W ou le Souvenir d'enfance

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W ou le Souvenir d'enfance est un ouvrage de Georges Perec paru en 1975. Le texte est un récit croisé, alternant une fiction (un chapitre sur deux, en italiques) et un récit autobiographique en apparence très différents.

Sujet[modifier | modifier le code]

La fiction[modifier | modifier le code]

La partie fictive du roman commence lorsque Gaspard Winckler, le héros, résidant alors dans une ville d'Allemagne, reçoit une lettre mystérieuse lui proposant un rendez-vous.

L'autobiographie[modifier | modifier le code]

L'autobiographie commence par ces mots : « Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent. Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparente, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente. “Je n'ai pas de souvenirs d'enfance” : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps. »

Entre la fiction et l'autobiographie, toutes deux narrées à la première personne, chapitre après chapitre, un rapport se noue. Diffus, il s'installe, jusqu'au terrible dénouement.

Thèmes abordés[modifier | modifier le code]

Le sport, la guerre, les camps, le souvenir, l'écriture, la vie de Perec, l'indicible, l'étrange, la perte de sa mère dans les camps d'extermination nazis lorsqu'il était enfant, la perte de son père lors de son retour de guerre, ses péripéties familiales (il a été adopté par plusieurs de ses tantes et a vécu dans plusieurs pensions) et le lien fragile, presque irréel parfois qui l'unit aux autres membres de sa famille.

Personnages[modifier | modifier le code]

Dans la fiction, le narrateur raconte comment il découvrit l'île de W, dédiée au sport. D'abord personnage d'une intrigue policière, il devient personnage d'une aventure (sur l'île). Cependant le lien entre la partie fictive et la partie réelle est assez ténu, ainsi que le lien entre l'intrigue policière et la description de l'île de W.

Style[modifier | modifier le code]

En épigraphe nous trouvons une citation de Raymond Queneau :

«Cette brume insensée où s'agitent des ombres, comment pourrais-je l'éclaircir ?»

On retrouve ici le rapport entre l'écriture et le souvenir, qui parcourt tout le roman. La première partie de la phrase de Queneau est poétique, la seconde est une question que l'auteur se pose et dont la réponse est, à n'en pas douter : en écrivant. Perec, dans W, ne fait pas autrement, avec son récit imaginaire d'idéal olympique dévoyé et son autobiographie (où s'agitent des ombres) et dans laquelle il interroge sa vie, son écriture.

Une œuvre oulipienne[modifier | modifier le code]

Dans la fiction, Georges Perec crée un univers infini dirigé par des règles spécifiques à la vie des Athlètes. Aux confins de la Terre de Feu, sur l'île W, le sport est la seule préoccupation des habitants, il est omniprésent. L'auteur nous précise bien que rien ne peut changer la vie de ces Athlètes qui vivent et mourront dans le sport : ni le temps, ni de nouvelles règles, ni un nouveau gouvernement ne feront interruption dans leur vie. La boucle est infinie.

La question de l'utopie[modifier | modifier le code]

Une question se pose au lecteur : cette société décrite dans la partie fictive du livre peut-elle être qualifiée d'utopie ? À première vue, elle en présente les caractéristiques. Cependant, le problème est peut-être plus difficile qu'il n'y paraît.

W, société idéale[modifier | modifier le code]

Perec place sa « société idéale » sur une île isolée, difficile d'accès comme en atteste la description du chapitre XII. L'organisation interne de W est impeccable. Le territoire décrit par Perec est composé de quatre villes. Perec, passionné par les chiffres et leurs significations, joue des propriétés mathématiques du chiffre quatre : ce dernier est à la fois la somme de deux fois le chiffre deux, le produit du chiffre deux par lui-même et donc le chiffre deux à la puissance deux. De ce fait, le quatre peut être considéré comme un chiffre « parfait ». Ce n'est donc pas un hasard si Perec l'a choisi ; d'ailleurs, les villes sont disposées en carré, renforçant la symétrie implacable qui marque les lieux. Le fonctionnement de l'île est impeccable, la répartition hiérarchique de ses habitants est rigoureuse, sa politique parfaitement réglée. Les habitants de W semblent unis par l'idéal olympique, idéal aux valeurs nobles, bénéfiques pour l'Humanité. Ainsi, l'île décrite par Perec présente-t-elle toutes les caractéristiques de l'utopie : il s'agit d'une île parfaite où vit une société autre que la nôtre, animée par un idéal.

