Victor Noir

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Portrait de Victor Noir.

Yvan Salmon, dit Victor Noir, né le à Attigny et mort à Paris[1] le , est un journaliste français tué à l'âge de 21 ans d'un coup de feu par un parent de Napoléon III.

Son meurtre suscita une forte indignation populaire et renforça l’hostilité envers le Second Empire.

Biographie[modifier | modifier le code]

Victor Noir est le fils de Joseph Jacques Salmon, horloger, et de Joséphine Élisabeth Noir. Il a pour frère aîné Louis Salmon, dit Louis Noir[2], combattant de la Guerre de Crimée, correspondant au journal La Patrie, puis rédacteur en chef du journal Le Peuple[3].

Le prince Napoléon[modifier | modifier le code]

Le prince Pierre-Napoléon Bonaparte est le fils de Lucien, frère du premier empereur et, par conséquent, un parent de Napoléon III régnant. Ardent libéral et député corse d’extrême gauche en 1848, il s’éloigne de la vie politique après le coup d’État du 2 décembre 1851 de son cousin, le futur second empereur, Napoléon III. Au début de l’année 1870, il sort pourtant de sa réserve pour répondre par un article virulent, paru dans le journal l’Avenir de la Corse, à l’attaque anti-bonapartiste du journal bastiais la Revanche, et y désignant les républicains de l’île pas moins comme « des traîtres et des mendiants », propres à être massacrés, leur mettre « le stenine per le porette », autrement dit : les tripes au soleil.

Le journal La Marseillaise[modifier | modifier le code]

La polémique enfle entre les journaux insulaires. Le journal La Marseillaise, d’Henri Rochefort, opposant systématique au régime, mène alors une campagne contre l’Empire : « Voilà dix-huit ans que la France est entre les mains ensanglantées de ces coupe-jarrets, qui, non content de mitrailler les républicains dans les rues, les attirent dans des pièges immondes pour les égorger à domicile. », « Peuple français, est-ce que décidément tu ne trouves pas qu'en voilà assez ? ». L’erreur de La Marseillaise est de s’immiscer dans une « affaire corse ». Pierre Bonaparte est un parent de Napoléon III, avec lequel pourtant il était en froid depuis 20 ans. Cependant, le prince n’admet pas l’insulte personnelle contre sa famille de la part d’un obscur « manœuvre de Rochefort ». Le célèbre et bouillant journaliste reçoit donc du prince un « cartel » provocateur. Rochefort, d’un tempérament vif, est de longue date un familier des duels. Il s’est jadis frotté au prince Murat[4] lui-même. Il envoie donc au prince Bonaparte ses deux témoins employés au journal : Jean-Baptiste Millière et Arnould, lesquels vont arriver trop tard au lieu de rencontre.

Le drame d’Auteuil[modifier | modifier le code]

Entretemps, Paschal Grousset, de Neuilly, ardent patriote corse et correspondant parisien de La Revanche, ressent lui aussi l’injure. Grousset a auparavant travaillé au journal dynastique l’Époque comme collaborateur scientifique et au journal le Rappel. Il dépêche deux témoins amis afin d’obtenir du prince Bonaparte la rétractation de son article injurieux ou à défaut la réparation par les armes. Ulrich de Fonvielle et Victor Noir arrivent les premiers au domicile du 59, rue d’Auteuil. Le prince qui attendait les personnes de Rochefort est surpris et contrarié. Les témoins durent se déclarer sur le coup « solidaires de tous leurs amis ». La rencontre tourne mal. Le prince tire un coup de pistolet et Victor Noir s’écroule mortellement blessé.

D’après l'acte de décès, il serait mort au 27 de la rue d'Auteuil à 14 heures[5]. Le drame n’a été raconté publiquement que par un seul témoin, Fonvielle, une des victimes. Celui-ci rapporte un soufflet reçu d'abord par son compagnon. Après l’événement, le prince déclare par écrit s'être senti menacé après avoir été frappé au visage par le « grand » (Victor Noir). Selon une autre version, les deux envoyés auraient chargé en route un troisième larron nommé Sauton, commandité par un tiers inconnu. Selon Bonaparte, Fonvielle a un revolver dans sa poche, tente de s’en servir, mais ne parvient pas à l’armer dans sa précipitation. Bonaparte sur les cinq coups de son revolver avait tiré une balle fatale. Noir, blessé à la poitrine, s’enfuit par les escaliers, mais expire sur le trottoir. Émile Ollivier, le chef de gouvernement fait arrêter Pierre Bonaparte et, prudent, fait organiser les funérailles à Neuilly-sur-Seine, suivant le vœu de la famille, permettant ainsi de limiter les débordements, loin des quartiers populaires.

