Ère post-vérité

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Ère post-factuelle)
Aller à : navigation, rechercher
Ce modèle est-il pertinent ? Cliquez pour en voir d'autres.
Cet article ou cette section peut contenir un travail inédit ou des déclarations non vérifiées (indiquez la date de pose grâce au paramètre date).

Vous pouvez aider en ajoutant des références. Voir la page de discussion pour plus de détails.

Les expressions ère post-vérité et ère post factuelle sont nées aux États-Unis après les attentats du 11 septembre, alors que ceux-ci étaient l'objet de la théorie du complot et que l'administration Bush a recouru à un mensonge pour envahir l'Irak (désigné à tort responsable) et ainsi ne pas perdre la face aux yeux du monde.
Caricature de l'humoriste Stephen Colbert, auteur en 2005 du concept truthiness, illustrant un état d'esprit régnant alors dans le pays.

Apparus aux États-Unis en 2004 et utilisés depuis de façon équivalente, les néologismes d'ère post-vérité (post-truth politics)[1], ou post-factuelle[2],[3],[4],[5] (post-factual politics) sont utilisés pour décrire l'évolution des interactions entre la politique et les médias au XXIe siècle, du fait de la montée en puissance de l'usage social d'internet, notamment de la blogosphère et des média sociaux.

Ils désignent plus particulièrement une culture politique au sein de laquelle les leaders politiques orientent les débats vers l'émotion en usant abondamment d'éléments de langage et en ignorant (ou en faisant mine d'ignorer) les faits et la nécessité d'y soumettre leur argumentation, ceci à des fins électorales[6].

Les formules « ère post-factuelle » et « ère post vérité » se sont répandues en 2016 lors des campagnes du référendum sur l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union européenne[7],[8] et de l'élection présidentielle américaine. Pour avoir été employée 2 000 % de plus que l’année précédente, la seconde est consacrée mot de l'année 2016 par le dictionnaire d’Oxford[9],[10]. Celui-ci définit ainsi l'adjectif « post-vérité » :

« qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles[11] »

Les expressions « ère post-factuelle » et « ère post vérité » ont cours non seulement aux États-Unis et au Royaume-Uni mais aussi en Australie, en Inde et dans les pays où sont développés l'information en continu 24h sur 24, le faux équilibre médiatique et les médias sociaux[12],[13],[14],[15],[16]. Mais certains commentateurs avancent que « la Russie est sans doute le pays qui est allé le plus loin dans la post-vérité, tant en politique étrangère qu’en politique intérieure »[17].

Est également avancée l'idée que s'il est pertinent de recourir à l'expression « ère post-vérité », il l'est alors tout autant de ne pas limiter son usage à la sphère politique et de l'élargir à d'autres milieux, par exemple le monde du travail. Le scandale Volkswagen, survenu en 2015, est cité comme exemple du fait que, dans la course à la compétitivité, « tous les coups sont permis » [18].

Contexte politique[modifier | modifier le code]

Avant 2004[modifier | modifier le code]

En 1986, le philosophe américain Harry Frankfurt publie un article intitulé "De l'art de dire des conneries", dans lequel il établit un degré de parenté entre le « mensonge » (lie) et la « connerie » ou le « baratin » (bullshit), mais aussi une distinction entre les deux termes : alors qu'un menteur fait délibérément des déclarations fausses, le second ne s'y réfère même pas. Et alors que le premier a besoin de connaître la vérité pour mieux la cacher à l'interlocuteur, le second n'étant intéressé que par ses propres objectifs, ne s'y intéresse absolument pas. Frankfurt conclue : « les conneries sont un ennemi plus grand de la vérité que les mensonges. » (bullshit is a greater enemy of the truth than lies are).

Au tout début du XXIe siècle, toujours aux États-Unis, deux événements vont marquer l'opinion et jouer un rôle décisif dans l'émergence de l'expression "post-vérité".

Manifestation du 9/11 Truth Movement.
Colin Powell le 5 février 2003 à l'ONU, apportant « la preuve » de la fabrication d'armes de destruction massive par l'Irak.

- En 2002, soit quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001, se constitue le 9/11 Truth Movement (Mouvement pour la Vérité du 11 septembre) réunissant des milliers de personnes qui, après avoir échangé un très grand nombre de messages sur internet, doutent des versions qu'en donnent le président G.W. Bush et les médias. Plus la presse qualifie ces positions d'incohérentes [19],[20], plus ce mouvement se développe.

- Le 5 février 2003, dans l'hémicycle de l'ONU, le Secrétaire d'État Colin Powell brandit un flacon censé être « la preuve » que les Irakiens fabriquent des armes de destruction massive. Ainsi, alors que l'administration Bush n'a pas encore identifié les initiateurs des attentats, elle désigne l'Irak comme principal responsable et, sur la base d'arguments qui se révéleront par la suite infondés, elle engage la communauté internationale à rejoindre les États-Unis dans la guerre.

Le premier événement révèle un mouvement massif de suspicion à l'encontre d'un Président des États-Unis, censé mentir à son peuple, et des médias, censés le soutenir dans son mensonge. Le second est un authentique mensonge, cette fois émanant de ce président ; mensonge qui sera par la suite avéré mais jamais sanctionné par la procédure d'impeachment ni par la communauté internationale. Ces deux événements provoquent aux États-Unis un mouvement de perplexité quant à la capacité des médias à analyser l'authenticité des propos livrés par le personnel politique : en 2003 est créé Factcheck, site internet d'information américain spécialisé dans la vérification des faits, prélude des arguments qui seront soulevés dès l'année suivante à travers le concept "post-vérité"[21],[22].

Après 2004[modifier | modifier le code]

L'expression « post-vérité » (post-thruth) apparait en 2004, quand l'écrivain américain Ralph Keyes (en) l'utilise dans son livre The Post-Thruth Era: Dishonesty and Deception in Contemporary life[23]. La même année, le journaliste Eric Alterman (en) parle d'un « environnement politique post-vérité[trad 1] » et de « la présidence post-vérité[trad 2] » en analysant les fausses assertions de l'administration Bush après les attentats du 11 septembre 2001[24]

La question du rapport vrai/faux dans l'univers politico-médiatique est alors fréquemment débattue aux États-Unis, et de multiples façons. Ainsi, en 2005, l'humoriste Stephen Colbert, dans une émission à succès sur la chaîne Comedy Central, introduit le mot-valise "truthiness" pour illustrer le fait que l'on peut tenir une chose pour vraie sur la base de simples présupposés affectifs, sans jamais tenir compte de faits qui pourraient les infirmer. La même année, Harry Frankfurt développe ses idées dans un livre qui connait un immense succès et qui est traduit l'année suivante sous le titre De l'art de dire des conneries. En 2006, il publie un ouvrage complémentaire, On Truth. L'année suivante, le Truth-O-Meter du site Politifact attribue une note aux politiciens qui candidatent à la Maison-Blanche et, en 2009, le site est récompensé par le Prix Pulitzer, la plus haute récompense journalistique du pays[25].

L'expression post truth politics est popularisée en avril 2010 par le blogueur David Roberts[26],[27]. Ce dernier définit la post-truth politics comme « une culture politique dans laquelle l'opinion publique et les médias sont presque entièrement déconnectés des politiques (la substance de la législation)[trad 3]. » Par ailleurs, en France le sentiment que les politiciens traditionnels sont en décalage s'exprime: en 2012, le politologue Roland Cayrol affirme qu'ils sont à la fois craintifs du peuple et vivant à l’écart de ses préoccupations, suscitant de la sorte son exaspération et ses humeurs[28].

Boris Johnson.

En 2016, deux événements contribuent à faire entrer les expressions ère post factuelle et ère post vérité dans le vocabulaire usuel des commentateurs politiques. Le 23 juin, les Britanniques votent majoritairement pour une politique de sortie de l'Union européenne et le 8 novembre, le milliardaire et ancien animateur d'émission de téléréalité Donald Trump est élu Président des États-Unis. Une majorité d'analystes établissent alors de nombreux parallèles entre les campagnes ayant précédé ces deux scrutins[29], notamment — fait nouveau — une propension des deux leaders (Boris Johnson, ancien maire de Londres, et Donald Trump) à recourir à un vocabulaire ouvertement outrancier, afficher des coiffures excentriques et des expressions grimaçantes[30] et énoncer quantités de contre-vérités. De part et d'autre de l'Atlantique, les militants opposés à ces deux leaders ne manquent pas eux-mêmes d'établir une comparaison entre les deux hommes[31].

Une « nouvelle ère » politique semble s'ouvrir[32], où s'exprimerait, "en creux, l’idée d’une société de communication dont il faudrait sans cesse décoder les messages cachés, et où la forme a(urait) définitivement pris le pas sur le fond"[33]. Du moins de nombreux débats se multiplient-ils, visant à déterminer si ce diagnostic est fondé ou non.

Une impossible définition[modifier | modifier le code]

Il est raconté dans la Bible qu'avant d'être mis à mort, le Christ est interrogé par Pilate et que, quand celui-ci lui demande : "Qu'est ce que la vérité ?",
il reste silencieux.
Illustration : tableau de Nikolaï Gay, 1890

Il est d'autant moins possible d'apporter une définition des expressions "post-vérité" et "post-factuelle" qu'il est impossible de définir les mots "vérité" et "fait". Régulièrement soulevées par la religion[34] et ayant également ponctué toute l'histoire de la philosophie, les questions "qu'est ce qu'un fait ? " et "qu'est ce que la vérité ?" sont en effet de celles qui attisent les polémiques mais restent sans réponses en raison de l'intrication "sujet-objet", ainsi que le démontre la pensée herméneutique[35].

De surcroît, avant même que ne soient utilisées les expressions "post-vérité" et "post-factuelle", la notion de vérité était loin de s'accorder avec l'idée générale que l'on avait de la politique et de la presse.

Vérité et politique[modifier | modifier le code]

Député de 1818 à 1830, Benjamin Constant invoquait le "droit au mensonge" en politique dès 1797.

L'idée que la politique n'entretient aucun rapport avec la morale ou l'éthique est ancienne. Le nom du premier grand théoricien moderne de la politique, Nicolas Machiavel, est à l'origine du nom « machiavélisme » et de l'idée générale que la politique n'est qu'une affaire de cynisme. Au début du XVIe siècle, l'écrivain écossais John Arbuthnot, écrivait un pamphlet intitulé L'Art du mensonge politique (1733) dans lequel il apparentait le mensonge en politique à la démagogie et le définissait comme « l'art de convaincre le peuple » et « l'art de lui faire croire des faussetés salutaires et cela pour quelque bonne fin ». En 1797, une controverse a opposé le député français Benjamin Constant et le philosophe allemand Emmanuel Kant, le premier alléguant un "droit au mensonge" en matière de politique, le second s'en offusquant et jugeant ce "prétendu droit" contraire à toute morale élémentaire[36],[37]. Et au début du XXe siècle, Henri Queuille, ministre de la Troisième République donnait du crédit à ce "droit au mensonge en politique" par une formule cynique : « Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent »[38]. Depuis, les individus ont progressivement intégré l'idée que le mensonge n'est pas un vice en politique tout en admettant qu'il peut l'être dans la sphère privée.

Il faut distinguer ici le mensonge sur les promesses, auquel la plupart des individus sont accoutumés, et le mensonge sur les faits. La notion "post-vérité" ne joue que sur la seconde acception. Or il est significatif que le concept post-truth politics est apparu aux États-Unis. Depuis 1788, en effet, le président de ce pays peut être destitué s'il apparaît qu'il a menti sur un fait, même apparemment mineur (procédure d'impeachment)[39]. La plupart des commentateurs se demandent par conséquent comment les mensonges sur les faits de Trump, durant sa campagne électorale, ne l'ont pas empêché d'accéder à la magistrature suprême et s'ils se poursuivront passé le 20 janvier 2017, jour de son investiture, quand, sur la Bible, il aura prêté serment de loyauté au peuple américain.

Vérité et journalisme[modifier | modifier le code]

Selon le sociologue Max Weber (ici vu en 1894), il est d'autant plus difficile aux journalistes de faire preuve de "neutralité axiologique" dans l'analyse des faits qu'ils doivent répondre à "la nécessité (de produire) sans délai, à la demande, et avoir une efficacité immédiate" (conférence La profession et la vocation de politique, 1819).

Au XIXe siècle, la plupart des historiens tels Leopold von Ranke, estimaient que l'histoire vise à raconter "comment les faits se sont vraiment passés". Mais en 1919, le sociologue allemand Max Weber a invité les intellectuels à s'extraire de cette conception scientiste et a énoncé l'un des principes fondateurs des sciences sociales, le principe de neutralité axiologique, selon lequel tout intellectuel, savant ou journaliste, doit non pas s'interdire d'émettre des jugements de valeur lorsqu'il étudie un fait social mais en prendre conscience et le spécifier : préciser sous quel angle il oriente son analyse et quels sont ses critères.