La dégradation de l'image de W[modifier | modifier le code]

Cependant, cette opinion se dégrade petit à petit, au fil de la lecture. Déjà avec le chapitre XII le lecteur avait pu ressentir un malaise dans la description initiale de l'île, où les éléments bénéfiques côtoient des éléments très désagréables (la forme de l'île en crâne de mouton, les récifs, les falaises, les marécages…). Ce malaise se poursuit dans la suite de la description, avec une dégradation progressive de l'image positive de W. Dès le chapitre XVI, l'idéal olympique commence à se désagréger : la victoire est maîtresse (on sélectionne les athlètes selon leurs capacités à la victoire, et cela uniquement sur des critères morphologiques) et la population de W trouve du divertissement dans sa propre humiliation lors des épreuves particulièrement cruelles du pentathlon et du décathlon. La suite de la description de cette organisation interne accentue la cruauté déjà mise en évidence : on découvre que les athlètes sont obsédés par la victoire car elle est une condition de leur survie, ils sont mal nourris, ne portent pas de noms, sont humiliés, blessés, maltraités voire tués. La loi n'apparaît plus comme impeccable mais presque inexistante. La discrimination et l'arbitraire prédominent. Les « Atlantiades », compétition sexuelle au terme de laquelle les meilleurs posséderont des femmes, sont le reflet d'une animalité et d'une humiliation des athlètes (il faut d'ailleurs noter que la description précise de la sexualité et du mode de reproduction est commun à la plupart des utopies et des contre-utopies). Les femmes et les enfants sont tenus à l'écart des athlètes. Le lecteur s'aperçoit enfin que W n'est pas l'île idéale qu'il imaginait mais au contraire un lieu atroce, inhumain, absurde — qui fait écho aux camps de la mort — une dystopie monstrueuse.

Le rôle de l'utopie[modifier | modifier le code]

Un tel récit, mis en parallèle avec l'autobiographie de l'auteur, a un rôle essentiel. Permettre, à travers la fiction, de mettre des mots sur l'indicible : l'absence des parents, l'absurdité des raisons qui les lui ont arrachés. Chacune des caractéristiques communes à l'utopie et à la schizophrénie trouve un écho dans la description de W. Notons tout d'abord l'importance accordée aux chiffres par Perec : le nombre d'athlètes à chacune des épreuves et dans chacune des équipes est d'une précision remarquable. Cette importance accordée à l'aspect quantitatif (que l'on retrouve dans toutes les utopies) et parfaitement symétrique donne une perfection absurde à l'architecture morale, géographique, politique, de l'île. Perec, en décrivant les coutumes et le fonctionnement de W, donne une réalité à ce qu'il imagine ; il devient le maître d'une société où tous les individus faibles (comme l'enfant qu'il a été pendant la guerre) sont dominés et menés par une autorité supérieure (dans l'autobiographie : les nazis ou bien l'Histoire, qui lui ont dérobé son enfance). La description de W correspond à la fois au constat de l'échec de l'individu Perec (le faible) et de sa volonté de dépasser et de surmonter cette humiliation par l'écriture, mais également à la dénonciation sévère d'un régime fondé sur l'humiliation et l'injustice.

Au chapitre II, Perec exprimait sa colère face à l'Histoire qui lui a volé ses parents. Or, l'utopie est par définition un moyen d'échapper au temps historique. Par ce biais, Perec renie l'Histoire. Et il est vrai que la description de l'île de W ne peut s'ancrer dans aucune époque précise, tout comme le récit de Gaspard Winckler dans la première partie. L'utopie est une manière de sortir de l'Histoire qui l'a privé de ses parents, une manière de la renier.

Enfin le choix d'une île pour implanter sa contre-utopie a une signification particulière chez Perec. L'île selon Jean Servier est symptôme d'une nostalgie du passé et d'un « désir profond de retrouver les structures rigides de la cité traditionnelle - la quiétude du sein maternel ». L'isolement au sein d'une île serait aussi le moyen utilisé par Perec pour retrouver sa mère et son enfance.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • W ou le Souvenir d'enfance, Georges Perec, Denoël, 1975.
  • W ou le Souvenir d'enfance, Georges Perec, collection « L'Imaginaire », Gallimard, 1993 (ISBN 2-07-073316-5)
  • Anne Roche, commente « W ou le Souvenir d'enfance  de Georges Perec » , Foliothèque, Gallimard, 1995.
  • Claude Burgelin, W ou le Souvenir d'enfance de Georges Perec dans Les temps modernes, octobre 1975, p. 568-571.
  • Thomas Clerc, W ou le Souvenir d'enfance de Perec, collection Profil d'une œuvre, Éditions Hatier, 2003. ISBN 2-218-74464-3.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]