Tunisie beylicale

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Régence de Tunis
تونس في العهد العثماني (ar)

15741881

Drapeau
Drapeau de la Tunisie jusqu'en 1831
Description de l'image  Tunisia (orthographic projection).svg.
Informations générales
Statut Vassal de l'Empire ottoman
Capitale Tunis
Religion Islam
Histoire et événements
1574 L'Ifriqiya hafside est conquise par les Ottomans suite à la bataille de Tunis
1827 Destruction de la flotte corsaire par la France
1861 Adoption d'une constitution
1869 Déclaration de banqueroute
1878 Congrès de Berlin : la France autorisée à annexer la Tunisie au détriment de l'Italie
12 mai 1881 Traité du Bardo : officialisation du protectorat
Beys
(1er) 1613-1631 Mourad Ier Bey
(Der) 1859-1882 Sadok Bey

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Le nom de Tunisie beylicale ou Tunisie ottomane désigne la période, entre 1574 et 1881, où la Tunisie est placée sous souveraineté de l'Empire ottoman au terme de la rivalité opposant ce dernier et l'Espagne. Cette période s'achève avec la proclamation du protectorat français.

Pour gouverner la province, les sultans ottomans la confient à un vassal. Cependant, sous le règne de la dynastie beylicale des Husseinites, les beys de Tunis acquièrent une autonomie de fait, faisant d'eux les véritables monarques du pays jusqu'à l'instauration du protectorat. Car, malgré leurs victoires, les Ottomans ne s’implantent guère en Tunisie et la conquête de l’intérieur des terres ne s’achève que sous les règnes d’Ali II Bey (1759-1782) et d’Hammouda Pacha (1782-1814)[1].

La présence ottomane connaît donc deux périodes distinctes : la première se déroulant sous gouvernance turque et la seconde voyant émerger une première forme de souveraineté nationale[évasif].

Contexte[modifier | modifier le code]

Portrait du corsaire Khayr ad-Din Barberousse
Vue de la bataille de Tunis de 1574 (en haut) et vue de Tunis depuis La Goulette au XVIIe siècle (en bas)

Les Hafsides de Tunis s’essoufflent et perdent peu à peu, après la bataille de Kairouan en 1348, le contrôle de leurs territoires au profit des Mérinides d’Abu Inan Faris[2], alors que, frappée de plein fouet par la peste[3] de 1384, l’Ifriqiya continue de subir une désertification démographique amorcée par les invasions hilaliennes[1].

C’est alors que commencent à arriver les Maures musulmans et juifs andalous[4] fuyant la déchéance du royaume de Grenade en 1492 et occasionnant des problèmes d’assimilation[1]. À leur suite, les souverains espagnols Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille décident de poursuivre leur reconquête jusque sur les côtes maghrébines pour protéger leurs propres côtes[5]. En une dizaine d’années, ils prennent les cités de Mers el-Kébir, Oran, Bougie, Tripoli et l’îlot situé en face d’Alger. Pour s’en libérer, les autorités de la cité sollicitent l’aide de deux corsaires renommés, originaires de l'île de Lesbos en mer Égée  : les frères Arudj et Khayr ad-Din[6] Barbaros ou Barberousse. Cette intervention est un événement majeur qui inaugure une période de confrontation entre l’Espagne et l’Empire ottoman pour la domination des territoires du Maghreb, hormis le Maroc, et celle du bassin occidental de la Méditerranée[5].

La Tunisie offre un environnement favorable et les frères Barberousse s’y illustrent particulièrement. Arudj reçoit en effet du souverain hafside aux abois l’autorisation d’utiliser le port de La Goulette puis l’île de Djerba comme base[1]. Entourés de marins turcs, comme Dragut, calabrais, siciliens, corses ou danois, ces pirates se font connaître en Europe sous le nom de « barbaresques » en jouant sur les noms « barbares », « berbères » et « Barbaros »[1].

Après la mort d’Arudj, son frère Khayr ad-Din se place dans la vassalité du sultan d’Istanbul. Nommé grand amiral de l’Empire ottoman, il s’empare de Tunis en 1534 mais doit se retirer après la prise de la ville par l’armada — 400 vaisseaux — que Charles Quint mène en 1535[4],[1]. Le sultan hafside est alors rétabli dans ses droits sous la protection de Charles Quint[7] et le pays passe sous la tutelle du royaume d’Espagne[8]. Pendant ce temps, le gouvernement ottoman se dote de la flotte qui lui manquait. En 1560, Dragut parvient à Djerba et, en 1574, Tunis est définitivement reprise par les Ottomans[9].

