Varègue

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Varègues ou Varanges (Vieux norrois : Væringjar; grec : Βάραγγοι, Βαριάγοι) était le nom donné par les Grecs et les Slaves orientaux aux Vikings de Suède qui entre le IXe et le XIe siècle ont gouverné l’État médiéval de la Rus’ et, par la suite, formèrent la garde varègue des empereurs byzantins.

Selon la Chronique des temps passés, un groupe de Varègues, connus sous le nom de Rous’, fondèrent Novgorod en 862 sous la direction de Riourik. À la fois marchands et pirates, ils menèrent des expéditions d’abord chez les Arabes en empruntant la route de la Volga, puis, lorsque celle-ci fut abandonnée, à Constantinople par la « route menant chez les Grecs ». Ils attaquèrent la ville à plusieurs reprises, attaques qui se soldèrent par des traités de paix leur concédant de nombreux avantages commerciaux. À la même époque, les Varègues commencèrent à servir dans les armées impériales où leur valeur, leur loyauté à la personne de l’empereur et leur manque d’intérêt pour les révolutions de palais leur valurent de former la garde personnelle de l’empereur. Aux Varègues suédois des premiers temps s’ajoutèrent bientôt des Varègues danois et norvégiens dont le plus célèbre fut Harald Siguðarsson. La conquête de l’Angleterre par les Normands causa l’émigration de bon nombre de nobles anglo-saxons qui s’enrôlèrent à leur tour et formèrent au XIIe siècle la majorité de la garde, laquelle exista jusqu’à la chute de Constantinople aux mains des croisés en 1204.

Ethnogenèse : Rus’ et Varègues[modifier | modifier le code]

Carte montrant les principales routes varègues du VIIIe au XIe siècles: la route de la Volga (en rouge), la route vers les Grecs (en violet), les autres routes (en orange).

Les termes grecs Βάραγγος [Várangos] et vieux norrois[N 1] varęgŭ sont dérivés du norrois væringi, mot composé à l’origine de vár (pl. várar) signifiant « promesse, serment de fidélité » et gengi « compagnon », signifiant « un ami juré, un fédéré ». Selon le professeur Adolf Stender-Petersen, le terme Vaeringjar qui donna naissance au terme Varègues devrait être compris comme « des hommes qui entrent dans une relation de responsabilité mutuelle » pour les biens et navires en leur possession. Ces marchands devaient par conséquence être bien armés et voyager en groupes[1].

Le mot Rous’ pour sa part semble venir du vieux norrois róthr, signifiant « ramer » et roor qui désigne une équipe de rameurs. Le terme finnois pour Suédois est Ruotsi, parce que ces Vikings voyageaient sur les fleuves et les rivières plutôt que par terre[2]. Dès le Xe siècle, les sources étrangères (papales, germaniques) désignèrent la principauté de Kiev sous le terme de Rossia, alors que les sources slaves utilisaient le mot Rous’ , ce qui donna en grec médiéval Rhos et en arabe Rûs[3].

Toutefois, le terme Rous’ peut porter à confusion, étant utilisé selon les auteurs dans trois sens différents : (1) il peut désigner les Vikings suédois ou Varègues qui utilisaient la Volga, et plus tard le Dniepr pour leur expéditions commerciales et gagnèrent progressivement le contrôle de la route fluviale entre la Baltique et la mer Noire; (2) occasionnellement, il est appliqué à la fois aux Varègues et à leurs sujets slaves orientaux qui vivaient dans cette région de la Russie européenne d’aujourd’hui et (3) acquérant une connotation géographique, il en vint à s’appliquer au territoire habité par ces populations[4].

Les Varègues constituent ainsi la branche suédoise des Vikings scandinaves qui se dirigèrent vers l’est (Russie, Khaganat khazar), alors que les Danois se dirigèrent vers le sud (France) et les Norvégiens vers l’ouest (Angleterre, Écosse, Irlande et Islande)[5].

Les Varègues et la Russie kiévienne[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Khaganat de la Rus'.
Article détaillé : Rus’ de Kiev.
Les hôtes d'au-delà des mers de Nicolas Rœrich, 1899 (les Varègues en Russie).

