Zeugma (stylistique)
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Le zeugma, substantif masculin, désigne une figure de style qui consiste en deux aspects : soit il force un terme à s’accorder avec plusieurs déterminants alors que sur le plan sémantique un seul peut normalement convenir ; soit les autres termes d’une phrase suivent par ellipse l’accord d’un terme principal alors qu’ils devraient s’accorder différemment ou en genre ou en nombre. Dans le premier cas, le zeugma s’apparente à la syllepse de sens et, dans l’autre, à la syllepse grammaticale.
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[modifier] Étymologie
Du grec « ζεΰγμα » : « zeûgma », « lien, joug, union ». Bailly fait venir l’emploi des rhéteurs grecs et le définit comme une construction par laquelle on mettait deux sujets en relation avec un seul attribut[1]. Le mot « zeugma » a été repris tel quel mais dans le genre neutre par les Latins dans la définition rhétorique que nous connaissons: « construction d’un terme avec plusieurs déterminants dont un seul convient[2]. Le vocable « zeugma » est accepté par nombre de rhétoriciens contemporains mais on trouve toujours chez quelques auteurs la graphie moins tonique de « zeugme[3] ». Les deux mots cohabitent depuis le XVIIe siècle[4]. On note l’emploi assez récent du mot « attelage » qui est probablement la traduction du "zeugma" grec (joug) et semble faire double emploi. Cependant, Henri Morier, de son côté, a partagé les deux aspects en donnant le nom d’ « attelage » à la figure de sens et le nom de « zeugme » à la figure de grammaire[5].
[modifier] Une figure des langues anciennes
Le zeugma est utile dans la versification latine, ne serait-ce que pour la prosodie et la concision. Il est fréquent chez des poètes comme Virgile.
« ...oculos dextramque precantem
Protendens... »
— Virgile, Énéide, (XII, 930-1)
[levant les yeux et une main implorante...]
-
- le verbe latin « protendens » est plus précis que le français : tendre (la main) et lever (les yeux) « en avant ». Le regard et la main sont conjoints dans une attitude de supplication.
« Arma virumque cano, Trojae qui primus ab oris [in] Italiam fato profugus Laviniaque venit [in] litora. »
— Virgile, Énéide,(I,1-3)
[Je chante les combats du héros qui a fui les rivages de Troie et qui, prédestiné, parvint le premier [en] Italie, [aux] bords de Lavinium...]
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- une traduction serrée n’est pas toujours possible. L’accusatif qui rend compte d’une destination se prive parfois en latin d’une préposition telle « in » ou « ad ». Dans ce cas particulier, c’est le verbe « venit » qui régit deux accusatifs de lieux différents : Italia et Lavinia litora.
[modifier] La figure de sens
La figure « assortit un terme de plusieurs qualifiants ou circonstants sémantiquement hétérogènes.[6] ».
[modifier] Un verbe et deux compléments
Il s’agit principalement de verbes gérant une idée concrète et une idée abstraite, cette dernière n’étant pas habituellement assortie , contrairement à la syllepse, aux diverses acceptions du verbe. Au-delà de la simple union entre deux compléments sémantiquement inconciliables, le principe du zeugma est de faire admettre une image qui, employée seule, serait a priori incohérente.
« Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours. »
— Guillaume Apollinaire, Alcools
- les amours d’une personne ne peuvent couler comme de l’eau. À l’instar de la catachrèse, la figure reprend l’illustration de l’eau qui passe sous le pont avec la valeur symbolique qui lui est la plus naturelle, celle du temps qui s’écoule impassible; et l’amour qui naît et qui meurt à travers la fuite du temps, prend tout son sens nostalgique (zeugma).
« Ces larges murs pétris de siècles et de foi. »
— Alphonse de Lamartine
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- de même, la pierre ne se crée pas à partir d’une chose abstraite comme la foi. Mais c’est bien la foi qui fait construire les lieux de culte et qui les entretient.
« Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre,
Parlent encor de vous en remuant la cendre
De leur foyer et de leur cœur ! »
— Victor Hugo, Oceano nox
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- alliance audacieuse : le cœur comme un « cendrier », comparaison heureusement transfigurée par la première image comme le siège des regrets de l’amour défunt.
[modifier] Un verbe et deux subordonnées
- Verbe régissant des subordonnées infinitive et conjonctive
« Ils savent compter l'heure et que la terre est ronde. »
— Musset
« Elle lui a demandé de faire ses valises et qu'il parte immédiatement »
- Verbe régissant un complément d'objet et une subordonnée
« J'ai dit mon retour à Combourg et comment je fus accueilli par mon père. »
— Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe
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- comme souvent cette phrase peut être autrement formulée ; et l'auteur aurait pu aussi bien dire : « et la manière dont je fus accueilli »
« Ah ! savez-vous le crime et qui vous a trahie ? »
— Racine, Iphigénie
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- ce vers dramatique illustre une rupture syntaxique motivée par l'élan émotionnel du personnage (voir article anacoluthe).