Fonctions au sein de l'État beylical[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Makhzen (Tunisie).

Pachas, deys et beys de Tunis[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Dey de Tunis et Bey de Tunis.
Hammouda Pacha portant un manteau de pelisse, marque distinctif du pacha

Au cours du XVIIe siècle, le rôle des Ottomans ne cesse de décroître au profit des dirigeants locaux qui s’émancipent progressivement de la tutelle du sultan d’Istanbul[10]. Au bout de quelques années d’administration turque, plus précisément en 1590[7], ces janissaires s’insurgent, plaçant à la tête de l’État un dey et, sous ses ordres, un bey[5] chargé du contrôle du territoire et de la collecte des impôts. Ce dernier ne tarde pas à devenir le personnage essentiel de la régence[9] aux côtés du pacha, qui reste confiné dans le rôle honorifique de représentant du sultan ottoman, au point qu’une dynastie beylicale finit par être fondée.

Le pacha, représentant du sultan ottoman en Tunisie, est nommé par firman impérial depuis Istanbul ; il s'occupe de toutes les affaires en relation avec les puissances étrangères. Jusqu'au début du XIXe siècle, c'est lui qui se charge du paiement des soldats de la milice, avec les fonds que lui remet le bey. Mais, dès les premières années, son rôle est constamment réduit par les deys successifs. Il est arrivé que certains beys particulièrement puissants se voient consacrés pachas, comme Mourad Bey, son fils Hammouda Pacha Bey, ou encore Hussein Ier Bey, Ali Ier Pacha et Hammouda Pacha. Ibrahim Cherif était même parvenu en 1702 à se faire nommer dey, bey et pacha à la fois. Il reste cependant le seul à avoir cumulé les trois nominations. Le pacha occupait une maison de fonction dans l'actuelle rue du Pacha à Tunis.

Pour sa part, le dey est le commandant militaire du territoire, élu par le diwan, et véritable maître du pays. C'est Ibrahim Rodesli qui est élu comme premier dey de Tunis (1590-1592), suivi par Moussa Dey (1592-1593) et Othman Dey (1593-1610). En 1613, Youssef Dey (1610-1637) perd le pouvoir au profit du bey Mourad, mais reste dey. Le bey, poste créé en 1609 par Othman Dey qui ne pouvait effectuer des missions en dehors de Tunis, a quant à lui pour fonction de traverser l'intérieur du pays, à la tête de la mhalla, pour lever l'impôt et pacifier les régions agitées. Il est donc le pourvoyeur des finances du territoire ; c'est ainsi que son rôle devient peu à peu prédominant face à celui du dey et du pacha. Dès les réformes militaires ottomanes du début du XIXe siècle, le bey se voit gratifié du grade de général de division (amir-el-oumara). Plus tard, il se voit conféré le grade suprême de maréchal (mouchir) par le sultan ottoman.

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Saheb ettabaâ[modifier | modifier le code]

À l'origine, le saheb ettabaâ est un mamelouk chargé de la garde des sceaux beylicaux. Il présente ceux-ci lors de la rédaction d'édits beylicaux ou lors de la tenue d'un conseil de justice (que ce soit au palais du Bardo, à Beit El Mahkama ou au Dar El Bey). Peu à peu, cette charge prend de l'importance et le garde des sceaux devient le premier officiel de l'État, faisant office de Premier ministre du bey. Les titulaires les plus connus du titre sont Youssef Saheb Ettabaâ, Mustapha Saheb Ettabaâ, Ismaïl El Sunni et Chedly Saheb Ettabaâ. Cette charge se confond ensuite avec celle de ministre de la Justice après les réformes de 1872.

Khaznadar[modifier | modifier le code]

Trésorier du bey et donc de l'État, le khaznadar est toujours un mamelouk, sauf pendant le court intermède de Mohamed Arbi Zarrouk Khaznadar, parent du bey. Mustapha Khaznadar est le dernier titulaire du titre et le plus connu. Le khaznadar est assisté par un receveur chargé de la comptabilité.

