Youenn Drezen

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Yves Le Drézen, né en 1899 à Pont-l'Abbé et mort en 1972 à Lorient, dit Youenn Drezen de son patronyme breton, alias Corentin Cariou ou encore Tin Gariou, est un journaliste et écrivain populaire de langue bretonne[1].

Origine[modifier | modifier le code]

Il est né dans une famille modeste. Son père décède en 1911, laissant huit enfants à élever par sa jeune veuve. Remarqué par les pères missionnaires de Picpus, il part pour leur séminaire de Hondarribia au Pays basque espagnol. Il y rencontre Jakez Riou et Jakez Kerrien et, tout en menant des études théologiques, littéraires et scientifiques, ces exilés redécouvrent la langue bretonne et entrevoient la possibilité d’en épurer les formes pour en faire une langue littéraire. Persuadé de n'avoir pas la vocation missionnaire, Drezen revient en Bretagne en 1917 (ultérieurement, sa nouvelle Sizhun ar Breur Arturo évoquera de façon romancée son renoncement à la vocation). Il rencontre, à l'occasion de son service militaire à Rennes, les jeunes responsables de l’Unvaniezh Yaouankiz Breiz, Maurice (Morvan) Marchal (19 ans), Jean (Yann) Bricler (15 ans), Olivier Mordrelle alias Olier Mordrel (18 ans), Gefflot (17 ans), qui venaient, dans leur organe Breiz Atao, de publier une des premières professions de foi nationalistes bretonnes, et la plus radicale.

Journaliste[modifier | modifier le code]

Sa carrière de journaliste débute en 1924, il entre à la rédaction brestoise du Courrier du Finistère et y fait venir Jakez Riou. Il participe au Congrès panceltique de Quimper de 1924, avec le maurrassien rennais François Debauvais, l'instituteur communiste Yann Sohier, Jakez Riou, Abeozen, Marcel Guieysse, sous la bannière de Breiz Atao. Il se sent à l'aise à Gwalarn, l'emblématique revue littéraire bretonnante[2] créée en 1922 par Roparz Hemon, à laquelle il donne des traductions de l’espagnol ((Ar vuhez a zo un huñvre de Calderón, du grec ancien (Eschyle) et des poèmes dont Nozvez arkus e beg an enezenn ((fr): Nuit de veille à la pointe de l'île) écrit en mémoire de Jakez Riou en 1938 et réécrit en 1960 (Al Liamm, 151).

Écrivain[modifier | modifier le code]

En mars 1925, il traduit en breton des œuvres classiques dont deux pièces d'Eschyle, Prométhée enchaîné et Les Perses, aussi bien que des œuvres contemporaines (Synge). Il mène de front sa carrière d'écrivain original : une œuvre féconde et variée mêlant poèmes, romans, nouvelles et pièces de théâtre dont la grande particularité est d'avoir été entièrement écrite en breton. Certains romans ont fait l'objet d'une traduction (par son compatriote Pierre Jakez Hélias entre autres). Il est l’un des meilleurs écrivains en breton, car il a su mêler la vigueur de son parler à une recherche de la perfection littéraire, parfois par l’euphonie. À la recherche d'un art total, il s'est attaché à faire illustrer ses œuvres par des artistes contemporains (René-Yves Creston, Xavier Haas), ce qui l'amène à adhérer à l'association artistique des Seiz Breur.

Youenn Drezen a aussi traduit des livres pour les enfants, publiés par la maison éditrice de Gwalarn, distribués gratuitement dans les écoles aux enfants ayant participé à des concours de rédaction en langue bretonne. Par exemple des œuvres de Beatrix Potter, ou Priñsezig an dour, écrite et illustré par G. H. Rotman.

Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

La Seconde Guerre Mondiale ne ralentit pas ses activités. Il publie régulièrement des articles, certains ouvertement autonomistes et anti-français, dans L'Heure bretonne, organe du Parti national breton, récemment réédités, ainsi que dans Stur (dirigé par Mordrel), Galv (dirigé par Hervé Le Helloco) et La Bretagne du vichyste Yann Fouéré. En 1941, il publie son roman breton, Itron Varia Garmez (édition française, Denoël, 1943 : Notre-Dame Bigoudenn), qui raconte la vie des pauvres gens de Pont-l'Abbé durant la Grande Dépression ainsi que l'arrivée du Front populaire en 1936.

