Massacre de Thiaroye

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Fresque murale à Dakar commémorant le massacre de Thiaroye en 1944.

Le massacre de Thiaroye ou Tiaroye[1] (prononcer tiaroïe), ou tragédie de Thiaroye, s'est déroulé dans un camp militaire de la périphérie de Dakar au Sénégal le 1er décembre 1944 quand des gendarmes français renforcés de troupes coloniales ont tiré sur des tirailleurs sénégalais, anciens prisonniers de guerre récemment rapatriés, qui manifestaient pour le paiement de leurs indemnités et pécule promis depuis des mois. Le bilan officiel, rappelé par le président François Hollande lors d'un discours à Dakar le 12 octobre 2012, est de 35 morts. Dans un rapport du 5 décembre 1944, le général Dagnan dénombrait cependant 70 tirailleurs morts[2].

Contexte[modifier | modifier le code]

Fin novembre 1944, 1 280 soldats africains originaires de différents pays de l'Afrique-Occidentale française — communément appelés tirailleurs sénégalais — sont regroupés dans un camp de transit à une quinzaine de kilomètres du centre de Dakar. Ils viennent du Sénégal, du Dahomey (actuel Bénin), du Soudan français (actuel Mali), de la Côte d'Ivoire, de l’Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique), du Tchad, du Gabon et du Togo.

Ce sont des rescapés de la guerre en Europe. Ils ont été près de 140 000 Africains engagés par la France – et souvent par la force – de 1939 à 1944. Près de 24 000 sont morts au combat (pour mémoire leurs « pères » furent 180 000 recrutés durant la Première Guerre mondiale pour 30 000 morts environ)[3]. Ils ont affronté l'offensive allemande de mai-juin 1940 en première ligne. Par exemple, le 19 juin 1940, le lendemain de l'appel du général de Gaulle, le gouvernement est débordé. Les Allemands sont aux portes de Lyon. Le 25e régiment de tirailleurs sénégalais est envoyé dans un « combat pour l'honneur » ayant pour ordre : « En cas d’atta­que, tenir tous les points d’appui sans esprit de recul, même débordé. » Ce combat fut sans merci pour les Africains. Certains tirailleurs, faits prisonniers et même blessés, furent séparés des blancs, puis massacrés à découvert à la mitrailleuse et achevés sous les chenilles de chars par les troupes du Reich. En deux jours il y aura plus de 1 300 tués sur 1 800 combattants[4]. Le tata sénégalais de Chasselay, dans le Rhône, rappelle ce massacre.

En outre 170 000 Français d'origine africaine (« 40 % des troupes ») ont participé au débarquement de Provence en août 1944, libérant Toulon et Marseille. Les rescapés, environ 50 000 en 2005 ne percevront pourtant qu'une retraite divisée par quatre pour un Sénégalais, à douze pour un Marocain[5].

Les prisonniers africains sont maintenus en captivité en France, contrairement aux autres prisonniers de guerre français envoyés en Allemagne, car le régime nazi refuse de les voir sur le territoire du Reich. Ils sont utilisés comme main-d'œuvre forcée au mépris des conventions de Genève. La plupart d'entre eux, concentrés en Frontstalag (ou « camp de prisonniers du front »)[6], dans le cas présent en France, ont été employés dans des fermes. Certains, à Morlaix notamment, ont été employés dans des usines d’armement. Quelques-uns enfin ont intégré des maquis de résistants[7].

Les événements[modifier | modifier le code]

Alors que la Seconde Guerre mondiale n'est pas encore terminée, « ceux de Thiaroye » sont parmi les premiers prisonniers libérés et il est décidé de les démobiliser, notamment pour une opération de « blanchiment »[8] des troupes françaises. Ils attendent le versement d'un pécule constitué de leurs arriérés de solde (qui aurait dû être versée avant l’embarquement[9], de la prime de démobilisation, et souhaitent pouvoir retirer l’argent économisé pendant la guerre, sur des livrets d’épargne du Frontstalag[9],[10]. Au lieu de le faire en France, le ministre des Colonies leur promet d'être démobilisés à Dakar où ils arrivent le 21 novembre 1944. Trois cents tirailleurs (sur 2 000) avaient refusé d’embarquer en France avant que leur situation soit réglée[9]. En chemin, quatre cents d’entre eux ont à nouveau refusé d’embarquer, après une escale à Casablanca[11]. Les paiements relatifs à la démobilisation n’ont pas lieu : seule une avance sur prime de 1 500 francs leur est versée en octobre, avant le départ de la métropole[12].