Weber a en particulier souligné la difficulté du journaliste à satisfaire cette exigence, en raison de la réactivité aux événements à laquelle son métier le contraint :

« Peu de gens ont conscience qu'une production journalistique réellement bonne exige au moins autant d'esprit que n'importe quelle production savante, surtout du fait de la nécessité d'être produite sans délai, à la demande, et de devoir avoir une efficacité immédiate. »

— Max Weber, La profession et la vocation de politique, in "Le savant et le politique", La Découverte/Poche, 2003, réimpression 2014; p. 152

Ce que Katharine Viner indique à travers le mot "post-vérité", c'est que cette difficulté de concilier vérité et réactivité s'accentue à l'heure d'internet [40]. Plus la masse d'informations est abondante, plus la tâche d'analyser les événements politiques avec discernement devient un impératif.

D'après le journaliste Daniel Cornu, se référant aux travaux de Max Weber, cette tâche est de plus en plus ardue du fait que, "par sa mission publique, le journaliste se meut dans le politique, il revêt lui-même un statut politique"[41]. Plusieurs associations (notamment Acrimed, en France) et blogs et même certains journalistes reprochent à la presse mainstream de manquer d'indépendance et même d'entretenir des liens de connivence avec le milieu politique [42] , au point que Cédric Mathiot, animateur de la rubrique « Désintox » dans le journal Libération, estime qu'il est nécessaire de "fact-checker les journalistes" [43].

Qui plus est, le fact checking ne résulte pas autant qu'il parait de la déontologie du journaliste (il en a toujours fait partie [44]) que du fait qu'il est imposé par le progrès technique : "Les raisons (de son développement) sont diverses, explique Thomas Legrand, mais n'ont rien à voir avec une supposée plus ou moins grande audace des journalistes ou plus ou moins grande liberté de la presse. C'est une question d'abord bêtement technique : nous sommes passés de la bande magnétique et vidéo au numérique et nous pouvons garder, chacun d'entre nous, journaliste ou non, et classer tout ce qui se dit. Internet fait le reste: tout est à la disposition de tout le monde en un clic."[45]

Ce que le concept « post-vérité » met donc en relief, c'est un double mouvement : d'une part le numérique, via les réseaux sociaux, donne lieu à la prolifération de bullshit, d'autre part celle-ci exige en retour des techniques de fact-checking toujours plus performantes, afin de le contrecarrer. Si bien que, dans ce maelström de désinformation et de réfutation, le sens même de la vérité s'émousse. Et que ce n'est plus tant un manque de vérité de la part des politiciens qui fait aujourd'hui défaut qu'un manque de vraisemblance : les mensonges sont énormes, on peut les identifier sans mal et pourtant, « ils passent », ils sont banalisés[46].

Description[modifier | modifier le code]

Les notions de "fait" et de "vérité" étant indéfinissables, les concepts post-vérité et post-factuel le sont a fortiori, au point que certains sociologues avancent qu'ils n'aident en rien à comprendre la situation qu'ils décrivent [47]. On ne peut donc donner de sens à ces expressions qu'en puisant dans les différents commentaires qui en sont faits.

La banalisation du mensonge[modifier | modifier le code]

La plupart de commentaires sur la notion "post-vérité" renvoient à l'idée d'un effritement de l'éthique, non pas qu'auparavant régnait la vérité mais que le mensonge est assumé sans complexe, banalisé.
Illustration : gravure représentant Pinocchio, personnage d'un roman enfantin du XIXe siècle, dont le nez s'allonge à chaque fois qu'il ment.

Premier paramètre, donc, l'usage du mensonge en politique. Alors qu'il est généralement admis que celui-ci est coutumier, ce qui est à présent nouveau et significatif, c'est d'une part que les mensonges apparaissent de plus en plus invraisemblables, d'autre part qu'à défaut d'y croire, une majorité d'individus croient en ceux qui les prononcent tout en pouvant admettre qu'ils mentent. Ce qui conduit le sociologue Gérald Bronner à considérer notre temps comme celui de la crédulité[48].

Une affiche de l'organisation Vote Leave (en) affirmant que le Royaume-Uni déboursait 350 millions de livres par semaine pour être membre de l'Union européenne. Cette stratégie militante est le premier exemple cité pour démontrer l'avènement d'une "ère post-factuelle"[49].

L'exemple qui a donné lieu au succès de l'expression "post-vérité" est celui de la campagne référendaire du Brexit, qui s'est déroulée au printemps 2016. L'organisation Vote Leave, qui regroupait les partisans de la sortie de l'Union européenne, a affirmé à maintes reprises qu'il en coûtait 350 millions de livres par semaine au Royaume-Uni pour en être membre. Cette assertion, qui occultait délibérément divers facteurs dont le rabais britannique, a été décrite comme « potentiellement trompeuse[trad 4] » par la UK Statistics Authority (en), « non raisonnable[trad 5] » par l'Institute for Fiscal Studies et a été invalidée par BBC News, Channel 4 News et Full Fact (en)[50],[51],[52]. Malgré tout, Vote Leave a continué à véhiculer l'affirmation, ce qui a mené la partisane Sarah Wollaston (en) à quitter le groupe et à critiquer sa « politique post-vérité[trad 6],[49] ». Élément significatif : une fois qu'ils ont obtenu gain de cause, plusieurs des leaders de Vote Leave ont reconnu avoir menti[53] et adopté une posture pragmatique... en renonçant notamment à assumer toute responsabilité politique.

Autre exemple : une semaine après son élection, Donald Trump a déclaré qu'il renonçait à la plupart de ses engagements ou qu'il les reverrait à la baisse, notamment ceux relatifs à l'abrogation de l'Obamacare, la construction du mur entre les État-Unis et le Mexique, l'expulsion des migrants illégaux et le dossier sur le nucléaire iranien[54],[55].

De l'avis de plusieurs analystes, le mensonge ne semble opérer que dans les effets d'annonce tandis que la prise en considération des faits est rétablie une fois remportée la victoire électorale.[56],[57]. C'est également ce qu'a déclaré penser le président Obama peu après l'élection de son successeur[58]. Les expressions ère post-vérité et ère post-factuelle se distinguent en tout état de cause de la contestation ou de la falsification des faits car elles ne sont pas centrées sur ces derniers, ceux-ci étant considérés comme « secondaires », voire négligeables, par ceux qui n'entendent pas se soumettre au fact checking[59].

Le primat de l'émotion sur la raison[modifier | modifier le code]

Le mysticisme et les croyances ont dominé l'histoire de l'humanité jusqu'à ce que, au XVIIe siècle, le rationalisme et le scepticisme ne viennent prendre une place croissante dans les mentalités, au point d'être quasi unanimement considérés comme les fondements de la modernité et du "désenchantement du monde". Lorsque, par conséquent, le dictionnaire d'Oxford définit le mot "post-vérité" comme "ce qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion", le suffixe "post" indique que ces fondements sont mis à mal, ceci alors que l'idée que la révolution numérique constitue un facteur d'émancipation fait consensus. Quelques sociologues vont jusqu'à considérer que les échanges sur internet non seulement ne diminuent pas le poids des préjugés, la crédulité et les dérives sectaires mais qu'il les attise[60].

Selon différents psychologues, sociologues et anthropologues,
le phénomène de la téléréalité participe du brouillage entre la réalité et la fiction[61]. Des anonymes
y côtoient des personnages publics, tels la femme d'affaires Paris Hilton (photo) ou Donald Trump.

Du moins de nombreux intellectuels estiment-ils que le cyberespace, tout en symbolisant l'idéal de progrès technique, n'abolit pas la prégnance des émotions sur la raison :

« Polémiques, faits divers, images-choc, voyeurisme, micro-trottoir, téléréalité... À l’ère du multimédia, nous assistons au triomphe de l’émotion. Le pouvoir médiatique s’impose en faisant vibrer la sensibilité au rythme haletant de stimulations sonores et visuelles qui produisent une véritable addiction collective aux émotions. Le pouvoir politique joue sur les mêmes ressorts. S’il est vrai que l’émotion est le cheval de Troie de la manipulation, cette débauche d’excitations sensorielles soulève des enjeux éthiques majeurs. Quand nos émotions sont dévoyées, ce sont nos jugements de valeur qui se trouvent pervertis. »

— Pierre Le Coz, Le gouvernement des émotions et l’art de déjouer les manipulations, Albin Michel, 2014

L'appel aux émotions de la part du personnel politique est souligné par certains, même s'il ne s'apparente pas au populisme et à la démagogie, a fortiori si tel est le cas. Ainsi en 2004 , le constitutionnaliste Guy Carcassonne écrit : « à tort ou à raison, les hommes politiques ont l'impression que l'appréciation que les Français vont porter sur eux ne sera pas liée à la qualité de ce qu'ils disent, mais à la rapidité et à l'intensité de leur émotion[62]. » L'universitaire Claude Poissenot y voit une cause à l'émergence de la notion "post-vérité" : "les individus sont désormais définis par un « moi émotionnel ». Devenir soi-même est devenu une norme. (...) Le populisme de « l’après-vérité » (est) un effet pervers de la modernité qui invite les individus à se construire eux-mêmes [63].

Selon Antoine Nouis, du journal Réforme, l'idée que l'on entrerait dans "l'ère-post-vérité" est liée à la montée en puissance du narcissisme, du fait que les médias s'invitent désormais dans les milieux jusqu'alors réservés à la vie privée et à l'intimité, notamment avec les émissions de téléréalité, univers dont est issu le nouveau président des États-Unis, et de la tendance sociétale à exhiber les signes de richesses, dont il est également coutumier : "C'est la première fois qu'un président est élu qui s'inscrit davantage dans une logique de téléréalité que dans une analyse politique, jouant donc davantage sur l'émotion que sur la raison. Donald Trump est quelqu'un de totalement impulsif, donc imprévisible, la téléréalité est sa marque de fabrique"[64].

La théorie du complot[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Théorie du complot.
Les théories du complot sur les attentats du 11 Septembre ont fortement contribué à la généralisation des fakes sur internet.

Dans ses formes les plus extrêmes, comme par exemple le 9/11 Truth Movement, le concept « post-factuel » s'apparente à la théorie du complot[65],[66] : les critiques basées sur les faits sont attribuées à un présumé ennemi (l'establishment, les sionistes, les médias...). Ces pratiques visent donc à jeter le discrédit sur les sources et ceux qui s'y réfèrent[67] au point que les rumeurs sont de plus en plus colportées [68] dans les médias (par exemple, les théories sur la citoyenneté ou sur la religion de Barack Obama[69] ou encore le Pizzagate) et les accusations de mensonges sont omniprésentes[70].

Pierre-André Taguieff estime que le "raisonnement" à l'oeuvre dans la théorie du complot donne lieu à un débat stérile dans la mesure où celle-ci ne se prête pas à la réfutation : « l'imaginaire du complot est insatiable, et la thèse du complot, irréfutable. (Pire), les preuves avancées qu'un complot n'existe pas se transforment en autant de "preuves" qu'il existe[71] ». Gérald Bronner estime que les conspirationnistes parviennent d'autant plus à convaincre leurs auditoires qu'ils « singent la pensée méthodique » tout en étant « imperméables à la contradiction »[72].

Selon ces deux penseurs, dès lors que les réseaux sociaux se dérobent à la règle du fact checking, et - plus généralement - aux principes de la contradiction et de la réfutabilité, ils ouvrent grand la porte non seulement aux mensonges de toutes sortes mais à leur banalisation dans le paysage audiovisuel.

De même, William Davies, professeur en économie politique à l'université Goldsmiths à Londres, estime que le concept d'ère post-vérité est indissociable du succès des théories du complot sur les réseaux sociaux[73]. « Je ne dis pas que c’est la fin de la vérité, affirme t-il, mais les gens vont devoir commencer à traiter les contenus numériques avec plus de scepticisme. Internet est un outil plus efficace pour les batailles politiques que pour déterminer la vérité »[74].

Responsabilité des médias et des réseaux sociaux[modifier | modifier le code]

Durant l'été 2016, l'idée de la responsabilité du numérique et d'internet émerge. Cette idée part du constat que les hommes et femmes politiques prennent plus de distance des médias classiques (qu'ils étaient pourtant réputés courtiser jusqu'alors), avec la place croissante prise par les médias numériques et internet comme la blogosphère ou les réseaux sociaux.

Non seulement ces nouveaux relais d'opinion ne sont pas tenus par des professionnels censés appliquer une déontologie, telle que celle du journalisme, mais ils sont de plus en plus consultés, au détriment des médias institutionnels, qu'ils qualifient de manipulateurs. Le 12 juillet 2016, Katharine Viner, rédactrice en chef du Guardian, énonce une théorie qui sera longuement commentée dans les semaines et les mois suivants: elle affirme que si l'on est entré dans l'ère post-factuelle, c'est en premier lieu parce que le numérique a ébranlé notre rapport aux faits: « À l’heure du numérique, il n’a jamais été aussi facile de publier des informations mensongères qui sont immédiatement reprises et passent pour des vérités. (...) Au lieu de renforcer les liens sociaux, d’informer ou de cultiver l’idée qu’informer est un devoir civique et une nécessité démocratique, ce système crée des communautés clivées qui diffusent en un clic des mensonges les confortant dans leurs opinions et creusant le fossé avec ceux qui ne les partagent pas »[75] (notion de pensée de groupe). Le caractère international d'internet permet non seulement aux individus mais aussi aux nations de porter préjudice à d'autres. Ainsi, le 30 novembre 2016, le « Washington Post » avance que l'État russe aurait joué un rôle clé dans le résultat des élections américaines en disséminant de fausses informations[76].