Vers le milieu du VIIIe siècle, ces aventuriers suédois étaient devenus familiers du golfe de Finlande et du fleuve Neva à l’embouchure duquel sera édifiée Saint-Pétersbourg. Ils remontèrent le fleuve le long duquel vivaient déjà des populations slaves jusqu’au lac Ladoga[6]. Leurs expéditions commerciales incluant souvent piraterie et prises d’esclaves, les Vikings suédois sentirent le besoin de créer des comptoirs fortifiés (en russe goroda) autour desquels les habitants slaves, baltes et finnois se regroupèrent et en vinrent à former des amorces de petits États (volosti). C’est à cette époque que serait né le Khaganat de la Rous’, entité politique que l’on suppose avoir existé au cours d’une période se situant entre la fin du VIIIe siècle et le début ou le milieu du IXe siècle. L’un des tout premiers centres commerciaux fut Staraya Ladoga (en russe, Ста́рая Ла́дога, en finnois, Vanha Laatokka, en vieux norrois Aldeigjuborg et en français Vieux Ladoga) dont la fondation remonte à 753[N 2],[7].

Au cours du VIIIe siècle, les Vikings utilisèrent pour leurs expéditions commerciales la route commerciale de la Volga qui reliait le nord de la Russie (en vieux norrois Garðariki) avec le Moyen-Orient (Sekland) via la mer Caspienne. Remontant la rivière Volkhov jusqu’à Novgorod, les Vikings rejoignaient la rivière Lovat par le lac Ilmen. Après un portage, ils atteignaient la source de la Volga. Ils continuaient ainsi leur route jusqu’au khaganat des Khazars dont la capitale, Atil, était un port florissant sur la mer Caspienne. Puis, par la mer, ils se rendaient jusqu’à Baghdâd par la route des caravanes. Ils apportaient avec eux des fourrures, du miel et des esclaves. On a trouvé des pièces de monnaies arabes tout le long de la Volga et à Petergof, près de Saint-Pétersbourg, un ensemble de vingt pièces comprenant des monnaies sassanides, arabes, khazares, grecques et vieux norrois[8]. Cette route perdit son importance vers le XIe siècle, probablement en raison du déclin de la production d’argent dans le califat abbaside[9].

Cette route fut progressivement remplacée par la route commerciale des Varègues aux Grecs, passant de la mer Baltique, à la Neva, puis au lac Ladoga, à la rivière Volkhov, puis, par le Dniepr jusqu'à la mer Noire et à Constantinople[N 3].

C’est pendant cette dernière période (860) que fut fondée Novgorod et que les Varègues firent leur apparition dans l’histoire écrite grâce à la Chronique des temps passés[N 4]. Selon cette chronique, les populations finnoises et slaves qui peuplaient cette région se rebellèrent contre les Varègues et refusèrent de leur payer tribut. Elles chassèrent les Varègues de leur région et les obligèrent à retourner en Scandinavie. Bientôt toutefois, l’anarchie régna dans la région.

« Durant les années 6368, 69 et 70 (de 860 à 862), les Varègues traversèrent encore la mer; cette fois-ci, les peuples qu’ils avaient soumis refusèrent de leur payer tribut et voulurent se gouverner eux-mêmes; mais il n’y avait entre eux ombre de justice : une famille s’élevait contre une autre et cette mésentente occasionnait de fréquentes rixes. Ils se déchirèrent entre eux, si bien qu’ils se dirent enfin : « Cherchons un prince qui nous gouverne et nous parle selon la justice. » Pour le trouver les Slaves traversèrent la mer et se rendirent chez les Varègues, qu’on nommait Varègues-Russes, comme d’autres se nomment Varègues-Suédois, Urmaniens (Normands), Ingliens et d’autres Goths.

La Chronique de Nestor selon le Manuscrit de Königsberg, vol. I, chap. II « Rurik », pp. 19-20. »

Conduits par Riourik et ses frères Sinéous et Trouvor, les Varègues (appelés fréquemment «Rous’» dans la chronique) vinrent s’établir là où se trouvait un poste commercial, Holmgård, et y fondèrent Novgorod.

« Le second, Sinéous, s’établit chez nous, aux environs du lac Blanc. Le troisième, Trouvor, à Isbork. Cette partie de la Rous’ reçut plus tard des Varègues le nom de Novgorod; mais les habitants de cette contrée, avant l’arrivée de Riourik, n’étaient connus que sous le nom de Slaves.

La Chronique de Nestor selon le Manuscrit de Königsberg, vol. I, chap. II « Rurik », pp. 19-20. »

L'invitation aux Varègues. Riourik et ses frères arrivent à Staraya Ladoga.

À deux reprises, la Chronique de Nestor mentionne les Rous’ comme faisant partie des Varègues, alors qu’en d’autres endroits elle fait la distinction :

« [Ils] se rendirent chez les Varègues, qu’on nommait Varègues-Rous’, comme d’autres se nomment Suédois, Normands (probablement des Vikings danois), Urmaniens, Ingliens (probablement des Vikings norvégiens) et d’autres Goths.

