Tu quoque mi fili

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Comic History of Rome p 308 The End of Julius Caesar.jpg

Tu quoque mi fili (« Toi aussi, mon fils ! ») est une locution latine célèbre attribuée à Jules César au moment de sa mort.

Sources historiques[modifier | modifier le code]

Le fameux Tu quoque mi fili, transmis par la tradition sous sa forme latine, ne se trouve dans aucun texte ancien, mais semble issu de la biographie de César contenue dans le De viris illustribus urbis Romæ a Romulo ad Augustum (Des hommes illustres de Rome, de Romulus à Auguste) publié en 1779 par l'abbé Lhomond : « Quum Marcum Brutum, quem loco filii habebat, in se irruentem vidisset, dixit : “Tu quoque fili mi !” » (« Quand il vit Marcus Brutus, qu'il traitait comme son fils, se précipiter sur lui, il dit : “Toi aussi, mon fils !” [1]»).

En la matière, l'abbé Lhomond s'inspire de la mort de César rapportée, pour la première fois, par Suétone (Vie de César, LXXXII, 3) : « Atque ita tribus et uiginti plagis confossus est uno modo ad primum ictum gemitu sine uoce edito, etsi tradiderunt quidam Marco Bruto irruenti dixisse : καὶ σὺ τέκνον. » (« Il fut ainsi percé de vingt-trois coups : au premier seulement, il poussa un gémissement, sans dire une parole. Toutefois, quelques écrivains rapportent que, voyant s'avancer contre lui Marcus Brutus, il dit en grec : “Toi aussi, mon fils!” »[2]).

Après Suétone, le fait est rapporté par Dion Cassius (155 - 229 ap. J.-C.) également à titre de variante dans la tradition : « Ταῦτα μὲν τἁληθέστατα · ἢδη δέ τινες ϰαὶ ἐϰεῖνο εἶπον, ὃτι πρὸς τὸν Βροῦτον ἰσχυϱῶς πατάξαντα ἔφη · καὶ σὺ τέκνον; » (« Voilà la version la plus véridique. Certains, cependant, ajoutent à cet endroit le trait suivant. Alors que Brutus lui portait un coup violent, il lui aurait dit : "Toi aussi, mon fils !" »[3])

Les autres sources dont on dispose — Nicolas de Damas[4], Plutarque[5] et Appien[6] — sont muettes sur ce point.

Interprétation[modifier | modifier le code]

Mort de César, Vincenzo Camuccini.

Pourquoi en grec ancien ?[modifier | modifier le code]

Les spécialistes de Suétone, pendant longtemps[7],[8],[9], n'ont guère accordé d'attention aux derniers mots de César et les historiens qui évoquaient cet épisode concluaient généralement par son inauthenticité[10],[11],[12]. La citation grecque, en effet, ne laissait pas d'être problématique : elle est la seule de la Vie de César de Suétone, alors qu'en pareil cas Suétone traduit toujours[13].

La douloureuse surprise de Jules César, quand il se vit attaqué par celui qui lui devait tout et qu'il considérait comme son fils, se serait donc traduite dans ces mots, que rapportent certaines des sources de Suétone et de Dion Cassius : καὶ σὺ τέκνον ; « Toi aussi, mon fils ! ». Si, au moment où il agonise, César choisit d'employer le grec ancien pour s'exprimer, ce n'est pas qu'il se souvînt de ses études et qu'il étalât son érudition – il ne s'agit pas là, en effet, d'une citation littéraire en attique classique, car on aurait « παῖ », et non « τέκνον », mot surtout hellénistique – mais il se livre bien à une exclamation spontanée émise sous l'emprise d'un sentiment violent et qui l'amène à retrouver la langue de son enfance, à savoir, comme pour tous les Romains de la classe supérieure, le grec ancien et non le latin.

Le sens de « fils »[modifier | modifier le code]

J. Carcopino[14] a fait remarquer à juste titre que le mot τέκνον était couramment employé comme un terme d'affection envers plus jeune que soi : « Mon petit », ou « Mon garçon ». Ce sens, qui se trouve déjà chez Homère, est très bien attesté[15], ce qui n'est pas le cas pour le latin filius[16]. Dès lors, l'apostrophe de César devient beaucoup plus compréhensible et beaucoup plus vraisemblable.