Viner n'est pas la seule à pointer le rôle du numérique dans le contexte « post-factuel ». Commentant en France l'incapacité des instituts de sondages à anticiper le résultat des élections en Grande-Bretagne et aux États-Unis, l'universitaire Alain Garrigou, spécialiste des enquêtes d'opinion, fait valoir le 16 novembre[77] que, pour des raisons de coût, la majorité d'entre elles se font aujourd'hui en ligne, ce qui abaisse sensiblement le niveau de sincérité des personnes sondées [78] .

Noam Chomsky, co-auteur en 1988 de La Fabrication du Consentement et considéré comme l'un des principaux critiques des médias à la fin du XXe siècle, admet en 2016 que "Facebook ne fait pas partie de (s)es priorités"[79].
Le 12 juillet 2016, Katharine Viner, rédactrice en chef du Guardian, énonce dans un long article les bases d'une théorie qui est depuis longuement commentée et selon laquelle l'ère post-vérité (ou post-factuelle) est liée intrinsèquement à l'essor du numérique et d'internet.

Un nouveau paradigme ?[modifier | modifier le code]

Les expressions à préfixe « post- » sont ambiguës car elles postulent que « quelque chose a changé » sans qualifier la nature de ce changement, afin d'inviter leurs récepteurs à saisir par eux-mêmes ce en quoi le nouveau modèle s'oppose à celui qui, auparavant, faisait autorité pour décrire les liens d'interdépendance entre la politique, l'économie et les médias : le modèle de propagande d'Herman et Chomsky.

Viner soutient que la révolution numérique provoque une modification radicale des liens entre ces trois pôles en raison de six facteurs :
1) grâce aux médias alternatifs nés du développement des « nouvelles technologies » (blogs et réseaux sociaux) ou « à cause d'eux », selon l'analyse que l'on adopte à leur sujet, n'importe quel individu peut devenir une source d'information ;
2) ces nouveaux relais d'opinion sont de plus en plus consultés par rapport aux anciens ;
3) du fait de cette déprofessionnalisation de l'activité de journaliste, celle-ci n'est plus soumise à la moindre règle déontologique, notamment le fact checking ;
4) Chaque individu peut donc non seulement informer mais pratiquer la désinformation, faire de la propagande ;
5) La quête d'audience amène les politiciens à modifier leurs conduites et leurs discours en fonction de la rhétorique des blogs et des réseaux sociaux, c'est-à-dire de leur tendance à privilégier l'émotion à l'analyse rationnelle des faits;
6) La dernière caractéristique ne relève pas de l'usage fait des réseaux sociaux et des moteurs de recherche mais de la nature même des algorithmes qui les structurent : les bulles de filtres qui, en fonction des pages consultées, renvoient les utilisateurs à ce qu'ils ont l'habitude de consulter et qui, par conséquent tendent à les conforter dans leurs opinions au lieu de stimuler leur esprit critique.

Le rôle de la cyberguerre[modifier | modifier le code]

Selon les services de renseigne-ment américains, la Russie serait
à l'origine du piratage de la boîte
e-mail du directeur de campagne d’Hillary Clinton, ce qui l'aurait dis-créditée auprès d'un grand nombre de citoyens.
Illustration : emblème du service
des renseignements extérieurs
de la Fédération de Russie.
Article détaillé : Cyberguerre.

Katharine Viner soutient que c'est "le numérique" dans son ensemble et non exclusivement les réseaux sociaux qui a "ébranlé notre rapport à la vérité". Expliquer la victoire de Donald Trump uniquement par l'influence de Facebook et Twitter ne suffit donc pas, il faut également prendre en considération le fait que, d'après les services de renseignement américains, la Russie est à l'origine du piratage informatique du Comité national du parti démocrate et de la boîte e-mail du directeur de campagne d'Hillary Clinton afin de dénigrer publiquement celle-ci et ainsi la discréditer auprès d'un grand nombre de citoyens américains.[80]. Ce que, du reste, le nouveau président élu a reconnu lui-même lors d'une conférence de presse[81].

Depuis le début du XXIe siècle, internet est devenu un lieu de confrontation politique majeur. Son utilisation permet de s'infiltrer dans les réseaux les plus sensibles du monde. De nouveaux champs de bataille se développent ayant pour cibles les sites et organisations gouvernementales, les institutions, les grandes et moyennes entreprises, les organisations privées et les particuliers. L'origine de ces attaques est également très hétérogène : groupements de hackers, organisations terroristes, escrocs en tous genres mais aussi des armées et des organisations gouvernementales.

Le fait même que ces attaques se produisent de façon souterraine, donc en dehors de toute transparence, dépasse le cadre classique de l'espionnage pour quatre raisons :
- on passe du stade de la simple collecte d'informations classées secrètes à leur divulgation sur la place publique ;
- le fait que le piratage est invisible rend impossible la distinction entre information (soumise à la Vérification par les faits (en anglais fact checking) et propagande (Désinformation, fake informatique, faux, Diffusion de fausse nouvelle) ;
- le nombre d'individus et d'organisations pouvant être à la fois acteurs et victimes du piratage informatique est en augmentation constante ;
- la frontière entre "propagandistes" et "propagandés" devient donc de plus en plus ténue.

L'avenir de la démocratie à l'heure du cyberespace

Dès lors qu'internet joue une place prépondérante dans la vie des individus et que la difficulté d'y distinguer l'information vérifiée du fake est croissante, certains sociologues jugent néfastes et considérables les conséquences sur le débat démocratique et même l'avenir de l'humanité[82].

François-Bernard Huyghe, spécialiste en cyberstratégie, ce débat traduit une forme d'hypocrisie : "si les services américains ont des preuves (...) qu'au Kremlin, Poutine a commandé cette opération (...), elles ne peuvent être communiquées qu'au risque de démolir toute l'argumentation : il serait licite de mettre un micro sous le bureau de Poutine pour prouver qu'il cherche à faire tomber Clinton et il serait criminel de s'emparer de mails authentiques du parti démocrate prouvant que celle-ci (...) fréquente des lobbyistes. (...) Nous atteignons ici des sommets d'hypocrisie. Sur le fond nul ne doute que Poutine n'ait voulu la peau d'Hillary Clinton et vice-versa, ni qu'il existe des services d'espionnage russes, y compris dans le cyberespace, mais nul ne doute non plus que la NSA ait espionné les téléphones de trois présidents français et de Mme Merkel comme elle a consulté les mails de millions de citoyens, y compris français. (...) En somme, la seule solution pour échapper aux mauvaises influences et au règne de la post-vérité, ce serait de passer à celui de la post-démocratie"[83].

Pour que la démocratie se régénére, Huyghe énonce plusieurs conditions, dont le fait que "des algorithmes ou des interventions des grands du Net (...) purifie la Toile des fakes et rumeurs qui la polluent". Cet argument donne du crédit aux analyses prévisionnelles de Jacques Ellul au milieu du XXe siècle selon lesquelles, d'une part, la technique se développe de façon autonome du fait qu'on espère qu'elle puisse réparer les dommages qu'elle a elle-même préalablement causés[84]; d'autre part qu'elle génère de nouvelles formes de propagande et de désinformation d'autant plus incontrôlables, précisément, qu'elle se développe de façon autonome[85].

Concepts annonciateurs[modifier | modifier le code]

Le mot « ère » et le suffixe « post » qui caractérisent les expressions ère post-factuelle et ère post-vérité, accréditent l'idée d'un changement de paradigme dans la vie politique au début du XXIe siècle. Les utilisateurs de ces expressions décrivent les deux principales caractéristiques de cette mutation, le primat de l'émotion sur la réflexion et l'importance du changement de nature des supports d'information, mais plus rares sont les analyses qui, comme celle de Katharine Viner (selon laquelle l'ère post factuelle résulterait d'un effet pervers du numérique), mettent ces deux facteurs en corrélation. Pour autant, dès les années 1960, deux grands courants critiques ont préfiguré la thèse de Viner, ceci sans l'avoir été sous la pression d'événements comme le Brexit et l'élection de Donald Trump. À ces deux courants on peut ajouter une théorie datant des année 1990 et selon laquelle les échanges sur les réseaux sociaux ont un tel effet désinhibiteur qu'ils peuvent conduire à la généralisation de propos extrémistes.

Le message, c'est le médium[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Marshall McLuhan.

L'un de ces courants souligne les effets des mass médias sur la politique. Pour situer le contexte, rappelons que plus de trente millions de récepteurs télévision sont recensés aux États-Unis en 1960, contre quatre seulement dix ans plus tôt. Cette année-là se déroule le premier débat télévisé opposant les deux candidats à la présidence du pays. Les analystes s'interrogent encore si cet événement a été décisif sur le résultat des élections[86] mais l'impact des médias sur la vie politique et le fait qu'elle tend du coup à s'apparenter à un spectacle est unanimement reconnu. Les sociologues mesurent également l'impact de la télévision sur les rapports sociaux dans le contexte de la société libérale [87] mais plus rarement sur les effets du médium lui-même sur la psychologie de "l'homme moderne".

« Dans la presse, un passage s'est opéré de l'expression de l'opinion, comme instrument critique au nom de la raison, à l'exploitation du fait, comme élément de connaissance mais aussi comme marchandise. Avec la télévision, le passage aboutit à l'irruption d'une réalité livrée sous une forme brute, peu sélective. Il a pour effet de renvoyer au public le soin de distinguer dans l'événement livré les faits réellement significatifs, qui en informent le sens. Ce qui donne les apparences d'un champ de liberté, qui serait celui du public de comprendre et de juger est en fait exposé à n'importe quelle manipulation dès lors qu'il n'inclut pas un espace critique. »

— Daniel Cornu, Journalisme et vérité. L'éthique de l'information au défi du changement médiatique, pp. 193-194, Labor & Fides, 2009

Citation de Marshall McLuhan: «Le message, c'est le médium»
"Le message c'est le médium", citation de Marshall McLuhan.
Régis Debray

Dès 1964, pourtant, l'intellectuel canadien Marshall McLuhan estimait que le message c'est le médium: « en réalité et en pratique, le vrai message, c'est le médium lui-même, c'est-à-dire, tout simplement, que les effets d'un médium sur l'individu ou sur la société dépendent du changement d'échelle que produit chaque nouvelle technologie, chaque prolongement de nous-mêmes, dans notre vie » [88].

Le philosophe Régis Debray déplore que la réflexion de McLuhan sur les médias ait été instrumentalisée à des fins mercantiles (contribuant par exemple à l'émergence de professions telles que la mesure d'audience) ou politiciennes (les hommes politiques se sont entourés de conseillers en communication, multipliant les petites phrases et pratiquant la langue de bois). Elle a au plus débouché sur une approche circonstanciée du fonctionnement des médias, mais pas sur l'essentielle réflexion sur l'évolution de la condition humaine. Debray insiste sur le fait que « il ne s'agit plus de déchiffrer le monde de signes mais de comprendre le devenir-monde des signes »[89].

Nicholas Carr.

Internet rend-il stupide ?

En 2008, le mensuel américain The Atlantic publie un article de Nicholas Carr intitulé « Is Google Making Us Stupid? (en) » (« Est-ce que Google rend stupide ? ») et où, reprenant la thèse de McLuhan, il avance l'idée qu'Internet ne présente pas que des côtés bénéfiques mais génère également des effets extrêmement négatifs sur la capacité de concentration et de réflexion des individus :

« Pour moi, comme pour d'autres, le Net devient un médium universel, le canal pour la plupart des informations qui passe à travers mes yeux, mes oreilles et mon esprit. Les avantages d'un accès instantané à une source d'information si riche sont nombreux, et ils ont été largement décrits et dûment applaudis. "Le parfait souvenir de la mémoire du silicium peut être une aubaine énorme pour la pensée" écrivait [le journaliste canadien] Clive Thompson de Wired. Mais cela a un prix. Comme le soulignait le théoricien des médias Marshall McLuhan dans les années 60, les médias ne sont pas un simple lieu passif de transmission d'information. Ils fournissent la matière des pensées, mais il en déterminent aussi le processus. Et ce que le Net semble faire c'est écailler ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit s'attend désormais à prendre l'information là où le net la distribue: dans un flux rapide et mouvant de particules. J'étais un plongeur dans la mer des mots. Maintenant je glisse sur sa surface comme un homme sur un jet ski[90]. »

En 2010, Carr développe ses idées dans son livre The Shallows (littéralement "les fonds marins"), traduit ensuite en 17 langues [91] et qui suscite de nombreuses réactions dans les médias, la blogosphère[92] et la littérature critique. Ainsi l'année suivante le journaliste français Bernard Poulet, qui estime que les jeunes préfèrent consulter la presse en ligne que la presse sur papier parce que son accès est gratuit et immédiat mais que cette "soif d'immédiateté" a un prix, la "misère de l'information" : on prend de moins en moins le temps de vérifier ce que l'on avance[93].

