Transmission du savoir médical arabe en Occident latin au Moyen Âge

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La transmission du savoir médical du monde musulman au monde latin s'est faite de manière unilatérale et sélective. Alors que l’empire carolingien s’effrite dans un Occident chrétien profondément rural, une civilisation brillante se développe dans l’Orient musulman. La médecine y atteint alors un niveau de haut savoir et de pratique : les maisons de la sagesse illustrent cet essor. En traduisant de l’arabe au latin, les traducteurs font découvrir à l’Occident l’œuvre des savants arabes en deux étapes : au XIe siècle, en Italie du Sud, le but des traductions est dirigé vers l’idée d’une réappropriation des connaissances perdues de l’Antiquité grecque. Un siècle plus tard, dans une péninsule Ibérique reconquise, ce sera avec un regard intéressé par la production arabe que les traductions se font. Du Xe au XIIIe siècle, la médecine latine va extraire à la fois les enseignements pratiques et s'aider de la proximité avec la philosophie pour donner naissance à la discipline médicale moderne.

Lieux de traduction et d'enseignement

Introduction[modifier | modifier le code]

Les relations entre le monde latin et musulman au Moyen Âge du Xe au XIIIe siècle[modifier | modifier le code]

L’affrontement fut une dimension essentielle des relations entre latins et musulmans, qui caractérise très fortement l’étendue de la méconnaissance entre ces civilisations. Néanmoins, cette dimension antagoniste dans les rapports ne définit pas l’unique moyen d’échanges entre les deux mondes : alors que jusque dans les premières années du XIe siècle, la supériorité militaire musulmane est écrasante, les décennies suivantes sont marquées par une série d'offensives chrétiennes en Espagne (Reconquista), en Sicile (conquête normande) et au Proche-Orient (Croisades) qui bouleversent l'équilibre précédent et inaugurent de nouvelles frontières. Sans compter que des les liens nécessaires se sont tissés entre les communautés installées autour de la Méditerranée, interface naturelle entre l'Orient musulman et l'Occident latin.

La Méditerranée, interface naturelle[modifier | modifier le code]

Le milieu du XIIIe siècle marque un tournant sensible dans l'évolution de ces relations qui tient aussi à l'histoire interne des États musulmans et latins. En effet, les relations entre les pays d'islam et le monde latin sont marquées, entre le milieu du Xe siècle et le milieu du XIIIe siècle, par l'expansion d'une chrétienté conquérante, le développement des échanges commerciaux en Méditerranée et d'importants contacts culturels. Ainsi se développent de nouvelles formes de relations dont les chrétiens d'Occident sont les premiers à tirer profit : la circulation des hommes et des biens, qui n'a fait que croître par le commerce et la production d'objets et de denrées complémentaires, a favorisé le renouvellement de techniques et de besoins et a favorisé l'échange des idées.

Jusqu’au XIe siècle, il y a un véritable décalage intellectuel entre un monde latin qui semble stérile et une science arabe qui connaît son âge d’or et continue à se développer. Sur le plan intellectuel, une grande part de l’héritage antique fut transmise à l’Occident latin par l’intermédiaire arabe des pays d’islam, davantage sans doute par l’Italie du Sud et la péninsule Ibérique que par le Proche-Orient lui–même.

La médecine médiévale avant le XIe siècle[modifier | modifier le code]

Le fonds documentaire issu de l’Antiquité est principalement formé de traductions, adaptations et compilations d’œuvres originales écrites en grec. Il y avait peu de sources rescapées et les concepts fondamentaux se perdaient dans ce savoir éclaté. De plus, ces ouvrages étaient orientés vers une pratique immédiate sans ambition intellectuelle. Les manuscrits du Moyen Âge offraient, en l’absence d’une science cohérente, essentiellement des listes de recettes mêlant diverses sources, des règles pratiques pour établir le diagnostic après observation du poul et de l’urine, des descriptions sommaires des maladies aux noms grecs de plus en plus déformés à cause de l’érosion de la connaissance du grec, langue de théorie médicale. La médecine latine se réduisait à des bribes de savoirs antiques conservées dans les monastères.

