Tuerie de l'École polytechnique de Montréal

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45° 30′ 17″ N 73° 36′ 46″ O / 45.50472, -73.61278 ()

Plaque sur le mur extérieur de l'École polytechnique commémorant les 14 victimes de la tuerie.

La tuerie de l'École polytechnique est une tuerie en milieu scolaire qui eut lieu le 6 décembre 1989 à l'École polytechnique de Montréal, au Québec (Canada). Marc Lépine, âgé de vingt-cinq ans, ouvrit le feu sur vingt-huit personnes, en tuant quatorze (toutes des femmes) et en blessant quatorze autres (4 hommes et 10 femmes), avant de se suicider. Les crimes furent perpétrés en moins de vingt minutes à l'aide d'une carabine semi-automatique obtenue légalement[1],[2].

Déroulement[modifier | modifier le code]

Extérieur de l'École polytechnique de Montréal.

Le 6 décembre 1989, peu après seize heures, Marc Lépine arrive à l'École polytechnique de Montréal armé d'une carabine et d'un couteau[1]. Il connaissait les lieux, il y avait été vu au moins sept fois la semaine précédant l'évènement.

Fusillade[modifier | modifier le code]

Lépine s'assit plusieurs minutes dans le bureau d'enregistrement situé au deuxième étage. Il fut aperçu fouillant dans un sac en plastique, ne parlant à personne, même lorsqu'un membre du personnel lui offrit son aide. Il quitta le bureau et fut ensuite vu dans d'autres parties du bâtiment, avant d'entrer dans une classe d'ingénierie mécanique au deuxième étage. Cette classe était composée, vers 17 h 10, d'environ soixante étudiants[1]. Après s'être approché de l'étudiant qui effectuait une présentation, il demanda à tout le monde d'arrêter ce qu'ils faisaient. Puis, il ordonna aux hommes et aux femmes de se séparer en deux groupes distincts de chaque côté de la salle. Croyant à une blague, personne ne bougea sur le moment, jusqu'à ce que Lépine tire un coup de feu au plafond[3].

Il sépara alors les neuf femmes de la cinquantaine d'hommes présents et ordonna à ceux-ci de partir[4]. Il demanda ensuite aux femmes restantes si elles savaient ou non pourquoi elles étaient là, et lorsqu'une d'elles répondit « non », il répliqua : « Je combats le féminisme. » L'étudiante Nathalie Provost répondit :

« Écoutez, nous sommes juste des femmes étudiant l'ingénierie, pas forcément des féministes prêtes à marcher dans les rues criant que nous sommes contre les hommes, juste des étudiantes cherchant à mener une vie normale. »

Ce à quoi Lépine rétorqua :

« Vous êtes des femmes, vous allez devenir des ingénieures. Vous n'êtes toutes qu'un tas de féministes, je hais les féministes. »

Il ouvrit ensuite le feu sur les étudiantes de gauche à droite, en tua six et en blessa trois, dont Nathalie Provost[1],[5]. Avant de quitter la salle, il écrivit le mot « shit » deux fois sur le projet d'un étudiant[4].

Lépine continua son attaque dans le couloir du deuxième étage et blessa trois étudiants avant d'entrer dans une autre salle, où il tenta, à deux reprises, de tuer une étudiante. Conscient qu'il était arrivé à court de munitions, il entra dans l'escalier de secours pour recharger son arme. Il retourna ensuite vers la salle qu'il avait quittée, mais les étudiants avaient déjà bloqué la porte ; ne parvenant pas à la déverrouiller malgré ses trois coups tirés sur celle-ci, il se déplaça le long du couloir, tirant sur ceux qu'il croisait. Il blessa une personne avant de se rendre vers le bureau du service financier, où il tua une femme d'une balle tirée à travers la vitre de la porte qu'elle venait juste de verrouiller[1].

La salle de classe du troisième étage de l'École polytechnique où l'attaque se termina.