La Chronique de Nestor selon le Manuscrit de Königsberg, vol. I, chap. II « Rurik », pp. 19-20. »

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Les Varègues et Byzance[modifier | modifier le code]

Le commerce des esclaves dans l'Europe de l'Est au Haut Moyen Âge, toile de Sergueï Ivanov (1864-1910)

Les premiers contacts entre ces Varègues-Rous’ et l’empire byzantin remontent, croit-on, aux années 836-839 alors qu’une ambassade, rapportée dans les Annales de Saint-Bertin, se rendit à Constantinople probablement pour négocier un traité. Craignant de rentrer chez eux par la même route qu’à l’aller en raison des tribus hostiles de cette région, ils vinrent, accompagnés de représentants de l’empereur byzantin Théophile (813-842), à la cour de Louis le Pieux à Ingelheim, le 18 mai 839 demander libre-passage par les terres d’empire. Parmi les membres de la délégation se trouvaient des gens d’une nation appelée Rhos dont le roi portait le titre de Chacanos[10]. Rendu méfiant par les méfaits de Scandinaves à ses frontières, Louis fit faire des vérifications qui démontrèrent que ceux-ci étaient gentis Sueonum (Suédois). Vers la même époque eut lieu une expédition des Rous’ en Propontide alors qu’ils étaient en route vers la Paphlagonie. On ne peut savoir si cette ambassade eut lieu après le raid, suite à une déroute de la flotte russe et aurait constitué une tentative de négociation d'un traité de paix, ou si au contraire le raid fut le résultat d'un échec de négociations commerciales antérieures[11].

Pendant que Riourik régnait à Novgorod, deux chefs de bande, Askold et Dir, allèrent s’établir à Kiev (863-866)[12]. Ces deux personnages dont les noms seraient la corruption des noms scandinaves Höskuldr et Dýri, avaient écumé différents districts du Bosphore mais avaient été repoussés en 860 par les citoyens de Constantinople sous la conduite du patriarche Photius alors que l’empereur Michel III était absent de la ville, combattant les Arabes en Anatolie. L’invasion se poursuivit jusqu’au mois d’aout, alors que les « Rous’ » pour des raisons mystérieuses se retirèrent. Michel III, revenant en hâte d’Orient put défaire la flotte russe dont la plus grande partie venait d’être détruite par une tempête. Ce qui restait de la flotte put rentrer au pays après quoi des émissaires furent envoyés à l’empereur pour demander la paix. Un nouveau traité fut signé au terme duquel les Rous’ s’engageaient à envoyer des troupes pour servir dans les armées impériales[13].

Dès le début du Xe siècle des Rous’ avaient commencé à servir dans les armées byzantines, car une note dans le De Ceremoniis de Constantin VII se réfère aux quelques 700 Rhosi (terme grec pour Rous’) qui reçurent un paiement global de 7200 nomismata lors de la préparation d’une expédition navale en Crête[14].

Le successeur de Riourik, Oleg, s’empara de Kiev dont il fit sa capitale, permettant aux Varègues de lever tribut sur les Novogordiens[15], puis attiré par les richesses de Constantinople et du monde arabe, il continua à travers le pays des Khazars vers Byzance. Il devait en résulter une série de guerres avec l’empire (907, 941, 968-971, 1024, 1043[16]) se terminant par des traités commerciaux fort avantageux pour les Varègues.

Le traité de paix de 911 fixait les conditions permettant aux Rous’ de vivre à Constantinople et d’être incorporés dans l’armée impériale[17]. Les noms des Rous’ figurant au bas du traité sont tous d’origine scandinave : Karl, Inegeld (Ingjaldr), Pharloph (Farleifr), Veremond (Vermóðr), Rulaw (Hralleifr), Gudi (Gyði), Ruald (Hróaldr), Kar (Kάri), Phrelaw (Fréleifr) et Rual (Hróarr).

Une nouvelle expédition contre Byzance fut lancée en 941 sous le règne d’Igor (Ingvar), successeur d’Oleg. La raison en était probablement que le coempereur de Constantin VII, Romain Ier, avait cessé de payer le tribut annuel stipulé dans le traité précédent. Cette expédition ne fut guère fructueuse, la flotte impériale ayant pu mettre la flotte rous’ en déroute grâce au feu grégeois. Le traité qui s’ensuivit en 945 reprenait les termes du précédent, mais était un peu moins favorable aux Rous’[18].