La médecine dans l'empire arabe médiéval[modifier | modifier le code]

Empire abbasside vers 820

Notons un élément important avant de nous engager dans un sujet qui pourrait embrouiller les esprits. Pour l'Empire musulman que l'on appelle aussi "Empire arabe", le qualificatif d'arabe ou de musulman que nous allons utiliser ne repose pas sur des distinctions d'ordre ethnique, politique ou religieux. Les Arabes, la population ethnique, ont été absorbés par les populations indigènes (Iraniens, Turkmènes, Berbères, Espagnols, Africains et Grecs) après s'être installés, au cours de leurs campagnes militaires et les religions juives et chrétienne subsistent dans ce monde qui témoigne de à l'égard des cultes déjà présents et existants. Le précepte du prophète Mahomet, pour qui "chaque peuple soumis doit conserver le choix de se convertir ou de verser un tribut lui permettant de conserver ses croyances a encouragé un état de tolérance dans la collaboration avec les érudits déjà présents dans les régions nouvellement conquises et "arabisées".

Les origines de la médecine arabe[modifier | modifier le code]

La médecine arabe s’inscrit dans une longue tradition scientifique qui remonte à la Grèce classique, à la Perse ancienne, à l’Inde sanskrite. Dans les cités de l’empire perse sassanide, les centres d’études assurent la conservation et la diffusion d’ouvrages grecs, syriaques, persans. Dès les lendemains de la mort du prophète Mahomet en 632, dont la prédication exhortait les hommes à rechercher la science, les Arabes ont construit en quelques décennies un immense empire englobant la plupart des foyers scientifiques byzantin. Ainsi, une brillante civilisation née de l'expansion musulmane s'était ouverte aux sciences. Loin d’en détruire les richesses, les califes ont au contraire, du VIIIe au XIe siècle, favorisé leur appropriation en recourant aux services de médecins syriaques, en soutenant l’activité des traducteurs d'où qu’ils soient et en encourageant les savants qui, dès le IXe siècle, s’illustrèrent par la rédaction d’ouvrages originaux.

La maison de la sagesse[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Maison de la sagesse.

On peut noter le soutien d’Al-Ma’mūn (calife de 813-833) instigateur de la « Maison de la sagesse » (en arabe بيت الحكمة : le Bayt al-Hikma ou Dâr al-Hikma). L’ambition était de jeter les bases intellectuelles, philosophiques et scientifiques, et l’afflux d’hommes de sciences et philosophes chrétiens chassés par les Byzantins. Les collections de cette bibliothèque ouverte à l’élite éclairée s’enrichirent des textes grecs récemment traduits en arabe. Lieu de consultation, de copie, de rencontre, le Bayt al-Hikma assura la diffusion du savoir antique : Galien, Hippocrate sont introduits en terre d’islam sous l’appellation de sciences « anciennes ».

Diffusion dans l'empire musulman[modifier | modifier le code]

L’usage du papier et la multiplication des traductions venaient renforcer, expliciter, codifier les pratiques médicales musulmanes. Au IXe siècle, les savants de Bagdad avaient toutes les connaissances de la médecine hellénistique. Le gouvernement califal qui diffuse dans tout l’Empire (Égypte, Syrie, Maghreb, Andalousie) des copies des manuscrits médicaux supervise la pratique médicale des praticiens. Des manuels pratiques sont publiés et la construction d’hôpitaux s’étend à partir de l’Irak à tout le monde musulman. L'adoption d'une langue commune, celle du Coran, la continuité des recherches qui s'est manifestée, durant sept siècles, d'un lieu à l'autre de l'espace musulman, invitent à regrouper sous l'appellation de « sciences arabes » l'ensemble des travaux de savants aux origines régionales et religieuses fort diverses. Du IXe au XVe siècle, au Proche-Orient, en Espagne, en Asie centrale comme au Maghreb. La médecine y atteint alors un niveau de haut savoir et de pratique. Ainsi, dès le IXe siècle, chaque grande capitale du monde arabe - Bagdad, Damas, Le Caire, La Mecque, Samarie - possède son centre culturel avec bibliothèque où érudits et élèves se croisent, attirés par les textes de l'Antiquité. Il est difficile de dater avec exactitude les premières infiltrations non textuelles des savoirs de la médecine étant donné que la pratique de la discipline ne laisse pas de trace objective. Néanmoins, au lendemain de l’an mil on sait déjà que les premières infiltrations de la science arabe apparaissent dans les textes latins et que ces dernières intervinrent dans des lieux qui avaient été touchés de près ou de loin par la conquête arabe. Le mouvement de ces savoirs ont été lents mais s’amplifie par vagues successives à travers la redécouverte des savoirs anciens de l’Antiquité et des savoirs nouveaux arabes. Pour le monde latin, le savoir médical gréco-arabe représentait un ensemble de connaissances riche, construit, rationnel, sans égal dans leur propre culture. L’attrait exercé par les textes arabes fut particulièrement fort dans l’occident chrétien qui, dès le IXe siècle, se mit à traduire les maîtres de Kairouan et conserva, jusqu’à l’époque moderne, un intérêt réel pour les thérapeutiques appliquées en Orient.