Il se rendit ensuite dans la cafétéria du premier étage, dans laquelle une centaine de personnes étaient rassemblées. Les employés de la cafétéria fermèrent la grille des cuisines de sorte que la plupart des étudiants (certains n'étant même pas de Polytechnique) n'eurent pas d'autres choix que de courir la longueur de la cafétéria vers les sorties, une ligne de visée parfaite pour Lépine. Une femme joua la morte sur le plancher et il tira sur la femme à côté de celle-ci.

La foule se dispersa après qu'il eut tué une femme se trouvant près de la cuisine et blessé un autre étudiant. Puis, en entrant dans une pièce de stockage, Lépine tua deux femmes qui s'y étaient réfugiées. Il ordonna par la suite à des étudiants cachés sous une table de se montrer. Ceux-ci acceptèrent et furent ainsi épargnés[1].

Lépine monta alors par un escalier mécanique au troisième étage, et dans le couloir, blessa une femme et deux hommes. Il entra ensuite dans une classe et demanda aux trois étudiants effectuant une présentation de « dégager », tout en blessant Maryse Leclair qui se tenait sur la petite estrade à l'avant de la classe. Il ouvrit le feu sur la première rangée, tuant deux femmes tentant de s'échapper, tandis que les autres plongèrent sous leurs bureaux. Lépine tira par la suite vers quelques étudiantes se tenant là, en blessant trois et en tuant une autre. Il rechargea son arme et se rendit, à nouveau, à l'avant de la classe, tirant par intermittence dans toutes les directions. À ce moment, Maryse Leclair, blessée, demande de l'aide. Lépine avança vers elle et, après avoir dégainé son couteau de chasse, la poignarde à trois reprises, l'achevant. Il enleva alors sa casquette, entoura son arme de son manteau, et s'exclama : « Oh, shit! », avant de se suicider d'une balle dans la tête, une vingtaine de minutes après avoir débuté son massacre. Selon le rapport du coroner, il lui restait encore 60 balles dans la boîte qu'il avait transportée ("Nonetheless, we must consider the sixty (60) unused bullets that Marc Lépine left at the scene when he decided to put an end to this terrible episode.."). Lépine venait de tuer quatorze jeunes femmes, douze étudiantes en ingénierie, une étudiante infirmière et une employée de l'université, et blesser quatorze autres personnes, dont quatre hommes[1],[2].

Funérailles[modifier | modifier le code]

Le gouvernement du Québec et la Ville de Montréal déclarèrent trois jours de deuil national[6]. Des funérailles communes pour neuf des quatorze femmes assassinées se déroulèrent à la basilique Notre-Dame de Montréal le 11 décembre 1989. La gouverneure générale du Canada Jeanne Sauvé, le premier ministre du Canada Brian Mulroney, le premier ministre du Québec Robert Bourassa et le maire de Montréal Jean Doré assistèrent à celles-ci, tout comme des milliers d'autres personnes en deuil[7].

Victimes[modifier | modifier le code]

Nef pour quatorze reines de Rose-Marie E. Goulet, place du 6-Décembre-1989, mémorial marquant la tuerie de Polytechnique, situé dans le quartier Côte-des-Neiges/Notre-Dame-de-Grâce à Montréal.
Geneviève Bergeron (née en 1968), étudiante en génie civil.
Hélène Colgan (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Nathalie Croteau (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Barbara Daigneault (née en 1967), étudiante en génie mécanique.
Anne-Marie Edward (née en 1968), étudiante en génie chimique.
Maud Haviernick (née en 1960), étudiante en génie des matériaux.
Barbara Klucznik-Widajewicz (née en 1958), étudiante infirmière.
Maryse Laganière (née en 1964), employée au département des finances.
Maryse Leclair (née en 1966), étudiante en génie des matériaux.
Anne-Marie Lemay (née en 1967), étudiante en génie mécanique.
Sonia Pelletier (née en 1961), étudiante en génie mécanique.
Michèle Richard (née en 1968), étudiante en génie des matériaux.
Annie St-Arneault (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Annie Turcotte (née en 1969), étudiante en génie des matériaux.

