William Isaac Thomas

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William Isaac Thomas est un sociologue américain né aux États-Unis le et décédé le .

Si Albion Small fut le premier directeur du département de sociologie de l'université de Chicago, Thomas fut le sociologue dont les analyses marquèrent la naissance de ce que l'on appelle usuellement l'École de Chicago. Auteur, avec Florian Znaniecki, d'une imposante étude sur l'immigration polonaise, il est également connu pour avoir formulé le "théorème de Thomas". À l'instar de l'école pragmatiste de John Dewey, William James et George Herbert Mead, Thomas sera amené à donner une importance primordiale à la subjectivité des individus. Sociologue engagé dans le réformisme social, ses points de vue sur le crime et la sexualité passaient à l'époque pour iconoclastes. Sa carrière a été marquée par une arrestation pour "interstate transport of females for immoral purposes" (transport, avec le franchissement de la frontière d'un État fédéré, de femmes à des fins immorales) par le FBI, ce qui l'obligea à quitter Chicago. Il acheva sa carrière à New York.

Les paysans polonais[modifier | modifier le code]

Intéressé par les paysans polonais, Thomas recrute Florian Znaniecki, un jeune philosophe polonais, pour l'aider à mener à bien ses recherches. Znaniecki suivra Thomas et le rejoindra à Chicago en 1914. Tous deux ont entamé un travail considérable qui étudiera les immigrants polonais aux États-Unis ainsi que les paysans en Pologne. Tout comme l'anthropologue Franz Boas, Thomas rejette les explications biologiques qui servaient alors à expliquer la réussite sociale. Celle-ci est liée aux valeurs et aux attitudes. Les valeurs sont les éléments culturels objectifs de la vie sociale alors que les attitudes sont des caractéristiques subjectives des individus.

Dans leur travail sur l'immigration polonaise, Thomas et Znaniecki constatent l'existence de trois attitudes générales face aux nouvelles conditions de vie. Premièrement, le philistin est un conformiste soumis à la tradition sociale. Deuxièmement, le bohémien a un caractère instable. Troisièmement, le créatif est réfléchi et ouvert au changement. Pour Thomas et Znaniecki, l'assimilation est donc souhaitable et son opposé, c'est la dissimilitude.

Le théorème de Thomas (1928)[modifier | modifier le code]

Le théorème de Thomas rend compte du fait que les comportements des individus s'expliquent par leur perception de la réalité et non par la réalité elle-même. Il a été formulé à diverses reprises par le sociologue américain William Isaac Thomas. Sa forme la plus célèbre est : « If men define situations as real, they are real in their consequences » (Si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences).

De la définition de la situation au théorème de Thomas[modifier | modifier le code]

En 1923, Thomas présente dans "the unadjusted girl", la notion de définition de la situation. La définition de la situation est selon lui le moment préalable à l'action au cours duquel l'individu examine la situation à laquelle il fait face et réfléchit à ce qu'il souhaite faire. Contrairement au modèle behavioriste, il affirme ainsi que l'action n'est pas la réponse automatique à un stimulus, mais qu'elle résulte d'un point de vue particulier sur une situation donnée. Thomas considère notamment que les individus tendent à définir la situation de façon hédoniste (recherchant d'abord le plaisir), tandis que la société leur enjoint de la définir de façon utilitaire (plaçant la sécurité au premier plan).

En 1928, Thomas enrichit son analyse dans "The Child in America". Puisque la définition de la situation qu'un individu produit constitue un préalable à son action, alors pour saisir les comportements individuels il ne faut pas se référer à la réalité mais à la façon dont les individus la perçoivent. Cette proposition, parfois perçue comme une tautologie aura une grande postérité en sociologie. Elle exprime l'importance qui doit être accordée dans l'explication sociologique aux représentations, même fausses, qui prennent une plus grande importance que la réalité "objective".

Exemple du théorème de Thomas: "Si je pense que M. X est un homme plein de sagesse, j'écouterai ses paroles avec attention, même s'il me demande du sel." Bien que les paroles de M. X soient en l'occurrence triviales, je me comporte conformément à ma définition de la situation : M. X est un sage dont il faut toujours écouter attentivement les paroles.