Par la suite, 629 Rous’ prirent part à l’expédition infructueuse lancée par Constantin contre la Crête et, lors de la visite de la princesse Olga à Constantinople, l’empereur Constantin se plaindra de ce que les Rous’ n’aient pas respecté leurs engagements quant au nombre d’hommes qu’ils auraient dû mettre à la disposition de Byzance[19]

Au cours de la même période, les descendants de Riourik étendirent leur emprise sur la Rous’ kiévienne et unifièrent les tribus locales, grâce entre autres à une imposante immigration varègue dans les années 970 et 980. Vladimir utilisa ces nouveaux venus pour assurer son trône contre son propre frère Iaropolk, lequel avait épousé une Grecque. Ces mercenaires s’avérèrent cependant rapidement des partenaires turbulents, réclamant pour eux la ville de Kiev qu’ils venaient de conquérir. Vladimir les fit patienter un mois mais rien ne venant, les Varègues réclamèrent bientôt la permission de partir pour la Grèce.

« Cette ville est à nous; nous l’avons conquise : nous voulons deux grivnas comme rançon de chaque individu » --- « Attendez encore un mois, répondit Vladimir, jusqu’à ce que les martres soient revenues. » Mais les martres ne vinrent pas cette année-là. « Tu nous as trompés, dirent les Varègues. Mais nous savons le chemin de la Grèce. » -- « Eh bien ! Partez, répondit Vladimir. Cependant, il garda les meilleurs et les plus intrépides d’entre eux et les distribua dans divers quartiers de la ville; quant aux autres, ils prirent le chemin de Tzarigrad (nom slave de Constantinople).

Chronique de Nestor, chap. VII, « Iaropolk ». »

À leur départ, Vladimir prévint l’empereur dans un message :

« Méfiez-vous; les Varègues sont en route vers votre cité. Ne les y gardez pas ou ils seront pour vous une source de problèmes comme ils l’ont été ici. Dispersez-les plutôt en différents endroits et ne laissez pas un seul d’entre eux revenir ici. »

Chronique des temps passés, citée par Obolensky (1971), p. 233. »

Tout comme l’influence des Vikings danois en Normandie et norvégiens dans les iles britanniques, la culture varègue ne survécut guère en Russie. À la fin du XIe siècle, les classes dirigeantes des deux principales villes-États, Novgorod et Kiev, étaient déjà acculturées à la population slave[20]. Si, dans le traité conclu en 911 entre Oleg le Sage et Byzance, tous les signataires rous’ portent des noms scandinaves, dans le traité de 944, nombre d’entre eux portent déjà des noms slaves. Igor, qui est la forme slavisée d’Ingvarr, sera le dernier prince varègue à porter un nom nordique. Il prénommera son fils Sviatoslav. Avec la christianisation de la Rous’ sous Vladimir, Byzance devint le centre d’influence le plus important pour le développement du pays. Et lorsque la Rous’ atteignit le sommet de sa puissance sous Iaroslav le Sage (1019-1054), les habitants du pays étaient totalement acculturés aux Slaves[21].

Si la plupart des historiens s’entendent pour dire, comme le décrit la Chronique des temps passés, que les Varègues sont à l’origine de l’entité politique qui devint la Rous’ kiévienne dans les années 880, les contradictions dans les sources au sujet de l’ « appel aux Varègues » ont donné naissance à deux théories sur les origines ethniques de ces mêmes Varègues. Les « normanistes », en grande partie chercheurs allemands du XVIIIe siècle et certains historiens russes du XIXe siècle, maintiennent que ces Vikings étaient d’origine scandinave (ou « normande », d’où le nom de l’école). Les "anti-normanistes", en particulier les historiens de l’époque soviétique, affirment plutôt qu’ils étaient d’origine slave. Cette controverse continue à diviser les spécialistes aussi bien dans les pays concernés que sur le plan international. Les recherches des dernières années tendent cependant à réconcilier les deux thèses. Il existait dès avant l’arrivée des Varègues une vie politique dans les communautés slaves centrée sur les villes princières de Kiev, Staraia Ladoga et Novgorod. L’arrivée des Varègues n’a pas eu d’influence profonde sur celle-ci, mais a surtout permis de développer la vie économique entre autres grâce aux connaissances maritimes et à la valeur militaire des Varègues qui assurèrent la continuité du commerce sur le Dniepr et le développement de liens entre l’État kiévien et Byzance[22].

La garde varègue[modifier | modifier le code]

La garde varègue (en grec : Τάγμα των Βαράγγων) formait un corps de l’armée byzantine, surtout connu comme garde du corps de l’empereur du IXe au XIIIe siècle, mais servant quelques fois en détachements spéciaux au sein des armées impériales[23]. C’est ainsi que dans la première moitié du Xe siècle, on les retrouve en Syrie, en Arménie, en Bulgarie, en Apulie et en Sicile[24]. À l’origine, la garde était composée de Varègues venant de la Rous’ kiévienne.