Au moins quatre personnes se sont suicidées à la suite de cet événement[8].

Tireur[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Marc Lépine.

Né d'une mère québécoise et d'un père algérien, Marc Lépine fut victime de sévices physiques perpétrés par son père durant son enfance.

Armes du crime[modifier | modifier le code]

Lépine avait acheté le 21 novembre 1989 une carabine semi-automatique Ruger Mini-14 dans un magasin de Montréal prétextant au vendeur vouloir l’utiliser pour la chasse au petit gibier[9]. Il possédait aussi sur lui, le jour du drame, un couteau de chasse dont il a fait usage.

Lettre d'adieu[modifier | modifier le code]

La poche interne de la veste de Marc Lépine contenait sa lettre de suicide ainsi que deux autres lettres destinées à des amis, toutes datées du jour du massacre[1]. Des détails concernant cette lettre furent révélés par la police deux jours après les événements[10],[11], mais le texte complet ne fut pas divulgué. Les médias essayèrent, en vertu d'une loi canadienne, de forcer la police à diffuser cette lettre, sans succès[12]. Un an après le massacre, un communiqué de trois pages concernant Marc Lépine fut divulgué à la journaliste et féministe Francine Pelletier. Il spécifiait que la lettre de suicide de Lépine revendiquait des motifs politiques à ses actes et accusait les féministes d'avoir ruiné sa vie[5]. La lettre comprenait une liste de dix-neuf femmes québécoises, considérées comme féministes, qu'il voulait présumément tuer, mais n'aurait pas eu le temps[13]. La liste incluait Francine Pelletier elle-même, tout comme une politicienne, une personnalité télévisuelle, une leader d'opinion et six autres policiers qui avaient attiré l'attention de Lépine en jouant dans la même équipe de volley ball[14].

La lettre (sans la liste de femmes) fut finalement publiée dans le journal La Presse, dans lequel Pelletier était alors éditorialiste[15]. Lépine avait écrit qu'il se considérait comme rationnel et qu'il tenait les féministes responsables d'avoir ruiné sa vie. Il mettait en exergue les raisons de l'attaque, comme la colère envers les féministes qui cherchaient à « conserver les avantages des femmes [...] tout en s’accaparant de ceux des hommes[16]. » Il mentionnait aussi Denis Lortie, membre des Forces armées canadiennes qui tua trois fonctionnaires et en blessa treize autres dans une attaque à main armée dans l'Assemblée nationale du Québec le 7 mai 1984[17]. Le texte de la lettre est maintenant disponible[18].

Intervention policière[modifier | modifier le code]

Dans les jours suivants, l’intervention policière a été critiquée par des survivantes. « Certains étudiants ont déploré la lenteur de l'intervention policière. D'autres se sont rendu compte que les policiers étaient aussi effrayés qu'eux », déclare Claude Hamel, un psychologue de l'université de Montréal qui a rencontré plusieurs des étudiants en état de choc.

« Nous avons attendu pendant 20 minutes, cachés dans la salle des ordinateurs du deuxième étage, raconte une étudiante en génie mécanique de troisième année qui a perdu quelques-unes de ses amies dans la fusillade. Après avoir entendu une trentaine de coups de feu, j'ai réalisé qu'aucun policier n'était encore entré dans l'immeuble et que nous allions devoir nous défendre par nous-mêmes. Ensuite, nous somme sortis de l'immeuble et aucun policier n'y était encore entré. Ils étaient tous postés à l'extérieur, blottis près des murs avec leurs armes à feu. »

L'escouade d'intervention tactique, communément appelé le SWAT, est arrivée à l'école environ une heure après que Lépine se soit suicidé[19].

Lysiane Gagnon, chroniqueuse à La Presse, a critiqué le silence du service de police de la communauté urbaine de Montréal (SPCUM), aujourd'hui appelé service de police de la Ville de Montréal.