L'hypothèse de parenté biologique[modifier | modifier le code]

Marcus Junius Brutus était le fils de la maîtresse de César. Cependant, il est peu vraisemblable qu'il soit le fils biologique de César, ni que lui ou César l'ait cru : la liaison de Servilia Caepionis est connue comme ayant commencé en 64 av. J.-C., aussi bien par la population que par les historiens, soit quand Brutus avait au moins 20 ans.

L'hypothèse de Brutus fils naturel de César a circulé[17], mais les historiens actuels l'attribuent à la propagande de l'époque impériale[18]. En effet, l'Empire se veut l'héritier de César, et donc accuse Brutus d'être un parricide.

La qualité de fils adoptif[modifier | modifier le code]

César avait une grande affection pour Brutus, lui ayant complètement pardonné son ralliement à Pompée, et l'avait couvert d'honneurs ensuite.

Brutus était, en quelque sorte, le beau-fils de la main gauche de César[19]. On sait d'ailleurs que Brutus, sous le nom de Servilius Caepio, fut un temps fiancé à la fille de César, Julie[20], et qu'après Pharsale, César éprouva une joie extrême à le savoir vivant[21].

Pour autant, il n'est pas exact de considérer Brutus comme le fils adoptif de César, ou son héritier désigné. C'est Auguste qui jouissait de ce rang.

Signification[modifier | modifier le code]

La tradition, longtemps unanime, voyait dans ces mots un douloureux reproche adressé à un fils indigne. On considérait, en effet, qu'il s'agissait là d'un cri de douleur de César voyant Brutus au rang des conjurés : alors que César considère Brutus comme l'un de ses alliés, ce dernier se met du côté des assassins de César.

Une autre interprétation a vu alors le jour, fondée sur l'état de santé de César : peut-être épileptique et, partant, sujet à des diarrhées ou de violents vomissements, César n'écoute pas les mises en garde de ses proches et se rend volontairement à son propre assassinat afin de mettre un terme à son état dégradant. La phrase est alors à comprendre dans le sens : « Toi aussi, mon fils, tu seras vieux et faible et subiras le même sort ».

Enfin deux explications, qui d'ailleurs se rejoignent largement, sont maintenant avancées par les spécialistes. L'une part des sources figurées, l'autre des sources littéraires.

  • J. Russell, relevant des attestations d'un καὶ σύ apotropaïque sur des mosaïques et des bas-reliefs, voit dès lors, dans les mots de César mourant, l'équivalent du « signe des cornes ». Le dictateur trahi ne manifesterait nullement son émotion ou sa surprise. À son « fils » indigne, il laisse pour dernier message : « Je t'en souhaite autant, mon garçon ! »[22].
  • P. Arnaud a fourni plus récemment une explication un peu différente, mais qui va dans le même sens : l'expression d'une hostilité et d'une menace. On trouve en effet chez Suétone un parallèle frappant. Auguste aurait dit à Galba enfant, également en grec : « Toi aussi, mon fils, tu grignoteras une partie de notre pouvoir », en recourant à l'expression καὶ σὺ τέκνον. Une expression analogue est placée par Dion Cassius dans la bouche de Tibère s'adressant au même Galba. Dans les deux cas, il s'agit donc de prédire à quelqu'un qu'il exercera un jour le pouvoir absolu. Mais ces mots, pleins de paternelle bienveillance de la part d'un empereur assuré de la stabilité de son régime, prennent évidemment une valeur toute différente quand ils sont prononcés par César, fossoyeur du système républicain et assassiné, du moins officiellement, pour cette raison. Dire à Brutus qu'il participera un jour du même type de pouvoir que sa victime, c'est réduire à néant l'image de dernier défenseur de la libertas qu'il veut donner de lui-même, c'est l'accuser d'aspirer au même type de pouvoir qui fait de l'assassinat de César un tyrannicide - et donc annoncer et justifier d'avance la mort violente de Brutus lui-même[23].

Dans les œuvres de fiction[modifier | modifier le code]

Chez Shakespeare[modifier | modifier le code]

Dans la tragédie Jules César, à l'acte III, scène 1, vers 77, William Shakespeare attribue comme derniers mots à César : « Et tu, Brute? » (« Toi aussi, Brutus ? », « Brute » étant la forme de vocatif de Brutus, « et » étant ici l'adverbe signifiant « même, aussi »).

Ainsi, Shakespeare ne reprend-il pas l'idée de « fils » et ne fait-il pas s'exprimer César en grec. Il ne garde que la surprise de César de voir que même Brutus se joint aux conjurés. La pièce du dramaturge anglais ne se veut pas historiquement rigoureuse, puisqu'elle fait même intervenir des fantômes.