Peu après, il est pigiste à Radio Rennes Bretagne, écrit des pièces radiophoniques de facture traditionnelle et y prononce des causeries. Le 24 octobre 1942, elle porte sur la race et le sport (« Ar ouenn hag ar sport »)[3], où il fustige la France sportive multiraciale (« ... Et ils laissent l'étranger, baptisé Français, porter le drapeau de leur honneur, alors qu'ils n'ont pas le droit du "sang" »)[4]. En 1943, il dirige le journal bilingue Arvor dont il fait le premier hebdomadaire entièrement en breton. Il publie dans ce même journal des textes violemment antisémites[5] et contre les Alliés (motivés par les 2 300 victimes des bombardements de septembre 1943 sur Nantes). Sa causerie du 24 octobre 1942 paraît dans le n° 104 d'Arvor le 10 janvier 1943[3].

Ses activités pendant l'occupation lui valent d'être inquiété à la Libération[6]. Il est arrêté le 6 septembre 1944 puis interné au camp Margueritte de Rennes. Libéré le 10 janvier 1945, son dossier est classé sans suite, mais il fait l'objet d'une interdiction de séjour en Bretagne d'un an[7]. Il est alors soutenu par René-Yves Creston et Marcel Cachin [8].

Après la guerre[modifier | modifier le code]

Drezen réside ensuite à Nantes où il tient le Café des halles, 2 rue du pont de l'Arche-sèche (c'est l'adresse qu'il revendique sur le "prière d'insérer" de Youenn vras hag e leue), sans cesser de collaborer à Al Liamm, la revue continuatrice de Gwalarn. Pour les débuts de la revue il compose un court et élégant récit autobiographique - Sizhun ar breur Arturo - à travers lequel il entend d'une part redire aux milieux anticléricaux que le breton et la religion ne sont pas inséparables et d'autre part remettre à l'esprit des catholiques que face aux lois de 1901 et 1905 l'Église elle-même n'avait reculé ni devant certaines formes de résistance violente ni devant la poursuite à l'étranger d'activités interdites en France. Puis il se consacre à écrire le roman de sa jeunesse pauvre en Pays Bigouden : Skol Louarn Veïg Trebern (1972-1973). Pour Francis Favereau, ce récit des aventures extrascolaires d'un enfant de huit ans, à la Tom Sawyer, dans l'univers besogneux mais pittoresque de Pont-l'Abbé d'avant 1914, est son chef-d'oeuvre d'après-guerre. Youenn Drezen meurt à Lorient en 1972.

Œuvres[modifier | modifier le code]

Romans et nouvelles[modifier | modifier le code]

  • Mintin Glas (Matin vert), nouvelle ; Brest, Gwalarn, 1927.
  • Kan da Gornog, illustré par René-Yves Creston ; Skrid ha Skeudenn, 1932.
  • An Dour en-dro d'an Inizi (L'Eau autour des îles , nouvelle), couverture en trichromie par Xavier de Langlais ; Brest, Gwalarn (n° 43), mae 1932, 45pp.
    • réédition : An Dour an-dro d'an Inizi ; Brest, Al Liamm, 1970.
  • Itron Varia Garmez ; La Baule, Skrid ha Skeudenn, 1941.
    • Traduit en français par l'auteur : Notre Dame Bigoudenn, préface de Jean Merrien ; P., Denoël, 1943.
    • réédition : P., Denoël (collection Relire), 1977, 227pp (avec préface de Pierre Jakez Hélias).
  • Sizhun ar Breur Arturo (La Semaine du frère Arthur), nouvelle ; Brest, Al Liamm, 1971 et 1990 ; éditions An Alarc'h, 2011.
  • Skol Louarn Veïg Trebern (L'École buissonnière du petit Hervé Trebern), roman en trois volumes, préface de P.J. Hélias ; Al Liamm, 1972-1974.
    • traduction en français par l'auteur et Pierre Jakez Hélias : L'École du Renard ; Paris, éd. Jean Picollec, 1986.