« Trente-six jours ont passé depuis le massacre de Poly, et toujours pas de nouvelle de la police. Ni le directeur, Alain Saint-Germain, ni même un officier supérieur de la police de la CUM n'ont encore daigné faire rapport au public sur l'intervention policière à Poly, écrit-elle. Les étapes de l'intervention policière — la première alerte, les décisions qui ont suivi, la façon dont elles ont été exécutées, le nombre d'officiers impliqués, etc. — sont inscrites dans les registres, et on aurait pu les sortir dès le lendemain du drame[20]. »

Le 25 janvier 1990, Saint-Germain a reconnu que plusieurs « lacunes » et « défaillances » ont marqué l'intervention policière le soir de la tuerie dans un rapport qu'il a présenté au comité exécutif de la Communauté urbaine de Montréal (CUM). « « Un paquet de gens ont voulu bien faire, mais avec le recul, on se demande pourquoi certaines choses n'ont pas été faites » », a dit Saint-Germain, en précisant que « les policiers auraient pu entrer à l'intérieur plus rapidement. »

Le rapport, qui contient les conclusions de l'enquête interne du SPCUM, indique que la fusillade a éclaté à 17 h 12, dans un local du deuxième étage de Polytechnique. Le premier appel au centre d'urgence de la police a été reçu à 17 h 14. Trois minutes et demie plus tard, l'appel est transmis à deux auto-patrouilles, qui arrivent sur les lieux à 17 h 23. C'est à 17 h 28, soit cinq minutes après l'arrivée des policiers, que Lépine se suicide. Et c'est à 17 h 37, soit neuf minutes après que tout eut été terminé, que la police et les ambulanciers entrent à l'intérieur de Polytechnique.

Le rapport indique donc qu'il s'est passé 14 minutes entre l'arrivée des policiers et la décision d'investir l'immeuble. Et que pendant les cinq minutes suivant l'arrivée de la police, Lépine a continué à semer la mort dans les locaux de Poly. Saint-Germain est cependant d’avis qu’il était impossible pour la police d'intervenir assez vite pour sauver ne serait-ce qu'une vie. Le rapport révèle également que l'opération policière a été mal coordonnée et qu'il y a eu plusieurs lacunes au plan de la communication, de la supervision et de la sécurité.

Ainsi, lorsque l'appel a été transmis aux policiers, les lieux du drame ont été mal localisés, même si la préposée à la répartition avait la bonne adresse. Résultat: les deux premiers véhicules de police dépêchés vers la Poly se sont d'abord rendus à la résidence des étudiantes[21].

Dans son rapport d’investigation, la coroner Theresa Z. Sourour s’est montrée elle aussi très critique envers l’intervention policière. La coroner écrit que Lépine avait encore 60 balles en sa possession quand il a décidé de se suicider plutôt que de faire d'autres victimes. « Grâce à Dieu, il a décidé lui-même que c'en était assez » », écrit la Dre. Sourour. À ce moment-là, « aucun assaut des forces policières n'était en cours ou en préparation de façon évidente », souligne-t-elle.

La coroner ne peut arriver à la conclusion que les 14 décès étaient tous inévitables en raison des délais entourant l’intervention des policiers et des premiers secours, contredisant ainsi les conclusions du SPCUM. Elle note qu’à 17 h 27, 22 policiers venus dans 14 véhicules différents sont en attente de renfort. À cause de problèmes de communications entre eux, ces policiers n'étaient pas au courant des effectifs déjà présents. « Pendant tout ce délai, l'intervention policière consiste assurer un périmètre de sécurité et à évacuer la foule », écrit-elle.

Le rapport de la coroner révèle aussi que les policiers présents sur place n’ont établi aucun lien effectif avec le service de sécurité de l'école afin d'obtenir des précisions sur l'état de la situation, la géographie des lieux et le nombre de personnes à l'intérieur du bâtiment[22]. « Pour les intervenants cet événement, aussi malheureux soit-il, n'est pas exceptionnel. En effet, une agression armée par une seule personne est en soi un événement auquel fait face régulièrement le SPCUM », écrit la coroner[23].