Cette garde fut créée sous l’empereur Basile II. Suite à la christianisation de la Russie kiévienne, Vladimir Ier (règne 980-1015) avait envoyé 6 000 mercenaires à Basile selon les clauses du traité de 971 (voir plus haut). Arrivé à Constantinople au printemps 988, ce détachement permit à Basile II de battre son rival Bardas Phokas lors des batailles de Chrysopolis (988) et d’Abydos (989)[25].

La garde varègue. Enluminure du XIe siècle tirée de la Chronique de Jean Skylitzès.

Attachés à la personne de l’empereur, les Varègues ne jouèrent aucun rôle dans les multiples révolutions de palais et restèrent pratiquement toujours fidèles au monarque légitime. Trop éloignés par leur tempérament et leurs habitudes des subtilités politiques, les Varègues ne s’intéressaient guère à la politique interne de l’empire, alors que leur aspect physique, leurs armes dont la hache[26] et l’épée à deux tranchants impressionnaient les opposants éventuels[27].

Varègues et Byzantins semblent ainsi, en dépit de leur différence de caractère, en être venus à s’apprécier mutuellement. Les empereurs n’avaient qu’à se féliciter de la loyauté de leur garde, alors que les Varègues semblaient véritablement fiers de servir l’empereur de Mikligard ou « La grande cité » comme ils l’appelaient. Témoins ces mots, peut-être apocryphes, qu’un chef varègue adresse à l’empereur dans la Saga de Saint Olaf : « Même s’il y avait du feu devant moi, moi et mes hommes nous y jetterions volontiers si j’avais l’impression, ô roi, que je pouvais ainsi gagner votre bon plaisir[28] ». Et Haraldr Sigurðarson, demi-frère du roi Olaf II et futur roi Harald III (Hardrada) de Norvège sera fier de servir dans cette garde[29].

Comme le montre l’exemple de Haraldr Sigurðarson (voir ci-après), Danois et Norvégiens se joignirent bientôt aux Suédois, de telle sorte que la garde varègue devint rapidement une garde scandinave. En fait, les gens de ces trois pays s’enrôlèrent en tel nombre qu’une loi du Västergötland (Suède) fut adoptée, spécifiant que ses citoyens ne pourraient hériter « alors qu’il résidaient chez les Grecs »[30]. Par ailleurs, une chrysobulle d’Alexis Ier datant de 1088 mentionne que outre les soldats de l’empire, l’empereur a à son service « des Athanates, des Russes, des Varègues, des Anglais, des Kylfings, des Francs, des Allemands, des Bulgares, des Arabes, des Alains et des Ibères », preuve que des unités slaves distinctes des scandinaves avaient été constituées dans l’armée[31].

Les croisades furent aussi l’occasion d’accroître le nombre de Varègues danois et norvégiens au service de l’empereur. Divers Scandinaves qui avaient pris la croix décidèrent de s’installer dans l’empire ou permirent à leurs troupes d’entrer au service de l’empereur. La Gesta Danorum nous apprend ainsi que lors du voyage du roi Éric Ier du Danemark, ce dernier aurait permis à nombre de ses hommes de rejoindre les rangs de leurs compatriotes déjà au service de l’empereur[32]. De même lors de la visite du roi Sigurður de Norvège vers 1108 : le roi était venu par mer, mais retourna par voie de terre via la Rous’, laissant derrière lui bon nombre de ses hommes qui s’enrôlèrent dans la garde varègue. Selon Benedikz, le contingent scandinave se serait accru de 4000-5000 hommes suite à la visite des deux rois[33].

À partir de 1066 et de la conquête de l’Angleterre, la garde varègue accueillit un nombre considérable d’Anglo-saxons dont les terres avaient été saisies par les Normands et qui se refusaient à reconnaitre la souveraineté de Guillaume Ier[34]. Selon la Chronicon universale anonymi Laudunensis, un groupe de notables anglais s’embarquèrent sur 235 bateaux en 1075 à destination de Constantinople. Quelque 4350 réfugiés s’y engagèrent au service de l’empereur alors que le reste du groupe continuait jusqu’à une ville appelée Domapia qu’ils conquirent et renommèrent Nova Anglia[35].

De nombreux chercheurs croient que l’une des premières opérations auxquelles les anglo-saxons de la garde varègue prirent part fut la campagne des Balkans menée contre les troupes italo-normandes de Robert Guiscard. Anne Comnène mentionne leur participation dans l’Alexiade et note ailleurs que ces troupes venaient de « Thule »[36]. Le cas échéant, un sentiment de revanche pourrait expliquer l’action des Varègues contre les Normands[37].

De la fin du XIe siècle au XIIIe siècle, les Anglo-Saxons et les Danois formèrent probablement la majeure partie de la garde varègue. Le Livre des Offices de Georges Kodinos (le Pseudo-Kodinos) mentionne au sujet de Noël que « les Varègues viennent présenter leurs vœux à l’empereur dans leur langue, c’est-à-dire l’anglais, frappant de leur hache de guerre avec grand bruit[38]".