XIe siècle : à la recherche de l’héritage grec[modifier | modifier le code]

Les premières traductions de l’arabe au latin visaient à retrouver la médecine grecque, très faiblement connue durant le haut Moyen Âge. En outre, tandis que le monastère de Mont Cassin, fondé au VIe siècle par saint Benoit, abritait un foyer de restauration de la culture grecque, l’École de médecine de Salerne commençait, depuis la fin du Xe siècle, à bénéficier d’une certaine réputation dans le domaine médical.

Le premier foyer culturel de la science médicale latine : la Sicile des trois cultures[modifier | modifier le code]

Alors que dans d’autres domaine scientifiques, comme l’astronomie et les mathématiques, la voie de transmission fut essentiellement espagnole, en médecine elle fut d’abord italienne. L'Italie du Sud, plus que toute autre région d’Occident, par sa situation au centre de la Méditerranée, constituait un espace privilégié des relations entre les pays d’islam, le monde byzantin et latin. La culture grecque y est en effet très présente, depuis le VIe siècle av. J.-C., et parce que la Sicile fait partie de l’empire byzantin jusqu’à sa conquête par les Arabes en 827 (puis de façon éphémère avec la reconquête byzantine de 1037-1038 à 1042).

Ensuite, de 1071 à 1091, l’île devient le royaume de Sicile, conquise par les Normands de Robert Guiscard et Roger de Hauteville, avant d’échoir à l’empereur Frédéric II en 1198. Les rois normands, et surtout Roger II (1130 à 1154), créent un royaume qui se fonde sur une synthèse des institutions, des structures sociales et des cultures grecques, arabes et latines (et parmi elles normandes, lombardes…).

Article détaillé : liste des rois de Sicile.

Les trois civilisations (grecque, arabe, latine) se côtoient et s’interpénètrent pendant plusieurs siècles sous les régimes lombards, normand et souabe et l’Italie du Sud allait devenir le bouillonnant passage de la culture latine, par l’intermédiaire de l’arabe, au même titre que Cordoue, Séville ou Tolède.

Les traductions de l'école de Salerne[modifier | modifier le code]

Article détaillé : École de médecine de Salerne.

L’introduction de la médecine arabe se fit d’emblée par la mise en latin d’une série de textes dont certains constituent de vastes synthèses : la médecine fut la première discipline à se voir doter d’un corpus cohérent de textes traduits de l’arabe, dans une volonté de mettre en latin le plus grand nombre d’œuvres possible et de transmettre ainsi une science dans son ensemble. En effet, au XIe siècle, dans la ville de Salerne (Campanie), œuvre un milieu médical extrêmement actif, orienté surtout vers la pratique, et qui se fonde sur la tradition occidentale du haut Moyen Âge. Elle représente la seule entité qui puisse être mise au même plan que les autres grands centres intellectuels de tout l'Occident de l’époque. Dès le début du XIe, des bruits circulent en Europe sur ce petit port d'Italie du Sud, où des médecins enseignent leur discipline en italien, en grec, en latin et en arabe, accueillent des étudiants de passage, quelle que soit leur religion, discutent les textes anciens et expriment leur curiosité sur toute nouvelle idée médicale. Deux faits importants, hormis un peu de droit, l’école n’enseigne que la médecine et les enseignants sont des laïcs pratiquants la médecine. Des savants de toute l’Europe chrétienne et de l’Espagne juive et musulmane viennent s’instruire à Salerne ; la rencontre avec les traductions de Constantin l'Africain, considéré comme le plus célèbre traducteur de l’arabe en latin, donne vie à ce que l'on appellera l'École de médecine de Salerne en lui offrant les textes de base du galénisme (sur la physionomie et l'anatomie) qui manquaient le plus aux médecins d'Occident.