Kahia (Dar El Pacha)[modifier | modifier le code]

À l'origine, le kahia est un officier ottoman de Tunis, lieutenant du pacha qui a pour résidence le Dar El Pacha, en plein centre de la médina de Tunis. Il est chargé de la rétribution du corps des janissaires et des soldats ottomans en poste à Tunis, celle-ci se faisant au nom du sultan ottoman, suzerain du bey. La charge perdure et le titulaire reste chargé de l'administration fiscale de l'armée beylicale. Il est également chargé de réceptionner les cadeaux, missives et ambassadeurs arrivés de la capitale ottomane pour les présenter au bey.

Bach agha[modifier | modifier le code]

Commandant de l'armée beylicale, la bach agha est à la tête de plusieurs aghas, les commandants de garnison à l'intérieur du pays. Moustapha Agha est l'un des plus célèbres titulaires du titre. Avec les réformes d'Ahmed Ier Bey, il est remplacé par le poste de ministre de la Guerre.

Agha des spahis[modifier | modifier le code]

Commandant de la cavalerie beylicale, l'agha des spahis est placé sous les ordres du bach agha mais joue un rôle protocolaire important. Le titulaire le plus connu du titre est sans doute Hussein Ier Bey, fondateur de la dynastie husseinite.

Bach hamba[modifier | modifier le code]

Le bach hamba turc est le chef de la gendarmerie montée turque. Ayant environ 300 cavaliers sous ses ordres, il est responsable du service de sécurité du palais du Bardo et de la police concernant les sujets d'origine turcs du bey, qui ne peuvent se soumettre à une autorité autochtone, en raison de leur statut.

Le bach hamba arabe, équivalent du précédent mais secondaire sur le plan protocolaire, est à la tête de la gendarmerie autochtone. Les effectifs placés sous ses ordres sont plus importants que ceux du bach hamba turc.

Bach kateb[modifier | modifier le code]

Le bach kateb est le chef de la chancellerie beylicale, chargé de la rédaction des édits, décrets et correspondances du souverain. Les beys ont toujours choisit des Tunisiens de souche pour cette charge, en raison de la maîtrise de leur langue arabe. Les Lasram occupent cette charge presque continuellement de 1756 à 1861.

Autres fonctions[modifier | modifier le code]

Rôle de la milice turque[modifier | modifier le code]

Milice turque de Tunis vers 1810 avec, de gauche à droite, un hamba (cavalier), un janissaire, un khodja (religieux turc) et un mamelouk de la garde du bey)

La milice turque de Tunis reste, jusqu'à sa mise à la retraite forcée vers 1828, le véritable pouvoir permanent. Elle regroupe près de 4 000 hommes[1], que ce soit des janissaires, des artilleurs, des spahis ou même des hommes du génie militaire, bien que leur nombre a pu varier d'une époque à l'autre. Le contingent est en effet fréquemment renouvelé par des recrues envoyées par l'Empire ottoman. Par la suite, ce sont les beys mouradites puis husseinites qui recrutent eux-mêmes des troupes en cas de besoin, grâce à leurs chargés d'affaires (oukil) à Istanbul.

Officier janissaire avec ses deux aides de camps (XVIe siècle)

La milice est représentée par le diwan ou conseil des officiers composé d'un agha (commandant en chef de la milice), d'un kahia (son lieutenant-général), de deux scribes (katib), six huissiers (chaouch), présidés par un chaouch-bachi, et plusieurs officiers supérieurs (boulouk-bachi) et sous-officiers (oda-bachi), soit quarante membres en tout se réunissant généralement dans la maison de l'agha, dans l'actuelle rue du Diwan à Tunis. Le conseil élit le dey et l'investit de sa charge mais peut le destituer voir le faire exécuter. Il joue également le rôle de tribunal militaire.

Lorsque le mécontentement de la milice se fait ressentir, notamment contre le désir d'indépendance des beys husseinites au début du XIXe siècle, il n'a pas hésité à entrer en conflit armé avec ceux-ci. L'origine des soldats de la milice est différente selon l'époque.

