p.2644
    article Salerne (école de médecine de)
  11. F. Lebrun, Médecins, saints et sorciers aux 17e et 18e siècles, Messidor / Temps actuels, (ISBN 2-201-01618-6), p.22-25

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]