Théâtre[modifier | modifier le code]

Traductions[modifier | modifier le code]

  • War varc'h d'ar mor, de J.M. Synge ; Brest, Gwalarn (Levraoueg Gwalarn, 2), 1926, 23pp (tiré à part de Gwalarn 7).
  • Prinsezig en dour, de G.H. Rotman, trad. en collab. avec R. Hemon ; Brest, Gwalarn, 1927.
  • Prometheus ereet - Ar Bersed, gant Aesc'hulos (Eschyle) ; Brest, Gwalarn, 1928 ; Mouladurioù Hor Yezh, 2000 (illustrations de G. Robin et R.Y. Creston).
  • Per ar c'honikl ; Savet e Saozneg gant Beatrix Potter, lakaet e brezoneg gant Y. Drezen ; Brest, Levriou ar Vugale - Gwalarn (Levraoueg Gwalarn, niv. 11), 1928, 32pp ill. (imprimé à Saumur sur les presses de L'École émancipée).
  • Nijadenn an Aotrou skanvig, de G.H. Rotman ; Brest, Gwalarn, 1929.
  • An draoñienn hep heol, de J.M. Synge In War-du ar pal, n°. 2, 1938.
  • Lommig, de X.V. Haas (traduit du français) ; Brest, Skridoù Breizh, 1942.
  • L'herbe de la Vierge, de Jakez Riou ; nouvelles traduites du breton ; Nantes, aux Portes du large, 1947 (comporte une importante préface de Drezen).

Chroniques[modifier | modifier le code]

  • Youenn Drezen Kelaouenner (Chroniques de l'Heure bretonne) ; éd. Hor Yezh, 1990.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Abeozen, Istor lennegezh vrezhonek an amzer-vreman ; Brest, Al Liamm, 1957.
  • Francis Favereau, Littérature et écrivains bretonnants depuis 1945 ; Morlaix, éd. Skol Vreizh, 1991.
  • Lukian Raoul, Geriadur ar skrivagnerien ha yezhourien ; Brest, Al Liamm, 1992.
  • Bernard Le Nail, Dictionnaire des romanciers de Bretagne ; Spezet, éd. Keltia Graphic, 1999.
  • Nicole Le Dimna, Palimpsestes franco-bretons : l'autotraduction de Youenn Drezen ; P., l'Harmattan, 2005 (contient des textes inédits).
  • Yves Le Berre, Qu'est-ce que la littérature bretonne ? Essais de critique littéraire, XVe - XXe siècle ; Presses universitaires de Rennes, 2006.

Vidéo[modifier | modifier le code]

  • Marie Kermarrec, Youenn Drezen, 1899-1972. Images animées ; Rennes, France 3 Ouest et Brest, Kalanna, 2000 (cassette vidéo de 26 min, en breton).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Il portait témoignage du dedans, ayant pu s'identifier, à force de sympathie et d'observation, au petit peuple des faubourgs de Pont-L'Abbé, la fière, la frondeuse, l'irréductible capitale du Pays bigouden. Il était de ce peuple et s'est gardé de jamais en sortir malgré une existence aux multiples avatars et une étonnante culture, préface de P.J. Hélias à Notre-Dame Bigoudenn, 1977
  2. Les colonnes de Gwalarn sont ouvertes à toutes les plumes sans distinction de parti. L'adhésion à Gwalarn n'implique pas l'adhésion au nationalisme breton. La littérature peut être mise au service de la politique, mais elle n'en dépend pas essentiellement. Il y aura place dans notre revue littéraire pour l'idée bretonne ; il y aura place pour un art libre vis-à-vis de toute doctrine. Nous concevons aussi qu'on puisse le faire par pur sentiment esthétique. Manifeste de Gwalarn, 1925
  3. a et b Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée: le mouvement breton et la collaboration, Éditions Apogée,‎ 2006, 383 p., p. 235.
  4. Frañses Favereau, Anthologie de la littérature de langue bretonne au XXe siècle: partie 1919-1944, Skol Vreizh,‎ 2002, 575 p., p. 386.
  5. Françoise Morvan, Le Monde comme si,‎ 2002, « Antipathies ».
  6. Frañses Favereau, Anthologie de la littérature de langue bretonne au XXe siècle: partie 1919-1944, Skol Vreizh,‎ 2002, 575 p., p. 387
  7. Le Bezen Perrot, Hamon Kristian, Yoran Embaner, 2001.
  8. F. Favereau, Lennegezh ar brezhoneg en XXvet kantved, Montroulez, 2003, levrenn II/387

Voir aussi[modifier | modifier le code]