La contribution de Constantin l'Africain[modifier | modifier le code]

La vie de Constantin, l’un des principaux traducteurs de la médecine arabe, reste brouillée de légendes plus ou moins vraisemblables. Il serait originaire d’Ifriqiya (Tunisie actuelle), de Tunis ou Carthage, et certains pensent qu’il aurait pu être marchand musulman, d'autres le croient chrétien étant donné la communauté chrétienne d’Afrique du Nord. On sait également qu'il aurait eu des notions médicales. Quand il arrive à Salerne la première fois, entre 1052 et 1077, il découvre que les latins n’avaient que peu d’ouvrages sur la médecine. Il serait rentré chez lui pour étudier la médecine pendant trois ans et revenir chargé d’ouvrages arabes. Il entre au monastère du Mont Cassin où il est devenu moine et traduit une douzaine d’œuvres d’auteurs arabes, les plus importants des ouvrages médicaux arabes qui étaient apparus avant le milieu du XIe siècle. Il présente ces œuvres en général comme étant les siennes. Comme souvent dans les traductions médiévales, il s’agit plus d’adaptations que de traductions exactes puisqu’il souhaitait rattacher le plus possible la médecine arabe à l’héritage gréco-latin préexistant. Cette méthode discutable aura pourtant assuré la « greffe ».

Les traductions de Constantin vont être employées dans l’enseignement et dans la pratique de la médecine :

- Le Pantegni (dont le véritable auteur est Ali ibn Abbas al-Majusi, dit Ali Abbas), encyclopédie médicale, exerce une influence considérable sur la médecine dans son ensemble.

- L’Isagoge ou Liber isogogarum (de l'auteur Hunayn ibn Ishaq, dit Johannitius (809-877), la plus grande figure du IXe siècle), se présentait comme une introduction au Tegni de Galien.

Ces deux œuvres transmettaient le galénisme sous la forme qu’il avait pris à Alexandrie puis chez les médecins arabes. Plaçant la médecine dans le sillage de la philosophie naturelle, l’Isagoge offre une classification des différents objets de l’anatomie, de la physiologie, de la pathologie et de la thérapeutique. L’accent est mis sur la recherche des causes, l’appréhension des signes, ainsi que la prise en compte des facteurs extérieurs, « choses non naturelles », tels que le climat, les bains ou la diététique. L’Isagoge constitue en quelque sorte la colonne vertébrale de la science médicale médiévale : sa brièveté lui permit d’être facilement apprise. Le milieu étant encore hellénophone, le but n’étant pas de transmettre la science arabe mais de retrouver le côté hellénique dans une vision du grec comme langue de l’érudition. Ces ouvrages ont un succès immédiat à Salerne où on enseigne la médecine depuis le Xe. Ces deux œuvres aidèrent à la constitution de la médecine occidentale en tant que discipline intellectuelle.


Dans ses traductions, Constantin introduit également trois auteurs de l'école de Kairouan des Xe ‑ XIe siècles :

- Isaac Israeli ben Salomon (également connu sous le nom de Ishâq b. Sulaymn al-Isrâ’ili) avec son traité des fièvres (Kitâb al-Hummayât : première monographie arabe consacrée à ce sujet) et son traité de l’urine (Kitâb al-bawl).

Représentation d'Ibn Al Jazzar

- Ibn Al Jazzar (898-980), dit aussi Algizar, décrit les différentes maladies dont souffrent les voyageurs, ainsi que les symptômes de ces maladies et les méthodes de traitement. Il présente, en outre, une description précise de la variole et de la rougeole, et des informations judicieuses sur les maladies internes.