Jacques Duchesneau, alors directeur de la division du crime organisé, est l’un des policier sur les lieux le soir du drame. « Est-ce que j'aurais pu faire davantage? Est-ce que j'aurais pu sauver des vies ? », s’interroge encore Duchesneau, vingt ans plus tard[24].

Rapport du groupe De Coster[modifier | modifier le code]

En juillet 1990, le ministre de la Sécurité publique, Sam Elkas, a formé un groupe de travail présidé par le comptable Robert De Coster, ex-président et directeur général de la Régie de l'assurance-automobile du Québec, afin d’examiner les questions soulevées dans le rapport de la coroner Sourour.

Les autres membres du groupe sont Mario Bilodeau, avocat en droit criminel; Renaud Leroux, spécialisé en médecine d'urgence; Serge Cossette, ingénieur, attaché au ministère québécois des Communications; Pierre Lapointe, médecin spécialisé en mesures d'urgence et de désastres, et en soins intensifs.

La décision du ministre se veut une réponse à une pétition déposée à l'Assemblée nationale, deux mois plus tôt, par un groupe de parents des victimes qui réclamaient une enquête publique pour faire toute la lumière sur la tragédie[25].

Le rapport 415 pages, comprenant 140 recommandations, du groupe De Coster a ajouté sa voix aux critiques à l’égard du SPCUM. « La valse hésitation s’installe au sujet du commandement de l’opération » durant les cinq premières minutes suivant l’arrivée des premiers policiers sur les lieux, dit le rapport. « Pour tous ceux qui observent la scène, étudiantes (es), professeurs, et autres, un constat unanime se dégage : la confusion règne chez les policiers », lit-on.

« La lenteur à investir les lieux constitue, à notre avis, le point faible de l’ensemble des interventions à l’École Polytechnique », dit le groupe, avant d’ajouter : « Le temps utilisé pour réagir n’a pas contribué à augmenter le nombre de personnes atteintes par les projectiles de son arme. »

« Le groupe se refuse encore d’accepter, en principe, que toute intervention était inutile et qu’on ne pouvait rien faire pour les victimes. Il est trop facile de soulager sa conscience en ignorant les souffrances endurées par toutes les victimes et les séquelles physiques et psychologiques de celles qui ont survécu ».

Le groupe De Coster qualifie la gestion de l’événement par le SPCUM « d’autocratique et monolithique ». Il résume ainsi la liste de ses reproches : « Aucune coordination ni même de concertation ; aucun échange d’information ou de consultation avec les autres intervenants. Aucun signe d’application d’un plan de mesures d’urgence ».

« C’est dans ce contexte par exemple que la SPCUM a arbitrairement maintenu à l’écart les quelques trente pompiers qui auraient pu rendre de précieux services, comme secouristes, aux services médicaux débordés, lit-on. Les services médicaux se sont plaints amèrement de la priorité que la SPCUM a accordée à la sécurisation de la preuve pour fins d’enquête. Cette attitude a eu pour effet de gêner l’intervention prioritaire des services médicaux et d’ajouter à l’anarchie ».

« Les proches des victimes reprochent amèrement à la SPCUM la très grande difficulté qu’ils ont eu à obtenir la moindre information sur le sort de leurs filles, peut-on lire également. Ils se révoltent aussi de la manière dont ils ont été traités dans le processus d’identification des victimes. L’attente allant jusqu’à six heures (21 :30 à 3 :30 du matin) est totalement inacceptable aux proches rassemblés dans une salle commune en attendant qu’on identifie leurs victimes ».

Le groupe n’épargne pas non pas les services médicaux. La performance d’Urgences-Santé est sévèrement critiquée. Le syndicat d’Urgences-Santé se voit reproché d'accorder la priorité aux intérêts et au confort de ses membres au détriment de la vocation première de l'organisme: sauver des vies.

