À une Malabaraise

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À une Malabaraise
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Incipit
« Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche… »Voir et modifier les données sur Wikidata
Explicit
« …Des cocotiers absents les fantômes épars ! »Voir et modifier les données sur Wikidata

À une Malabaraise est un poème de Charles Baudelaire écrit en 1840.

Le poème[modifier | modifier le code]

Texte publié en 1866[modifier | modifier le code]

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est Large à faire envie à la plus belle blanche ;
À l'artiste pensif ton corps est doux et cher ;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître,
Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D'acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ;
Et quand descend le soir au manteau d'écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
Faire de grands adieux à tes chers tamarins ?
Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
L’œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
Des cocotiers absents les fantômes épars !

Traductions en langues étrangères[modifier | modifier le code]

Ce poème a été traduit en de nombreuses langues, notamment en langue anglaise par des auteurs tels le poète Roy Campbell[1], en néerlandais[2], en tchèque[3] mais aussi[4] en allemand, en arabe, en espagnol, en hongrois, en italien, en portugais, en russe…

Contexte[modifier | modifier le code]

Ce poème est le poème no XX du recueil Les Épaves[5].

Charles Beaudelaire publie Les Fleurs du Mal en 1861. Puis en 1866, il publie Les Épaves, recueil constitué de trois parties :

  • un premier chapitre composé d'un seul poème (poème I) ;
  • un second chapitre Pièces condamnées tirées des Fleurs du Mal (poèmes II à XX);
  • un troisième chapitre Bouffonneries constitué de trois poèmes.

Commentaires[modifier | modifier le code]

Le titre[modifier | modifier le code]

Une Malabaraise est une habitante de la région de Malabar sur la côte ouest de l'Inde.

Publication dans l'hebdomadaire L'Artiste[modifier | modifier le code]

Charles Baudelaire publie de poème en 1846 dans l'hebdomadaire L'Artiste, sous le nom de Pierre de Fayis[6].

Le poème se termine alors par les six vers suivants non repris dans les publications suivantes[6] :

Amour de l'inconnu, jus de l'antique pomme
Vieille perdition de la femme et de l'homme,
O curiosité, toujours tu leur feras
Déserter, comme font les oiseaux, ces ingrats,
Pour un lointain mirage et des cieux moins prospères,
Le toit qu'ont parfumé les cercueils de leurs pères.

Dans cette publication[6] :

ce poème portait le titre À une indienne ;
le vers 2 était :
Est large à faire envie à la plus fière blanche ;
les vers 4-5 :
Tes grands yeux indiens sont plus noirs que ta chair
Aux climats chauds et bleus où on Dieu t'a fait naître,
le vers 8 :
Et de chasser du lit les moustiques rôdeurs,
le vers 12 :
Et fredonnes tout bas de doux airs inconnus ;
les vers 22-24 :
Frissonnantes là-bas sans la neige et les grêles,
Que tu regretterais tes loisirs doux et francs
Si le corset brutal martyrisant tes flans,
les vers 27-28 :
L’œil errant et suivant dans nos vastes brouillards,
Des cocotiers natifs les fantômes épars !

et ce dernier vers dans les éditions 1857 et 1865 :

Des cocotiers aimés les fantômes épars !

Datation du poème[modifier | modifier le code]

Le millésimé 1840 est probablement erroné, ce poème datant sans doute du voyage à Maurice en 1842, où une servante de Mme Autard de Bragard put l'inspirer[6], une Indienne affranchie de Bénarès, la sœur de lait et servante de Mme Autard de Bragard[7],[8] voire cette dernière elle-même[9].

Influence d'un poème de Théophile Gautier[modifier | modifier le code]

Ce poème témoigne une influence certaine de la pièce de Théophile Gautier Ce monde-ci et l'autre, issue du recueil Poésies diverses accompagnant La Comédie de la Mort[6] paru en 1838.