Lorsqu’Alexis mourut, le 16 aout 1118, ce furent les Varègues qui, après avoir dans un premier temps refusé l’accès de Sainte-Sophie à son successeur Jean II pourchassé par l’impératrice Irène et sa fille Anne, lui permirent d’entrer à la vue de la bague de son père, d’être couronné par le patriarche et de prendre le contrôle de l’armée et de la marine, mettant fin à la révolte de palais, un des rares exemples où ils intervinrent dans la politique intérieure de l’empire[39]. Jean II devait par la suite utiliser sa troupe varègue « de 450 hommes » lors de la bataille de Beroë (1122) qui nous est rapportée à la fois par des sources grecques et scandinaves[40].

Les Varègues demeurent mentionnés dans les sources à diverses occasions pendant les règnes de Manuel Ier(1119-1180)[41]. Elles demeurent silencieuses toutefois sur l’activité des Varègues sous la dynastie des Anges. On sait cependant que lors de son avènement, Alexis III (règne 1195-1203) écrivit aux trois rois de Scandinavie (Sverre de Norvège, Knud Karlsson de Suède et Knud VI de Danemark) pour leur demander de renforcer la garde varègue et de sauver son trône. S’ils ne sont plus utilisés dans les expéditions, les Varègues demeurent précieux à Constantinople même où des insurrections se déclarent régulièrement dans ces années de décomposition de l’empire[42].

Lors de la chute de Constantinople aux mains des croisés, les Varègues défendirent la ville lors de l’attaque du 17 juillet 1203, puis donnèrent leur soutien à Alexis V Murzuphlus qui leur fit croire qu’en cas d’échec ils seraient remplacés par des Latins. Lorsque ce dernier s’enfuit et que les Latins entrèrent dans Constantinople, il ne resta plus aux derniers Varègues qu’à se rendre au conquérant, terminant ainsi sans gloire l’histoire de ces troupes d’élite[43].

Les sources font quelques fois allusion à des Varègues, soit dans l’armée de l’Empire de Nicée, soit dans l’Empire byzantin reconstitué des Paléologues, mais ces passages sont trop peu nombreux et non suffisamment détaillés pour permettre de tracer un tableau d’ensemble de la situation.

Harald Sigurðarson, « la foudre du Nord »[44][modifier | modifier le code]

Harald Hardrada meurt à la bataille du pont de Stamford.

Harald, qui devait devenir le roi Harald III (Hardrada – l’impitoyable) de Norvège, est probablement le plus connu des héros de la garde varègue. Il était le fils d’un gouverneur du royaume et le demi-frère du roi Olaf qui fut chassé par ses sujets qu’il voulait à tout prix convertir au christianisme. À l’âge de quinze ans, il combattit aux côtés de son frère qui tentait de reconquérir son trône, mais ce dernier fut tué en 1030 à la bataille de Stiklestad et Harald dut s’exiler.

Avec une escorte de 500 hommes, il partit alors pour la Rous’ où il s’enrôla dans l’armée du prince Iaroslav à Kiev avant de se rendre à Constantinople rejoindre la garde varègue de l’impératrice Zoé. Il combattit neuf ans pour l’empire aussi bien en Occident (Italie, Sicile et Afrique du Nord) qu’en Orient (Aise et Syrie) et se mérita le rang de spatharocandidatos[45]. Il se gagna une réputation de grande bravoure et une fortune considérable. Les choses se gâtèrent toutefois lorsque Michel V prit le pouvoir. Harald fut accusé, probablement par l’impératrice Zoé, de s’être approprié des fonds du trésor impérial et fut jeté en prison par Constantin IX, le dernier mari de Zoé. Relâché, il demanda son congé, qui fut refusé par l’empereur. Vers 1044, il partit en secret et retourna à Kiev où il épousa Élisabeth, la fille du roi Iaroslav.

L’année suivante il envahit le Danemark où le roi Magnus, souverain du Danemark et de la Norvège, dut accepter de partager le pouvoir avec lui et tous deux régnèrent conjointement sur la Norvège. À la mort de Magnus l’année suivante, Harald devint seul souverain. Pour peu de temps cependant, car son neveu, Sven Estrithson lui disputa le Danemark. S’ensuivit une longue guerre durant laquelle il pilla le Danemark, sans succès toutefois car il dut finir par reconnaitre Sven II comme roi du Danemark en 1064.