Internet rend crédule

Également dans le sillage de McLuhan, le sociologue Gérald Bronner considère lui aussi que le contenu d'une information découle du support sur lequel elle circule et, comme Carr, que l'usage des technologies de l’information tend à en altérer la qualité. Mais selon lui, les réseaux sociaux ne rendent pas plus "bête" mais plus "crédule". Inaugurant en 2013 le concept de marché cognitif (pour le distinguer du concept habituel de marché de l'information), il avance l'idée que la libéralisation de ce marché et le progrès des sciences et de la connaissance, conjugués, contribuent à activer le phénomène de la croyance. Reprenant l'adage "trop d'information tue l'information", il affirme que « la concurrence (de l’information peut servir) le vrai, trop de concurrence le dessert »[94].

La politique spectacle[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Politique spectacle.

L'autre grand courant critique repose sur l'idée que la politique ne serait plus qu'un spectacle déconnecté de la vie réelle mais pas seulement en raison de l'impact des médias. En 1967, le Français Guy Debord qualifie le monde « moderne » (industrialisé) de « société du spectacle » :« le spectacle est l'affirmation de l'apparence »[95], « il ne peut être compris comme l'abus d'un monde de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plutôt une weltanschauung (conception générale du monde) effective, matériellement traduite. C'est une vision du monde qui s'est objectivée »[96]. Pour Debord, le fétichisme de la marchandise conceptualisé par Marx s'est généralisé au XXe siècle[97] : tout dans l'existence peut être assimilé à de la marchandise produite et consommée. Les thèses de Debord influencent plusieurs intellectuels, lesquels avancent l'idée que le primat de l'image de marque d'un homme politique prévaut désormais sur le contenu de ses idées.

Jacques Ellul, qui a rencontré Debord en 1962[98], écrit en 1965 : « La politique prend aujourd'hui souvent la forme du spectacle, spectacle pour le citoyen comme spectacle offert par les hommes politiques pour régaler leur clientèle »[99]. Il fonde son argument sur l'idée que l'activité politique est dépassée par la montée en puissance de la technique. Par technique, il n'entend pas seulement les machines, les technologies, mais « la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps, de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace »[100]. À l'échelle des États-nations, la politique est devenue une affaire extrêmement complexe ; si complexe que les élus, pour gérer les dossiers, n'ont d'autre possibilité que de s'en remettre aux experts (qu'Ellul appelle « techniciens »), lesquels ne se positionnent nullement selon des critères d'ordre éthique mais selon celui de l'efficacité : « aujourd'hui (...), la loi de la politique est l'efficacité. Ce n'est pas le meilleur qui gagne, c'est le plus puissant, le plus habile »[101]. La subordination de la politique à la technique a pour conséquence le fait que les valeurs morales ne sont plus invoquées que pour dissimuler cette subordination et sauver ainsi les apparences, laisser croire que le personnel politique contrôle encore les choses[102].

François Jost

L'expression politique spectacle est entrée dans le langage commun mais non dans celui des commentateurs politiques et des chercheurs en sciences humaines, qui lui préfèrent les néologismes "politique entertainment" (politique divertissement) [103] et "infotainment" (information-divertissement). Ainsi, François Jost, professeur en sciences de l’information et de la communication, estime que « le mélange entre l’information et une mise en scène théâtralisée engage un changement dans l’idée même de la vérité. C’est un authentique qui ne l’est plus et qui modifie la réalité. Malheureusement, l’infotainment remplace petit à petit l’information sérieuse et contribue au discrédit de la vie politique »[104]. Le journaliste Daniel Cornu considère quant à lui que ce ne sont pas seulement la politique et le traitement de l'information par les médias qui sont mis à mal par les TIC mais l'ensemble du débat démocratique :

« "Les nouvelles techniques permettent à chacun de laisser libre cours à son expression, sur la toile ou ailleurs. Elles ne favorisent pas une expression démocratique fondée sur un espace public comme lieu symbolique de discussion des thèmes d'intérêt général. Elles tendent à détruire plutôt cet espace, en le fractionnant en sous-espaces correspondant de plus en plus à des intérêts privés, partagés a priori par des individus. »

— Daniel Cornu, Journalisme et vérité. L'éthique de l'information au défi du changement médiatique, Labor & Fides, 2009, p. 200

La Loi de Godwin[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Loi de Godwin.
Mike Godwin

En 1990, alors que les premiers forums de discussion commencent à se généraliser aux États-Unis, notamment le réseau Usenet, l'avocat Mike Godwin énonce une règle empirique en ces termes : « "Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1." Depuis, ce postulat est largement invoqué pour démontrer que les messages sur internet, parce qu'ils peuvent être anonymes, adressés à une multitude de personnes et ne pas être soumis à des règles déontologiques strictes, tendent à généraliser des propos infâmants et sans aucun fondement.

S'appuyant sur la Loi de Godwin, Stéphane Cozzo, de l'Université internationale de Monaco, souligne "l'effet désinhibiteur de l’écran" : « le fait de ne pas être vu, de ne pas voir son interlocuteur, d’utiliser un pseudo, favorise un certain laisser-aller dans la conversation. (...) En d’autres termes, on a tendance à remplacer des arguments par des analogies extrêmes quand on s’exprime sur le net. (...) internet ne permet pas de mieux communiquer; dès lors, il ne peut pas permettre au débat public de mieux fonctionner »[105].

Réactions[modifier | modifier le code]

Les résultats des élections en Grande-Bretagne et aux États-Unis ne manquent pas de susciter des réactions. Extrêmement variées, celles-ci vont de l'absence de tout recul critique par rapport à l'émergence des néologismes "post-factuel" et "post-vérité" jusqu'à la contestation de leur pertinence.

Absence de recul[modifier | modifier le code]

Certains, y compris dans le milieu journalistique, utilisent ces termes comme s'il étaient évidents. Ainsi la journaliste canadienne Emmanuelle Latraverse affirme t-elle qu'« à la post-vérité américaine, (Justin Trudeau, premier ministre canadien) oppose sa post-vérité toute canadienne (...) À la post-vérité hargneuse et dénonciatrice qui a porté Donald Trump au pouvoir, il répond par une post-vérité positive, pleine d’espoir et d’ambition »[106]. Autres exemples : sur un site traitant de sexualité, on découvre un article intitulé "bienvenue dans l'ère de la post-vérité sexuelle"[107] et France-Culture titre l'une de ses émissions "la post-vérité menace-t-elle la présidentielle ?"[108].

Accréditation[modifier | modifier le code]

Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, le réseau social dont il est fréquemment avancé qu'il a contribué à l'élection de Donald Trump.

Différentes prises de positions donnent du crédit à la théorie de l'ère post-factuelle.

Les "géants du web", notamment Facebook, sont pointés du doigt pour avoir laissé se propager de fausses informations[109]. Dans une interview à la BBC, Sundar Pichai, PDG de Google, admet que « plusieurs incidents » ont eu lieu dans lesquels de fausses informations ont été signalées : « nous n’avons pas pris les bonnes décisions. C’est donc un moment d’apprentissage pour nous et nous allons travailler pour régler ça »[110]. Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, conteste en revanche que son entreprise ait pu jouer un rôle déterminant mais promet de veiller à la suppression des hoax[111].

Lors d'une conférence de presse tenue à Berlin tenue dix jours après l'élection de Trump, Barack Obama est le tout premier chef d'état à s'exprimer sur la question de l'impact des réseaux sociaux sur le résultat des élections : « Si nous ne sommes pas sérieux en ce qui concerne les faits, sur ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, et particulièrement à l’heure des réseaux sociaux, quand tant de gens reçoivent l’information en une phrase sur leur téléphone, si nous ne pouvons pas faire la différence entre les arguments sérieux et la propagande, alors nous avons un problème. »[112] Le lendemain, Mark Zuckerberg annonce une série de mesures pour lutter contre les articles mensongers [113].

Dans le même temps, certains créateurs de sites web reconnaissent ouvertement y avoir distillé de fausses informations, ayant contribué ainsi à l'élection du milliardaire. L'un d'eux déclare : « Mes sites étaient en permanence consultés par des supporters de Trump. Je pense qu'il est à la Maison Blanche à cause de moi. (...) Jamais je n'aurais cru possible qu'il soit élu. Je pensais juste semer le désordre dans la campagne. (...) Je déteste Trump[114]. »

Selon le journaliste Stéphane Foucart, "le terme de « post-vérité » (...) est une forme de mensonge à laquelle les climatologues sont confrontés depuis longtemps. (...) Ce qui semble une nouveauté à une majorité de professionnels du débat public est, de longue date, le pain quotidien des communautés intéressées aux questions environnementales et scientifiques. Ce n’est pas un hasard si l’inventeur du terme post-truth politics, David Roberts, est un ancien rédacteur du magazine environnementaliste Grist[115].

Relativisation[modifier | modifier le code]

Différents commentateurs prennent position non pas pour contester la pertinence des concepts ère post-factuelle et ère post vérité mais pour la relativiser. Ainsi Benoît Hopquin, directeur adjoint du Monde, considère que l'usage de l'expression ère post vérité n'est qu'une simple mode langagière : « on est un peu agacé de cette manière anglo-saxonne de réinventer le fil à couper le beurre ». Selon lui, dès le XVIIIe siècle, Voltaire et Beaumarchais ont jeté les bases du concept "post-vérité"[116].

logo de la Fing

Hubert Guillaud, membre de la Fing (Fondation internet nouvelle génération), admet quant à lui que les expressions ère post-factuelle et ère post vérité renvoient à une situation spécifiquement contemporaine mais, reprenant les arguments de Katharine Viner, il pose la question : « les réseaux sociaux sont-ils les seuls responsables ? » Il cite Jayson Harsin, spécialiste en communication médiatique à l'American University of Paris : « c’est un ensemble de conditions convergentes qui ont créé les conditions de ce nouveau régime de post-vérité. Pour lui, ces changements ne relèvent pas seulement de la responsabilité des réseaux sociaux mais tiennent aussi du développement de la communication politique professionnelle et du marketing politique. Ils relèvent également du développement des sciences cognitives et comportementales et du marketing qui permet l’utilisation stratégique des rumeurs et mensonges de manière toujours plus ciblés, de la fragmentation des médias et des gardiens de l’information centralisée ; de la surcharge d’information et son accélération ; ainsi que des algorithmes qui régissent, classent et personnalisent l’information à laquelle on accède" » [117].

Le journal New Scientist souligne que « si les réseaux sociaux permettent de répandre des rumeurs, ils permettent aussi de corriger les erreurs, et que l'apparition de l'imprimerie au XVIe siècle a suscité l'apparition de libelles et de pamphlets qui n'ont rien à envier aux statuts Facebook »[118].

Neutralité[modifier | modifier le code]

Les dirigeants de Google se disent "attristés de voir que des organisations haineuses existent encore" mais ne prennent pour autant aucune mesure visant à leur interdire le droit d'expression.

Le journaliste Vincent Glad observe que si, au lendemain de l'élection de Trump, Facebook a clairement décidé de défendre la rigueur journalistique en mettant en place un système anti-fake news, animé par des fact-checkers, Google a fait au contraire le choix de la non-intervention, même si cela doit profiter par exemple aux négationnistes de l'holocauste et malgré de vives réactions de désapprobation comme celles du Guardian[119]. Glad souligne que si les dirigeants de Google se contentent d'exprimer leur "tristesse", leur non-interventionnisme s'explique du fait qu'ils retirent du "profit" du négationnisme et que cette quête de profit l'emporte sur leur "tristesse", ce qui justifie leur neutralité. Glad en vient à conclure "l'échec de l'utopie internet" : « Jusqu’il y a quelques années, une forme de consensus s’imposait chez les élites d’Internet sur le fait que la liberté d’expression radicale permise par Internet ne pouvait in fine que produire un débat démocratique meilleur, une wikipédisation du débat d’idées qui devait déboucher sur une vérité indiscutable, tempérée et modérée par les pairs. Et certainement pas un discours de haine. Or c’est précisément ce qu’il est en train de se passer. La post-vérité, c’est ce moment où l’élite du web est dépassée par la massification du web et où ses idées deviennent minoritaires. »[120]

Divergences[modifier | modifier le code]

Andrew Calcutt réactive un vieux débat : la vérité disparaîtrait aujourd'hui du fait qu'elle serait relativisée à l'excès, les positions les plus antagonistes pouvant être considérées par la presse et les intellectuels comme aussi pertinentes les unes que les autres.
Ici un dessin paru en 1897 dans Le Grelot.