-Ishak Ibn Omrane et le fameux Traité sur la mélancolie qui analyse de façon précise la nature, les modalités, les étiologies et les complications de l'affection en proposant des cures par des règles hygiéniques morales, diététiques et médicamenteuses. Il décrira nombre de formes aujourd'hui connues d'états dépressifs mélancoliques, aussi bien les formes simples que compliquées, celles qui rentrent dans le cadre de la psychose maniaco-dépressive que celles qui compliquent des troubles somatiques variés et définit les grandes lignes de l'éventail thérapeutique qui s'adresse aux états dépressifs : psychothérapie, sociothérapie, physiothérapie, chimiothérapie et thérapie à visée étiologique et hygiéno-diététique. Tous ces traitements s'inscrivent dans le cadre d'une relation médecin-malade basée sur le réconfort moral et qui sera exposée très précisément.

Au XIIe siècle : après la Reconquista, « l’École de Tolède »[modifier | modifier le code]

Parallèlement, à la traduction des œuvres les progrès de la conquête chrétienne amena un déplacement vers l’Espagne de la voie de traduction de la médecine arabe. Si le réveil intellectuel de l’Occident latin attisait l’intérêt pour les textes arabes, la situation politique et sociale en Espagne était particulièrement propice au XIIe siècle.

La Reconquista et le caractère multiculturel d’Al-Andalus[modifier | modifier le code]

Le XIe et le début du XIIe siècle avaient connu une nette expansion des royaumes chrétiens de la péninsule : Portugal à l’ouest, Castille et León au centre, Aragon et Catalogne sur la côte orientale. Alphonse VI de Castille et Léon prit Tolède en 1085 et Alphonse Ier d'Aragon s’empara de Saragosse en 1118.

Dans ces villes, les conquérants et les colons se mêlaient aux conquis créant une zone d’interaction fructueuse entre le monde musulman et l’occident latin. C’est la situation appelée le mudejarismo. Développé au XIIe siècle dans la région comprise entre l’Ebre et le Tage, reconquise par les chrétiens, le mudejarismo est une symbiose relative entre cultures arabe, chrétienne et juive. Le lieu emblématique de cette « synthèse » est Tolède. C’est là que s’élabore la transmission des savoirs philosophiques et scientifiques de l’Antiquité classique et de l’Orient à l’Occident : par le biais de traductions de l’arabe au latin ou au castillan, les occidentaux ont désormais accès aux sciences exactes (médecine, sciences de la nature) et à la philosophie antique, surtout grecque (redécouverte d’Aristote).

L'arabe reste une langue parlée et écrite bien vivante pendant tout le Moyen Âge et c’est la plus utilisée à Tolède jusqu’au milieu du XIIIe. Les notaires, 'escribanos del arabe' (fonction héréditaire), de langue arabe traduisaient les documents officiels les plus divers de l’arabe en castillan ou en latin et inversement. Ils tenaient un rôle clé pour l’enseignement étaient bien placés pour aider à diffuser les connaissances en arabe écrit à ceux qui voulaient étudier les textes scientifiques. Deux des traducteurs engagés pour traduire des textes scientifiques d’arabe en castillan pour le roi Alphonse X le Sage (1252-84).

Au XIIe siècle, l’essentiel de l’activité scientifique et traductrice se déroule dans l’ensemble de la péninsule ibérique. Avant même la grande période de traduction, des érudits et des savants prenaient le chemin de l’Espagne et traduisaient avant tout des textes scientifiques. En 1125, lorsque Raymond de Sauvetât devint archevêque de Tolède, il réalise que la ville offrait des possibilités de traduction des ouvrages scientifiques arabes en latin et la ville devint bientôt le centre d’où la science arabe fut transmise à l'Occident. C’est à cette époque que Tolède représente, pour de nombreux historien, l’apogée du mouvement de traduction de l’arabe en latin. Mais à cette époque, on vient en Espagne à la rencontre de la médecine arabe directement et c'est la différence avec le XIIe siècle.