Le rapport conclut par ailleurs que la répétition d'un tel événement donnerait lieu au même cafouillis et la réponse des spécialistes de la santé serait tout aussi déficiente, seize mois après la tragédie[26].

Rapport Malouf[modifier | modifier le code]

Dans son rapport d’inspection sur le SPCUM, le juge Albert Malouf consacre un chapitre à l’intervention policière survenue de la soirée du 6 décembre 1989.

Malouf fait quelques commentaires à l’égard de la lettre du directeur Saint-Germain du 23 mai 1990 adressée au président du comité exécutif de la CUM, Michel Hamelin, dans laquelle il s’efforce d’identifier les lacunes de l’intervention policière.

« L’une de ces lacunes est que les policiers s’étaient conditionnés à répondre à un appel de prise d’otages et suivaient la directive de ne faire aucune intervention pour libérer l’otage ou les otages sans autorisation préalable du commandant de l’opération. La directive 620-18 mentionne toutefois que dans des circonstances exceptionnelles les policiers peuvent prendre l’initiative d’une intervention sans y avoir été autorisés par le commandant de l’opération. Monsieur Germain note dans son diagnostic des lacunes de l’intervention policière que cette partie de la directive n’a pas été retenue. »

« En réalité certains des premiers intervenants présents sur le terrain – comme le Directeur de la Région nord et quelques patrouilleurs – ont entendu des coups de feu et ont reconnu que cette prise d’otage – si c’en était une – prenait une tournure exceptionnelle qui réclamait une intervention immédiate. Malheureusement, les officiers du District 31 qui ont pris le commandement de l’opération n’ont pas pris note de la dimension exceptionnelle de l’événement qui permettait un écart par rapport à la directive 620-18. »

Le juge Malouf critique aussi le rapport de rétroaction du directeur du District 31, Jacques Lessard. « Le rapport de rétroaction évite difficilement de présenter une description qui amoindrit les carences de l’opération », écrit-il. Ainsi la chronologie présentée dans le rapport « raccourcit les délais d’intervention » et « omet de mentionner des faits importants » et « présente des événements qui n’ont pas été notés par aucune des autres personnes qui se sont penchées sur cette tragédie ».

Réactions[modifier | modifier le code]

À la recherche d'une raison[modifier | modifier le code]

Mémorial au parc Minto à Ottawa.

Le sexe des victimes de Lépine, les paroles de ce dernier durant la tuerie de même que sa lettre d'adieu ont fait que cet événement fut qualifié par beaucoup de groupes féministes, ainsi que d'officiels, comme étant une attaque antiféministe[27],[17],[28],[29].

Le massacre a profondément troublé les Québécois. Le gouvernement, craignant qu'un débat large à propos de cette tuerie cause de la douleur aux familles et mène à un accroissement de la violence antiféministe[5], ne demanda pas d'enquête publique sur le drame[30]. Les médias, des personnalités du monde universitaire, des organisations de défenses des femmes et les familles des victimes ont protesté contre cette décision et ont dénoncé le manque d'informations livrées au public[5],[4],[31]. Malgré cela, la lettre de suicide de Marc Lépine, ainsi que le rapport de police détaillé des événements, ne furent jamais publiés officiellement[32] (bien que le rapport de police fut utilisé par le coroner pour son propre rapport[1],[33]).

Sa mère s'est demandée plus tard si l'attaque n'était pas dirigée contre elle, ayant travaillé après sa séparation, avec le père de Lépine[34]. D'autres personnes, notamment la journaliste Barbara Frum, ont questionné les motivations politiques de Lépine en disant que la population « diminuait » la tragédie « en suggérant qu'il s'agissait simplement d'un acte contre un groupe »[35].

Beth Alber, Marker of Change, mémorial à Vancouver consisté de quatorze bancs ressemblant à des cercueils.