L'anglais Andrew Calcutt, qui enseigne le journalisme à Londres, estime que le concept de "post-vérité" est pertinent mais n'a "rien à voir avec le Brexit ni avec Donald Trump" : "le renversement des valeurs qui a abouti à fustiger l'objectivité" date d'une trentaine d'années au moins et est "le fait des universitaires, aidés par une foule de professionnels des classes moyennes" : "les universitaires ont commencé à discréditer la « vérité » comme l'un des « grands récits » que les gens intelligents ne pouvaient plus croire. En lieu et place de « la vérité », qu'il fallait donc considérer comme naïve et/ou répressive, la nouvelle orthodoxie intellectuelle autoris(e) seulement l'usage des « vérités » – toujours plurielles, souvent personnalisées, inévitablement relativisées"[121]. L'historienne Laetitia Strauch-Bonart estime que "la post-vérité n'est rien de moins qu'une version moderne du relativisme"[122]. Et le journaliste Brice Couturier, lui aussi avance que "(les intellectuels) de droite (font) remonter le régime de post-vérité au relativisme épistémologique et culturel. Celui qui s’est installé dans les départements de sciences humaines des universités à partir des annnées 1970/80. La « French theory », plus ou moins inspirée par les travaux de Michel Foucault et Jacques Derrida, s’est ingéniée à déconstruire l’idée même de vérité"[123].

Le juriste Dominique Rousseau critique en revanche l'idée selon laquelle "les élites déconnectées du peuple", les journalistes et les intellectuels seraient responsables de la victoire de Trump. Se référant à Lamartine qui, en 1848, défendait le principe de l’élection populaire du président de la République tout en étant conscient que Louis Napoléon Bonaparte pourrait la gagner, il se dit favorable au maintien du suffrage universel mais ajoute : "si le peuple se trompe (...), s’il nous désavoue et se désavoue lui-même, tant pis pour le peuple ! »[124]

Réfutation[modifier | modifier le code]

Contre toute attente, et à sa manière, le premier à réfuter la théorie de l'ère post-factuelle est Barack Obama. Commentant l'élection de son successeur lors d'une conférence de presse, à peine une semaine plus tard, il déclare : « Je ne crois pas que c’est un idéologue. Je crois qu’au bout du compte, c’est un pragmatique » et il affirme « l’immense continuité » de la politique étrangère américaine « qui fait de nous la nation indispensable quand il s’agit de maintenir l’ordre international et la prospérité mondiale »[125].

Ce point de vue est relayé par différents commentateurs, notamment en France l'historien André Kaspi, spécialiste de l'histoire des États-Unis[57] ainsi que des milieux d'affaires[56].

Selon une journaliste suisse, Joëlle Kuntz, "les réseaux sociaux ne changent que l’excitation et la résonance de la conversation publique. Ils ne font pas l’opinion, ils la cherchent pour la suivre"[126].

Ironie[modifier | modifier le code]

Un autre journaliste suisse, Jean Amann, tourne la formule "post-vérité" en dérision : « Depuis quelques semaines, je lis ce mot partout sous la plume des plus brillants penseurs: nous sommes entrés dans l’ère de la postvérité (...). L’ère post-quelquechose, c’est toujours très chic. Cela donne une légère touche intellectuelle à bien des platitudes. L’ère postmoderne, l’ère postindustrielle, bientôt l’ère postpostmoderne… (...) Cela veut dire qu’avant, juste avant l’invention de la postvérité, nous étions dans la vérité ? La guerre en Irak, la guerre des Malouines, la Guerre froide, le Petit Père des peuples, la Seconde Guerre mondiale, la Première Guerre, la Der des ders, tout ça, c’était le bon temps de la vérité ? Le diesel propre, le plein-emploi pour tous, la croissance perpétuelle, le bonheur de l’ouvrier, la redistribution des richesses, les Trente Glorieuses, l’émancipation de la femme, tout ça, c’était le bon temps de la vérité ? »[127].

Polémique[modifier | modifier le code]

Alors que l'expression post factuel politics se généralise aux États-Unis suite à l'élection de Trump, dans le but d'en donner une explication, Scottie Nell Hughes (en), une journaliste devenue porte-parole du nouveau président, déclare le 30 novembre dans une émission de radio : « les faits ne sont pas vraiment des faits ; tout le monde a sa manière de les interpréter comme étant ou n’étant pas la vérité ; il n’y a plus, malheureusement, cette chose qu’on appelle des faits »[128]. La journaliste Claire Levenson déduit de ce propos que "les proches du président élu refusent d'admettre qu'il ment et qu'ils préfèrent expliquer qu'il n'y a pas de faits objectifs, que des opinions"[129].

Humour[modifier | modifier le code]

Également suite à l'élection de Trump, le New Yorker publie un dessin humoristique représentant l'animateur et les participants d'un jeu télévisé intitulé Facts don't matter (Les faits n'ont pas d'importance)[130].

Débat[modifier | modifier le code]

Le 26 janvier 2017, le journal Libération organise un débat dans les locaux de sa rédaction intitulé "Médias et démocratie : qui a peur de la post-vérité ?".

Analyses[modifier | modifier le code]

Dès 2011, Eli Pariser a souligné les conséquences psychosociales des bulles de filtre, principalement l'exposition continue des internautes à leurs propres préjugés et l'incitation à s'y confiner, au lieu de cultiver l'esprit critique.

Le primat de l'opinion sur la critique[modifier | modifier le code]

L'un des arguments développés par Katharine Viner est que si les réseaux sociaux jouent un rôle décisif dans l'essor de l'ère post-factuelle, il ne suffit pas d'affirmer qu'ils constituent les vecteurs privilégiés du populisme parce que ses utilisateurs ne sont pas soumis à l'obligation du fact checking. Cela tient également à la nature même des réseaux sociaux et des moteurs de recherche, plus exactement aux algorithmes qui les structurent, les bulles de filtrage, qui, en fonction des pages consultées, renvoient les internautes à ce qu'ils ont l'habitude de consulter et qui, par conséquent tendent à les conforter dans leurs opinions au lieu de stimuler leur esprit critique.

Dès 2011, le militant internet Eli Pariser a affirmé qu'en raison même de ces algorithmes, les internautes sont de moins en moins soumis à des points de vue contradictoires et au contraire de plus en plus enclins à "ne pas sortir de leur bulles", c'est-à-dire se conforter dans leurs opinions[131].

Aux lendemains de l'élection de Trump, le journaliste Julien Cadot écrit : « La bulle de filtrage est particulièrement efficace en pratique, mais est tout autant dangereuse dans la mesure où elle masque la réalité du monde. (...) Quand on regarde le traitement médiatique de la campagne de Donald Trump (...), on lit beaucoup de debunk. Le Monde, journal de référence en France, a même ouvert une excellente rubrique nommée "Les Décodeurs", qui s’attelle, jour après jour, à vérifier des petites phrases ou des théories populaires pour les confirmer, les infirmer ou les préciser. Mais le principal problème auquel fait face une rubrique de ce genre, c’est qu’elle s’adresse, majoritairement, aux convaincus : elle n’atteint pas, massivement, la bulle de filtrage de ceux qui doutent ou répandent les rumeurs analysées. Et de leur côté, les supporters de Trump ont aussi eu leur petite bulle de filtrage, alimentée par des médias d’extrême droite, militants, pratiquant en masse ce qu’ils nomment la réinformation, convaincus que le système médiatique est contre eux »[132].

En soulignant que ce sont des algorithmes et non des humains qui orientent automatiquement les lectures de internautes, Pariser et Cadot accréditent la thèse de Jacques Ellul, contemporaine des tout premiers développements en intelligence artificielle, selon laquelle la technique est un "processus autonome", se développant de plus en plus automatiquement et de moins en moins sous le contrôle des humains[133].

Les faits et la vérité[modifier | modifier le code]

Il est difficile de définir le concept « post-vérité » sans se demander si les médias (qu'ils soient Médias de masse, comme c'est le cas de la télévision, ou alternatifs, comme c'est le cas des réseaux sociaux) ne sont pas peu ou prou des vecteurs de propagande.

Le monde moderne serait devenu si complexe et oppressant que, pour réduire en eux certaines tensions, les individus éprouveraient le besoin d'être rassuré en fuyant les faits. La propagande jouerait ce rôle.

En septembre 2016, avant que Donald Trump ne soit élu à la présidence des États-Unis, le journal américain The Economist avance les arguments suivants : « M. Trump semble ne pas se soucier de savoir si ses mots ont une quelconque relation avec la réalité, tant qu’ils stimulent les électeurs. [...] Il est tentant de rejeter l’idée de discours politique post-vérité [...] comme une tendance inventée par de mauvais perdants libéraux qui ignorent que la politique a toujours été une entreprise sale. Mais ce serait faire preuve de complaisance. [...] [Car si] certains politiques tendent à jouer sur les sentiments avec moins de scrupules qu’auparavant, [c'est parce que] les humains ont tendance à s’éloigner des faits, [car cela] les oblige à trop faire travailler leur cerveau »[134]. L'idée que « les humains s’éloignent des faits car cela les oblige à trop faire travailler leur cerveau » trouve sa préfiguration chez Ellul dès 1962 : « la propagande correspond à un besoin de l’individu moderne. Et ce besoin crée en lui un besoin de propagande. [...] Bien entendu, [cet individu] ne dit pas : “je veux une propagande !”. Au contraire, obéissant à des schèmes préfixés, il en a horreur car il se croit une personne libre et majeure. Mais en fait, il appelle et désire cette action qui lui permet de réduire (en lui) certaines tensions. Le secret de la réussite d'une propagande tient à ceci : a t-elle ou non satisfait un besoin inconscient ? Elle ne peut avoir d’effet que si le besoin existe et que celui-ci n’est pas ressenti comme tel mais reste inconscient »[135].

"Tout est technique ?" : slogan de l'association Technologos, créée en 2012 et d'inspiration ellulienne.

L'association Technologos (penser la technique aujourd'hui) développe une analyse proche : l'expression ère post vérité témoigne bien d'une tendance générale actuelle et ce ne sont pas seulement les réseaux sociaux qui sont à critiquer. Ce qui pose problème, souligne t-elle, c'est l'ensemble de la "technique", au sens ellulien du terme : "la recherche absolue de l'efficacité maximale". C'est parce que cette quête est "absolue" qu'elle sape toujours plus les fondements de l'éthique et mène à ce qu'Ellul appelle "la banalisation du mal" [136]. Plus précisément, "ce n'est pas la technique elle-même qui nous asservit, c'est sa sacralisation"[137]. "On pourrait se moquer de l'expression ère post-factuelle (car) que peut-il donc exister "après les faits" ?... La formule traduit pourtant parfaitement "le fait" qu'aujourd'hui, les TIC ne peuvent plus se développer sans susciter l’adoration collective des mondes virtuels et une mystique de l'immatériel". En revanche, si les expressions "post vérité" et "post factuelle" sont considérées comme équivalentes, cela traduit une confusion entre faits et vérité qui est elle-même l'expression de ce qu'Ellul appelle l’illusion politique[136]. Il est révélateur que l'on croie que Trump est l'expression d'une ère post-vérité, cela n'est admissible qu'à première vue. Certes, durant sa campagne, il a menti de façon outrancière; mais il ne l'a fait que par souci d'efficacité, dans le seul but d'être élu, et parce qu'en bon ex-praticien de la télé réalité, il était mieux placé que son adversaire pour savoir à quel point, aujourd'hui, chez une majorité de ses contemporains, les émotions prennent l'ascendant sur l'esprit de vérité. Il est important d'analyser le phénomène Trump dans la durée et pas seulement en se fondant sur la façon dont il a mené sa campagne. Technologos souscrit à l'idée qu'en définitive, Trump se montrera pragmatique. Pour fonder son analyse, elle se réfère à une citation d'Ellul : "Actuellement, le fait constitue la raison dernière, le critère de vérité. Il n'y a pas de jugement à porter sur lui, estime t-on, il n'y a qu'à s'incliner. Nous avons là le nœud de la véritable religion moderne : la religion du fait acquis". Les mensonges de Trump s'inscrivent dans le cadre d'une stratégie électorale et il n'y recourra ensuite que pour maintenir son audience.

Frédéric Lordon

Dans Le Monde diplomatique, l'économiste et sociologue Frédéric Lordon estime que la responsabilité des réseaux sociaux ne doit pas minimiser celle de la presse institutionnelle, y compris quand s'y exprime avec sérieux et sincérité le souci de comprendre le sens des événements politiques : « les réseaux sociaux, nous explique Viner, sont par excellence le lieu de la post-vérité car ils enferment leurs adhérents dans des « bulles de filtres », ces algorithmes qui ne leur donnent que ce qu’ils ont envie de manger et ne laissent jamais venir à eux quelque idée contrariante (...). Mais on croirait lire là une description de la presse mainstream, qui ne se rend visiblement pas compte qu’elle n’a jamais été elle-même autre chose qu’une gigantesque bulle de filtre ! »[138]. Ce faisant, Lordon invite à se demander comment et pourquoi les formules "ère post factuelle" et ère post vérité" en viennent à être équivalentes et quel est finalement le rapport entre "la vérité" et "les faits" : « Ce que le journalisme « de combat » contre la post-vérité semble radicalement incapable de voir, c’est qu’il est lui-même un journalisme de la post-politique, ou plutôt son fantasme. (...) Le problème est (...) que des faits correctement établis ne seront jamais le terminus de la politique mais à peine son commencement, car des faits n’ont jamais rien dit d’eux-mêmes, rien ! »[139]

Michaël Foessel

Le philosophe Michaël Fœssel estime que "si la politique est entrée, avec Trump, dans l’ère de la télé-réalité, cela ne signifie pas (forcément) que la vérité constitue un bon critère pour évaluer la santé d’une démocratie. (...) 'La confrontation entre les discours et les faits appartient à la déontologie journalistique : on peut légitimement espérer que cette vérification joue un rôle dans le comportement des électeurs. Mais la politique, du moins dans sa version démocratique, commence lorsque l’on admet que les faits sociaux sont toujours déjà pris dans des interprétations. (A l'inverse), il faut se méfier de celui qui arrive sur la scène (politique) en prétendant détenir la « vérité » sur un sujet où la prime devrait d’abord aller à la délibération conflictuelle[140] .