Au départ, une différenciation est faite entre les Anatoliens (Sekbans ou jeunes recrues musulmanes) et les Azabs — convertis issus du Devshirme — beaucoup plus nombreux. Plus tardivement, avec la baisse de la pratique du Devshirme, on note une différenciation entre les impériaux ottomans et les locaux ou Kouloughlis, c'est-à-dire les fils de Turcs et de Tunisiennes. Mais cette différence ne change rien au statut et à l'avancement du soldat, contrairement à ce qui se passe dans la Régence d'Alger où les Kouloughlis sont déconsidérés. Le meilleur exemple de réussite des Kouloughlis est le fondateur de la dynastie des Husseinites, Hussein Ier Bey, fils d'un janissaire ottoman et d'une Tunisienne du Kef. Les Kouloughlis de Tunis ont ainsi le droit de se loger dans les multiples casernes de Tunis s'ils ne trouvent pas d'habitation et d'être intégrés dans la milice s'il le désirent. De plus, dès leur naissance, ils ont droit à une pension payée par l'État beylical jusqu'à ce qu'ils aient l'âge de travailler comme soldats ou dans le civil.

Cette pratique perdure jusqu'au milieu du XIXe siècle. Ce sont les revenus fiscaux des terres de la région de Mateur qui servent à entretenir la milice turque de Tunis[11]. Après deux importantes révoltes contre les beys, l'une en 1811 contre Hammouda Pacha et la seconde en 1816 contre Mahmoud Bey, la milice s'affaiblit peu à peu ; elle ne compte plus que des Turco-tunisiens nés au pays, les Kouloughlis, qui ne constituent plus une menace pour les beys.

Après avoir sondé le gouvernement ottoman sur les réformes militaires entreprises au début du XIXe siècle, Hussein II Bey décide en 1828 la dissolution officielle de ce corps qui aura marqué la scène politique tunisienne depuis la prise de pouvoir du diwan en 1593.

Administration régionale[modifier | modifier le code]

Les principales villes portuaires et du nord du pays sont soumises, dès le début de la période, à l'autorité d'un détachement de la milice turque placé sous les ordres d'un caïd ; les villes de Bizerte, Nabeul, Sousse, Monastir et Sfax sont principalement concernées. Mais la pacification de l'arrière-pays par les beys husseinites à la fin du XVIIIe siècle étend le contrôle ottoman à tout le territoire. Il n'est dès lors plus nécessaire d'envoyer la mhalla, la colonne armée bisannuelle menée par le bey lui-même pour lever l'impôt et rendre la justice. Désormais, sauf circonstance exceptionnelle, le bey ne s'éloigne plus de Tunis.

Carte maritime ottomane de Piri Raïs représentant le golfe de Tunis au XVIe siècle
Carte maritime ottomane du XVIe siècle représentant la côte sud-est de la Tunisie

L'administration régionale se compose comme suit : chaque grande localité de province est placée sous la direction d'un caïd-gouverneur qui possède un pouvoir militaire, de nomination des fonctionnaires et de justice. Il a aussi la charge de lever l'impôt pour le compte de l'État beylical ; son grade est général de brigade (amir-liwa). Il est assisté dans sa fonction par un kahia ou lieutenant-gouverneur. Localement, c'est le khalifa (préfet) qui occupe les fonctions dont celles de chef de la police. Les villes secondaires et villages, ainsi que les tribus nomades ou sédentaires, sont dirigées par un cheikh, sorte de chef de village ou de tribu.

La capitale Tunis, qui possède un statut particulier, est dirigée par le Cheikh El Médina assisté de deux cheikhs pour les faubourgs de Bab El Jazira et Bab Souika. La police de Tunis (zaptié), détachement spécial de la milice ottomane, est placée sous l'autorité du dey qui prend par la suite le titre de daoulatli.

À l'exception des cheikhs, qui sont choisis parmi les autochtones, les autres responsables régionaux sont tous membres des familles du makhzen beylical. Celles-ci sont généralement Turques ou Mameloukes, surtout dans les provinces les plus importantes. Toutefois, vers le XVIIIe siècle, quelques familles autochtones ayant un ascendant sur une région parviennent à accaparer les fonctions de caïd pour former de véritables dynasties féodales.

Apogée de la course[modifier | modifier le code]

Galion ottoman du XVIe siècle selon une estampe européenne

Cette période voit les activités des corsaires connaître leur paroxysme car l’autonomie croissante vis-à-vis du sultan entraîne une baisse de son soutien financier et la régence doit par conséquent accroître le nombre de ses prises en mer afin de survivre.