Comme l'avait prévu Marc Lépine dans sa lettre[16], plusieurs ont avancé qu'il ne s'agissait que de l'acte d'un fou[5],[17]. Un psychiatre s'étant entretenu avec la famille et des amis de Lépine et examiné ses écrits, a noté que le suicide était la principale motivation de Lépine et qu'il avait choisi une façon spécifique de le faire : se tuer après avoir tué d'autres personnes est un signe de trouble de la personnalité[1]. D'autres psychiatres ont mis l'accent sur les sévices qu'il avait subis durant son enfance, suggérant que les coups qu'il avait reçus lui ont peut-être infligé des blessures au cerveau, ou l'ont rendu psychotique, lui faisant perdre le contact avec la réalité en essayant d'effacer de sa mémoire les souvenirs brutaux de son père[36],[37].

Une théorie différente avance que les violences qu'il a subies durant son enfance l'ont mené à se victimiser relativement aux défaites de sa vie[37]. D'autres ont effectué une analyse plus large, voyant les actions de Lépine comme le résultat de changements sociaux qui ont augmenté la pauvreté et l'isolation des individus[38]. Notons que l'intérêt de Lépine pour les films d'action suggère que la violence dans les médias ait pu influencer ses gestes[4].

Le 16 septembre 2006, trois jours après la fusillade au collège Dawson, la chroniqueuse du journal quotidien canadien Globe and Mail Jan Wong souleva une controverse en publiant un article laissant entendre que Marc Lépine, ainsi que les auteurs des tueries scolaires du collège Dawson et de l'Université Concordia, ont pu être aliénés à la société québécoise parce qu'ils n'étaient pas des « pures laines » québécois[39]. Le Conseil de presse du Québec a, par la suite, blâmé la journaliste pour cet article[40].

Contrôle des armes à feu[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Registre canadien des armes à feu.

Le massacre a remis sur la scène publique le mouvement pour le contrôle des armes à feu au Canada. Heidi Rathjen, une femme qui était dans une salle de classe épargnée par Lépine lors de la fusillade, a organisé, avec Wendy Cukier, la Coalition pour le contrôle des armes (Coalition for Gun Control)[41]. Susan et Jim Edwards, les parents de l'une des victimes, s'y sont également fortement impliqués[42]. Leurs actions, jointes à celles d'autres intervenants, ont mené à l'adoption, en 1995, de la loi sur les armes à feu (projet de loi C-68), qui met en place des mesures plus strictes relatives aux armes présentes sur le territoire canadien[41].

Ces mesures impliquent de nouvelles conditions concernant l'entraînement des propriétaires d'armes à feu, un profilage des demandeurs, de nouvelles règles sur l'entreposage des armes à feu et des munitions ainsi qu'un programme d'enregistrement de toutes les armes à feu, le Registre canadien des armes à feu. Depuis sa mise en application, ce programme d'enregistrement est fortement controversé et donne lieu à des débats partisans, certaines critiques affirmant que cette action politique, initiée par le gouvernement libéral de Jean Chrétien, est dispendieuse et inapplicable[43].

Le gouvernement conservateur de Stephen Harper a repoussé la date limite pour l'enregistrement et a amendé la loi afin d'éliminer les amendes en cas de non-respect de celui-ci. Le gouvernement a justifié cette amendement en affirmant qu'un renforcement du mandat ciblerait les chasseurs et tireurs sportifs plutôt que les criminels. Cette position fut critiquée et le support au programme d'enregistrement s'est intensifié suite à d'autres tueries en milieu scolaire telles la fusillade au collège Dawson[44] (qui ne fit « que » 2 morts, dont le tueur, en 2006) et celle de Virginia Tech[45],[46], aux États-Unis (qui fut bien plus meurtrière).

