Une saison de machettes

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Une saison de machettes est un livre de Jean Hatzfeld paru en 2003 aux éditions du Seuil. L’auteur y rapporte des témoignages de tueurs du génocide rwandais condamnés pour leurs actes.

Hatzfeld s'est tout d'abord entretenu avec des rescapés, dont il rapporte les propos dans Le nu de la vie, puis s'est intéressé à la manière dont les tueurs ont vécu le même événement, en partie suite à des questions de lecteurs. Un ami et interprète rwandais lui a donné l’idée de rencontrer des prisonniers condamnés à de longues peines, qui parleraient plus volontiers que des personnes en liberté et l’a mis en contact avec un groupe d’hommes qu’il connaissait avant le génocide. Hatzfeld les a rencontrés en prison en 2001 et 2002.

Les témoins[modifier | modifier le code]

Ils sont dix copains emprisonnés après jugement dans un pénitencier de Rilima. Ce sont des hommes comme les autres, cultivateurs de la parcelle familiale sur les collines autour de la ville de Nyamata, instituteurs, religieux. Au printemps 1994, ils se sont faits les bourreaux acharnés de leurs voisins, des membres de leur équipe de foot, de gens avec qui ils chantaient à la messe du dimanche, d’amis. C’était à la fois des travailleurs et des fêtards mais pas particulièrement racistes. Un avait même épousé une Tutsi. Ils ont eu « simplement » à cœur de bien faire le travail qui leur était prescrit. Ils n’ont pas cherché à épargner qui que ce soit. Ils se sont confiés librement à Hatzfeld sans souci de diminuer leur responsabilité, responsabilité qu’ils ne semblaient pas ressentir.

Démarche et réflexions de l'auteur[modifier | modifier le code]

Jean Hatzfeld n’a pas été attiré par les génocidaires. C’est la demande des lecteurs de son livre précédent qui l’a mis sur leur piste. Alors qu’il recueillait leurs témoignages, il s’est demandé pourquoi et comment il avait été possible à ces hommes de tuer de cette manière. Au fil des témoignages, le lecteur rassemble des bribes de réponse :

  • il est facile d’obéir quand la consigne est simple ; « La règle n° 1, c’est de tuer, la règle n° 2, il n’y en avait pas. »
  • mentir sur ses résultats ou resquiller pouvait coûter jusqu'à un casier de bière ;
  • defendre la cause tutsi ou simplement poser des questions pouvaient entraîner immédiatement la mort (bien qu'aucun cas n'ait été recensé par Hatzfeld),
  • les pillages récompensaient ceux qui avaient bien tué ;
  • la « solution » qui était proposée réglait leurs problèmes de voisinage et leur paraissait radicale ;
  • le processus était préparé depuis plusieurs mois (cf: génocide) et des armes, principalement des machettes, avaient été entassées. Ces tueries apparaissaient comme le dénouement inévitable au lendemain de l’assassinat du Président Habyarimana ;
  • la fuite des « Blancs » les a confortés dans leurs actions renforçant le message disant qu’ils ne seraient alors pas accusés ni punis ;
  • ils ne voyaient plus l’être humain derrière le Tutsi mais bien le « cancrelat » comme la propagande anti-tutsi les en avait persuadé.

La contrainte était peu importante. Manifester son désaccord pouvait mener à la mort mais traîner et faire le minimum n’exposait qu’à quelques remontrances. Les tueurs qui parlent ont fait preuve de zèle lors des tueries et quand ils en parlent, ils semblent très peu regretter leurs gestes. On dirait que lorsqu’ils tuaient, ils ne savaient pas si c’était bien ou mal. Quand ils témoignent, ils semblent confiants dans l’avenir, espèrent retourner chez eux et reprendre leur place dans la famille et leur vie « comme avant ». Aucun ne se rend vraiment compte de ce qu’il a commis.

L'auteur a regroupé les témoignages par thèmes et y insère des commentaires précis sur ce que les paroles qu'il rapporte lui inspirent, restituées dans des considérations plus générales et de récapitulatifs historiques. Il précise à plusieurs endroits la difficulté à entendre la mauvaise foi des meurtriers. En revanche, il ne conclut pas, ne fait aucun travail de synthèse. Il permet alors au lecteur de se faire sa propre opinion et de chercher par lui-même des raisons valables à ce massacre inexplicable.

Les interviews qui ont permis de recueillir ces témoignages étaient individuels et confidentiels. Aucun ne savait ce qu’avaient répondu les autres. Quand il y avait un problème (mensonges...), Hatzfeld les réunissait pour aplanir le problème puis reprenait le recueil des témoignages.

Le titre[modifier | modifier le code]

Une saison qui dure d’avril à mai. Les tueries organisées en journées et les pillages du soir ont remplacé les travaux habituels aux champs. « Personne ne descendait plus à la parcelle. À quoi bon bêcher, alors qu"on récoltait sans plus travailler, qu"on se rassasiait sans plus élever ? » Jean-Baptiste, p. 72. Les tueries étaient accompagnées de pillages : ils récoltaient de quoi s’enrichir : argent, bière, bananes pour faire de l’alcool, équipement, tôles (pour couvrir leurs logement et enclos), vaches (habituellement élevées par les Tutsi). Ils les consommaient abondamment le soir même.

Quant aux machettes, elles sont leur outil de prédilection lors des travaux aux champs : couper le maïs ou les bananeraies. Les Rwandais grandissent avec une machette. Ces outils se sont révélés adéquats pour « couper » les Tutsi.

Considérations de l'auteur[modifier | modifier le code]

Au fil des réponses des tueurs, Hatzfeld fait découvrir ce qu’est un génocide et en quoi il se différencie d’une guerre.

Le génocide est une institution d’État. Toute une mécanique y conduit. C’est un projet concerté d’extermination. Un climat anti-tutsi régnait depuis 30 ans au Rwanda, la propagande s’est faite par la radio, les Interahamwe ont préparé les Hutu à accepter l’idée d’extermination, c'est-à-dire dénoncer les Tutsi puis à passer aux tueries. Dans cet état, ils ont supprimé tous ceux qui sont visés, hommes, femmes et enfants (qui constituent l’avenir de ceux qu’on veut supprimer). Un génocide se distingue de la guerre par l'absence de combats. Les tueries n’ont lieu que dans un sens. Cela dépasse la cruauté ou la torture qui pourraient avoir lieu en guerre.

Les tueurs d’un génocide ne se sentent pas responsables. Ils racontent, sans craquer. Tout le monde a participé, aucun ne se sent coupable isolément. Ils ont parlé sans fatigue, sans énervement, sans jamais se laisser aller à leurs émotions. Lorsqu'ils abordent la question du pardon, ils considèrent ce dernier comme un dû et n'imaginent pas que ce dernier ne puisse pas leur être accordé.

Distinction et adaptation[modifier | modifier le code]

  • Prix Femina essai en novembre 2004
  • L'ouvrage a été adapté en pièce de théâtre en 2006 par la compagnie Passeurs de Mémoire (mise en scène de Dominique Lurcel).