Les funérailles de Victor Noir[modifier | modifier le code]

Malgré cela, plus de cent mille personnes se déplacent et commencent une agitation anti-napoléonienne qui sera une répétition à la chute du Second Empire. Les obsèques furent grandioses et frénétiques. Des gens du peuple coupent les traits des chevaux pour tirer le char funèbre à leur place. On croise dans cette foule Eugène Varlin, Louise Michel (qui prend le deuil après les funérailles), Jean-Baptiste Millière… Pour certains comme Gustave Flourens, les funérailles auraient pu déclencher le renversement de l'Empire, ils réclament de transporter le corps dans Paris pour appeler la foule à l'insurrection. Les partisans de l'Internationale pensent que la Révolution est inéluctable et qu'il serait imprudent de la compromettre par trop de précipitation. Charles Delescluze, rédacteur du Réveil, appelle au calme et Rochefort, Vallès et Grousset proposent de se rendre à l'Assemblée où ils ne sont même pas reçus.

Le jugement[modifier | modifier le code]

Ce fait divers, impliquant un illustre personnage, fait grand bruit. Napoléon III, déjà politiquement malmené, devient livide et reste fort chagriné à l'annonce de la nouvelle. Pierre Bonaparte est arrêté le soir même. Il est rapidement acquitté, mais condamné à des dommages-intérêts par la Haute Cour de justice, tandis que Rochefort, Fonvielle et Grousset sont condamnés. L’obscur employé de rédaction devient dans l’heure un héros national. L’Empire qui vacillait déjà, s’attire une vindicte populaire sans précédent, enflée par les catilinaires de Rochefort, « J’ai eu la faiblesse de croire qu’un Bonaparte pouvait être autre chose qu’un assassin… ». Toute cette agitation fut vaine puisque le Second Empire ne devait, après Sedan, guère survivre à Victor Noir.

Le gisant[modifier | modifier le code]

Le gisant de Victor Noir par Jules Dalou (1891), Cimetière du Père-Lachaise.
Le gisant de Victor Noir par Jules Dalou au Cimetière du Père-Lachaise. Aspect en 2007.

En 1891, la dépouille, devenue un symbole républicain, est transférée au Père-Lachaise. Jules Dalou réalise son gisant en bronze, où Noir apparaît dans l’état où il aurait été trouvé après le coup de feu. L’œuvre est conçue dans un réalisme dénué de tout ornement. La bouche est ouverte et les mains gantées, les vêtements dégrafés, le chapeau a roulé. Suivant la technique courante à l’époque, Dalou modèle d’abord la figure nue avant de l’habiller[6], dotant en l'occurrence son œuvre d'une virilité bien moulée par le pantalon. Ce réalisme anatomique entraîne certaines personnes superstitieuses à toucher le gisant depuis des années, d’où une oxydation disparue de la patine et une érosion du bronze sur le relief du visage, l’impact de balle, la partie virile et les chaussures, que présente la statue de nos jours. Un folklore veut en effet que les femmes en mal d’enfants touchent le gisant afin d’être rendues fertiles. C’est surtout par cette tradition, toujours en vogue, qu’est connue la sépulture de Victor Noir.

Le modèle en plâtre est exposé en 1890 au salon de la Société nationale des beaux-arts (no 1255), et le gisant a été inauguré au Père-Lachaise le .

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Michel Mourre, Dictionnaire d’Histoire universelle, 1968
  • Charles Simond, Les Échos de Paris, in « La Vie parisienne », tome II, recueil de mémoires du temps de 1800 à 1870.
  • Marina Emelyanova-Griva, « La tombe de Victor Noir au cimetière du Père-Lachaise », Archives de sciences sociales des religions, 149 | janvier-mars 2010
  • Bertrand Munier, "Le gisant turgescent de Victor Noir - L'énigmatique pierre tombale du Père-Lachaise" (Alter-Éditions 2012)
  • Florence Braka, "L'affaire Victor Noir, le pouvoir dans la tourmente"[7], Riveneuve éditions[8], mai 2012.

Son et lumière[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. La commune d’Auteuil était déjà rattachée depuis dix ans au XVIe arrondissement parisien, mais on avait à l’époque conservé l’habitude de désigner ce quartier par Auteuil.
  2. Notice de la BNF sur Louis Noir
  3. Louis Noir
  4. Biographie de Henri Rochefort sur le site de l'Assemblée nationale.
  5. consultable en ligne (page 5 du lecteur, première page, dernier acte portant le n°32)
  6. Maurice Dreyfous, « Dalou inconnu », L’Art et les Artistes, 1e année, no 9, décembre 1905, p. 78.
  7. Présentation sur le site de l'auteur.
  8. Fiche sur le site de l'éditeur.

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