Gérard de Crémone[modifier | modifier le code]

Représentation de Al-Razi, dans le « Recueil des traités de médecine » de Gérard de Crémone, 1250-1260

Gérard de Crémone (en Lombardie), (1114-1187), vint à Tolède pour étudier des textes arabes, particulièrement l’Almageste de Ptolémée. Près 73 livres (attribués par ses assistants, « socci » qui l’auraient en fait aidé). Cette liste insérée dans une des préface de ses traductions de Galien, montre que le travail de Gérard brille en quantité, qualité et variété. Il manifesta un véritable purisme dans la fidélité à l’égard des originaux, ce qui aboutit à la transcription en latins de nombreux termes techniques. Parallèlement à la traduction d’œuvres écrites en Orient ou dans l’al-Andalus, il mit aussi en latin plusieurs traités fondamentaux de Galien, d’après leur vision arabes. En médecine, il traduit 10 textes de Galien offrant au monde toute la base théorique antique, ainsi que des auteurs tels que Avicenne, Abulcassis, El Abenguefith.

-Il traduisit « le Kitâb al-Mansûri » ou les grands Compendia d’Al Râzi, dit Rhazès considéré par certains comme étant le père de la médecine expérimentale, le « Galien » des Arabes. Son Traité le plus connu fût sans conteste celui de la rougeole et de la variole : il resta longtemps une référence en matière d’épidémiologie et de connaissance en infectiologie. -la partie chirurgicale de l’encyclopédie médicale « al-Tasrif » de l’andalou Abou Qassim al-Zahrâri Tasrîf ou Al-Zahrâri (1013), promis à une large diffusion ; -et le Canon d’Ibn Sînâ connu comme '''Avicenne'''- le "Kitab Al Qanum fi Al-Tibb" ("Canon de la médecine")est une compilation annotée de toutes les maladies humaines connues à l'époque, qui a constitué la base de l'enseignement médical à la fois en Orient et en Europe jusqu'à une époque récente et figure dans le plus ancien programme d'étude connu, celui de l'École de Médecine de Montpellier.

L'apport de Gérard de Crémone est considérable car il a corrigé les savoirs déjà traduits par Constantin et grâce à ces derniers, a pu les compléter en abordant des œuvres plus originales et complexes.

Au XIIIe siècle : bouleversement des études européennes ou nouvelle science[modifier | modifier le code]

Textes au programme de la licence à Paris au XIIIe siècle
Répartition des leçons parmi les maîtres à Montpellier en 1340

Ainsi, grâce au travail de Gérard de Crémone et des autres traducteurs, la pensée gréco-arabe arrive au XIIIe siècle dans les grands centres intellectuels de l’Europe et y bouleverse complètement les études et la pensée. Tout comme les œuvres arabes traduites par Constantin l’Africain viennent en Europe « sous un maquillage grec », Aristote y arrive vêtu en arabe musulman pour reprendre.

Les universités et la construction de la formation médicale[modifier | modifier le code]