La « course » atteint son apogée sous le règne d’Hammouda Pacha (1782-1814), où les navires, partant des ports de Bizerte, La Goulette, Porto Farina, Sfax ou Djerba, s’emparent de vaisseaux espagnols, corses, napolitains, vénitiens[12], etc. Le gouvernement entretient durant cette période de quinze à vingt corsaires, un même nombre d’entre eux étant rattachés à des compagnies ou à des particuliers — parmi lesquels parfois des personnages haut placés comme le garde des sceaux Sidi Mustapha Khodja ou les caïds de Bizerte, Sfax ou Porto Farina — et remettant au gouvernement un pourcentage sur toutes leurs prises, qui comprennent des esclaves chrétiens[12].

Les traités de paix, qui se multiplient au XVIIIe siècle — avec l’Autriche en 1748 et 1784, Venise en 1764-1766 et 1792, l’Espagne en 1791 ou les États-Unis en 1797 —, règlementent la course et en limitent les effets[12]. En premier lieu, ils imposent certaines exigences (possession de passeports aussi bien pour les navires que pour les hommes) et précisent également les conditions des prises en mer (distance par rapport aux côtes), de façon à éviter de possibles abus. Il faut attendre le Congrès de Vienne et la Congrès d’Aix-la-Chapelle pour que les puissances européennes somment les États barbaresques de mettre un terme à la course, ce qui sera effectif et définitif après l’intervention des Français en 1836[12].

Émancipation politique[modifier | modifier le code]

Beys mouradites[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Mouradites et Révolutions de Tunis.
Vue intérieure de la mosquée Sidi Mahrez à Tunis, l'édifice est construit à la fin du XVIIe siècle par le prince Mohamed Bey El Mouradi

Mourad Bey est nommé commandant de la colonne armée qui parcourt le pays en 1613 et se voit gratifié du titre de pacha de Tunis en 1631 par le sultan ottoman. Il instaure le beylicat héréditaire mais ses successeurs partagent le pouvoir avec le dey. À sa mort, c'est son fils Hammouda Pacha Bey qui lui succède. Époux d'Aziza Othmana, il est nommé pacha et fait figure de souverain bâtisseur.

En 1666, Mourad II Bey parvient à mettre au pas les janissaires de la milice, ainsi que le dey placé à leur tête, mais fait face à une violente attaque navale française contre les ports de Bizerte, La Goulette et Porto Farina, en représailles aux activités des corsaires tunisiens. Mohamed Bey El Mouradi, malgré un règne tumultueux durant l'épisode des révolutions de Tunis, parvient à assurer une certaine prospérité au pays et finalise les ouvrages architecturaux de ses aïeux. En 1675, Romdhane Bey expulse les Français du Cap Nègre mais fait face à une guerre contre le dey d'Alger.

En 1699, Mourad III Bey, souverain violent et brutal, est déposé en 1702 sur ordre du sultan ottoman et assassiné par Ibrahim Cherif, l'agha des spahis[13]. Ce dernier met fin au régime mouradite : il est nommé dey par la milice et fait pacha par le sultan ottoman. Il n'arrive toutefois pas à faire cesser les incursions algériennes et tripolitaines. Finalement vaincu par le dey d'Alger en 1705, il est capturé et emmené à Alger. Son lieutenant, Hussein Ben Ali Turki, ancien khaznadar (ministre des Finances) de Mohamed Bey El Mouradi et agha des spahis (commandant de la cavalerie), revient avec les débris de l'armée vaincue à Tunis et se fait reconnaître comme bey par la milice turque. Il est le fondateur de la dynastie husseinite.

Beys husseinites[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Husseinites.

Le 15 juillet 1705, Hussein Ier Bey fonde la dynastie des Husseinites[14]. Cumulant les fonctions de bey et de pacha, il « disposait sur tous ses sujets du droit de haute et basse justice ; ses décrets et ses décisions avaient force de lois »[15]. En 1735, Ali Ier Pacha prend le pouvoir en détrônant son oncle Hussein Ier Bey qui est tué par son petit-neveu Younès en 1740[16]. En 1756, Ali I Pacha est à son tour renversé par les deux fils de son prédécesseur qui s'emparent de Tunis avec l'aide du bey de Constantine : Mohamed Rachid Bey (1756-1759) et Ali II Bey (1759-1782). Les incursions algériennes ne prennent fin qu'en 1807[17], par une victoire des Tunisiens conduits par Hammouda Pacha (1782-1814)[17].