Thomas en a donné - parmi d'autres - l'exemple suivant: "Il est également très important pour nous de prendre conscience que nous ne gouvernons nos vies, nous ne prenons nos décisions, nous n'atteignons nos buts dans la vie quotidienne ni au moyen de calculs statistiques ni par des méthodes scientifiques. Nous vivons sur des hypothèses. Je suis, par exemple, votre invité. Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas poser de façon scientifique que je n'ai pas l'intention de voler votre argent ou vos petites cuillères. Mais par hypothèse, je n'en ai pas l'intention et vous me traitez en invité."[1]

Postérité du théorème de Thomas[modifier | modifier le code]

Thomas n'a pas revendiqué la production d'un théorème. C'est Robert King Merton, dans "éléments de théorie" et "méthode sociologique", qui a baptisé "théorème de Thomas" l'idée que les représentations des individus avaient une influence sur la réalité. Il en a déduit deux notions, celles de prophétie autoréalisatrice et prophétie autodestructrice.

  • La prophétie autoréalisatrice est un fait qui, bien que ne devant pas se réaliser, devient vrai parce que les individus croient qu'il va advenir.

Merton cite le cas d'une banque dont on raconte qu'elle est en faillite et qui voit alors tous ses créanciers réclamer leur argent. La banque se retrouve de ce fait en faillite.

  • Au contraire, la prophétie autodestructrice devait se réaliser mais ne se réalise pas parce que la croyance des individus les amène à modifier leur comportement.

Un étudiant brillant obtient toute l'année de bonnes appréciations. Convaincu qu'il obtiendra son diplôme avec facilité, il cesse tout effort et échoue finalement. S'il avait continué à travailler comme il le faisait avant d'être convaincu de sa réussite, il serait facilement passé.

À la différence du théorème de Thomas, ce ne sont plus ici les conséquences d'un fait, mais le fait lui-même qui devient vrai ou faux (si l'on prend l'exemple utilisé pour illustrer le théorème de Thomas, le fait que je crois que M. X est un homme sage ne rend pas ses paroles sages). Au contraire du théorème de Thomas, les notions de prophéties autoréalisatrices et autodestructrices n'ont donc qu'une valeur descriptive. On ne peut savoir, a priori, si une croyance se réalisera. On peut simplement, a posteriori, repérer des "prophéties autoréalisatrices", des "prophéties autodestructrices" et des prophéties n'ayant pas eu de tels effets. Par contre, le théorème de Thomas peut-être considéré comme une loi scientifique : les comportements individuels ne peuvent être expliqués à partir de la réalité mais de la façon dont elle est définie par les individus.

Sans qu'une filiation soit toujours revendiquée, de nombreuses théories sociologiques, (l'interactionnisme symbolique de Blumer, l'approche dramaturgique de Goffman, le constructivisme de Berger et Luckmann ou l'effet pygmalion de Rosenthal) sont en partie inspirées du théorème de Thomas.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cité dans Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne; 1. la présentation de soi, Les éditions de minuit, 1973, p. 13

Œuvres[modifier | modifier le code]

Auteur de (liste non exhaustive) :

  • The Polish Peasant in Europe and America. Volume 1 & 2: Primary-group organization (avec Florian Znaniecki) - 1918
  • The Polish Peasant in Europe and America. Volume 3: Life record of an immigrant (avec Florian Znaniecki) - 1919
  • The Polish Peasant in Europe and America. Volume 4: Disorganization and reorganization in Poland (avec Florian Znaniecki) - 1920
  • The Polish Peasant in Europe and America. Volume 5: Organization and disorganization in America (avec Florian Znaniecki) - 1920
  • The unadjusted girl; with cases and standpoint for behavior analysis - 1923
  • The Child in America - 1928
  • Primitive behavior, an introduction to the social sciences - 1937

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne; 1. la présentation de soi, Les éditions de minuit, 1973

Robert K. Merton, éléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, 1965