La mort d’Édouard le Confesseur en 1066, laissait trois prétendants au trône d’Angleterre : Harald Hardrada, Guillaume duc de Normandie et Harold Godwinson, comte de Wessex. Les Anglais ayant choisi Godwinson, Harald et Guillaume firent des plans pour envahir l’Angleterre, Après avoir fait nommer son fils Magnus roi de Norvège et s’être allié avec Tostig, frère cadet d’Harold, Harald fit voile vers l'Angleterre avec environ 300 navires et 9000 hommes : ce fut la dernière grande expédition viking. Après des succès initiaux à Fulford et York, Harald fut surpris par Harold Godwinson au pont de Stamford le 25 septembre. Harald fut tué pendant la bataille et le carnage fut tel que 24 des 300 navires suffirent à ramener les survivants. Harold Godwinson pour sa part devait mourir à Hastings dix-neuf jours plus tard.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Langue scandinave médiévale qui, dans sa variante occidentale, était parlée en Norvège et dans ses anciennes colonies d'outremer : Islande, îles Féroé, îles Shetland, îles Orcades, île de Man, certaines parties de l'Écosse, de la Normandie, du Groenland, ainsi que dans les quelques comptoirs Vikings d'Irlande
  2. Tel qu’établi par la dendrochronologie, méthode scientifique permettant en particulier d'obtenir des datations de pièces de bois à l’année près en comptant et en analysant la morphologie des anneaux de croissance (ou cernes) des arbres.
  3. La vaste majorité (40 000) des pièces de monnaie arabes datant de la période des Vikings trouvée en Scandinavie vient du Gotland. À Skåne, Öland et Uppland on en a trouvé 12 000 alors que l’on en a découvert que 1 000 au Danemark et 500 en Norvège. Outre les pièces d’origine arabe, on a également identifié 400 pièces byzantines à Gotland. Voir Arkeologi i Norden 2. Författarna och Bokförlaget Natur & kultur. Stockholm 1999. Voir aussi Gardell, Carl Johan. Gotlands historia i fickformat, 1987. ISBN 91-7810-885-3.
  4. Aussi appelée Chronique de Nestor, du nom du moine qui en fit une première compilation. Voir article Chronique des temps passés [en ligne] https://fr.wikipedia.org/wiki/Chronique_des_temps_passés.


Références[modifier | modifier le code]

  1. "Varangian", Online Etymology Dictionary),( H.S. Falk & A. Torp, Norwegisch-Dänisches Etymologisches Wörterbuch, (1911), p. 1403–4; J. de Vries, Altnordisches Etymologisches Wörterbuch, (1962), p. 671–2; S. Blöndal & B. Benedikz, The Varangians of Byzantium, (2007), p. 1.
  2. Oliver (2012), p. 171.
  3. Kondratieva (1996), p. 8; Blöndal & Benedikz (2007), p. 1.
  4. Obolenski (1971), p. 180-181.
  5. Oliver (2012), p. 157.
  6. Oliver (2012), p. 259.
  7. Oliver (2012), p. 159.
  8. Noonan (1987-1991), p. 213-219.
  9. Brøndsted (1965) p. 64-65.
  10. Traduction du titre khagan ; voir article « Khaganat de la Rus’ ».
  11. Benedikz (1978), p. 32 et 33; voir aussi article « Expédition des Rous’ en Paphlagonie » [en ligne] https://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9dition_des_Rus%27_en_Paphlagonie.
  12. Chronique de Nestor, chap. II, "Rurik".
  13. Benedikz (1978), p. 33.
  14. Cité dans Benedikz (1978), p. 27.
  15. Chronique de Nestor, chap. III, « Oleg »
  16. Voir article Guerres russo-byzantines, [en ligne] https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerres_russo-byzantines.
  17. Chronique de Nestor, chap. III, « Oleg », année 912.
  18. Benedikz (1978), p. 36-37; Chronique de Nestor, chap. IV, « Igor », année 945.
  19. Benedikz (1978), p. 37.
  20. Encyclopædia Britannica. "Viking". Retrieved 19 August 2011.
  21. Haywood (1995), p. 108.
  22. Pour toute cette question, voir Kondratieva (1996), p. 22-24; voir aussi les articles de Oleksiy Tolochko sur les Slaves, les Varègues et leur installation le long du moyen Danube, ainsi que celui de Berelowitch sur les origines de la Russie dans l'historiographie russe au XVIIIe siècle.
  23. Par exemple en 1045 lorsque Constantin envoya une force de 3000 Varègues à l’aide du roi Liparit dans sa révolte contre Bagrat IV de Carthélie ou en 1066 lorsque Constantin envoya une armée composée en grande partie de Varègues à Bari où il capturèrent Brindisi, Tarente et Castellaneta (Benedikz (1981), p. 105 et p. 110.)
  24. Obolensky (1971), p. 233.
  25. Obolensky (1971), p. 195.
  26. D’où le surnom de leur régiment : Keltai Pelekophoroi.
  27. Obolensky (1971), p. 234.
  28. Saga of St Olaf : Flateyjarbok, ii (Christina, 1862), p. 380; cité dans Obolensky (1971), p. 235.
  29. Voir Benedikz (1981), chap. 4 « Harald Sigurðarson and his period as a Varangian in Constantinople, 1034-1043 », p. 54-102.
  30. Janson (1980), p. 22.
  31. Benedikz (1981), p. 123.
  32. Benedikz (1981) p. 130-136.
  33. Bendikz (1981), p. 140.
  34. Voir à ce sujet Pappas (2004)). La chrysobulle de Nicéphore III en date de janvier 1080 se réfère ainsi aux Inglinoi aux côtés des Rhos et des Varangoi (cité par Benedikz (1981), p. 141.
  35. Cigaar (1974), p. 323, 337-338.
  36. Anna Comnena, The Alexiad, E. R. A. Sewter, tr. Baltimore: Penguin Books, 1969, p. 95-96, 100-101, 124, 144, 206, 224, 392, 447; voir aussi la description de cette campagne dans Benedikz (1981), p. 125-127.
  37. Shepard (1973), p. 72-76.
  38. Cité dans Pappas (2004), para 24.
  39. Benedikz (1978), p. 147-148.
  40. Snorri Sturluson (1179 - 1241), homme politique, diplomate, historien et poète islandais pour les scandinaves, Jean Cinnamus (actif 1143/1203?), historien byzantin et secrétaire de l’empereur Manuel Ier pour les Grecs.
  41. Assaut contre Thèbes durant l’invasion de Roger II de Sicile en 1147; tentative d’assassinat contre l’empereur par son cousin Andronic; expédition contre les Turcs en 1176.), Alexis II(1169-1183) et Andronic Ier.
  42. Benedikz (1978), p. 161-162.
  43. Benedikz (1978), p. 165-166.
  44. Ce chapitre est un résumé de (Haywood (1995), p. 124-125) et de Benedikz (1978) p. 54-102.
  45. Obolensky (1971), p. 235; rang relativement peu élevé dans l’armée byzantine soulignant qu’il ne cherchait pas à se prévaloir de sa dignité royale.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources primaires[modifier | modifier le code]