Le XIIIe siècle est la période pendant laquelle l’enseignement universitaire s’organise à Bologne, Oxford, Paris, Montpellier, dans une Europe qui a puisé ce qui lui était nécessaire dans le grand patrimoine d’un monde musulman. Les universités s’alliaient à la délivrance d’un savoir, un diplôme des professions, avec l’appui des autorités assurant leur tutelle ou leur protection. À la fin du Moyen Âge, la création d’universités multiples en Europe, ainsi que la volonté d’une préservation de la santé publique, dans le cadre des cours ou des municipalités, affermirent l’implantation de cette médecine savante, en dépit de la concurrence toujours vivace des empiriques, des magiciens ou des religieux soucieux de privilégier le recours aux saints guérisseurs. Bien que limités, pour longtemps, au cadre urbain, les soins des praticiens universitaires pouvaient, par le biais de consultations occasionnelles, toucher des patients d’origine sociales les plus diverses. La médecine musulmane enrichit considérablement celle des grecs, connues en Europe non seulement par les traductions mais tout autant par les ouvrages originaux des pratiques musulmanes. Les auteurs arabes fournirent les manuels d'enseignement qui contribuèrent à la formation. Nombre de traités médicaux sont jusqu’à la fin de la Renaissance à la base des études médicales théoriques et pratiques en Europe – jusqu’à ce que l’expérimentation directe y devienne la règle. Les plus importants de ces ouvrages transmis sont ceux d’El- Razi (Rhazès) : son Traité sur la variole et la rougeole, « De morbis infantium », traduit par Gérard (utilisé pour l’enseignement en Europe jusqu’aux Temps modernes). Et celui de la peste « De pestilencia », avant que son maître ouvrage El Hawi (« le Livre Complet » soit traduit au siècle suivant sous le titre de De Continens. L’ouvrage l’Art complet de la médecine du persan Ali ibn Abbas al-Majusi, connu comme Haly Abbas, est l’un des premiers ouvrages médicaux traduits en Europe et quasiment l’unique œuvre scientifique arabe importante diffusée dans la période des croisades. Khalaf ibn Abbas al-Zahrawi, dit Abulcasis (936-1013), s'impose comme le meilleur représentant et le grand maître de la chirurgie hispano-arabe de l'époque à Cordoue en Espagne, c'est-à-dire à l'autre extrémité de l'empire islamique. Il est contemporain d'Avicenne. Il est l'auteur d'une encyclopédie illustrée en trente volumes qui sera traduite 150 ans plus tard et sera utilisée pendant cinq siècles par les Universités de Montpellier et de Salerne. Les centres de traduction étaient aussi de vigoureux foyers intellectuels : la plupart des intellectuels étaient des hommes de science, fiers du travail d’assimilation qu’ils réalisaient au profit de leurs compatriotes. Le catalan Arnaud de Villeneuve (1238 - 1311) profita de son séjour à la cour d'Aragon pour traduire des textes arabes ou hébreux et pour en faire profiter l'Université de Montpellier. Ils étaient également nombreux à produire, à côté de leurs traduction, des ouvrages de vulgarisation pour expliquer la sagesse arabe aux Latins et pour intégrer leurs nouvelles connaissances dans une vision du monde latin. Les traductions latines sont pour la plupart réalisées à partir de l’arabe, souvent accompagnées de gloses ou commentaires traduits également de l’arabe, comme ceux, encore récents de Maïmonide et d’Averroès.

Philosophie et médecine[modifier | modifier le code]

Le lien entre la philosophie et la médecine en particulier, hérité du système de pensée grec antique, est un autre apport de la pensée arabo-musulmane, s’exprimant dans l’idéal du hakim (savant) à la fois philosophe et médecin. Cet idéal est incarné par les penseurs perses al-Râzi et Avicenne et l’andalou Averroès. Exemple : Guillaume de Conches qui utilise les concepts de la médecine arabe pour expliquer les rapports entre la psychologie et la physionomie et développer ainsi sa métaphore de l’homme microsome, ou la physionomie humaine devient un modèle pour la structure du cosmos et inversement. Ceci fournit un exemple frappant de l’influence et de l’incorporation de la pensée arabe en Occident: plus qu’appropriée, elle est traduite, adaptée transformée par la culture latine, culture qui se voit transformée elle aussi au cours de ce même processus. Déjà au XIIe siècle, certains scientifiques et traducteurs taxaient le milieu scolastique latin (parisien surtout) de stérilité intellectuelle et vantaient la supériorité de la science et de la philosophie arabes : Thierry de Chartres, Guillaume de Conches, Daniel de Morley devinrent les champions de la nouvelle science et incorporèrent les données de la médecine à leurs œuvres philosophique et scientifique.

Le XIIIe siècle connaît un impact encore plus profond de la philosophie et de la science gréco-arabe. Il se fonde avec des textes latins antérieurs pour constituer une nouvelle base de la théorie de la médecine en Occident jusqu’à ce que Gérard de Crémone traduise le Canon d’Avicenne à la fin du XIIe siècle. Cette influence n’est pas toujours facilement intégrée et des résistances se créent : exemple en 1212, le légat pontifical Robert de Courçon édicte les règlements de l’Université de Paris : interdiction d’enseigner les œuvres métaphysique ou scientifique d’Aristote dans la faculté des Arts. Au contraire, en 1229, la nouvelle Université de Toulouse pour attirer des étudiants se vantaient d’enseigner les œuvres importantes à Paris. D’autres lieux plus propices à l’adaptation et développe la nouvelle science : Naples et Montpellier deviennent de grands centres de l’enseignement de la médecine. On y accueillait les nouvelles traductions avec enthousiasme – notamment le Canon d’Avicenne qui devient le manuel incontournable des écoles de médecine européens et ce jusqu’au XVIe siècle. L’enseignement universitaire du XIIIe au XVe siècle fondait ses méthodes sur la lecture et la confrontation de textes faisant autorité et passait la pensée des médecins arabe au filtre du galénisme qu’il recherchait. Avicenne, semblait ainsi aux yeux de certains maîtres un fidèle interprète de Galien alors que selon d’autres il en avait trahi la pensée.