Analyse[modifier | modifier le code]

Ce poème est le premier proposé dans le chapitre « Femmes » de l'étude « Baudelaire et la modernité » de l'ouvrage Littérature XIXe siècle, dans la collection dirigée par Henri Mitterand. Dans son introduction, l'auteur termine par ces mots : « Que ce soit l'une de ces « dames des îles » (À une Malabaraise) qui anticipent le portrait de Jeanne Duval, ou l'une de ces « passantes » qui préfigurent les rencontres hasardeuses et anonymes chères aux surréalistes, les femmes de Baudelaire font ainsi « germer mille sonnets » où le bonheur s'appelle exotisme, sensualité, raffinement ou mystère »[10].

« Les deux derniers vers ne sont pas les plus beaux des Fleurs du Mal mais sont de grande importance, par un dédoublement qui s'y dessine, entre femme heureuse et choyée, et femme victime, et qui va dominer toute la grande œuvre à venir et lui assurer sa qualité spirituelle »[11], Elvire Maurouard dans son ouvrage Les beautés noires de Baudelaire conclut « l’exagération des hanches est décrite comme un atout pour la Noire puisqu’elle fait envie à la plus belle Blanche »[12].

Ce poème ne fait partie ni de l'Anthologie de la poésie française de Georges Pompidou ni de l'Anthologie de la Bibliothèque de la Pléiade.

Il fait l'objet d'une analyse dans l'ouvrage britannique French Cultural Studies: Criticism at the Crossroads[13].

Le poème et les arts[modifier | modifier le code]

Musique[modifier | modifier le code]

Le poème a été chanté par plusieurs chanteurs, tels Georges Chelon[14], Léo Ferré[15] en 1967[16] ou encore le groupe Exsangue en 2016[17].

Gravure[modifier | modifier le code]

Le poème a inspiré André Domin (1883–1962) dans l'une de ses lithographies[18].

Lecture[modifier | modifier le code]

Le poème a été lu par de nombreux acteurs, dont Jean-Louis Barrault dans une émission de France-Culture en 1962[19]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Trois traductions en anglais du poème.
  2. Traduction en néerlandais du poème.
  3. Traduction en tchèque du poème.
  4. Traduction du poème en allemand, en arabe, en espagnol, en hongrois, en italien, en portugais, en russe.
  5. Œuvres de Baudelaire, tome 1, 1er volume de la collection La Pléiade, p. 179-180.
  6. a, b, c, d et e Œuvres de Baudelaire, tome 1, 1er volume de la collection La Pléiade, p. 619.
  7. Robert-Benoît Chérix, Commentaire des "Fleurs du mal" : essai d'une critique intégrale : avec introduction, concordances et références, notes et index, Slatkine, 1993, 500 pages, [p. 228 [lire en ligne].
  8. Le voyage de Charles Baudelaire aux Mascareignes.
  9. Les maîtresses de Baudelaire.
  10. Collection dirigée par Henri Mitterand, Littérature XIXe siècle, éditions Nathan, 1986 p. 393 (ISBN 2-09178-861-9).
  11. Elvire Jean-Jacques Maurouard, Les beautés noires de Baudelaire, Karthala Éditions, 2005 p. 39-40 [lire en ligne] [présentation en ligne].
  12. Alain Mabanckou, « Mais pourquoi Baudelaire et les autres aimaient-ils les beautés noires ??? », sur le site congopage, portail d’information, d’analyse et de débats sur le Congo-Brazzaville, (consulté le 10 septembre 2018).
  13. Marie-Pierre Le Hir, Dana Strand, French Cultural Studies: Criticism at the Crossroads, SUNY Press, 22 juin 2000, 325 pages, p. 174-175 [lire en ligne].
  14. Georges Chelon chante Les Fleurs du Mal / Charles Baudelaire volume 2.
  15. Le poème chanté par Léo Ferré.
  16. Léo Ferré chante Baudelaire.
  17. Le poème chanté par le groupe belge Exsangue en 2016.
  18. Lithographie en couleurs d’André Domin, in Suite de vingt-six gravures pour illustrer Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, Paris, 1920.
  19. Charles Baudelaire lu par Jean-Louis Barrault (1962).