Le commandement ne donne satisfaction aux tirailleurs que sur les demandes de conservation de divers effets personnels. Selon le film d'Ousmane Sembène, la hiérarchie tente de leur imposer de convertir leurs francs métropolitains en CFA à un taux de 250 francs CFA au lieu de 500 francs CFA pour 1 000 francs français. Selon Armelle Mabon, l'échange en monnaie de banques coloniales[13] a déjà eu lieu le 28 novembre et c'est sur le paiement des autres sommes dues, la récupération d'argent déposé sur des livrets d'épargne, des questions d'habillement, de vérification des grades et des droits à avancement que porte le conflit[11].

Un groupe qui devait être acheminé sur Bamako refuse de partir le 28 novembre tant qu'il n'a pas été intégralement payé. Cela entraîne la visite du général Dagnan, au cours de laquelle les tirailleurs se font exigeants sur les réponses qu’ils attendent ; sa voiture est bousculée, son autorité s’évanouit, il ne répond à aucune des questions concernant le règlement administratif de la situation. Choqué, il considère même avoir été à deux doigts d’être séquestré[6].

Dagnan prend la décision de faire une démonstration de force, en accord avec son supérieur, le général de Boisboissel[14],[6]. Des gendarmes, renforcés de soldats issus des 1er, 7e régiment de tirailleurs sénégalais et 6e régiment d’artillerie coloniale[15], appuyés par un char léger américain M3, deux automitrailleuse et un half-track[6] sont mobilisés.

Dans le film d'Ousmane Sembène, Camp de Thiaroye (1988), l'ordre d'ouvrir le feu est donné à l'artillerie et sans sommation le 1er décembre à 3 heures du matin. Selon Julien Fargettas, le camp est investi au matin et les affrontements ont lieu vers 9h30 le 1er décembre[16]. Trois cents tirailleurs sont extraits du camp et envoyés à Bamako[16].

Le combat entraîne officiellement la mort de 35 tirailleurs. Un télégramme du 2 décembre 1944 parle en effet de 24 tués et 11 blessés décédés ensuite, soit 35 morts, et 35 blessés en traitement[16]. Mais un rapport du 5 décembre 1944 évoque « 24 tués et 46 blessés transportés à l’hôpital et décédés par la suite »[2], soit finalement 70 morts parmi les tirailleurs. Il est possible que les blessés du premier rapport soient décédés avant la rédaction du second.

Trente-quatre tirailleurs sont jugés le 6 mars 1945, condamnés à des peines allant de un à dix ans de prison, à une amende de 100 francs de l'époque et ils perdent leurs droits à l'indemnité de démobilisation. Ils sont graciés en juin 1947[16], lors de la venue à Dakar du président de la République Vincent Auriol. « Il ne s'agit pas d'un acquittement, et les veuves de Thiaroye n'ont jamais perçu de pension »[17].

Mémoire[modifier | modifier le code]

Ce massacre provoque une prise de conscience de l’état d'inégalité profonde dans lequel la colonisation maintient les Indigènes. Son souvenir reste vivace dans les années qui suivent et jusqu’à nos jours[18]. Les Sénégalais en général connaissent le nombre exact de morts mais ils n'évoquent cette tragédie que rarement, presque avec gêne et dignité. En août 2004, la journée du 23 août est déclarée Journée du tirailleur sénégalais par le Sénégal, qui invite les autres États d’Afrique d’où étaient originaires les tirailleurs. Le massacre de Thiaroye y est commémoré[19].

Le président français, François Hollande, dans un discours à Dakar du 12 octobre 2012 est le premier homme politique français à rappeler officiellement cette tragédie : « La part d'ombre de notre histoire, c'est aussi la répression sanglante qui en 1944 au camp de Thiaroye provoqua la mort de 35 soldats africains qui s'étaient pourtant battus pour la France. J'ai donc décidé de donner au Sénégal toutes les archives dont la France dispose sur ce drame afin qu'elles puissent être exposées au Musée du mémorial ». Cette reconnaissance tardive omet peut-être cependant la moitié des victimes.