Réseaux sociaux versus presse mainstream[modifier | modifier le code]

Les arguments de Katharine Viner selon lesquels la place grandissante des réseaux sociaux constituerait la cause principale de "l'ère post-factuelle" sont abondamment débattus. Certains en contestent la pertinence, au premier rang desquels, en France, Frédéric Lordon. Selon lui, il ne faut pas surévaluer cette montée en puissance des réseaux : certes, aux États-Unis, la presse mainstream n'a pas soutenu Donald Trump (une bonne partie d'entre elle n'a eu cesse au contraire de le ridiculiser) mais dès les primaires républicaines, elle s'est focalisée sur lui parce que ce qu'il disait était choquant, spectaculaire, donc "vendeur" en termes d'audience. Indirectement mais incontestablement, elle a participé à son succès[138]. Lordon conteste donc l'idée répandue selon laquelle le journalisme mainstream pratiquerait scrupuleusement la règle de la vérification par les faits. Reprenant la thèse de la "fabrication du consentement" par les médias inaugurée par Chomsky, il affirme que la presse n'est plus depuis longtemps porteuse du souci d'investigation mais entièrement au service d'une idéologie, le libéralisme économique. N'exerçant aucun regard critique sur celle-ci, elle en constitue un relai d'autant plus actif qu'il est implicite. Et du fait qu'elle en est le principal instrument de propagande, il faut se moquer des expressions du type "post-vérité" et "post factuel"[138].

Daniel Schneidermann

Le journaliste Daniel Schneidermann critique l'analyse de Lordon : certes, une grande partie de la presse mainstream est au service de l'idéologie libérale mais pas entièrement car elle accueille également des "désintoxeurs" (...) s’attachant (non seulement) à "démonter les intox pro-Trump et pro-Brexit (mais aussi) celles du camp d’en face (dont celles du) Guardian, (qui) a aussi baigné dans la «post-vérité» en promettant l’apocalypse en cas de Brexit"[141]. Reconnaissant que le fact-checking est "impuissant", il ne se prononce pas sur le rôle des réseaux sociaux. De même, lorsqu'il invite Chomsky sur son plateau d'Arrêt sur images et qu'à la toute fin de l'émission il lui demande s'il pense que Facebook a joué un rôle dans l'élection de Trump, Chomsky lui répond : "Je suis curieux de beaucoup de choses mais Facebook ne fait pas partie de mes priorités"[79].

À l'évidence, donc, la théorie de Chomsky n'inscrit pas les réseaux sociaux dans la liste des relais d'opinion et, comme celle de Lordon (qui se situe lui-même dans le sillage de Chomsky), elle ne se distingue pas seulement de celle de Viner, elle s'y oppose radicalement.

La marque du fascisme[modifier | modifier le code]

Symbole du bullshit selon Pascal Engel, le joueur de flûte de Hamelin.

Le philosophe Pascal Engel s'interroge : « On a parlé de « post-vérité », dont Trump serait l’incarnation triomphante, par ses provocations et ses mensonges. Le plus étonnant n’est pas que ces méthodes existent, mais qu’elles marchent. (...) La post-vérité n’est pas le recours au mensonge en politique, qui fait l’objet de traités classiques. Le menteur n’est pas ennemi de la vérité, il la respecte : sans elle, il ne pourrait exercer son art, car pour mentir, il faut que les gens croient que ce qu’on dit est vrai et que les promesses seront jugées dignes de l’être. (...) Or Donald Trump n’est pas un menteur au sens où Richard Nixon ou George W. Bush le furent. Personne ne le croit. (...) Il est juste un bonimenteur ou un baratineur. Il pratique ce que le philosophe Harry Frankfurt appelle le bullshit, "l’art de dire des conneries". (...) C’est l’attitude qui consiste à se moquer de la vérité, à n’avoir cure ni du vrai ni du faux. (...) Le bullshitter n’a qu’un objectif : gagner. Il bluffe, comme au poker. Il est pourtant jugé crédible, et il se sert d’un système dans lequel les gens croient aux promesses. Comment peut-il vouloir être crédible s’il se moque de la vérité ? (...) Comment peut-on approuver ce que dit quelqu’un sans reconnaître que c’est vrai ? Le bullshitter ne demande pas qu’on croie ce qu’il dit, mais qu’on croie en lui. (...) Une fois cela assuré, il ne reste que la force brute, et l’on peut dire tout et son contraire. Ainsi Donald Trump dit, à présent, qu’il ne fera pas le mur, ou que l’Obamacare n’est pas si mal que cela. Il se moque que ce soit le contraire de ce qu’il a dit. Il suit la règle d’Humpty Dumpty et celle du joueur de flûte de Hamelin, celle de tous les fascismes : ce qui compte est juste qui est le maître. (...) Le bullshitter croit, et demande aux autres de croire non pas le vrai mais l’utile. Il est un pragmatiste. »[142].

Contestant la pertinence de cette thèse, le sociologue Daniel Cefaï et le philosophe Roberto Frega affirment que "les philosophes pragmatistes ne sont ni des adeptes de Trump ni de la post-vérité »" [143]. Mais citant Ellul, selon qui "le fait constitue (aujourd'hui) la raison dernière, le critère de vérité" et pour qui "la véritable religion moderne, (c'est) la religion du fait acquis", l'association Technologos soutient que ce ne sont pas les philosophes pragmatistes qui sont à critiquer (elle ne les mentionne pas) mais une doxa dominante qui consiste à ériger les faits au statut de vérités [136].

Par delà la politique[modifier | modifier le code]

Selon certains spécialistes du travail, la pression exercée par les "lois de la concurrence" sur les employés des grandes firmes contraint ceux-ci à se fermer les yeux sur leur propre condition mais aussi, corollairement, à mentir à la clientèle afin d'éviter le burnout.

Le recours au mensonge en tant que "technique pour réussir" ne concerne pas que la sphère politique. On l'observe également dans le monde de l'économie, notamment à travers les pratiques de publicité mensongère et, plus encore, par certaines techniques de management, du fait que, moins évidentes à démontrer que la publicité mensongère (qui est répréhensible en France depuis 1998), elles permettent aux entreprises qui y recourent de contourner la loi.

Au terme d'une enquête dans des centres d'appels téléphoniques, Duarte Rolo, psychologue clinicien et universitaire, démontre que de plus en plus les salariés se retrouvent "obligés de mentir pour réussir" et, du coup, "se trahir eux-mêmes"[144]. "Pour satisfaire les objectifs décidés par l'organisation du travail, les téléopérateurs ne peuvent pas ne pas mentir, la pression des contrats d'objectifs, très forte, les y pousse[145]".

Un constat similaire guide Viviane Gonik, spécialiste de la santé au travail en Suisse. Selon elle, l'usage de l'expression « ère post-vérité » ne doit pas se limiter à la sphère politique : ce sont pas seulement les « technologies » (du type « réseaux sociaux ») qui sont à remettre en question, mais l'ensemble des « techniques », y compris les plus immatérielles, telle l’organisation du travail. Dans le journal Le Courrier, elle avance que, poussés par l’organisation du travail ou la peur du chômage, de nombreux salariés sont « amenés à tromper le client et se trahir eux-mêmes », contribuant ainsi à la dégradation de leur rapport au travail et pouvant être alors conduits au suicide. « Le mensonge est une pratique courante dans la vie politique. (...) mais le recours aux contre-vérités s’installe aussi dans le monde du travail. (Ainsi par exemple) en 2015, le scandale Volkswagen fait apparaître que, dans la course à la compétitivité, tous les coups (sont) permis. »[18].

L'éthique sous l'emprise des techniques[modifier | modifier le code]

« Vouloir, pouvoir, devoir » : le triangle éthique. Selon certains commentateurs, l'émergence d'une ère post-factuelle témoigne d'un essoufflement de l'éthique

La question du rapport de la réflexion éthique face au "progrès technique" n'est pas nouvelle. Dès 1948, par exemple, Jacques Ellul écrivait : « Le moyen technique ne connaît aucune limite, il ne connaît pas de règle autre que les lois techniques. Aucun jugement de valeur n’est porté contre lui. Le jugement de valeur n’est porté que sur la fin (la conséquence), jamais sur le moyen. Dès lors, le procédé technique est débarrassé de toute entrave idéologique ou morale »[146],[147]. L'émergence du concept « post-vérité » est l'occasion de réactiver cette réflexion.

Trop d'information tue l'information mais dope l'émotion

Selon Marc-Antoine Dilhac, spécialiste des théories de la démocratie et de la justice, la quantité même des informations circulant sur la toile et le nombre de personnes qui en émettent sont tels que, paradoxalement, ces informations finissent par constituer un frein à la connaissance. « On ne sait (plus) interpréter les faits, les mettre en rapport les uns avec les autres. (...) Le travail des médias devrait faire le pont entre les faits bruts et leur interprétation. Or leur magistère est contesté par la prolifération des sources d’information plus ou moins vérifiables (si bien que) même le fact checking tombe à plat. (... et ...) que la vérification devient un spectacle : “ah, il a menti !” (...) Ce registre lasse le public (qui finit) par se dire que tout le monde ment et qu’il vaut mieux se rabattre sur (ses) intuitions pour prendre des décisions. On met (ainsi) de côté la vérité et on choisit en fonction de (ses) sentiments, de (ses) désirs ou d’une promesse en particulier. »[148]

La suédoise Ann Mettler, directrice du Centre européen de stratégie politique, déclare : « Dans une démocratie, les décisions sont souvent prises sur la base de preuves et reposent sur des faits. Donc, si (...) certaines de nos décisions découle(nt) d’émotions (ou) du désir de perturber l’establishment, (...) cela peut avoir des répercussions très néfastes. (...) En démocratie, nous devons comprendre non seulement quels sont nos droits mais aussi quelles sont nos responsabilités. Avant tout, il est de notre devoir de consulter diverses sources d’information, y compris celles avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord, nous devons être tolérants vis-à-vis des autres opinions, nous devons rechercher le compromis. (...) Les réseaux sociaux doivent prêter attention à cette tendance, analyser ce qui est en train de se passer et se demander comment contrebalancer la bulle de filtres. »[149].

Dans le milieu journalistique, on prend la mesure du changement : "La généralisation de la norme post-vérité nous concerne d’abord nous, journalistes et professionnels des médias (...) parce qu’elle a fondamentalement bouleversé l’environnement dans lequel nous travaillons et les valeurs sur lesquelles nous nous appuyons. (...) Au-delà des médias, l’information post-vérité concerne aussi les acteurs politiques, soit parce qu’ils peuvent être tentés d’y recourir, soit parce qu’ils en seront la cible. (...) Le défi majeur que la société post-vérité constitue, en fin de compte, est celui de la crédibilité de l’information, qui est au cœur du fonctionnement démocratique. Il concerne tous les lecteurs et citoyens. Leur exigence sera notre meilleure alliée"[150]. Pour autant, la plupart des journalistes se prononcent peu sur ce qui est l'origine de cette dérive, encore moins sur comment on pourrait y mettre un terme.

Selon Carlos Moreno, quand les individus utilisent toujours plus la technologie pour établir des contacts virtuels, ce n'est pas forcément au détriment des contacts réels mais de leur qualité : "chacun a sa vérité".
Illustration : jeunes anglais communiquant
sur leurs smartphones, à la fois ensemble
et séparément.

Hyper-connectivité ou hyper-fragmentation de la collectivité ?