[modifier] La figure de grammaire
Ce type de construction est toujours elliptique. Il évite d’avoir à répéter un même verbe, même si sa forme conjuguée doit être différente. La compréhension d’une telle phrase est un peu comparable à celle de la syllepse grammaticale. Littré fait la distinction entre « zeugma simple » où les verbes sous-entendus sont identiques et le « zeugma composé » où ils sont différents.
- Verbe régissant des compléments qui ne s'accordent pas en nombre ou en genre
« Je dépeuple l’État des plus heureux Monarques ;
La foudre est mon canon, les Destins mes soldats [« est » ; « sont »] »
— Pierre Corneille, L'Illusion comique, II,2,239
« Je mange une pomme, vous une orange. [« mange » ; « mangez »] »
« Je trouve cette jeune fille très intelligente mais je ne sais pas si son jeune frère l’est autant.[s’il est aussi intelligent] »
« Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours.[« coule » ; « coulent »] »
— Guillaume Apollinaire, Alcools
- Verbe régissant par licence poétique deux régimes différents
Henri Morier a relevé un autre type de zeugma qui touche à la syntaxe. Mais si de grands poètes s’y sont aventurés, elle reste fondamentalement une faute de langage.
« Sa haine ou son amour, sont-ce les premiers droits
Qui font monter au trône ou [en] descendre les rois ? »
— Jean Racine, La Thébaïde
-
- le changement de régime du verbe « descendre » est probablement motivé par la compacité de l’alexandrin. Si un grammairien rigoureux rechigne à cause du solécisme, le couple des contraires « monter-descendre » passe mieux à la déclamation.
« Quoi ! vous parlez encor de vengeance et de haine
Pour celle dont vous-même allez faire une reine ? »
— Pierre Corneille, Rodogune
-
- la paire « vengeance-haine » est moins favorable à gagner la mansuétude. On parle « de la haine pour » mais « de la vengeance contre ».
[modifier] Faux zeugmas
« Il parlait en anglais et en gesticulant »
-
- dans cette phrase, le verbe principal ne régit pas directement « en gesticulant » qui est un gérondif indépendant. L’alliance est forcée par une simple symétrie syntaxique aux fins d’humour.
« J’ai traversé la France et une crise de désespoir.[7] »
-
- dans ce genre populaire de construction à simple prétention humoristique, on ne peut aussi trouver un lien logique entre un parcours terrestre et une crise morale. L’alliance est artificielle et le comique est issu de l’irrésolution du zeugma qui tient du coq-à-l’âne. Ce type de construction parodique est pimentée parfois par une connotation gauloise.
[modifier] Voir aussi
[modifier] Notes et références
- ↑ Rhéteurs grecs, édition de Walz (1836) et édition de Spengel (1856)
- ↑ Félix Gaffiot, Dictionnaire Latin-Français
- ↑ Le lexicologue Émile Littré reconnaissait seulement la graphie « zeugme » mais le Robert donne les deux.
- ↑ Le Grand Robert, 1975
- ↑ sens tout de même contraire à celui du zeugma en rhétorique latine
- ↑ Georges Molinié
- ↑ tiré de 500 jeux avec les mots, Larousse, 2004, Laurent Raval & Thierry Leguay
[modifier] Bibliographie
[modifier] Bibliographie des figures de style
- Quintilien (trad. Jean Cousin), De L'institution oratoire, t. I, Les Belles Lettres, coll. « Bude Serie Latine », Paris, 1989, 392 p. (ISBN 2251012028)
- Antoine Fouquelin, La Rhétorique Françoise, A. Wechel, Paris, 1557
- César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou Des diferens sens dans lesquels on peut prendre un mème mot dans une mème langue, Impr. de Delalain, 1816, 362 p..
Nouvelle édition augmentée de la Construction oratoire, par l'abbé Batteux. Disponible en ligne
- Pierre Fontanier, Les figures du discours, Flammarion, Paris, 1977 (ISBN 2080810154)
- Patrick Bacry, Les figures de style : et autres procédés stylistiques, Belin, coll. « Collection Sujets », Paris, 1992, 335 p. (ISBN 2-7011-1393-8 (br.))
- Bernard Dupriez, Gradus,les procédés littéraires, 10, coll. « Domaine français », Paris, 2003, 540 p. (ISBN 2264037091)
- Catherine Fromilhague, Les figures de style, Armand Colin, coll. « 128 Lettres », Paris, 2007 (ISBN 978-2-2003-5236-3)
- Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, LGF - Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d'aujourd'hui », Paris, 1996, 350 p. (ISBN 262531-3017-6)
- Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Presses Universitaires de France, coll. « Grands Dictionnaires », Paris, 1998 (ISBN 2130493106)
- Michel Pougeoise, Dictionnaire de rhétorique, Armand Colin, Paris, 2001, 16x24 cm, 228 p. (ISBN 9782200252397)
- Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Presses Universitaires de France, coll. « Premier cycle », Paris, 1991, 15 cm x 22 cm, 256 p. (ISBN 2-13-043917-9)
- Van Gorp, Dirk Delabastita, Georges Legros, Rainier Grutman et al., Dictionnaire des termes littéraires, Honoré Champion, Hendrik, 2005, 533 p. (ISBN 978-2745313256)