Nouvelle armée d'Ahmed Ier Bey (1840)
Délégation tunisienne à Londres en 1781

Après l'élimination des janissaires, l'influence ottomane diminue encore en Tunisie, si bien qu'en pratique les Husseinites gouvernent eux-mêmes le pays. Néanmoins, l'économie de la Tunisie est considérablement affaiblie par plusieurs épidémies de peste et de choléra ainsi que par la destruction de la flotte corsaire par la France en 1827. Quoique toujours officiellement province de l'Empire ottoman, la Tunisie acquiert une grande autonomie au XIXe siècle[9], notamment avec Ahmed Ier Bey, régnant de 1837 à 1855, qui enclenche un processus de modernisation[18].

À cette époque, le pays vit de profondes réformes, grâce à l'action réformiste de Kheireddine Pacha et de ses proches conseillers : le ministre de l'Intérieur Rustum, le ministre de l'Instruction Husseïn, le ministre Ibn Abi Dhiaf et les oulémas Mahmoud Kabadou, Salem Bouhageb et Mokhtar Chouikha.

Parmi celles-ci figurent l'abolition de l'esclavage, la fondation de l'École militaire du Bardo en 1840 et du Collège Sadiki en 1875, l'adoption en 1861 d'une constitution[18],[19] — la première du monde arabe —, le pays manquant même de devenir une république indépendante. La Tunisie, alors dotée d’une monnaie propre et d’une armée indépendante, adopte en 1831 son drapeau[20].

Nouvelles institutions et pouvoirs[modifier | modifier le code]

Gabegie financière[modifier | modifier le code]
Kheireddine Pacha, Premier ministre du bey puis grand vizir de l'Empire ottoman

La Tunisie est moins riche que l'Algérie et les impôts, soit 2,2 millions de francs-or en 1815, rentrent mal. Dans le même temps, le bey convoite la Tripolitaine. En 1848, pour entretenir son armée de 5 000 hommes, le bey alourdit la fiscalité, ce qui provoque une révolte qui est finalement matée. La fiscalité est réduite mais un emprunt de 35 millions de francs or, à un taux de 7 %, est contracté auprès des banquiers français.

Cependant, les dépenses inconsidérées se poursuivent : un palais de style versaillais, la Mohamedia, et un autre à La Goulette, une école polytechnique ainsi qu'un arsenal. Pire, le ministre des Finances et protégé du bey s'enfuit en France avec le trésor. Toutefois, les détournements se poursuivent sous ses successeurs. Cette situation pousse le président du Grand Conseil, Kheireddine Pacha, à donner sa démission et le Grand Conseil à être dissous.

Au début de l'année 1864, une crise grave éclate du fait d'une mauvaise gestion financière de la part du grand vizir Mustapha Khaznadar : élévation de la dette publique, lourds emprunts à l'étranger contractés dans des conditions catastrophiques (poursuite des détournements de fonds et des pots-de-vin) et doublement de l'impôt personnel aboutissent à une nouvelle révolte des tribus du centre du pays qui refusent de payer cet impôt. Peu après l'émeute dirigée par Ali Ben Ghedhahem, le bey ordonne à ses hommes de s'employer à la collecte de la mejba. Dans le même temps, Haydar Afendi, ministre plénipotentiaire de l'Empire ottoman, arrive avec une aide financière en vue de remédier à la situation et d'aider les indigents qui ne cessent d'ameuter les tribus. La somme offerte est confiée par le bey à Khaznadar. Mais celui-ci la remet au chef de la trésorerie comme s'il s'agissait de ses propres fonds. Par la suite, Khaznadar récupère cette somme pour son usage personnel. Une fois de plus, un emprunt de trente millions de francs or doit être contracté, ce qui provoque l'intervention des puissances européennes (en particulier la France). Dans ce contexte, la constitution est même suspendue le 1er mai 1864[14].

De la mise sous tutelle au protectorat français[modifier | modifier le code]

Ainsi, en raison de la politique ruineuse des beys, de la hausse des impôts[14] et d’interférences étrangères dans l’économie, le pays connaît peu à peu de graves difficultés financières[18]. Tous ces facteurs contraignent le gouvernement à déclarer la banqueroute en 1869 et à créer une commission financière internationale anglo-franco-italienne[21] présidée par l'inspecteur des finances Victor Villet. En 1873, Villet dévoile les détournements de Khaznadar[22] qui est remplacé par Kheireddine. Mais les réformes de ce dernier mécontentent les oligarques qui l'acculent à la démission en 1877. C’est l’occasion pour les grandes puissances européennes — la France, l’Italie et le Royaume-Uni — de s’introduire dans le pays[4]. La Tunisie se dirige à peine vers une réelle indépendance en 1873, avec Kheireddine Pacha[18], qu’elle retombe sous le joug d’une puissance étrangère.