Le scientifique franco-colombien Carlos Moreno est en revanche plus précis. Dans le sillage d'un David Riesman[151], il estime que "(nous croyons) être à l'ère de l'hyper-connectivité alors qu'en fait, nous sommes à celle de l'hyper-fragmentation : nous assistons à une forme d'implosion de la déconnexion humaine, où chacun, replié sur soi, se construit sa propre vérité, source alors de manipulations". Et il considère que si la société a évolué ainsi, il faut en voir l'origine dans "l'industrialisation de la "manipulation des esprits" qui s'est opérée au XXe siècle autour du publicitaire américain Edward Bernays, "avec un mode opératoire réfléchi, donnant naissance au "marketing", visant des objectifs parfaitement ciblés par le détournement des émotions au profit des industriels et des politiques". Cette tendance s'étant fortement accentuée avec internet et la multiplication des acteurs qui y évoluent, ceux-ci "s'érigent en constructeurs de valeurs de croyance de masse" tandis que ne peut s'imposer "le fact checking, comme démarche de vérification systématique par les faits pour contrecarrer la rumeur". En conclusion, Moreno tire un signal d'alarme : "perte de confiance, interaction émotionnelle et absence de compréhension des faits et du contexte deviennent ainsi les moteurs des actions collectives, donnant lieu à des situations dont les issues sont imprévisibles. Le combat sera long et ardu. L'affronter avec lucidité, mais avec engagement et sans tarder, est indispensable, car il y va de la qualité de notre vie et de celle des générations à venir [152].

Rien de grave, tout de naturel ![modifier | modifier le code]

Afin de comprendre ce qui est en jeu derrière la formule "post-vérité", la philosophe Peggy Sastre estime qu'il convient non pas de se référer à une quelconque forme d'éthique mais aux sciences cognitives.
Ici un diagramme établi par le psychologue américain George A. Miller pour illustrer les liens entre six disciplines constituant la base des sciences cognitives.

Le biologiste Didier Raoult est moins alarmiste. Il estime en effet qu'il faut dédramatiser la pratique du mensonge, qui est ancienne, répandue, normale et même "nécessaire", et convenir que la technologie ne fait que le révéler au grand jour : "(...) la transparence désormais permise par la technologie et la mémoire des banques de données dévoilent nos incohérences et nos mensonges. Elle démontre que nous mentons, que nous changeons d'avis, qu'à plusieurs occasions nous n'avons pas respecté la loi, et que nous ne faisons pas ce que nous disons faire. Le mensonge aux assurances, aux autorités, aux enfants, entre époux a permis une forme de vie sociale qui est menacée depuis par l'usage d'internet, des cartes bancaires, du téléphone portable, des enregistreurs incorporés aux smartphones, des caméras de surveillance, des radars. (...) Comment nos sociétés peuvent-elles désormais réagir face à cette impossibilité de croire en une vertu démentie tous les jours ? Sans doute verrons-nous émerger une hiérarchie sur la gravité des mensonges. En attendant, nous passons par une période de déni de la vérité. Mais nos démocraties seront vite rattrapées par la réalité. (...) L'ère de la post-vérité, succédant politiquement au « tous pourris », est une phase nécessaire pour obliger à des pensées et des discours plus indulgents, plus modérés, et plus compatibles avec une nature humaine qui peut moins dissimuler mais qui n'en est pas pour autant moins faillible[153]."

Peggy Sastre est encore plus conformiste : "pourquoi s'offusquer de la post-vérité ? C'est le mode par défaut de notre cerveau. (...) Jetons-y un œil avant de nous en prendre aux colporteurs de la « post-vérité » : il n'est jamais aussi performant que lorsqu'il s'agit d'arranger la réalité à sa sauce". Si, selon cette philosophe marquée par les pensées de Nietzsche et Darwin, "plus personne – et encore moins du côté des politiques – ne voit le monde tel qu'il est, mais comme on aimerait qu'il soit" et si "on triche, on manipule, on déforme, on altère, on comble les trous et on (se) raconte des histoires", c'est on ne peut plus naturel. Invoquant les sciences cognitives, Sastre affirme que "pour appréhender le réel, nous devons faire marcher notre cerveau mais que (...) il n'y a peut-être pas d'outil plus incertain, plus capricieux, plus flemmard, plus partisan et plus baratineur (...) que ce truc spongieux casé sous notre boîte crânienne. Comme tous nos organes, notre cerveau a été « fait » pour assurer notre survie, c'est-à-dire tirer profit du monde". (...) Pas besoin de pester contre Facebook, conclue t-elle, notre cerveau est une bulle de filtre à lui tout seul[154]."

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. (en) « post-truth political environment »
  2. (en) « the post-truth presidency »
  3. (en) « a political culture in which politics (public opinion and media narratives) have become almost entirely disconnected from policy (the substance of legislation). »
  4. (en) « potentially misleading »
  5. (en) « not sensible »
  6. (en) « post-truth politics »

Références[modifier | modifier le code]

