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Portail:Littérature/Invitation à la lecture/Sélection/janvier 2007

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s:Femmes soyez soumises

Voltaire - Femmes

« Quoi ! Parce qu'un homme a le menton couvert d'un vilain poil rude, qu'il est obligé de tondre de fort près, et que mon menton est né rasé, il faudra que je lui obéisse très humblement ? Je sais bien qu'en général les hommes ont les muscles plus forts que les nôtres, et qu'ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué : j'ai peur que ce ne soit là l'origine de leur supériorité.

Ils prétendent avoir aussi la tête mieux organisée, et, en conséquence, ils se vantent d'être plus capables de gouverner ; mais je leur montrerai des reines qui valent bien des rois. On me parlait ces jours passés d'une princesse allemande qui se lève à cinq heures du matin pour travailler à rendre ses sujets heureux, qui dirige toutes les affaires, répond à toutes les lettres, encourage tous les arts, et qui répand autant de bienfaits qu'elle a de lumières. Son courage égale ses connaissances ; aussi n'a-t-elle pas été élevée dans un couvent par des imbéciles qui nous apprennent ce qu'il faut ignorer, et qui nous laissent ignorer ce qu'il faut apprendre. Pour moi, si j'avais un État à gouverner, je me sens capable d'oser suivre ce modèle. »


Voltaire (1694-1778) - Femmes, soyez soumises à vos maris (1768)

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s:Patriotisme économique

Alphonse Allais - Lettre à Paul Déroulède

«[...] Vous devez bien comprendre, mon cher Paul, qu’avec le caractère ci-dessus décrit, j’ai la plus vive impatience de voir Français et Allemands se ruer, s’étriper, s’égueuler comme il sied à la dignité nationale de deux grands peuples voisins. Il n’y a qu’une chose qui m’embête dans la guerre, c’est sa cherté vraiment incroyable. On n’a pas idée des milliards dépensés depuis vingt-cinq ans, à nourrir, à armer, à équiper les militaires, à construire des casernes, à blinder des forts, à brûler des poudres avec ou sans fumée.

Tenez, moi qui vous parle, j’ai vu dernièrement, à Toulon, un canon de marine dont chaque coup représente la modique somme de 1,800 fr. (dix-huit cents francs). Il faut que le peuple français soit un miché bougrement sérieux pour se payer de pareils coups. Vous l’avouerai-je, mon cher Paul, ces dépenses me déchirent le cœur ! Pauvre France, j’aimerais tant la voir riche et victorieuse à la fois ! Et l’idée m’est venue d’utiliser la science moderne pour faire la guerre dans des conditions plus économiques. Pourquoi employer la poudre sans fumée, qui coûte un prix fou, quand on a le microbe pour rien ? Intelligent comme je vous sais, vous avez déjà compris. [...]»

Alphonse Allais (1854-1905) - Deux et deux font cinq, « Patriotisme économique » (1895)

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s:Neige

À la vérité, à cette heure-ci tout Kars avait compris qu'il s'agissait d'une insurrection ou qu'en tout cas des choses bizarres se passaient dans la ville sillonnée par deux tanks lourds et obscurs comme des fantômes, mais comme cela s'était déroulé à la fois dans une pièce montrée à la télévision et dehors sous une neige absolument ininterrompue comme dans les contes d'autrefois, il n'y avait pas de sentiment de peur. Seuls ceux qui se mêlaient de politique se faisaient un peu de souci.

Orhan Pamuk (Prix Nobel 2006) - Neige, éditions Gallimard 2005 (p.196)

s:Cordillère

Cordillère - Gabriela Mistral

« Chair pétrifiée de l’Amérique,

hallali de pierre éboulée,

rêve de pierre, notre rêve,

pierres du monde avec leurs pâtres ;

pierres qui se dressent d’un coup

afin de s’unir à leurs âmes !

Dans la vallée close d’Elqui,

par pleine lune de fantôme,

nous doutons : sommes-nous des hommes

ou bien des rochers en extase !

Les temps reviennent, fleuve sourd,

et on les entend aborder

du Cuzco la meseta, marches

grimpant à l’autel de la grâce.

Sous la terre tu as sifflé

pour le peuple à la peau ambrée;

ton message, nous le dénouons

enveloppé de salamandre;

et dans tes brèches, par bouffées,

nous recueillons notre destin.  »

Gabriela Mistral (1889-1957) - Prix Nobel 1945, Cordillera, éditions Orphée/La Différence, 1989. Traduit de l’espagnol (Chili) par Claude Couffon. [1]

s:Paul et Virginie

Tempête - Bernardin de Saint-Pierre

La mer, soulevée par le vent, grossissait à chaque instant, et tout le canal compris entre cette île et l'île d'Ambre n'était qu'une vaste nappe d'écumes blanches, creusée de vagues noires et profondes. Ces écumes s'amassaient dans le fond des anses à plus de six pieds de hauteur, et le vent, qui en balayait la surface, les portait par-dessus l'escarpement du rivage à plus d'une demi lieue dans les terres. A leurs flocons blancs et innombrables qui étaient chassés horizontalement jusqu'au pied des montagnes, on eût dit d'une neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les signes d'une longue tempête ; la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s'en détachait sans cesse des nuages d'une forme horrible, qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux, tandis que d'autres y paraissaient immobiles comme de grands rochers. On n'apercevait aucune partie azurée du firmament ; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre, de la mer et des cieux.

Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), Paul et Virginie, 1788


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s:La Fille du capitaine

Alexandre Pouchkine - Pougatcheff

« Je vous informe par la présente que le fuyard et schismatique Cosaque du Don Iéméliane Pougatcheff, après s’être rendu coupable de l’impardonnable insolence d’usurper le nom du défunt empereur Pierre III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles dans les villages du Iaïk, et pris et même détruit plusieurs forteresses, en commettant partout des brigandages et des assassinats. En conséquence, dès la réception de la présente, vous aurez, monsieur le capitaine, à aviser aux mesures qu’il faut prendre pour repousser le susdit scélérat et usurpateur, et, s’il est possible, pour l’exterminer entièrement dans le cas où il tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos soins. »

Alexandre Pouchkine (1789-1837) - La Fille du capitaine 1836 (Chapitre VI)

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