Signature du traité du Bardo au palais de Ksar Saïd le 12 mai 1881

Car la régence apparaît vite comme un enjeu stratégique de première importance de par la situation géographique du pays, à la charnière des bassins occidental et oriental de la Méditerranée[23]. La Tunisie fait donc l’objet des convoitises rivales de la France et de l’Italie : la première souhaite sécuriser les frontières de l’Algérie et éviter que la seconde ne contrarie ses ambitions en Égypte et au Levant en contrôlant l’accès à la Méditerranée orientale.

La seconde, confrontée à une surpopulation, rêve d’une politique coloniale et le territoire tunisien, où la minorité européenne est alors constituée essentiellement d’Italiens, est un objectif prioritaire[23]. Les consuls français et italien tentent de profiter des difficultés financières du bey, la France comptant sur la neutralité de l’Angleterre (peu désireuse de voir l’Italie prendre le contrôle de la route du canal de Suez) et bénéficiant des calculs de Bismarck, qui souhaite la détourner de la question de l’Alsace-Lorraine[23]. Après le congrès de Berlin du 13 juin au 13 juillet 1878, l’Allemagne et l’Angleterre permettent à la France d’annexer la Tunisie[9],[18], et cela au détriment de l’Italie, qui voyait ce pays comme son domaine réservé[24].

Les incursions de « pillards » khroumirs en territoire algérien fournissent un prétexte à Jules Ferry, soutenu par Léon Gambetta face à un parlement hostile, pour souligner la nécessité de s’emparer de la Tunisie[23].

En avril 1881, les troupes françaises y pénètrent sans résistance majeure et parviennent à occuper Tunis[18] en trois semaines, sans combattre[25]. Le 12 mai 1881, le protectorat est officialisé lorsque Sadok Bey signe forcé, sous peine de mort[26], le traité du Bardo[27] au palais de Ksar Saïd[28]. Ce qui n’empêche pas, quelques mois plus tard, les troupes françaises de faire face à des révoltes rapidement étouffées dans les régions de Kairouan et Sfax[23].

Héritage[modifier | modifier le code]