Commémoration[modifier | modifier le code]

L'anniversaire de la tuerie est devenu la journée nationale de commémoration et d'action contre la violence faite aux femmes.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Marie Chalouh et Louise Malette (dir.), Polytechnique, 6 décembre, Montréal, éditions du Remue-Ménage,‎ 1990
  • (en) Heidi Rathjen et Charles Montpetit, December 6th: From the Montreal Massacre to Gun Control, Toronto, McClelland & Stewart,‎ 1999
  • (en) Peter Eglin et Stephen Hester, The Montreal Massacre: A Story of Membership Categorization Analysis, Waterloo (Ontario), Wilfred Laurier University Press,‎ 2003
  • Thérèse Lamartine, Soudoyer Dieu (roman), éditions JCL, Chicoutimi, 2009 (ISBN 978-2-89431-404-3)
  • Elise Fontenaille, L'homme qui haïssait les femmes (roman), éditions Grasset, 2011 (ISBN 978-2-246-77591-1)
  • Élaine Audet, Sel et sang de la mémoire. Polytechnique, 6 décembre 1989 (poésie), éditions Sisyphe, Montréal, 2009 (ISBN 978-2-923456-13-3)
  • QUÉBEC, ministère de la Sécurité publique du Québec, « La tragédie du 6 décembre 1989 à l’École Polytechnique de Montréal », Robert De Coster, prés., Groupe de travail De Coster, Montréal, Bibliothèque Nationale, 1990. 6 vol.
  • Malouf, Albert, « Rapport de l'inspection de l'administration du Service de police de la Communauté urbaine de Montréal, de ses activités et celles de ses membres, Ministère de la sécurité publique, 1994

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i et j (en) Teresa K. Sourour, Report of Coroner's Investigation,‎ 1991 (lire en ligne).
  2. a et b Walter Buchignani, « Amid the tragedy, miracles of survival », The Gazette,‎ 8 décembre 1989, A3.
  3. (en) « Gunman massacres 14 women », Archives, SRC,‎ 6 décembre 1989 (consulté le 29 décembre 2006)
  4. a, b, c et d Adrian Cernea, Poly 1989 : témoin de l'horreur, Éditions Lescop,‎ 1999 (ISBN 2-9804832-8-1).
  5. a, b, c, d et e (en) Wendy Hui Kyong Chun, « Unbearable Witness: towards a Politics of Listening », Journal of Feminist Cultural Studies, vol. 11, no 1,‎ 1999, p. 112–149.
  6. (en) Came, B, Burke, D, Ferzoco, G., O'Farreli, B, Wallace, B, « Montreal Massacre: Railing Against Feminists », Maclean's Magazine,‎ 18 décembre 1989 (consulté le 4 janvier 2007)
  7. (en) James Mennie et Hubert Bauch, « A quiet goodbye for slain women », The Gazette,‎ 12 décembre 1989, A1
  8. Suzanne Colpron, « Un an après le suicide de leur fils, diplômé de Poly, les parents s'enlèvent la vie », La Presse,‎ 18 juillet 1991, A3.
  9. (en) Greg Weston, « Why? We may never know », Toronto Sun,‎ 14 septembre 2006 (lire en ligne)
  10. (en) Victor Malarek, « More Massacre Details to be Released by Police, but an Inquiry Ruled Out », The Globe and Mail,‎ 12 décembre 1989, A6
  11. (en) Victor Malarek, « Killer's letter blames feminists », The Globe and Mail,‎ 8 décembre 1989, A7
  12. (en) Andrew McIntosh, « Marc Lepine's suicide note to stay sealed; Commission says it can't order police to reveal mass murderer's letter », The Gazette,‎ 22 août 1990, A3
  13. (en) « A Difficult Story to Tell », The Story of the Fifth Estate, SRC (consulté le 6 février 2009)
  14. (en) Lisa Fitterman, « Cops on Lepine's list: Names of six female officers found on Polytechnique killer », The Gazette,‎ 10 mars 1990, A3
  15. Martin Pelchat, « Lépine avait des motifs "politiques" », La Presse,‎ 24 novembre 1990, A1
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Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Articles généraux
Tueries au Québec
Autres

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