Les dernières traductions dirigées vers la pratique[modifier | modifier le code]

La fin du XIIIe siècle marque à la fois la fin des traductions, même si on continue à en effectuer en latin de manière ponctuelles et sélectives jusqu’au XVIe siècle le Kullîyat d’Ibn Rushd, le Poème de la médecine d’Avicenne avec le commentaire d’Ibn Rushd, al Hâwi d’al-Razi. Les circonstances de cette dernière traduction, diffusée sous le titre de Coninens, sont bien connus : le roi de Sicile, Charles d’Anjou, se procura l’original auprès de l’émir de Tunis, il le fit traduire par un juif d’Agrigente, Faraj ben Sâlem. Achevé en 1279, la traduction transcrite remise solennellement au souverain de 1282 ; Elle offre l’un des rares cas, pour la médecine, de commande princière occidentale : ordinairement, les traductions étaient essentiellement l’affaire d’intellectuels. Deux traits caractérisent l’entrée de nouveaux textes au 13e : la contribution des savants juifs, les seuls à connaître la langue arabe ; l’orientation pratique des œuvres traduites. Outre le Tacuinum sanatatis, d’Ibn Butlan, on peut citer un ensemble attribué à un pseudo Mesué, qui fut surnommé à la fin du Moyen Âge « l’évangéliste des pharmaciens ».

Conclusion[modifier | modifier le code]

Ce mouvement de traduction introduit une véritable rupture dans le monde du savoir. L'enseignement et la réflexion sont limités dans le Haut Moyen Âge par la faible quantité d'autorités disponibles, la qualité médiocre des textes disponibles, et l'impossibilité de rentrer en possession de ces ouvrages écrits dans une langue, le grec, dont la connaissance avait totalement disparu. L'impact des traductions est en fait surtout ressenti sur quelques disciplines dont la médecine.

En médecine, ces efforts permettent en effet à l'Occident latin de combler des lacunes philosophiques et surtout scientifiques : Hippocrate et Galien. Les auteurs arabes n’aidèrent pas seulement à construire la charpente de l’enseignement doctrinal, ils apportèrent aussi de multiples informations dans les domaines de la thérapeutique et de la pharmacopée. Le développement que connut l’Occident aux XIIe et XIIIe siècless, l’organisation et la réglementation générale des métiers, l’impulsion donnée par les autorités royales, impériales voire pontificale, la pression exercée va amorcer ce qu’on appelle la « médicalisation » du monde latin, c'est-à-dire la diffusion d’une médecine fondée sur un savoir théorique et soumise à un contrôle de ses pratiques. Ces traduction des XIe et XIIe siècles ont posé les bases de l’arabisme dans la médecine latine, ce courant qui fut dominant pendant des siècles et ne s’inversa qu’à l’époque moderne après de longue controverses. La règle fut que celui qui souhaitait être un bon médecin fut un bon avicenniste.

Le mouvement humaniste ne marqua pas l’arrêt brutal du recours aux textes d’origine arabe. Le canon d’Avicenne continua à rester en usage dans les universités du nord de l’Italie jusqu’au XVIIe. L’imprimerie lui assura même une ample diffusion, à l’instar d’autres œuvres mises en latin au cours du Moyen Âge. L’intérêt nouveau qui allait se manifester pour les originaux, fit qu’on édita le Canon en arabe et on révisa sa traduction latine (XVe-XVIe). Au XVIIe, les éditions ou traductions de l’arabe attestent seulement d’un intérêt orientaliste.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Dictionnaires
  • Thoraval Y., « Dictionnaire De Civilisation Musulmane », Paris, Larousse, 2001
  • Zink M., GauvardD C., DE Libera A., « Dictionnaire du Moyen Âge », Paris, PUF, 2004
Ouvrages
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