Il est difficile de mesurer l’importance des influences turques qui demeurent en Tunisie. Quelques monuments affichent leur filiation ottomane : minarets polygonaux et cylindriques ou mosquées sous une grande coupole centrale comme celle de Sidi Mahrez à Tunis[1]. Dans un autre domaine, l’art des tapis, qui existait pour certains avant l’arrivée des Ottomans, voit les productions de Kairouan présenter au XVIIIe siècle des motifs purement anatoliens[1]. Malgré ces influences perceptibles dans l’aspect des objets manufacturés, l’empreinte de l’Italie voisine se fait de plus en plus manifeste au cours du XVIIIe siècle, tant dans l’architecture que dans la décoration, marquant ainsi une ouverture du pays à l’Europe[1].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i et j (fr) Jean-Paul Roux, « L’Afrique du Nord ottomane », Clio, novembre 2002
  2. Pierre Bonte, Al-Ansâb, la quête des origines : anthropologie historique de la société tribale arabe, éd. Maison des sciences de l’homme, Paris, 1991, p. 115 (ISBN 9782735104260)
  3. Pierre Pinta (La Libye, p. 115) résume ainsi cette situation : « Ces derniers [les Mérinides] firent leur entrée dans Tunis en même temps que la peste ».
  4. a, b et c Collectif, L’encyclopédie nomade 2006, éd. Larousse, Paris, 2005, p. 707 (ISBN 9782035202505)
  5. a, b et c Yves Lacoste et Camille Lacoste-Dujardin, op. cit., p. 46
  6. William Spencer, Algiers in the Age of the Corsairs, éd. University of Oklahoma Press, Norman, 1976, p. 18 (ISBN 9780806113340)
  7. a et b Philippe Lemarchand [sous la dir. de], L’Afrique et l’Europe : atlas du XXe siècle, éd. Complexe, Paris, 1994, p. 238 (ISBN 9782870275184)
  8. (fr) Article sur la Tunisie (Encarta)
  9. a, b, c et d Michel Quitout, Parlons l’arabe tunisien : langue et culture, p. 12
  10. Yves Lacoste et Camille Lacoste-Dujardin, op. cit., p. 51
  11. Asma Moalla, The Regency of Tunis and the Ottoman Porte. 1777-1814, éd. Routledge, New York, 2004
  12. a, b, c et d (fr) Maria Ghazali, « La régence de Tunis et l’esclavage en Méditerranée à la fin du XVIIIe siècle d’après les sources consulaires espagnoles », Cahiers de la Méditerranée, vol. 65, 25 juillet 2005
  13. (fr) Dominique Chevallier et Mohamed El Aziz Ben Achour, Les Arabes et l'histoire créatrice, éd. Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, Paris, 1995, p. 123
  14. a, b et c Noura Borsali, « Tricentenaire de la dynastie husseinite (15 juillet 1705 - 25 juillet 1957) : les beys de Tunis à l’épreuve du temps et de l’Histoire », Réalités, 27 mai 2008
  15. Ali Mahjoubi, L’établissement du protectorat français en Tunisie, éd. Université de Tunis, Tunis, 1977, vol. 18, p. 13
  16. Ibn Abi Dhiaf, Présent des hommes de notre temps. Chroniques des rois de Tunis et du pacte fondamental, vol. II, éd. Maison tunisienne de l'édition, Tunis, 1990, p. 142
  17. a et b Ibn Abi Dhiaf, op. cit., vol. III, p. 65
  18. a, b, c, d, e et f Yves Lacoste et Camille Lacoste-Dujardin, op. cit., p. 54
  19. (ar) [PDF] Original de la constitution tunisienne de 1861 (Archives nationales de Tunisie)
  20. Jean Ganiage, Histoire contemporaine du Maghreb. De 1830 à nos jours, éd. Fayard, Paris, 1994, p. 46 (ISBN 9782213591919)
  21. Collectif, L’encyclopédie nomade 2006, p. 708
  22. « Il est impossible de cerner toutes les opérations criminelles dont l'auteur était Mustapha Khaznadar et qu'avait encouragées un pouvoir absolu et despotique qui se prolongea trente ans durant [...] De Tunis au fin fond du Jérid, tout le monde est au courant de ces opérations dont beaucoup en étaient les victimes ».
  23. a, b, c, d et e (fr) Philippe Conrad, « Le Maghreb sous domination française (1830-1962) », Clio, janvier 2003
  24. (en) Article sur la Tunisie (The Columbia Encyclopedia)
  25. Jean-François Martin, Histoire de la Tunisie contemporaine. De Ferry à Bourguiba. 1881-1956, éd. L’Harmattan, Paris, 2003, pp. 41-43 (ISBN 9782747546263)
  26. Michel Camau et Vincent Geisser, Habib Bourguiba. La trace et l’héritage, éd. Karthala, Paris, 2004, p. 227 (ISBN 9782845865068)
  27. (fr) [PDF] Original du traité du Bardo (Archives nationales de Tunisie)
  28. Hédi Saïdi et Janine Ponty, Mémoire de l’immigration et histoire coloniale, éd. L’Harmattan, Paris, 2007, p. 117 (ISBN 9782296024199)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Nicolas Béranger et Paul Sebag, La Régence de Tunis à la fin du XVIIe siècle, éd. L'Harmattan, Paris, 1993
  • Alain Blondy, Bibliographie du monde méditerranéen. Relations et échanges (1453-1835), éd. Presses de l’université de Paris-Sorbonne, Paris, 2003 (ISBN 2-84050-272-0)
  • Abdelmadjid Bouzidi, Pouvoir et esclavage dans la régence de Tunis : les serviteurs des beys husseinites. XVIIIe-début XIXe siècles, éd. Centre de publication universitaire, Tunis, 2005
  • Khelifa Chater, Dépendance et mutations précoloniales : la régence de Tunis de 1815 à 1857, éd. Université de Tunis, Tunis, 1984
  • Alphonse Rousseau, Annales tunisiennes ou Aperçu historique sur la régence de Tunis, éd. Bouslama, Tunis, 1980
  • Boubaker Sadok, La Régence de Tunis au XVIIe siècle : ses relations commerciales avec les ports de l'Europe méditerranéenne, Marseille et Livourne, éd. Centre d'études et de recherches ottomanes et morisco-andalouses, Zaghouan, 1987