Dans le monde anglophone, c'est cette expression qui est employée pour invectiver celui qu'on accuse de trahison.

Astérix[modifier | modifier le code]

Les bandes dessinées Astérix font un usage au second degré de cette phrase. Dans cette bande dessinée, Brutus est présenté comme le fils adoptif et unique héritier de César. César lui lance très souvent « Tu quoque mi fili » ou « Toi aussi, mon fils » dans des circonstances dont la légèreté contraste avec les circonstances historiques de cette phrase — par exemple, dans La Zizanie[24], pour aller déjeuner.

La phrase est aussi utilisée à la toute fin du film Astérix aux Jeux Olympiques, avec Alain Delon, dans le rôle de César, qui lance cette phrase à son fils Brutus, joué par Benoît Poelvoorde. Dans ce film, Brutus semble être le fils biologique de César[25].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Extrait de la traduction de Jacques Gaillard pour Actes Sud, 1995.
  2. Extrait de la traduction de Remacle.org, lire en ligne.
  3. Dion Cassius, XLIV, 19, 5
  4. Nicolas de Damas, Vie de César, 90 F 130 Jacoby
  5. Plutarque, Vie de César, 66, 5-14 et Vie de Brutus, 17
  6. Appien, Bellum ciuile, II, 117
  7. W. Steidle, Sueton und die antike Biographie, Munich, 1951
  8. C. Brutscher, Analysen zu Suetons Divus Julius und der Parallelüberlieferung, Berne, 1958
  9. H. Drexler, Suetons Divus Julius und der Parallelüberlieferung, dans Klio, 51, 1969
  10. W. Druman, Geschichte Roms, 2e éd. revue par P. Groebe, t. III, Leipzig, 1906
  11. G. Walter, Brutus et la fin de la République, Paris, 1938 : « l'apostrophe célèbre [ … ] semble avoir été inventée par la suite »
  12. H. Gugel, Caesars Tod. Aspekte zur Darstellungskunst und zum Caesarbild Suetons, dans Gymnasium, 77, 1970 : « le rôle de l'anecdote dans l'architecture du récit est de rappeler une dernière fois au lecteur les mauvaises mœurs du personnage : l'infamia Caesaris »
  13. Cf. article sur alea jacta est : Suétone traduit en latin un proverbe grec
  14. J. Carcopino, Jules César, 5e éd. revue et augmentée avec la collaboration de Pierre Grimal, Paris, p. 564, 1968 et Profils de conquérants, Paris, pp. 291-293, 1961
  15. Cf., entre autres, Odysée, X, 84 et Iliade, II, 363
  16. Le sens affectif et non génétique du latin filius ne parait pas attesté avant Apulée, Métamorphoses, II, 20 et IX, 27. Cf. Oxford Latin Dictionary, s.v. filius, p. 701 et Thesaurus Linguae Latinae, s.v. filius, col. 757-758
  17. Plutarque, Brutus, 5.2
  18. http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=26119
  19. Cf. M. Radin, Marcus Brutus, Oxford, 1939 et J. carcopino, op. cit.
  20. Julie rompit en 59 ses fiançailles avec Servilius Caepio, c'est-à-dire Brutus, afin d'épouser Pompée. Cf. Suétone, Vie de César, 21, 1 et Plutarque, Vie de César, 14,7
  21. Plutarque, Vie de César, 46, 4 et 62, 1-6 ; Vie de Brutus, 6, 1-2
  22. cf. Shakespeare, Julius Caesar, « To hell with you too, lad! »
  23. P. Arnaud, « "Toi aussi, mon fils, tu mangeras ta part de notre pouvoir" –Brutus le Tyran? », Latomus 57 (1998) 61–71.
  24. http://www.asterix.com/encyclopedie/citations-latines/tu-quoque-fili.html
  25. cf la réplique "Arrête avec ta mère"

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Michel Dubuisson, « Toi aussi, mon fils ! », dans Latomus, 39, p. 881-891, 1980
  • P. Arnaud, « "Toi aussi, mon fils, tu mangeras ta part de notre pouvoir" –Brutus le Tyran? », Latomus 57 (1998) 61–71
  • Dossiers Quelques idées reçues à propos de Rome

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Autres citations célèbres de Jules César :

Lien externe[modifier | modifier le code]