L'historienne Armelle Mabon précise que le chiffre de 35 est la version officielle depuis 1945 et que des documents traitant des causes et responsabilités ont été dissimulés : « L'absence de ces documents dans les archives ne relève pas du hasard, d'une perte malencontreuse ou d’un mauvais classement. Nous sommes confrontés à une volonté de les soustraire à tout regard et cela depuis près de 70 ans »[20]. Elle ajoute dans le journal Libération du 25 décembre 2012 : « Je souscris à la volonté du président de la République de donner les archives au Sénégal mais pour que ce geste fort ait du sens et permette une réconciliation après tant de malentendus et de mensonges, il faut impérativement : restituer tous les documents officiels dans les archives ; donner le bilan sincère du nombre de morts ; révéler le lieu de leur sépulture ; nommer ces hommes qui ont été tués ; amnistier ceux qui ont été condamnés, la grâce ne suffisant pas ; reconnaître la spoliation du rappel de solde et la responsabilité de l’armée ; réhabiliter ces tirailleurs en leur rendant un hommage solennel. »

Filmographie[modifier | modifier le code]

Le cinéaste sénégalais Ousmane Sembène (1923-2007) a réalisé un film, Camp de Thiaroye, en 1988, consacré au massacre[21]. Ce film, pourtant prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 1988 et prix UNICEF, fut censuré pendant dix ans en France [Par qui ?] [réf. souhaitée] (sortie discrète à Paris le 7 janvier 1998) et même pendant 3 ans au Sénégal [Par qui ?] [réf. souhaitée], semble n'avoir jamais été diffusé par la télévision française. Il est paru en DVD en 2005 seulement.

En 2004, Rachid Bouchareb a réalisé un court-métrage animé, l’Ami y'a bon — référence au personnage publicitaire de la marque de chocolat en poudre Banania —, qui retrace l'histoire d'un tirailleur de sa mobilisation à sa mort à Thiaroye[22].

Un monument a été dressé à Bamako aux « martyrs de Thiaroye »[21].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Graphie utilisée dans les documents militaires selon Fargettas (2006), p. 117.
  2. a et b Armelle Mabon, «Sénégal : le camp de Thiaroye, part d’ombre de notre histoire», Libération, 25 décembre 2012, voir en ligne.
  3. http://www.memoireonline.com/11/08/1632/m_Lhistoire-oubliee-des-Tirailleurs-senegalais-de-la-Seconde-Guerre-mondiale1.html
  4. http://rebellyon.info/La-France-fait-massacrer-des.html
  5. http://www.rfi.fr/fichiers/MFI/PolitiqueDiplomatie/1290.asp
  6. a, b, c et d Fargettas (2006), p. 118.
  7. Mabon (2002), p. 86
  8. « De novembre 1944 à mars 1945, le nombre d’autochtones rapatriés en AOF (Afrique occidentale française) [...] s’élève à 9 678, soit 3 261 ex-prisonniers et 6 334 rapatriés de France », Gilles Aubagnac, « Le retrait des troupes noires de la 1re Armée », Revue historique des armées, n° 2, 1993, p. 34-46.
  9. a, b et c Mabon (2002), p. 88.
  10. Fargettas (2006), p. 121
  11. a et b Mabon (2002), p. 89.
  12. Mabon (2002), p. 87.
  13. Le franc CFA n'est créé qu'en décembre 1945, au taux de 1,70 CFA pour 1 franc métropolitain (Mabon, 2002:89).
  14. Mabon (2002), p. 90
  15. Fargettas (2006), p. 124.
  16. a, b, c et d Fargettas (2006), p. 119
  17. Mabon (2002), p. 95.
  18. Mabon (2002), p. 94-95.
  19. Fargettas (2006), p. 127.
  20. Armelle Mabon, « Thiaroye, un passé à reconstituer », blog de Médiapart, 25 décembre 2012 voir en ligne.
  21. a et b « La douloureuse mémoire de Thiaroye », article de RFI, 30 mars 2010.
  22. L'Ami y'a bon, www.evene.fr

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Julien Fargettas « La révolte des tirailleurs sénégalais de Tiaroye », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n° 92, 2006, voir en ligne.
  • Armelle Mabon, « La tragédie de Thiaroye, symbole du déni d’égalité », Hommes et migrations, n° 1235, janvier-février 2002, p. 86-95, voir en ligne.