  • Anonyme. Játvarðar Saga. ed. J. Sigurðsson, Copenhague, 1852.
  • Choniatès, Nicetas. Historia. ed. Jan Louis van Dieten, Berlin (CFHB #11), 1975. ISBN 3110045281.
  • Kékauménos. Strategicon. B. Wassiliewsky & V. Jernsted (eds). Saint-Petersbourg, 1896, reproduit Amsterdam 1965.
  • Psellos. Chronographie. Paris, Les Belles Lettres, 1967, 2 vol.
  • Saxo. Gesta Danorum. ed. J. Olrik, H. Reader et F. Blatt. Copenhague, 1931-1957.

Sources secondaires[modifier | modifier le code]

  • Blöndal, Sigfus & Benedikz, Benedikt. The Varangians of Byzantium. Cambridge, Cambridge University Press. 1978, 1981, present edition 2007. ISBN 0-521-03552-X
  • Boyer, Régis. Les Vikings, Histoire, mythes, dictionnaire. Paris, Robert Laffont, 2008. ISBN 978-2221106310.
  • Brøndsted, Johannes, The Vikings. London, Penguin Books, 1965.
  • Ciggaar, Krijnie. « L’émigration anglaise à Byzance après 1066 » dans Revue des Études byzantines 32 (1974).
  • Haywood, John. The Penguin Historical Atlas of the Vikings. London, Penguin Books, 1995. ISBN 978-0-140-51328-8. (Très utile par les cartes qu’il contient).
  • Kondratoeva. Tamara. La Russie ancienne. Paris, Presses universitaires de France, 1996, coll. Que sais-je ?. ISBN 2-13-047722-4.
  • Noonan, Thomas Schaub. “When did Rus’ Merchants First Visit Khazaria and Baghdad?” Archivum Eurasia Medii 7, 1987-1991.
  • Obolensky, Dimitri. The Byzantine Commonwealth, Eastern Europe 500-1453. London, Phoenix Press, 1971. ISBN 1-84212-019-0.
  • Shepard, Jonathan. “The English and Byzantium: a Study of their Role in the Byzantine Army in the Later Eleventh Century”, Traditio 29 (1973).
  • Toloschko, Oleksiy.”The Primary Chronicle’s Ethnography revisited: Slavs and Varangians in the Middle Dnieper Region of the Rus’ State”. No date of publication [on line] www.academia.edu/1294104.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]