  1. Luc Vinogradoff, « Les médias dans l’ère « de la politique post-vérité » », sur Le Monde,‎ (consulté le 15 octobre 2016)
  2. Antoine Robitaille, « Ère post-factuelle? », sur Le Devoir,‎ (consulté le 15 octobre 2016)
  3. Sandra Rodriguez et Marc Thibodeau, « L'ère post-factuelle ou les dangers de l'information en silos », Médium large, Société Radio-Canada,‎ (consulté le 30 novembre 2016)
  4. Normand Baillargeon, « Malaise dans la conversation démocratique »,‎ (consulté le 15 octobre 2016)
  5. « Avec Trump ou le Brexit, "nous glissons dans une ère post-factuelle" », sur http://www.rts.ch, Radio télévision suisse,‎ (consulté le 30 novembre 2016)
  6. Le journal The Times indique que l'expression "post-vérité" apparait en fait dès 1992, dans un essai du dramaturge Steve Tesich paru dans la revue américaine The Nation. « Post-truth » : le mot de l’année choisi par le Dictionnaire d'Oxford, Le mot juste en anglais, 17 novembre 2016
  7. (en) Jonathan Freedland, « Post-truth politicians such as Donald Trump and Boris Johnson are no joke », The Guardian,‎ (lire en ligne)
  8. (en) Daniel W. Drezner (en), « Why the post-truth political era might be around for a while », The Washington Post,‎ (lire en ligne)
  9. Post-vérité : la définition d’un État ou une époque où les faits comptent moins que l’émotion, Géraldine Woessner, "Derrière le buzz", Europe 1, 17 novembre 2016
  10. "Post-vérité", élu mot de 2016 : de Trump au Brexit, le reflet d'une année populiste, Sylvain Gatelais, Le Nouvel Obs, 22 novembre 2016
  11. «Post-vérité», le mot de l'année selon le dictionnaire Oxford, LaPresse.ca, 16 novembre 2016
  12. (en) John Connor, « Tony Abbott's carbon tax outrage signals nadir of post-truth politics », The Age,‎ (lire en ligne)
  13. (en) Gay Alcorn, « Facts are futile in an era of post-truth politics », The Age,‎ (lire en ligne)
  14. (en) Amulya Gopalakrishnan, « Life in post-truth times: What we share with the Brexit campaign and Trump », The Times of India,‎ (lire en ligne)
  15. (en) Ian Dunt, « Post-truth politics is driving us mad », politics.co.uk,‎ (consulté le 11 juillet 2016)
  16. (en) « Free speech has met social media, with revolutionary results », New Scientist,‎ (lire en ligne)
  17. L’ère du ‘post-factuel' et de la 'post-vérité' en politique, Le nouvel économiste, septembre 2016
  18. a et b Les salariés à l’ère de la « post-vérité », Viviane Gonik, Le Courrier, 28 novembre 2016
  19. « Scepticisme ou occultisme ? Le complot du 11-Septembre n’aura pas lieu » - Le Monde diplomatique, décembre 2006
  20. « Comment faire son beurre avec les rumeurs » - Le Canard enchaîné, 3 avril 2002 (sur le site prevensectes.com)
  21. "Cette façon de penser n’est pas nouvelle. (...) Sous les mandats de George W. Bush, la croyance absurde que les attentats du 11 septembre 2001 étaient une “œuvre interne” se répandit chez les gauchistes, et devint une croyance populaire dans le monde arabe" : L’ère du ‘post-factuel' et de la 'post-vérité' en politique, Le Nouvel économiste, 26 septembre 2016
  22. "La vérité ne devient la meilleure solution qu’après que toutes les autres ont été épuisées. Un menteur a gagné l’élection présidentielle américaine. C’est choquant mais pas surprenant si l’on a bonne mémoire. Car y a-t-il plus menteur que George W. Bush qui justifiait la destruction du régime de Saddam Hussein par l’existence en Irak d’armes de destruction massive ? Le mensonge a pris". On est entré dans l’ère post-bistrot plutôt que post-vérité, Joëlle Kuntz, Le Temps, 20 décembre 2016
  23. (en) Ralph Keyes, The Post-Truth Era: Dishonesty and Deception in Contemporary Life, New York, St. Martin's,
  24. (en) Eric Alterman, When Presidents Lie: A History of Official Deception and Its Consequences, New York, Viking, , p. 305
  25. Pascal Lapointe, « Science et politique : la guerre des faits », Agence Science-Presse, 15 octobre 2012.
  26. (en) Tom Jeffery, « Britain Needs More Democracy After the EU Referendum, Not Less », huffingtonpost.co.uk,‎ (lire en ligne)
  27. (en) « Post-Truth Politics », Grist,‎ (lire en ligne)
  28. Jean Cayrol, Tenez enfin vos promesses !, Fayard, 2012
  29. « Brexit, Trump : bienvenue dans l'ère "post-vérité" », Pierre Haski, Le Nouvel observateur, 16 septembre 2016
  30. « Boris Johnson Shuts Down Donald Trump After Trump Talks Utter Crap About London », Ghast Lee, Sick Chirpse, 9 décembre 2015
  31. « Un baiser contre le Brexit », Luc Vinogradoff, Le Monde, 26 mai 2016
  32. (fr) « L’ère du ‘post-factuel' et de la 'post-vérité’ en politique », Le nouvel Economiste | Politique & Economie, Entreprises & Management, Art de vivre & Style de vie,‎ (lire en ligne)
  33. Fact checking : la vérité qui ne dérange pas, Chloé Luce, Medium.com, 21 novembre 2016
  34. Vérité et histoire. La théologie dans la modernité, Pierre Gisel, Beauchesne-Labor et Fides, 1977
  35. Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode, 1960, traduction : Le Seuil, 1996 ; Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Le Seuil, 1969.
  36. Benjamin Constant et Emmanuel Kant, Le droit de mentir, Mille et une nuits, 2003
  37. Existe -il un droit de mentir ? Mai Lequan, revue Études n°400, 2004, pp.189-199
  38. Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent Christian Gallo, Le Finacas, 14 mars 2012
  39. Depuis 1788, l'«impeachment» sanctionne les mensonges des dirigeants, Patrick Sabatier, Libération, 6 octobre 1998
  40. Katharine Viner, Comment le numérique a ébranlé notre rapport à la vérité, Courrier international, 9 septembre 2016
  41. Daniel Cornu, Journalisme et vérité. L'éthique de l'information au défi du changement médiatique, Labor & Fides, 2009, p. 414
  42. Les journalistes politiques passent à table, Guillemette Faure, M, le magazine du Monde, 2 mars 2012
  43. Faut-il fact-checker les journalistes ?, Cédric Mathiot, Libération, 16 septembre 2014
  44. Cécile Paulet et Johan Hufnagel, Le fact-checking est le travail normal du journaliste, L'Express, 27 septembre 2012
  45. Sarkozy, victime du fact checking, Thomas Legrand, Slate, 8 avril 2010
  46. (en) Peter Preston, « Broadcast news is losing its balance in the post-truth era », The Guardian,‎ (consulté le 11 juillet 2016)
  47. L’époque des préfixes et des suffixes, Dominic Leblanc et Felipe Antaya, Le Devoir, 4 janvier 2017
  48. Gérald Bronner, La démocratie des crédules, PUF, 2013
  49. a et b (en) Ned Simons, « Tory MP Sarah Wollaston Switches Sides in EU Referendum Campaign », huffingtonpost.co.uk,‎ (lire en ligne)
  50. (en) « The UK's EU membership fee », sur Full Fact,‎ (consulté le 11 juillet 2016)
  51. (en) Anthony Reuben, « Reality Check: Would Brexit mean extra £350m a week for NHS? », BBC News,‎ (lire en ligne)
  52. (en) Patrick Worrall, « FactCheck: do we really send £350m a week to Brussels? », Channel 4 News,‎ (lire en ligne)
  53. Le chef du UKIP admet que l’un des arguments phares des pro-« Brexit » était faux, Jérémie Baruch, Le Monde, 24 juin 2016
  54. Une semaine après son élection, Trump fait déjà marche arrière sur des dossiers-clés, Le Monde 15 novembre 2016
  55. Climat, Clinton, torture: Trump revient sur ses promesses, La Dépêche, 22 novembre 2016
  56. a et b Trump le pragmatique, Robert Jules, La Tribune, 23 novembre 2016
  57. a et b Au fond, Trump est un pragmatique qui ne s'embarrasse pas d'une réflexion doctrinale, Le Vif, 24 novembre 2016
  58. Pour Obama, Trump est "un pragmatique", pas "un idéologue", France info, 15 novembre 2016
  59. (en) « The post-truth world: Yes, I’d lie to you », The Economist,‎
  60. Gérald Bronner, La Démocratie des crédules, PUF, 2013
  61. La téléréalité : vérité ? mensonge ? Serge Beaucher, Le magazine des diplômés et des partenaires de l'Université Laval. Entretien avec Estelle Lebel, professeure au Département d'information et de communication, Marguerite Lavallée, professeure à l'École de psychologie, Jean-Jacques Simard, professeur au Département de sociologie, Bernard Arcand, professeur au Département d'anthropologie
  62. Des politiques champions dans la course à l'émotion, Eric Aeschimann, Libération, 14 juillet 2004
  63. Le choc Trump : pourquoi nous sommes « après la vérité », Claude Poissenot, The conversation, 22 novembre 2016,
  64. "Post-vérité", Réforme, éditorial du 24 novembre 2016
  65. (en) Roy Boston, « Humanists and the Rise of "Post-Truth America" », The Humanist,‎ (consulté le 11 juillet 2016)
  66. (en) Chris Cillizza, « Donald Trump's post-truth campaign and what it says about the dismal state of US politics », The Independent,‎ (lire en ligne)
  67. (en) Michael Deacon, « In a world of post-truth politics, Andrea Leadsom will make the perfect PM », The Daily Telegraph,‎ (lire en ligne)
  68. (fr) « Les fausses informations sur Facebook ont atteint des audiences record avant l'élection de Trump », lesechos.fr,‎ (lire en ligne)
  69. (en) Jayson Harsin, « That's Democratainment: Obama, Rumor Bombs and Primary Definers », sur Flow TV (consulté le 31 août 2016)
  70. (en) Farhad Manjoo, True Enough, Hoboken, New Jersey, John Wiley & Sons, , ?
  71. Pierre-André Taguieff, La foire aux illuminés : ésotérisme, théorie du complot, extrémisme, Paris, Mille et une nuits, (ISBN 978-2-842-05925-5), p. 75-107 et 126-132
  72. Gérald Bronner. Interview par Antonio Fischetti. Conspirationnistes et djihadistes, même combat. Charlie Hebdo. 4 mars 2015.
  73. William Davis, The Age of Post-Truth Politics, The New York Times, 28 août 2016
  74. Post-vérité : « Les gens vont devoir commencer à traiter les contenus numériques avec plus de scepticisme », William Davies, entretien avec Tolly Taylor, Libération, 28 décembre 2016
  75. « Médias. Comment le numérique a ébranlé notre rapport à la vérité », Courrier international,‎ (lire en ligne)
  76. Le spectre de la désinformation russe derrière les « fake news » sur Internet, Luc Vinogradoff, Le Monde, 30 novembre
  77. L'entretien a été publié peu après l'annonce des résultats de l'élection du président des États-Unis mais réalisé avant.
  78. L'Autre Quotidien épluche les méthodes des instituts de sondage, Alain Garrigou, entretien réalisé par Véronique Valentino, L'autre Quotidien, 16 novembre 2016
  79. a et b Noam Chomsky : Trump et la suite, Arrêts sur images, 1er décembre 2016
  80. Poutine a directement cherché à favoriser Trump, affirme le renseignement américain, Le Monde, 6 janvier 2017
  81. Donald Trump contre-attaque, Gilles Paris, Le Monde, 11 janvier 2917
  82. Gérald Bronner, La démocratie des crédules, PUF, 2013
  83. Interférences, post-vérité et post démocratie, François Bernard Huyghe, Médiapart, 8 janvier 2017
  84. La Technique ou l'Enjeu du siècle, Economica, 2008; 1ère édition, 1954
  85. Propagandes, Economica, 2008; 1ère édition, 1962
  86. Kennedy doit-il vraiment sa victoire de 1960 à la télé ? David Greenberg, Slate,
  87. Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber-Raisons d'agir, 1996
  88. http://www.philo5.com/Les%20philosophes%20Textes/McLuhan_LeMediumEstLeMessage.htm
  89. Régis Debray, Manifestes médiologiques, Gallimard, 1994, p. 17
  90. Traduction libre. Is Google Making Us Stupid? - The Atlantic
  91. Internet rend-il bête ? Nicholas Carr, Robert Laffont, 2011
  92. Internet rend-il bête ?, Colblog, Christian Colbeaux, Colblog, 7 décembre 2011
  93. La fin des journaux et l'avenir de l'information, Bernard Poulet, Folio, 2011
  94. La Démocratie des crédules, Gérald Bronner, PUF, 2013
  95. Guy Debord, La société du spectacle, 1967; réédition : Gallimard/Folio, 1992, p. 19
  96. Ibid. p.17
  97. Ibid. chapitre 2 (p. 33 sq)
  98. Guy Debord, Correspondance, volume 2, Fayard, 2001, p. 177
  99. Jacques Ellul, L'illusion politique, 1965. 3e édition : La table ronde, 2004, p. 97
  100. Jacques Ellul, La Technique ou l'Enjeu du siècle, 1952; réédition Economica, collection « classiques des sciences sociales », 2008, p. 18
  101. Jacques Ellul, L'illusion politique, 1965. 3e édition : La table ronde, 2004, pp. 68-69
  102. Ibid. Pp. 63 sq.
  103. La « politique entertainment » : entre pouvoir et divertissement, Profondeur de champs, 18 décembre 2014
  104. Daniel Psenny, « Les politiques se piquent à « l’infotainment » », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  105. Débat public et Internet : un duo peu vertueux, Stéphane Cozzo, Wordpress, 6 juin 2013
  106. Justin Trudeau à l’ère de la post-vérité, Emmanuelle Latraverse, Radio Canada, 20 novembre 2016
  107. Bienvenue dans l'ère de la post-vérité sexuelle, Maïa Mazaurette, GQ, 7 janvier 2017
  108. La "post-vérité" menace-t-elle la présidentielle ?, émission "Du grain à moudre", France Culture, 6 janvier 2017
  109. Facebook a-t-il fait le jeu de Donald Trump ? Emmanuel Paquette, L'Express, 15 novembre
  110. Post Vérité. mot de l'année du dictionnaire Oxford, 16 novembre 2016
  111. Zuckerberg nie l'influence de Facebook dans la victoire de Trump, mais promet des évolutions, Libération, 13 novembre 2016
  112. Désinformation sur Facebook : Obama dénonce un système où « les faits et la vérité n’ont pas d’importance », Le Monde, 18 novembre 2016
  113. Facebook part en guerre contre la désinformation, Le Point, 19 novembre 2016
  114. "Donald Trump a été élu à cause de moi", admet un créateur de sites de fausses informations, Marie-Adélaïde Scigacz, France Info, 17 novembre 2016
  115. Aux racines (vertes) de la « post-vérité », Stéphane Foucart, Le Monde, 26 décembre 2012
  116. La politique à l’ère de la post-vérité, Benoît Hopquin, Le Monde, 21 novembre 2016
  117. Comment la techno bouleverse-t-elle notre rapport aux faits ? Hubert Guillaud, Internetactu.net, 16 septembre 2016
  118. Propos rapporté par Eugénie Bastié, « Post-vérité » : les politiques mentent-ils plus qu'avant ? Le Figaro, 21 novembre 2016
  119. Google is not ‘just’ a platform. It frames, shapes and distorts how we see the world, Carole Cadwalladr, The Guardian, 11 décembre 2016
  120. À l'ère de la post-vérité, Internet est sommé de dire la vérité, Vincent Glad, Libération, 22 décembre 2016
  121. The surprising origins of ‘post-truth’ – and how it was spawned by the liberal left, Andrew Calcutt, The Conversation, 18 novembre 2016. Traduit en français le 8 décembre dans Atlantici sous le titre Comment la gauche libérale a inventé la "post-vérité" puis le 10 dans l'hebdomadaire Le Point sous le titre Pour en finir avec le concept de "post-vérité" !
  122. Post-vérité… ou simplement relativisme ? Laetitia Strauch-Bonart, Le Point, 19 décembre 2016
  123. Brice Couturier, Post-vérité : la gauche aussi a ses responsabilités, Le Tour du monde des idées, France Culture, 12 janvier 2017
  124. « Non, ce n’est pas la faute des élites si Donald Trump a gagné », Dominique Rousseau, Le Monde, 14 novembre 2016
  125. Barack Obama: «Donald Trump n’est pas un idéologue mais un pragmatique», Le Soir, 14 novembre 2016
  126. On est entré dans l’ère post-bistrot plutôt que post-vérité, Joëlle Kuntz, Le Temps, 20 décembre 2016
  127. Au bon temps de la vérité, Jean Amann, La Liberté, 26 novembre 2016
  128. Trump booster Scottie Nell Hughes gets blasted on NPR after saying ‘there’s no such thing as facts’, David Ferguson, Raw Story, 1er décembre 2016
  129. « Malheureusement, les faits, cela n'existe plus », estime une journaliste pro-Trump, Claire Levenson, Slate, 3 décembre 2016
  130. Facts Don’t Matter, The New Yorker, 29 novembre 2016
  131. Eli Pariser, The Filter Bubble: What the Internet Is Hiding from You, Penguin Press, New York, mai 2011
  132. Bulles de filtrage : il y a 58 millions d’électeurs pro-Trump et je n’en ai vu aucun, Julien Cadot, Numérama, 9 novembre 2016
  133. La technique ou l'enjeu du siècle, Jacques Ellul, 1954; 3e édition : Economica, 2008
  134. Yes, I’d lie to you, The Economist, 10 septembre 2016. Traduction : L’ère du ‘post-factuel' et de la 'post-vérité' en politique, Le nouvel économiste, 26 septembre 2016
  135. Jacques Ellul, Propagandes, 1962. Réédition, 1990, Economica, coll. "classiques des sciences sociales", p. 158.
  136. a, b et c L'illusion politique. Approche technocritique du populisme, Technologos Marseille-Aix
  137. Citation d'Ellul reprise sur la page d'accueil de l'association.
  138. a, b et c Politique post-vérité ou journalisme post-politique ? Frédéric Lordon, Le Monde diplomatique, 22 novembre 2016
  139. Ibid.
  140. Après la vérité ? Michaël Fœssel, Libération, 1er décembre 2016
  141. Le fact-checking, impuissant mais nécessaire, Daniel Schneidermann, Libération, 27 novembre 2016
  142. « Trump ne demande pas qu’on croie ce qu’il dit, mais qu’on croie en lui », Pascal Engel, Le Monde, 17 novembre 2016
  143. « Les philosophes pragmatistes ne sont ni des adeptes de Trump ni de la post-vérité », Le Monde, 29 novembre 2016
  144. Duarte Rolo, Mentir au travail, PUF
  145. Travail : quand il faut mentir pour réussir, Duarte Rolo, entretien avec Alix Ratouis, Le Point, 14 septembre 2015
  146. Jacques Ellul, Présence au monde moderne, 1948; réédition in Le défi et le nouveau, La table ronde, 2007, page 61
  147. Texte rapporté par l'association Technologos
  148. L’ère de la postvérité a commencé, Stéphane Baillargeon, Le Devoir, 17 décembre 2016
  149. « Il est de notre devoir de consulter diverses sources d’information », Ann Mettler, entretien avec François Quinton, Inaglobal, 18 novembre 2016
  150. Les risques de la société « post-vérité », éditorial, Le Monde, 2 janvier 2017
  151. David Riesman, The Lonely Crowd (1950) ; traduit en français en 1964 sous le titre La foule solitaire.
  152. Vie urbaine, singularité et "post-vérité", Carlos Moreno, La Tribune, 4 janvier 2017
  153. La nécessaire "post-vérité", Didier Raoult, Le Point, 4 janvier 2017
  154. Pourquoi s'offusquer de la post-vérité ? C'est le mode par défaut de notre cerveau, Peggy Sastre, Slate, 4 janvier 2017

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • François-Bernard Huyghe, Désinformation Les armes du faux, Armand Colin, 2016
  • Dominique Wolton, Indiscipliné. La communication, les hommes et la politique, Odile Jacob, 2012
  • Nicholas Carr, Internet rend-il bête ?, Robert Laffont, 2011
  • Bernard Poulet, La fin des journaux et l'avenir de l'information, Folio, 2011
  • Daniel Cornu, Journalisme et vérité. L'éthique de l'information au défi du changement médiatique, Labor & Fides, 2009
    Édition remaniée et actualisée de l’ouvrage paru en 1994 chez le même éditeur : Journalisme et vérité. Pour une éthique de l’information
  • Harry Frankfurt, De l'art de dire des conneries, 10 X 18, collection "Fait et cause", 2006
  • Ralph Keyes, The Post-truth Era : Dishonesty And Deception In Contemporary Life, St. Martin's Press , 2004
  • Jacques Ellul, L'illusion politique, La table ronde, coll. « La petite vermillon », , 3e éd. (1re éd. 1965).
  • Benjamin Constant et Emmanuel Kant, Le droit de mentir, Mille et une nuits, 2003
    Compilation de deux essais constituant en 1797 une controverse entre les deux philosophes :
    "Des réactions politiques" de Constant et "D'un prétendu droit de mentir par humanité" de Kant

Articles[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

En anglais

Liens externes[modifier | modifier le code]

En anglais

Radios[modifier | modifier le code]